Skip to main content

Full text of "Oeuvres de Diderot. Publiées sur les manuscrits de l'auteur"

See other formats


At'Ci  f\d 


M    ^(r. 


f-ejA+w^f  '^  -^•* 


ŒUVRES 


D  E 


DENIS  DIDEROT, 


TOME    IV, 


LEFILS   NATUREL,   OU    LESÉPHEUVES    DE 
LA    VERTU. 

DORVALETMOr,    OU   ENTRETIENS   SUR    LE- 
FILS   NATUREL. 

L.E    PÈRB   r>£    FAMILLE. 

i)  E   L  A    PO  ÉSIE    DRAMATIQUE. 


ŒUVRES 

D  E 

DENIS  DIDEROT, 

publiées  sur  les  manuscrits  de  l'Auteur  , 
PAR  JACQUES-ANDRÉ  NAIGEON, 

de  l'Institut  national  des  sciences  ,  etc. 


TOME    QUATRIEME. 


A     PARIS, 

Ciitz   DETERVILLE,  Libraire ,  rue  du 
Battoir,  N.°  i6. 

AN    VIII. 


■S^lïSi: 


PQ 
Al 


!>';'.??■  T 


t> 


LE  FILS  NATUREL; 

ou 
LES  ÉPREUVES  DE  LA  VERTU, 

C  O  INI  É  D  I  E 

EN   CINQ  ACTES  ET   EN   PROSE, 
arec  l'histoire  véritable  de  la  pièce. 


Interdùm  speciosa  locis  ,  inorataqne  rectè 
Fatula  ,  nuUius  TPneris ,  sine  pondsre  et  arfs  , 
Valdîùs  oblectat  populum,  meliùsqut-  nioratuc 
Qttàm  Tersus  inopes  rerum  nugaeque  canorae, 

HoRAX.  Ar(,  Poee. 


Tliéàtre. 


I 


AVERTISSEMENT. 


X^E  sixième  volume  de  l'EnrjcIopéJic 
venoit  de  paroître-,  et  j'étois  ailé  cher- 
cher, à  la  campagne,  du  repos  et  de  la 
santé ,  lorsqu'un  événement,  non  moins 
intéressant  par  les  circonstances  que 
par  les  personnes,  devint  l'étonnemenÊ 
et  l'entretien  du  canton.  On  n'j  parloifc 
que  de  l'homme  rare  qui  avoit  eu ,  dans 
un  même  jour,  le  bonheur  d'exposer  sa 
vie  pour  son  amie ,  et  le  courage  de  lui 
sacrifier  sa  passion ,  sa  fortune  et  sa 
liberté. 

Je  voulus  connoître  cet  homme.  Je 
le  connus  ;  et  je  le  trouvai  tel  qu'on  me 
Tavoit  peint ,  sombre  et  mélancolique. 
le  chagrin  et  la  douleur  ,  en  sortant 
d'une  ame  où  ils  avoient  habité  trop 
long-trnjps,  j  avoient  hissé  la  tristesse. 
11  étoit  triste  dans  sa  conversation  et 
dans  sou  uiaiatieu,  à-moins  qu'il  ne  par- 


4  AVERTISSEMENT, 
lât  de  la  vertu  ,  ou  qu'il  n'éprouvât  les 
transports  qu'elle  cause  à  ceux  qui  en 
sont  fortement  épris.  Alors  vous  eussiez 
dit  qu'il  se  transfiguroit.  La  sérénité  se 
dépîojoit  sur  son  visage.  Ses  jeux  pre- 
îioient  de  l'éclat  et  de  la  douceur.  Sa 
voix  avoit  un  charme  inexprimalbfe.  Son 
discours  devenoit  pathétique.  C'étoit  un 
enchaînement  d'idées  austères  et  d'ima- 
ges touchantes , qui tenoient  l'attention 
suspendue, et  i'ame  ravie.  Mais,  comme 
on  voit,  le  soir  en  automne,  dans  un 
temps  nébuleux  et  couvert ,  la  lumière 
s'échapper  d'un  nuage ,  briller  un  mo- 
ment ,  et  se  perdre  en  un  ciel  obscur  , 
bientôt  sa  gaîté  s'éclipsoit ,  et  il  retom- 
boit  tout- à -coup  dans  le  silence  et  la 
mélancolie. 

Tel  étoitDorval.  Soit  qu'on  l'cfit  pré- 
venu favorablement ,  soit  quMI  y  ait , 
comme  on  le  dit,  des  hommes  faits  pour 
s'aimer  si  -  tôt  qu'ils  se  rencontreront, 
il  m'accueillit  d'une  manière  ouverte, 
qui  surprit  tout  le  monde, excepté  moi; 
et  de  la  seconde  fois  que  je  le  vis,  je 


A  V  E  R  T  I  s  s  E  ISl  E  N  T.  5 
crus  pouvoir,  sans  être  indiscret,  lui 
parler  de  sa  famille,  et  de  ce  qui  venoit 
de  s'y  passer.  Il  satisfit  à  mes  questions, 
II  me  raconta  son  histoire.  Je  tremblai 
avec  lui  des  épreuves  auxquelles  l'iiom- 
me  de  bien  est  quelquefois  exposé  5  et 
je  lui  dis  qu'un  ouvrage  dramatique  1, 
dont  ces  épreuves  seroient  le  sujet ,  fe- 
roit  impression  sur  tous  ceuxqvii  ont  de 
la  sensibdi  té ,  de  la  vertu ,  et  quelqu'idée 
de  la  foiblesse  humaine. 

Hélas  !  me  répoudit-il  en  soupirant , 
vous  avez  eu  la  même  pensée  que  mon 
père.  Quelque  temps  après  son  arrivée, 
lorsqu'une  joie  plus  tranquille  et  plus 
douce  commençoit  à  succéder  à  nos 
transports, et  que  nous  goûtions  le  plai- 
sir d'être  assis  les  uns  à  côté  des  autres, 
il  me  dit: 

—  Dorval ,  tous  les  jours  je  parle  au 
ciel  de  Rosalie  et  de  toi.  Je  lui  rends 
grâce  de  vous  avoir  conservés  jusqu'à 
mon  retour, mais  surtoutde  vous  avoir 
conservés  innocens.  Ah  !  mon  fils  ,  je  ne 
jette  point  les  yeux  sur  Rosalie  ,  sans 


f)  A  y  E  R  IM  s  s  t.  M  E  N  T. 
frémir  du  danger  que  tu  as  couru.  Plus 
je  la  vois  ,  plus  je  la  trouve  honnête  et 
belle  ,  plus  ce  danger  me  paroît  i^rand. 
Mais  le  ciel  ,  qui  veille  aujourd'hui  sur 
BOUS,  peut  nous  abandonner  demain. 
Nul  de  nous  ne  connoît  son-sort.  Tout 
ce  que  nous  savons  ,  c'est  qu'à-mesure 
que  la  vie  s'avance ,  nous  échappons  à  la 
méchanceté  qui  nous  suit.  Voilà  les  ré- 
^flcxions  que  je  fais  toutes  les  fois  que  je 
nie  rappelle  ton  histoire.  Elles  me  con- 
solent du  peu  de  temps  qui  me  reste  à 
vivre;  et ,  si  tu  voulois ,  ce  seroit  la  morale 
d'une  pièce  ,  dont  une  partie  de  notre 
vie  seroit  le  sujet,  et  que  nous  représen- 
terions entre  nous. 

—  Une  pièce  ,  mon  père  ! . . . 

—  Oui,  mon  enfant.  Il  ne  s'agit  point 
d'élever  ici  des  tréteaux  ,  mais  de  con- 
server la  mémoire  d'un  événement  (jui 
nous  touche  ,  et  de  le  rendre  comme  il 
s'est  passé. .  . .  Nous  le  renouvellerions 
nous-mêmes  tous  les  ans ,  dans  cette 
maison  ,  dans  ce  salon.  Les  choses  que 
nous  avons  dites, nous  Ico  redirions.  Tes 


A  V  E  R  IM  s  s  E  M  E  N  T.  7 
enfansen  fcroient  autant ,  et  les  leurs 
et  leurs  descendans.  Et  je  me  survivrois 
à  moi-même  ;  et  j'irois  converser  ainsi , 

d'âg;e  eo  âge  avec  tous  mes  neveux 

Dorval ,  penses  tu  qu'un  ouvrage  qui 
leur  transmettroit  nos  propres  idées, 
nos  vrais  senliniens,  les  discours  que 
r.ous  avons  tenus  dans  une  des  circons* 
tanccsles  plus  iujpf)rtantes  de  notre  vie, 
ne  valût  pas  mieux  que  des  portraits  de 
famille,  qui  ne  montrent  de  nous  qu'un 
moment  de  notre  visage. 

■^  C'est-à-dire  que  vous  m'ordonnez 
de  peindre  votre ame  ,  la  mienne,  celie 
de  (Constance  ,  de  Clairville  et  de 
BosALiE.  Ah  !  mon  père  ,  c'e.-t  une 
tâche  au-dessus  de  mes  forces  3  et  vous 
le  savez  bieii  ! 

—  Ecoute;  je  prétends  j  faire  mon 
rôle  une  fois  avant  que  de  mourir  -,  et, 
pourcet  eO'et ,  j'ai  dità  Andrë  deserrer 
dans  un  colxi'e  les  habits  que  nous  avons 
apportés  des  prisons. 

—  Mon  père 

r-Meseufansne  m'ont  jamais  opposé 


8        AVERTISSEMENT, 
de  refus  ,  ils  ne  voudront  pas  commen- 
cer si  tard. 

En  cet  endroit ,  Dorval  détournant 
son  visage  et  cachant  ses  larmes,  me  dit 
du  ton  d'un  homme  qui  contraignoit  sa 
douleur:...  La  pièce  est  faite  :  . . .  mais 
celui  qui  l'a  commandée  n'est  plus.  .  . . 
Après  un  moment  de  silence  ,  il  ajou- 
ta : .. .  Elle  étoit  restée  là  ,  cette  pièce  , 
et  je  Pavois  presque  oubliée  ;  mais  ils 
m'ont  répété  si  souventquec'étoit  man- 
quer à  la  volonté  de  mon  père,  qu'ils 
m'ont  persuadé  ;  et  dimanche  prochain 
nous  nous  acquittons  pour  la  première 
fois  d'une  chose,  qu'ils  s'accordent  tçus 
à  regarder  comme  un  devoir. 

Ah  I  Dorval ,  lui  dis-je  ,  si  j'osois  ! . . . 
Je  vous  entends  ,  me  répondit-il  -,  mais 
crojez-vous  que  ce  soil  une  proposition 
à  faire  à  Constance  ,  à  Clairvills 
et  à  Rosalie?  Le  sujet  de  la  pièce  vous 
est  connu  ,  et  vous  n'aurez  pas  de  peine 
à  croire  qu'il  y  a  quelques  scènes  où  la 
présence  d'un  étranger  gôneroit  beau- 
coup. Cependant  c'est  moi  qui  fais  ran- 


AVERTISSE  M  E  N  T.  *  9 
ger  le  salon.  Je  ne  vous  promets  point. 
Je  ne  vous  refuse  pas.  Je  verrai. 

Nous  nous  ëépaiânies ,  Dorval  et  moi. 
C'étoit  le  lundi,  II  ne  me  fit  rien  dire  de 
toute  la  semaine.  Mais  le  dimanche 
matin,  il  m'écrivit. ...  «  Aujourd'hui, 
»  à  trois  heures  précises  ,  à  la  porte  du 
jardin  ». . .  Je  m'j  rendis.  J'entrai  dans 
le  salon  par  la  fenêtre  ;  et  Dorval ,  qui 
avoit  écarté  tout  le  monde,  me  plaça 
dans  un  coin  ,  d'où  ,  sans  être  vu  ,  je  vis 
et  j'entendis  ce  qu'on  va  lire  ,  excepté  la 
dernière  scène.  Une  autre  fois  ,  je  dirai 
pourquoi  je  n'entendis  pas  la  dernière 
scène. 


PERSONNAGES. 

Ly  s  1  m  o  n  d  ,  père  de  Dorval  et  de  Rosîil'e. 
D  u  R  V  A  L, ,  fils  naturel  de  Ljsimond ,  et  ami  de 
Clairville. 

Rosalie,  fille  de  Lj  iiiiond. 

Justine,  suivante  de  Rosalie. 

A  IN  D  K  É  ,  domestique  de  Lysiinond. 

CnARLts  ,  valet  de  Dorval. 

Clairville,  ami  de  Dorval  ,  et  amant  de 
Rosalie. 

Constance,  jeune  veuve  ,  sœur  de  Clairville. 

Sylvestri;,  valet  de  Clairville. 

Autres  doiuesliques  de  la  maison  de  Clairville. 


(  La  senne  osl  à  Saint  -  Germain  -  en  -  Laie, 
TJaction  commence  avec  le  jour ,  et  se  passe 
dans  un  salon  de  la  maison  ds  Cluinillc  '. 


LE  TILS  N  A  T  U  Tx  E  L. 


ACTE    PREMIER. 

La  scène  est  dans  un  salon.  On  y  voit 
un  clavecin  ,de.s  chaises,  des  tables  de 
jeu;  sur  une  de  ces  tables,  un  trictrac; 
sur  une  autre  ,  quelques  brochures; 
d'un  côté,  un  métier  à  tapisserie, 
etc.  ;  dans  le  fond  ,  un  canapé  ,  etc. 


SCÈNE    PREMIÈRE. 
D  O  R  V  A  L ,    seul. 

^Jl  est  en  habit  de  campagne ,  en  cheveux  né- 
gligés ,  assis  dans  un  fauteuil ,  à  coté  d'une 
table  sur  laquelle  il  y  a  des  brochures.  Hparoit 
agité.  Après  quchjues  mouvcviens  violons ,  il 
s'appuj'e  sur  un  d^s  bras  de  sonfauteuil ^comnie 
pour  donnir.  Il  cjuilte  bientôt  cette  situation. 
Il  tire  sa  montre,   et  dit): 

A  •  pf-iNE  est-il  six  heures.  (  //  se  jette  sur  l'autre 
bras  de  son  fauteuil;  mais  il  n'j'  est  pas  plus-tôt , 
qu'il  se  relève  ^  9t  dit)  :  Je  ne  saurois  dormii-; 


s 


17.  LE      FILS       NATUREL, 

(//  prend  un  livr^  rju'il  ouvre  au  hasard ,  et 
iju'il  referme  presque  sur -le- chaîner ,  et  dit)  : 
"~"~  Je  !is  sans  rien  entendre.  (  //  5e  lève  ,  se  promène 
et  dit):  Je  ne  peux  m'éviter. .,.  il  faut  sortir 
d'ici....  Sortir  d'ici  !  Et  j'y  suis  enchiiîné!  J'aime.... 
(  comme  effrayé  ).  Et  qui  aimai-je  ! . . . .  J'ose  me 
l'avouer;  malheureux!  et  je  reste.  (^11  appelle  vio-^ 
lerumcnt  )  :  Charles  ,   Charles. 

SCÈNE    II. 

(  Cette  scène  marche  vite  ). 

DORVAL,     CHARLES. 

(  Charles  croit  que  son  maître  demande  son  cha- 
peau et  son  épee  ;  il  hs  apporte ,  les  pose  sur 
un  fauteuil ,  et  dit)  : 

CHARLES. 

Monsieur,  ne  vous  faut-il  plus  rien? 

DORVAL. 

Des  chevaux,  ma  chaise. 

C    H    A    R    L    K    s. 

Ouoi  !  nous  partons? 

DORVAL. 

A  l'instant. 
(  Il  est  assis  dans  le  fauteuil;  et  tout  en  parlant  f 
il  ramasse  des  livres,  des  papiers,  des  bro- 
chures, comme  pour  en  faire  des  paquets).- 

CHARLES. 

Monsieur,  tout  dort  encore  ici. 


ACTE       r    I\    E    M    I    £    R.  iS 

D    O    R    V    A   L. 

Je  ne  verrai  personne. 

CHARLES. 

Cela  se  peut-il  ? 

D    O    R    V    A   L. 

Il  le  faut. 

CHARLES. 

Monsieur. ... 
j;  OR  VAL,  5e  tournant  vers  Charles,  d'un  air 
triste  et  accablé. 
.Eh  bien!  Cliarles. 

CHARLES. 

Avoir  été  accueilli  dans  celte  maison,  chéri  de 
tout  le  monde,   prévenu  sur  tout,  et  s'en  aller  sans 
parler  à  personne  I  permettez  ,  monsieur. . . . 
D    o   R   V   A   L. 

J'ai  tout  entendu  j  tu  as  raison.  Mais  je  pars. 

CHARLES. 

Que  dira  Clciirville,  votre  ami?  Constance,  sa 
lœur  ,  qui  n'a  rien  négligé  pour  vous  faire  aimer  ce 

séjour  ?  (  d'un  ton  plus  bas  )  :  El  Rosalie  ? 

vous  ne  les  verrez  point? 

(  Don'al  soupire  profondf.'ment ,  laisse  tomber  sa 
tête  sur  ses  mains  ;  et  Charles  continue  ). 

Clairville  et  Rosalie  s'étoienl  flattés  de  vous  avoir  ^ 
pour  témoin  de  leur  mariage.  Rosalie  se  faisoit  une    ~ 
joie  de  vous  présenter  à  son  père.  Vous  deviez  les 
accompagner  tous  à  l'autel. 

(Dorval  soupire,  s' agile,  etc.) 


ï4  LE       PIt,S       NATUnit»i 

CHAULES. 
I 

Le  bonhomme  arrive  ,  et  vous  partez  !  Tenoz  , 
mon  cher  maître,  j'ose  vous  le  dire  ^  les  conduites 

biinnes    sont   rarement  sensées Clairvillc  ! 

Constance  !   Rosalie  I 

DO  i\  V  A  L,  brwiqueinent ,  en  se  levant. 

Des  chevaux,  ma  chaise,  te  dis-je. 

CHARLES. 

An  moment  où  le  père  de  Rosaire  arrive  d'im 
voj;igp  de  plus  de  mille  lieues  !  à  la  veille  du  ma- 
riajje  de   votre  ami  I 

D  o  rt  V  A  L  ,  en  colère  ,  à   Charles. 

Malheui  eux  !....(  à  hn-méine ,  en  se  mordant 
la  Icvre  et  se  frappant  la  poitrine  )  que  je  suis .... 
lu  perds  le  temps  ,  et  je  demeure. 

CHARLES. 

Je  vais. 

D   o  n  V   A   I., 
Qu'on  se  dépêche. 

S    C    È    N    E     I    I    I. 

D  O  R  V  A  L ,  seul. 
(  n  continue  de  se  promener  et  de  rêver  ). 

Partir,  sans  dire  adieu!  il  a  raison  ;  cela  seroit 

d'une   bizarrerie,    d'une   inconséquence Et 

qu'esi-ce  que  ce»  mots  signifient?  Est-il  cjiieb.iun 
de  ce  qu'on  c  roira  ,  ou  de  ce  q  l'il  Cbl  h  >nnéle  de 
faire  ?.. . .  Mais  ,  après  tout ,  pourquoi  ne  yen  ois- 


A    C    T   t       P   n    E    M    I    E    R.  l5 

je  pas  Cliiirville  cl  sa  sœur  ?  ne  puis-je  les  fjuiltcr 
cl  leur  en  tnire  le  motif?....  El  Rosalie?  je  ne 
la  verrai  point?....   ^«on....   raniour  et  l'aruilié 
u  iuiposcnt  poinLici  Lqs  rn.çnjesdevoirsi  sur-tout , 
un  amour  insensé  qu'on  ignore_et_{juj]^àiit  étouP- 
fer.  ..  Mais  que^ira-t-elle?  que  peBsera-i-elle?..>J 
Amour,  sopiiiste  dangereux,  je  t'enlentls.        .^  ' 
(  Constance  arrive  en  robe  de  matin ,  tourmentée 
de  son  côté  par  une  passion  (jiii  lui  a  dté  le  re- 
pos. Un  moment  après,  entrent  des  domesti- 
ques qui  rangent  le  salon  ,  et  qui  ramassent 
les  choses  qui  sont  à  Dorval. .  . .  Cfiarles  ^  qui 
a  envoyé  à  la  poste ,  pour  avoir  des  chevaux  , 
rentre  aussi  ). 

SCÈNE    IV. 

DORVAL,  CONSTANCE,  des  domestiques, 

D     O    u    V    A    L. 

Ql'oi  !  madame,  si  matin? 

CONSTANCE. 

J\ii  perdu  le  sommeil.  Mais  vous-même,  déjà 
habillé  ! 

DORVAL,   vite. 

Je  reçois  des  ieltros  à  Tinstant.  Une  affaire  pres- 
sée m'appelle  à  Paris;  elle  _y  demande  ma  présence: 
je  prends  le  ihé.  Charles  ,  du  thé.  J'embrasse  Clair- 
ville;  je  vous  rends  y  races  à  tous  les  deux  des  bon- 
tés que  vous  ave?,  eues  pour  moi.  Je  me  jette  dans 
ma  chaise  ^  et  je  pars. 


l6  LE      FlIiS       rfATTyHELJ 

CONSTANCE.' 

Vous  parlez  !  Est-il  possible  ? 

D    O    XI    V    A    L. 

Rien,  malheureusement,  n'est  plus  nécessaire. 
(  Ijes  domestiques  qui  ont  adievé  de  ranger  h 
Salon  et  de  ramasser  ce  qui  est  à  Dorval^  s'é- 
loignent. Charles  laisse  le  thé  sur  une  des  ta- 
bles. Dorval  prend  le  thé). 

(  Constance ,  un  coude  appuyé  sur  la  table  ,  et 
la  tête  penchée  sur  une  de  ses  mains  ,  demeure 
dans  cette  situation  pensive  ). 

DORVAL, 

Constance ,  vous  rêvez. 
CONSTANCE,  émue ,  ou  plutôt  d*un  sang  "froid 
un  peu  contraint. 

Oui ,  je  rêve.. . .  mais  j'ai  tort. ...  La  vie  que 
l'on  mène  ici  vous  ennuie. ...  Ce  n'est  pas  d'au- 
jourJ  hui  que  je  m'en  apperçois. 

DORVAL. 

Elle  m'ennuie!  Non,  madame,  ce  n'est  pas  cela. 

CONSTANCE. 

Qu'avez-vous  donc  ? . . . .  Un  air  sombre  que  je 
vous  trouve 

DORVAL. 

Les  malheurs  laissent  des  impressions....  Vous 
savez. . .  .  madaïuc.  ...  je  vous  jure  que  depuis 
Iniig-temps  je  ne  connoissois  de  douceurs  que  celles 
que  je  goûlois  ici. 


ACTE       PRE    BI    TER.  ly 

CONSTANCE. 

Si  cela  est ,  vous  revenez  sans-doute. 

D    O    R    V    A    L. 

Je   no  sais....  Ai- je  jamais  su  ce  que  je  de- 
viendrois  ? 
CONSTANCE,  cjpfès  s'étrc promenée  un  instant. 

Ce  moment  est  donc  le  seul  qui  me  reste.  Il  faut 
parler.  (  une  pause).  Dorval ,  écoutez-moi.  Yous 
m'avez  trouvée  ici  il  J  a  six  mois  ,  tranquille  et  heu- 
reuse. J'avois  éprouvé  tous  les  malheurs  des  nœuds 
mal  assortis.  Libre  de  ces  nœuds  ,  Je  m'étois  pro- 
mis une  indépendance  éternelle  j  et  j'avois  fondé 
mon  bonheur  sur  l'aversion  de  tout  lien  ^  et  dans  la 
sécurité  d'une  vie  retiiée. 

Après  les  longs  chagrins  ,  la  solitude  a  tant  de 
chai'mes  !  on  j  respire  en  liberté,  i'y  jouissois  de  ' 
moi  j  j'y  jouissois  de  mes  peines  passées.  H  me 
sembloit  qu'elles  avaient  épuré  ma  raison.  Mes 
journées  ,  toujours  innocentes ,  quelquefois  déli- 
cieuses ,  se  partageoient  entre  la  lecture,  la  pro- 
menade ,  et  la  conversation  de  mon  frère.  Clairviile 
me  parloit  sans  cesse  de  son  austère  et  sublime  ami. 
Que  j'avois  de  plaisir  à  l'entendre  !  combien  je 
désirois  de  çonnoître  un  homme  que  mon  frère  ai- 
nioit ,  respcctoit  à  tant  de  titres  ,  et  qui  avoit  dé- 
veloppé dans  son  cœur  les  premiers  germes  de  la 
sagesse  ! 

Je  vous  dirai  plus  :  loin  de  vous  ,  je  niarchois 
déjà  sur  vos  traces  j  cl  celte  jeune  Rosalie  que  vous 

A* 


j8  L,  £      r  1   L   b      >    A   T   u    r.   E  L  , 

vojez  ici  ,  éloit  Tobjel  de  tous  mes  soins  ,  comme 

Clairvillc  avoil  été  l'objet  des  vôtres. 

D  G  n  V  A  L  ,   cmu  et  attendri. 
Rosalie  ! 

CONSTANCE. 

Je  ni'apperçus  du  goût  que  Clairville  prcnoit 
ponr  elle  j  et  je  m'occupai  à  foi  mer  Tesjjrit ,  et 
sur-tout  le  caractère  de  cette  enfant  ,  qui  devoit 
un  jour  faire  la  destinée  de  mon  frère.  Il  est  étourdi  j 
je  la  rendois  prudente.  Il  est  violent  ;  je  cultivois 
sa  douceur  naturelle.  Je  me  complaisois  à  penser 
*|ue  je  préparois  de  concert  avec  vous  l'union  la 
plus  heureuse  qu'il  y  eut  peul-êtrc  au  monde  , 
lorsque  vous  arrivâtes.  Hélas  I.,..  {La  Toix  de 
Constance  prend  ici  l'accent  de  la  tendresse , 
et  ^affaiblit  un  peu  ).  Votre  présence  ,  qui  devoit 
m'éclairer  et  m'cncourager  ,  n'eut  point  ces  effets 
que  j'en  attendois.  Peu-à-peu  mes  soins  se  détour— 
«èrcnt  de  Rosalie;  je  ne  lui  enseignai  plus  à  plaire..., 
«t  je  n'en  ignorai  pas  long-temps   la  raison. 

Dorval  ,  je  connus  tout  l'enipirc  que  la  vertu 
avoit  sur  vous  ;  et  il  me  parut  que  je  l'en  aimois 
encore  davantage.  Je  me  proposai  d'entrer  dans 
\otre  ame  avec  elle  ;  et  je  crus  n'avoir  j- mais 
formé  de  dessein  qui  fût  si  bien  selon  mon  cœur. 
Qu'une  femme  est  heureuse  ,  nie  disois-je  ,  lors([uc 
le  seul  moj^en  qu'elle  ait  d'attacher  celui  qu'elle 
^  distingué  ,  c'est  d'ajouter  de  plus  en  plus  à  l'es- 


>  c  r  E     p  R  E  M  1  E  R.  fg 

timc  qu'elle  se  doit  j  c'est  de  s'élever  sans  cesse 
à  ses  propres  yeux  ! 

Je  n'en  ai  point  employé  d  autre.  Si  je  n'en 
ai  pas  attendu  le  succès ,  si  je  parle  ,  c'est  le  Iciups  , 
et  non  la  confiance  (jui  in'a  manqué.  Je  ne  doutai 
janjais  q^ue  la  vertu  ne  lit  naître  ramour  ,  quand 
le  moment  en  seroit  venu.  (  Une  petite  panse.  Ce 
riii  suit  doit  couler  à  dire  à  une  Jeinme  telle  ijne 
Constance).  Vous  avouerai-je  ce  qui  m'a  coûté 
le  plus  ?  c'étoit  de  vous  dérober  ces  mouvemens 
si  tendres  et  si  peu  libres  ,  qui  trahissent  presque 
toujours  une  femme  qui  aime.  La  raison  se  fait 
entendre  par  intervalles j  le  cœur  importun  paile 
sans  cesse.  Dorval ,  cent  fois  le  mot  fatal  à  mon 
projet  s'est  présenté  sur  mes  lèvres.  Il  m'est  échappé 
quelquefois  j  mais  vous  ne  l'avez  point  entendu  , 
et  je  m'en   suis  toujours  félicitée. 

Telle  est  Constance.  Si  vous  la  fuvez  ,  du-moins 
elle  n'aura  point  à  rougir  d'elle.  Eloignée  de  vous  , 
elle  se  trouvera  dans  le  sein  de  la  vertu.  Et  landij 
que  tant  de  femmes  détesteront  l'insian!  où  l'objet 
d'une  criminelle  tendresse  arracha  de  leur  cœur 
un  premier  soupir.  Constance  ne  se  rappellera 
Dorval,  que  pour  s'.npplaudir  de  l'avoir  connu.  Ou 
s'il  se  mêle  quelqu'amertunie  à  son  souvenir  ,  il 
lui  restera  toujours  une  consolation  douce  et  solide 
dans  les  sentiiuens  même  que  vous  lui  aurez 
inspirés. 


aO  LE      FILS       NATUREL," 

SCÈNE    V. 

DORVAL,  CONSTANCE,  CLAIRVILLE. 

D    0    R    V    A    L. 

Madame,  voilà  voire  frère. 

CONSTANCE,  attristée ,   dit  : 
Mon  frère  ,  Dorval  nous  quitte  ,  et  sort. 

CLAIRVILLE. 

On  vient  de  me   l'apprendre. 

SCÈNE    VI. 

DORVAL,     CLAIRVILLE. 

n  o  R  V  A  L ,  faisant  quelques  pas ,  distrait  et 

evibairassé. 
Des  lettres  de  Paris. . .  des  affaires  qui  pres- 
sent.., .  un  banquier   qui  chancelé.... 

CLAIRVILLE. 

Mon  aiui ,  vous  ne  partirez  point  sans  m'ac- 
corder  un  nioiiient  d'entretien.  Je  n'ai  jamais  eu 
un   si  grand  besoin   de  votre   secours. 

DORVAL. 

Disposez  de  moi  ;  mais  si  vous  me  rendez  jus- 
tice ,  vous  ne  douterez  pas  que  je  n'aie  les  raisons 
les  plus  fortes... . 

CLAIRVILLE,    affligé. 

J'avois  un  ami  ,  et  cet  ami  m'abandonne  j 
j'étois  aimé  de  Rosalie  ,  et  Rosalie  ne  m'aime  plus. 
Je  suis  désespéré...,  Dorval,  m'abandopnerez- 

yous  ?  , . . . 


ACTE       PREMIER,  ?.  1 

D    O    R    V    A    L. 

Que  puis-je  faire  pour  vous  ? 

CLAIRVILLE. 

Vous  savez,  si  j'aime  Rosalie  ! . . .  Mais  non  , 
vous  n'en  savez  rien.  Devant  les  auti  es  ,  l'amour 
estjïiapjfiniière  xertuf-j'en  rougis  presque  devant 
vous. . . .  Eh  bien  !  Dorva! ,  je  rougirai ,  s'il  le 
faut  ;  mais  je  l'adore. . . .  Que  ne  puis-je  vous  dire 
tout  ce  c{ue  j'ai  souffert  I  Avec  (juel  incnagenient , 
quelle  délicatesse  j'ai  imposé  silence  à  la  passion 
la  plus  forte!...  Rosalie  vivoit  retirée  près  d'ici 
avec  une  tante.  C'étoit  une  américaine  fort  âgée, 
une  amie  de  Constance.  Je  voyois  Rosalie  tous 
les  jours  j  et  tous  les  jours  je  vojois  augmenter 
ses  charmes  j  je  sentois  augmenter  mon  trouble. 
Sa  tante  meurt.  Dans  ses  derniers  momens  ,  elle 
appelle  ma  sœur,  lui  tend  une  main  défaillante, 
et  lui  montrant  Rosalie  qui  se  dcsoloit  au  bord  de 
son  lit,  elle  la  regardoit  sans  parler  j  ensuite  elle 
regardoit  Constance;  des  larmes  lomboient  de  ses 
yeux  -y  elle  soupiroit ,  et  ma  sœur  entendoit  tout 
cela.  Rosalie  devint  sa  compagne  ,  sa  pupille  ,  son 
élève  ;  et  moi ,  je  fus  le  plus  heureux  des  hommes. 
Constance  voyoit  ma  passion  ;  Rosalie  en  parois- 
soit  touchée.  Mon  bonheur  n'étoit  plus  traversé 
que  par  la  volonté  d'une  mère  inquiète  qui  rede- 
mandait sa  fille.  Je  me  préparois  à  passer  dans 
les  climats  éloignés  où  Rosalie  a  pris  naissance: 


22  L   i;      r   l    i>  s      K    A   ï   V    r.    El,, 

mais  sa  mère  Dieurt  j  el  son  père  ,  malgré  sa  vieil- 
lesse ,  prend  le  parli  de  revenir  parmi  nous. 

Je  i'allendois  ,  ce  père  ,  pour  achever  mon  boii- 
licur;  il  arrive,  el  il  me  trouvera  désolé. 

D    O    R    V    A    I,. 

Je  ne  vois  pas  encore  les  raisons  que  vous  5vci 
de   Tétre. 

CLAinVILLE. 

Je  vous  l'ai  dit  d'abord  ;  Rosalie  ne  m'aime  plus. 
A-mesure  que  les  obstacles  qui  s'opposoicnt  à 
à  mon  bonheur  ont  disparu,  elle  est  devenue  ré- 
servée, froide  ,  iodifïércnte.  Ces  senlimens  tendres 
qui  sortoient  de  sa  bouche  avec  une  naïveté  qui 
ïiie  ravissoit  ,  ont  Jàir  place  à  une  politesse  qui 
me  tue.  Tout  lui  est  insipide  ;  rien  ne  l'occupe  j 
rien  ne  l'anmse.  Mapperçoit-elle ,  son  premitr 
mouvement  est  de  s'éloigner.  Son  père  arrive  ;  et 
Ton  diroit  qu'un  événement  si  désiré  ,  si  long- 
temps attendu  ,  n'a  plus  rien  qui  la  touche.  Un 
goût  sombre  pour  la  solitude  est  tout  ce  qui  lui 
reste.  Constance  n'est  pas  mieux  traitée  que  moi. 
Si  Rosalie  nous  cherche  encore  ,  c'est  pour  nous 
éviter  l'un  par  l'autre  ;  et  pour  comble  de  mal- 
heur,  ma  sœur  même  ne  pareil  plus  s'intéresser 
à   tuoi. 

D    0    R    V    A    L. 

Je  reconnois  bien  là  Clairville.  I!  s'inquiète  , 
il  se  chagrine,  et  il  touche  au  moment  de  son 
bonheur. 


ACTE       I»    n    F.    »i     1     K    P..  2  I 

C    L    A    I    R    V    1    L    L    t. 

Ah  !  mon  cher  Dorval ,  vous  ne  le  cro^'çz  pas. 
Voyez.  .  .  p 

D    0    R    V    A      L. 

Je  ne  vols,  dans  toute  la  conduile  de  Piosalie  > 
que  de  ces  iucgaliics  auxquelles  le.3  femmes  les 
mieux  nées  sont  le  plus  sujettes  ,  el  qu'il  est  quel-  " 
qucfois  si  doux  d'avoir  à  leur  pardonner.  Elles 
ont  le  sentiment  si  exquis  ,  leur  ame  est  si  sen- 
sible ,  leurs  organes  sont  si  délicats ,  qu'un  soup- 
çon ,  un  mot,  une  idée  suffit  pour  les  allarmer. 
Mon  ami  ,  leur  ame  est  semblable  au  cristal  d'un<* 
onde  pure  et  transparente  ,  où  le  spectacle  Iran- 
(|uil!e  de  la  nature  s'est  peint.  Si  une  feuille  en 
tombant  vient  à  en  agiter  la  surface  ,  tous  les  objets 
sont  vacillans. 

CLAIRVILLE,    affligé. 

Yous  me  consolez  j  Dorval ,  je  suis  perdu.  Je 
ne  sens  que  trop. . . .  que  je  ne   peux  vivre  sans  } 
Rosalie  ;  mais  quel  que  soit  le  sort  qui  m'attend, 
j'en  veux  être  éclairci  avant  l'arrivée  de  son  père. 

DORVAL. 

En  quoi  puis-je  vous  servir? 

CLAIRVILLE. 

Il  faut  que  vous  parliez,  à  Rosalie. 

DORVAL. 

Que  j«  lui  parle  ! 

CLAIRVILLE. 

Oui ,  mon  a»ni.  11  xCy  a  que  vous   au  inonde 


24  ^'    E       FILS       NATUREL, 

qui  puissiez  ine  la  rendre.  L'eslinie  qu'elle  a  pour 
vous  me  fait  tout  espérer. 

D    O    R    V    A    L. 

Cîairville,  que  nie  deniander- vous  ?  à-peine 
Rosalie  me  connoîl-elle  j  et  je  suis  si  peu  fait  pour 
ces  sortes  de  discussions. 

CLAIRVILLE. 

j^'  Vous  pouvez  tout  ;  et  vous  ne  me  refuserez  point, 
Rosalie  vous  révère  :  votre  présence  la  saisit  de 
^  respect;  c'est  elle  qui  l'a  dit.  Elle  n'osera  jamais 
^tre  injuste,  inconstante  ,  ingrate  à  vos  jeux.  Tel 
est  l'auguste  privjlège  Je  la  vertu;  elle  en  impose 
À  tout  ce  qui  1  approche.  Dorval ,  paroissez  devant 
Rosalie  ;  et  bientôt  elle  redeviendra  pour  moi  ce 
«ju'elle  doit  être  ,  ce  qu'elle  étoit. 
DORVAL,  posant  la  main  sur  l'épaule  de 

ClaliyUlC' 
Ah  !  malheureux  ! 

CLAIRVILLE. 

Mon  aini ,  si  je  le  suis  ! 

DORVAL. 

Vous  exigez. .  . . 

CLAIRVILLE. 

"^      J'exige. ... 

DORVAL, 

Vous  serez  saiiifait. 


ACTE      PREMIER.  2.1>. 

SCÈNE    VIL 
D  O  R  V  A  L,    seul. 

Quels  nouveaux  embarras!....  le  frère..!.' 
la  sœur....  Ami  cruel,  amant  aveugle,  que  me 
proposez-vous?. . .  Paroissez  devant  Rosalie  !  Moi , 
paroître  devant  Rosalie;  et  je  voudrois  me  ca- 
cher à  moi-même. . . .  Que  deviens-je  ,  si  Rosalie 
me  devine  ?  Et  comment  en  imposerai-je  à  mes 
;yeux  ,  à  ma  voix,  à  mon  cœur?....  Qui  me 
répondra  de  moi  ?. . . .  La  vertu  ?. . . ,  IM'en  reste- 
t-il  encore  ? 


F  I  IV     pu      r  R  E  31  I  E  R     A  C   I'  e. 


Thtàlre. 


Q.G  LE      r   I   L   S      N    A   T    U   K   E   I,  j 

ACTE    II. 

SCENE    PREMIÈRE.        ^ 
ROSALIE,      JUSTINE. 

R    O    s    A   T.    I    E. 

«'usTiNE,  approchez  mon  ouvrage. 

{Justine  approche  un  métier  à  tapisserie.  Rosalie 
est  tristement  appuj'ée  sur  ce  métier.  Justine 
est  assise  d'un  autre  coté.  Elles  travaillent. 
Rosalie  n'interrompt  son  ouvrage ,  que  pour 
essuyer  des  larmes  qui  tombent  de  ses  jeux. 
Elle  le  reprend  ensuite.  Le  silence  dure  un  mo- 
ment, pendant  lequel  Justine  laisse  l'ouvrage, 
et  considère  sa  maitrese.  ) 

JUSTINE. 

Est-ce  là  la  joie  ,  avec  lacjuelle  vous  allcndez 

monsieur  votre  père?sont-ce  là  les  transports,  fjue 

vous  lui  préparez  ?  Depuis  un  temps  jje  nV-nleiids 

rien  à  votre  ame.  11  faut  que  ce  qui  s'y  passe  soit 

jnal;  car  vous  le  cachez.;  et  vous  laites  très-bien. 

Rosalie.  (  Point  de  réponse  de    la    part  de 

^%   Rosalie  ;  jnais  des  soupirs  f  du  sikn:e ,  et  des 

larmes.  ) 


A    C    T   E       1   t.  HJ 

JUSTINE. 

Perdez-vous  Tesprit ,  mademoiselle?  au  moment 
<le  rarrivce  d'un  père  !  à  la  veille  d'un  mariaye  ! 
Encore  un  coup  ,  perdez-vous  l'espril  ? 

R    O    s    A    Tj    I    E. 

Non,  Justine. 

JUSTINE,  après  une  paiisb. 
Seroit-il  arrivé    quelque  malheur  à   monsieur 
votre  père  ? 

ROSALIE. 

Non  ,  Justine. 
(  Toutes  ces  questions  s f  font  à  drfferejis  inter- 
valles  ,  dans  lesquels  Justine  quille  et  reprend 
son  ouvrage.  ) 

Justine  ,  après  une  pause  un  peu  plus  longue. 
Par  hazard ,   est-ce  que   vous    u'aiaieriez  plus 
Clairville? 

ROSALIE. 

Non ,  Justine. 
JLSTIM-:  reste  un  peu  stupéfaite.  Elle  dit  ensuite: 

La  voilà  donc  ,  la  cause  de  ces  soupirs  ,  de  ce 
sil(  nce  et  de  ces  larmes  ?  Oh  !  pour  le  coup  ,  les 
honuncs  n'ont  qu'à  dire  que  nous  sommes  folles  ; 
que  la  tcte  nous  tourne  aujourd'hui  pour  un  objet, 
que  demain  nous  voudrions  savoir  à  mille  lieues. 
Qu'ils  disent  de  nous  tout  ce  qu'ils  voudront,  je 
veux  mourir  si  je  les  en  dédis  ....  Vous  ne  vous 
clés  pas  allendae  ,  mademoiselle ,  que  j'approu- 
verois  ce  caprice ,  . .  Clairville  vous  aime  éper- 


2.S  LE       FILS       N    A   T    U    K    E   L  i 

ducnicnt.  Vous  n'avez  aucun  sujet  de  vous  plaindre 
de  lui.  Si  jamais  feninic  a  pu  se  flatter  d'avoir  un 
«mant  tendre  ,  fidèle  ,  honnête  j  de  s'élre  attaché 
un  honinie  qui  eût  de  l'esprit  ,  de  la  figure,  des 
mœurs  ;  c'est  vous.  Des  mœurs  î  inadeiuoisclle , 
des  mœurs  !  ...  Je  n'ai  jamais  pu  concevoir,  moi , 
qu'on  cessât  d'aimer;  à  plus  forte  raison  ,  ((u'on 
<;essât  sans  sujet.  Il  y  a  là  quelque  chose  où  je 
n'entends  rien. 

{"Justine  s'arrête  un  moment.  Rosalie  conlimie 
de  travailler  et  de  pleurer.  Justine  reprend , 
dun  ton  hjyocrite  et  radouci ,  ei  dit  tout  en 
travaillant,  et  sans  lever  les  yeux  de  dessus 
son  ouvrage  )  ; 

Après  tout  ,  si  vous  n'aimez  plus  Clairville  ,  cela 
est  fâcheux  . .  ',  mais  il  ne  faut  pas  s'en  désespérer 
comme  vous  faites  ....  Quoi  donc  I  après  lui  n*y 
aurail-il  plus  personne  au  monde  que  vous  puissiez 
aimer  ? 

ROSALIE. 

Non  ,  Justine. 

JUSTINE. 

Oh  î  pour  celui-là  ,  on  ne  s'y  attend  pas. 
( Dorval  entre  ;  Justine  se  retire.  Rosalie  (juitte 
son  métier  y  se  hdte  de  s'essuyer  lesj'eux,  et 
de  se  composer  un  visage  tranquille.  Elle  a  dit 
auparavant  )  •• 

ROSALIE. 

O  ciel  1  c'est  Dorval. 


A    C    T    E       1    I.  29 

S  C  È  N  E    I  I. 
ROSALIE,      DORVAL. 

D  o  R  V  A  Ij  ,  un  peu  ému. 
Permettez,  inacieiiioiselle  ,  qu'avant  mon 
départ  (  à  ces  mois ,  Rosalie  paroit  éloimée  )  , 
j'obcisse  à  un  ami  ,  et  que  je  cherche  à  lui  rendre, 
auprès  de  vous  ,  un  service  qu'il  croii  important. 
Personne  ne  s'intcresse  plus  que  moi  à  votre  bon- 
heur et  au  sien  ,  vous  le  savez.  Souffrez  donc 
que  je  vous  demande  en  quoi  Clairville  a  pu  vous 
dt'ph.ire  ,  et  comment  il  a  mérité  la  froideur  avec 
laquelle  il  dit  qu'il  est  traité. 

R   o   s    A   li   I    E. 

C'est  que  je  ne  l'aime  plus. 

DORVAL. 

Vous  ne  l'aimez-plas  ! 

ROSALIE. 

]Von,Dorval. 

DORVAL. 

Et  qu'a-t-il  fait  pour  s'attirer  celte  horrible  dis- 
grâce ? 

ROSALIE. 

Rien.  Jel'aitnois  ;  j'ai  cessé:  j'étois  légère  appa- 
remment, sans  m'en  douter. 

DORVAL. 

Avez-vous  oublié  que  Clairville  est  l'amant  que 
votre  coeur  a  préféré  ?  . .  .  .  vSongcz-vous  qu'il  traî- 
ncroit  des  jours  bien  malheureux  ,  si  l'espérance 
de  recouvrer  votre  tendresse  lui  étoit  ôlée  ?  .  . .  . 


50  J.    E       JfJLS       J(ATtRtL, 

Mademoiselle  ,  cro^'ez.-vous  qu'il  soil  permis  à  une 
honncle  femme  ,  de  se  jouer  du  bonheur  d'un  hon- 
i:c'lc homme  ? 

ROSALIE. 

Je  sais,  là-dessus  ,  tout  ce  qu'on  peut  me  dire.  Je 
.  m'accable  sans  cesse  de  reproches  ;  je  suis  désolée^ 
I  iej^oudr^is_et]XjTiortej 

D    O    R    V    A    L. 

Vous  n'êtes  point  injuste. 

ROSALIE. 

Je  ne  sais  plus  cequeje  suis  j  jenejiijestime^liis. 

D    O    R    V    A    L. 

*  I\îais  pourquoi  n'aimez-vous  plus  Clairville?  Il 
\y  a  des  raisons  à  tout. 

ROSALIE. 

j    C'est  quiej^en  ai lîiejan autre. 

D    o   R   V   A   L. 

Rosalie  !  Elle  !  (  a^'ec  un  étonnement  mêlé  de 
reproches.) 

ROSALIE. 

Oui ,  Dorval Clairville  sera   bien  vengé  ! 

D    o    R   V    A    L. 

Resalie si  par  malheur  il  étoit  arrive....  (jue 

votre  cœur  surpris  ....  fût  entraîné  par  un  pen- 

^  chaut dont  voire  raison   vous  fît  un  crime.... 

J'ai  connu  cet  état  cruel  !...Que  je  vous  plaindrois! 

R     o    s    A    L    I    E. 

Plaignez-moi  donc. 
'( Dorval  7ie  lui  répond  i]ue  par  le  geste  de  com- 
misération. ) 


A  c  r  E     I  I.  3r 

R    O    s    A    L     I    E. 

J'aimoîs  Clairville;  je  n'imaginois  pns  que  je 
pusse  en  aimer  un  autre  ,  lorsque  je  rencontrai 
recueil  de  ma  constance  et  de  notre  bonheur. .  .  . 
Les  traits  ,  l'esprit ,  le  regard  ,  le  son  de  la  voix  ; 
tout ,  dans  cet  objet  doux  et  terrible,  sembloit  ré- 
pondre à  je  ne  sais  quelle  image  que  la  nature 
avoit  gravée  dans  mon  cœur.  Je  le  vis;  je  crus  y 
reconnoitre  la  vérité  de  toutes  ces  chimères  do 
perfection  que  je  ni'étois  faites }  et  d'abord  il  eut 
ma  confiance....  Si  j'avois  pu  concevoir  que  jo 
nianquoisà  Clairvil'e  ! .  . ,  iNIais  hélas  !  je  n'enavois 
pas  eu  le  premier  soupçon  ,  que  j'étois  toute  ac- 
coutumée à  aimer  son  rival.  ...  Et  comment  ne 
l'aurois-je  pas  aimé  ?  . . . .  Ce  qa'il  disoit ,  je  le 
pensois  toujours.  Il  ne  manquoit  jamais  de  blâmer 
ce  qui  devoit  ine  déplaire  ;  je  louois  quelquefois 
d'avance  ce  qu'il  alloit  approuver.  S'il  exprimoit  y' 
un  sentiment  ,  je  croyois  qu'il  avoit  deviné  le' 
mien. . . .  Que  vous  dirai-je  enfin  ?  Je  me  vojois 
à-peine  dans  les  autres  ;  (elle  ajoute,  en  baissant  les 
yeux  et  la  voix  )  et  |e  me  rctrojims  iflns  cesse 
en  lui. 

n    o   R   V   A   L. 

Et  ce  mortel  heureus  ,  connoît-il  son  bonheur  ? 

ROSALIE. 

Si  c'est  un  bonheur,  il  doit  le  connoître. 

D    O   R    v   A   L. 

Si  vous  aimez  ,  ou  vous  aime  sans-doute  ? 


53  I^   E       r    I    I,    5       N    A    T    t    i;    E    L  , 

R    0    S    A    L    I    Ji. 

Dorval ,  vous  le  savez. 

D  o  R  V  A  L  ,  'Diveynenl. 

Oui, Je  le  sais;  et  mon  cœur  lèsent. .. .  Qu'ai-je 
entendu?. .  .  .  Qu'ai-je  dit  ?  .  ..  qui  iiie  sauvera 
de  moi-même  ?  .  .  . . 

(  Doiyaî  et  Rosalie  se  regardent  un  moment  en 
silence.  Rosalie  pleure  amèrement.  On  annonce 
Clairyiile.  J 

SYLVESTRE,  6f  DorvoL 
Monsieur  Clairville  demande  à  vous  parler. 
D  o  n  V  A  L  ,  à  Rosalie. 

Rosalie .....  INÎais  on  vient ....  Y  pensez- 
vous  ....  C'est  Clairville  ;  c'est  mon  ami ,  c'est 

voire  amant. 

n  o  s  A  li  I  E. 

Adieu  ,  Dorval.  (Elle  lui  tend  une  main  ;  Don'aî 

7a  prend ,  cl  laisse  tomber  tristentent  sa  bouche 

sur  cette  main  ;  cl  Rosalie  ajoute  )  :  Adieu.  Quel 

mot  I 

SCÈNE     I  I  î. 

DORVAL,   seul. 

D  A  N  s  sa  douleur  ,  qu'elle  m'a  paru  belle  I  Que 
ses  charmes  étoient  louchans  !  J'aurois  donné  ma 
vie  pour  recueillir  une  des  larmes  qui  couloient 
<le  ses  yeux....  ((  Dorval ,  vous  le  savez  »...  Ces 
mots  retentissent   encore   dans  le   fond   de  mon 


A    C   T   K      I   I.  o:i 

cœur  ....  Ils  ne  sorliront  pas  si-loi  ac  ma  nio- 
nioire  .... 

S  C  È  N  E    I  V. 

D  0  R  V  A  L  ,    C  L  A  I  R  V  I  L  L  E. 

CLAIRVILLE, 

ExeusEZ  mon  impatience.  Eh  bien  î  Dorval...! 
(  Don-ol  est  troublé.  Il  tâche  de  se  remettre , 

mais  il  y  réussit  triai.  Clairville  ,  qui  cher  cite  à 

lire  sur  son  visage ,  s'enapperçoil ,  se  méprer^d, 

et  dit  : 

Vous  êtes  troublé  !  vous  ne  me  parlez  point  î  vos 
yeus  se  remplissent  de  larmes  !  je  vous  entends  j 
je  sais  perdu  ! 
(  Clairville  ,   en  achevant  ces  mots  ,  se  jette  dans 

le  sein  de  son  aini.  f l  r  reste  un  moment  en  si^ 

lence.  Dorval  verse  quelques  larmes  sur  lui  ;  et 

Clairville  dit,  sans  se  déplacer,  d'une  voix 

basse  et  sanglotfante  .* 

Qu'a-t-elle  dit?  Quel  est  mon  crime  ?  Ami  ,  de 
grâce  ,  achevez-moi. 

D    O    R    V    A    L. 

Que  je  l'achève  î 

CLAIRVIIiLE. 

Elle  m'enfonce  un  poignard  dans  le  sein  !  et 
vous  ,  le  seul  liomme  qui  pîit  l'arracher  peut  -  être, 
vous   vous  éloignez  I  vous  m'abandonnez  à   mon 


54  I'    E      F    1    I<    s       NATUREL, 

désespoir  !....  Trahi  par  ina  maîtresse  ,  abandonné 
de  mon  ami ,  (jue  vais-je  devenir  !  Dorval  ,  vous 
ne  me  dites  rien  ? 

DORVAL. 

Que  vous  dirai-je  ?  ...  Je  crains  de  parler. 

CLAIRVÏLLE. 

Je  crains  bien  plus  de  vous  entendre  ;  parlez 

pourtant  ,    je  changerai  du-moins  de  supplice.... 

Votre  silence  me  semble  en  ce  moment  le  plus  cruel 

de  tous. 

DORVAL,  en  hésitant. 

Rosalie .... 

cLAiRViLiiKjCn  hésitant. 

Rosalie  .... 

DORVAL. 

Vous  me  l'aviez  bien  dit . . .  ,  ne  me  paroît  plus 
avoir  cet  empressement  qui  vous  promettoit  un 
bonheur  si  prochain. 

CLAIRVILLE. 

Elle  a  changé  ! .  .  .  .  Que  me  reproche- t-elle  ? 

DORVAL. 

Elle  n'a  pas  changé  ,  si  vous  voulez  ....  Elle 
ne  vous  reproche  rien  ....  mais  son  père. 

CLAIRVILLE. 

Son  père  a-t-il  repris  son  consentement  ? 

D    O    R     VAL. 

Non;  mais  elle  allend   son  retour Elle 

craint....  Vous  savez  mieux  que  moi ,  qu'une  fille 
bien  née  craint  toujours. 


A    C    T    E       I    I.  j3 

CLAIRVILLE. 

Il  n'y  a  plus  de  crainte  h  avoir,  "^l'ous  les  obs- 
lacles  sont  levés.  C'éloit  sa  mère  qui  s'opposoita 
nos  vœux  ,  elle  n'est  plus;  et  son  père  n'arrive  que 
pour  ni'unir  à  sa  fille  ,  se  fixer  parmi  nous  ,  et  finir 
ses  jours  tranquillement  dans  sa  patrie  ,  au  sein 
de  sa  famille  ,  au  milieu  de  ses  amis.  Si  j'en  juge 
par  ses  lettres  ,  ce  respeclable  vieillard  ne  sera 
guère  n)oins  affligé  que  moi.  Songez  ,  Dorval  , 
que  rien  n'a  pu  l'arrêter;  qu'il  a  vendu  ses  habi- 
tations ,  qu'il  s'est  embarqué  avec  toute  sa  for- 
lune  ,  à  l'âge  ....  de  quatre-vingts  ans  ,  je  crois  , 
sur  des  mers  couvertes  de  vaisseaux  ennemis. 

DORVAL. 

Clairville,  il  fait  l'attendre.  Il  faut  tout  espérer 
des  bontés  du  père,  de  fhonnéteté  de  la  fille,  de 
votre  amour  et  de  mon  amitié.  Le  ciel  ne  permet- 
tra pas  que  des  êtres  qu'il  semble  avoir  formés  pour 
servir  de  consolation  et  d'encouragement  à  la  vertu, 
soient  tous  malheureux  sans  l'avoir  mérité. 

CLAIRVILLE. 

Vous  voulez  donc  que  je  vive  ? 

D    O     R    V    A     L. 

Si  je  le  veux!....  Si  Clairville  pouvoît  lire  au 
fond  de  moname!....  INIais  j'ai  satisfait  à  ce  que 
vous  exigiez. 

CLAIRVILLE. 

C'est  à  regret  que  je  vous  entends.  Allez,  mon 
ami.  Puisque  vous  m'abandonnez  dans  la  triste  si- 


56  L    t       FILS       JN    A    T    U    n    E    T.  , 

tualiou  où  je  suis  ,  je  peux  tout  croire  des  niolirs 
qui  vous  rappellent.  Il  ne  ine  reste  plus  qu'à  vous 
demander  un  moment.  Masœur,  allarmée  de  quel- 
ques bruits  fâcheux  qui  se  sont  répandus  ici  sur  la 
fortune  de  Rosalie  et  sur  le  retour  de  son  père  ,  est 
sortie  malgré  elle.  Je  lui  ai  promis  <jue  vous  ne  par- 
tiriez, point  qu'elle  ne  fut  rentrée.  Vous  ne  me  re- 
fuserez pas  de  l'attendre. 

D    o   n   V   A   T.. 
Y  a-t-il  quelque  chose  que  Constance  ne  puisse 
obtenir  de  moi  7 

c   L  A  I   r.  v  1   L  L  E. 

Constance,  hélas  !  j'ai  pensé  quelquefois 

Mais  renvoyons  ces  idées  à  des  temps  plus  heu- 
reux. Je  sais  où  elle  est ,  et  je  vais  hâter  son  retour. 

SCÈNE    V. 

v/DORVAL,  seul 

Suis-JE  assez  malheureux!....    J'inspire  une 

passion  secrète  à  la  sœur  de  mon  ami J'en 

prends  une  insensée  pour  sa  maîtresse  ;  elle  ,  pour 
moi. .. .  Que  fais-je  encore  dans  une  maison  que  je 
remplis  de  désordre!  Où  est  l'honnêteté  !  Y  en  a-t- 
il  dans  ma   conduite! {Il  appelle  comme  un 

forcené  ):  Charles,  Charles...  On  ne  vient  point... 
Tout  m'abandoiino....  (  Il  se  renverse  dans  un 
fauteuil.  Il  s'abime  dans  la  rêverie.  Il  jette  ces 
mots  par  intervalles  ). ...  'E.ncorej  si  c'étoient  là 


A  c  T  E    I  r.  57 

les  premiers  malheureux  que  je  fais!. ...  Mais  non; 
je  traîne  par-toul  l'iufortune. . . .  Tristes  mortels  , 
misérables  jouets  des  cvèneniens. .. .  sojez  Bien 
fiers  de  votre  bonheur,  de  votre  vertu  î. . . .  Je  viens 
ici,  fy  porte  une  ame  pure. . . .  oui ,  car  elle  l'est 
encore. . . .  J  j  trouve  trois  êtres  favorisés  du  ciel , 
une  fenmie  vertueuse  et  tranquille  ,  un  amant  pas- 
sionné et  payé  de  retour,  une  jeune  amante  rai- 
sonnable et  sensible...  La  femme  vertueuse  a  perdu 
sa  tranquillité.  Elle  nourrit  dans  son  cœur  une  pas- 
sion qui  la  tourmente.  L'amant  est  désespéré.  Sa 
maîtresse  devient  inconstante  ,  et  n'en  est  que  plus 
malheureuse. . . .  Quel  plus  grand  mal  eût  fait  un 

scélérat! O    toi  qui  conduis   tout,   qui  m'as^ 

conduit  ici ,  te  chargeras-tu  de  te  justifier  ?. . . .  Je 
ne  sais  où  j'en  suis.  (  Il  crie  encore  )  :  Charles  , 
Charles. 

SCÈNE    V  L 

D  OR  VAL,    CHARLES,    SYLVESTRE. 

CHARLES. 

Monsieur  ,   les  chevaux  sont  mis.   Tout  est 
prêt.   (  Cela  dit,  il  sort  ). 

SYLVESTRE   entre. 
Madame  vient  de  rentrer.  Elle  va  descendre. 

D    o   R    v   A   L. 
Constance  ? 

SYLVESTRE. 

Oui,  monsieur.  (  Cela  dit,  ilsort')^, 


53  L    K       FILS       NATUREL  , 

CHARLts  l'entre,  et  dit  à  Dors'al ,  (/ui  ,  i'nfr 
sombre  et  les  bras  croises  ,  l'écoute  et  le 
regarde. 

(  En  cherchant  dans  ses  poches  ).  Monsieur... 
vous  me  troublez  aussi ,  avec  vos  impatiences. .... 
Non  ,  il  semble  que  le  bon  sens  se  soit  enfui  de  celte 
maison....  Dieu  veuille  que  nous  le  rattrapions 
en  route  1  ....  Je  ne  pensois  plus  que  j'avois  une 
lettre;  cl  maintenant  que  ]y  pense  ,  je  ne  la  trouve 
plus.  (  A  force  de  cliercher,  il  trouve  la  lettre  ,  et 
la  donne  à  Dorval  ). 

D    O    R    V    A    L. 

Et  donne  donc.  (  Charles  sort). 
SCÈNE    VII. 

D  G  R  y  A   L ,  seid.  (  Il  lit  ). 

((  La  honte  et  le  remords  me  poursuivent. ...» 
»  Dorval,  vous  connoissez  les  loixde  rinnocencc. 
»  Suis-je  criminelle  ?.. ..  Sauvez-moi  !...  Hclas! 
»)  en  est-il  temps  encore?. .  ..  Que  je  plains  mon 
»  père!....  mon  père!....  El  Ciairviile,  je  don- 
»  ncrois  ma  vie  pour  lui....  Adieu,  Dorval  j  je 
»  donnerois  pour  vous  mille  vies. . . .  Adieu  î.  . . .  ^ 
»  vous  vous  éloignez,  et  je  vais  mourir  de  dou- 
n  leur  ». 
(  Après  avoir  lu  d'une  ifoix  entrecoupée,  et  dans 

vn  trouble  extrême ,  il  se  jette  dans  un  fauteuil. 

Il gnrde  un  moment  le  silence.    Tournant  e/j- 

suiie  des  yeux  égarés  et  distraits  sur  la  lettre , 


A    C    T    E      T    r.  59 

(ju*il  tient  d'une  main  tremblante  ^  il  en  relit 

quelques  mots ,  et  dit  )  : 

«  La  honte  et  le  remords  me  poursuivent  ». 
C'est  à  moi  (le  rougir,  d'être  déchiré....  «  Vous 
n  connoissez  les  lois  de  l'innocence?....  Je  les 
connus  autrefois.  ...  «  Suis-je  criminelle  »?  Non  , 
c'est  moi  <{ui  le  suis. ...  «  Vous  vous  éloignez  ,  et 
))  je  vais  mourir»....  O  ciel!  je  succombe  !... . 
(  en  se  levant). .  . .  Arrachons-nous  d'ici. ...  Je 
%eux. ...  je  ne  puis....  ma  raison  se  trouble....  ■ 
Dans  quelles  ténèbres  suis-je  tombé?. . ..  O  Ro- 
salie! ô  vertu!  ô  tourment! 

(  Après  un  moment  de  silence,  il  se  lève ,  mais 
avec  peine.  Il  s'approche  lentement  d'une  ta- 
ble. Il  écrit  quelques  lignes  pénibles  ;  mais  tout 
au  travers  de  son  écriture ,  arrive  Charles,  en 
criant  ). 

SCÈNE    VIII. 

PORVAL,    CHARLES. 

D    o    R    V    A    L. 

Monsieur,  au   secours.    On   assassine 

Clairville.  . . . 

(  Dorvnl  quitte  la  fable  oii  il  écrit ,  laisse  sa  let- 
tre à  moitié ,  se  jette  sur  son  épée ,  qu'il  trouve 
sur  un  fauteuil ,  et  7wle  au  secours  de  son  ami. 
Dans  ces  mouvcinens ,  Constance  survient,  et 
demeure  fort  surprise  de  se  voir  laisser  sculç 
parle  maître  et  par  le  valet. 


J^O■  LE       FILS       NATUREL, 

SCÈNE    IX. 

CONSTANCE,  seule. 

Que  veut  dire  cotte  fuite  ?... .  Il  a  dû  m'at~ 
tendre.  J'arrive  ,  il  disparoîl....  Dorval ,  vous  nie 
connoisscz  mal. . . .  J'en  peux  guérir. . . .  (  £Ile  ap- 
proclie  de  la  table ,  et  apperçoit  la  lettre  à  demi 
écrite  ).  Une  lettre!  {Elle  prend  la  lettre  et  la 
lit,  )  «  Je  vous  aime  ,  et  je  fuis. . . .  hélas  !  beaucoup 
»  trop  tard. ...  je  suis  l'anii  de  Clairville. . . .  Les 
»  devoirs  de  l'ainilié  ,  les  lois  sacrées  de  l'hospila- 
))  lité  »?.... 

Ciel!  quel  est  mon  bonheur  !....  Il  m'aime.... 
Dorval,  vous  m'aimez. . . .  (  Elle  se  promène^  agi- 
tée ). . . .  Non ,  vous  ne  partirez,  point. . .  Yos  crain- 
tes sont  frivoles. . . .  votre  délicatesse  est  vaine. . . . 
Vous  avez  ma  tendresse. . . .  Vous  ne  connoissez  ni 
Constance ,  ni  votre  ami. . . .  Non  ,  vous  ne  les  con- 
noissez pas. . . .  Mais  peut-être  qu'il  s'éloigne,  qu'il 
fuit  au  moment  où  je  parle.  (  Elle  sort  de  lasccnc 
avec  ijuelque  précipitation. 


FIN      DU      SECOND     ACTE, 


A  C  T  E     I  I    r.  4' 

ACTE     III. 

f  " 

SCÈNE    PREMIÈRE. 

DORVAL,     CLAIRVILLE. 

{Ih  rentre7it ,  le  chapeau  sur  la  teie.  Dotv  al  remet 
le  iicn  avec  son  épée  sur  lejauteidl). 

CLAIKVIIjLE. 

t^ovEZ  assuré  que  ce   que  j'ai  fait  ,  tout  autre 
leùt  fait  à  rua  place. 

DORVAL. 

Je  le  crois.  IVTais  je  connois  Clairville  ]  il  est  vif. 

CLAIRVILLE. 

«Tctois  trop  affligé  pour  m'offenser  légèrement.... 
Mais  que  pensez-vous  de  ces  bruits  qui  avoicnt 
appelé  Constance  chez  son  amie  ? 

DORVAL. 

Il  ne  s'agit  pas  de  cela. 

CLAIRVILLE. 

Pardonnez- moi.  Los  noms  s'accordent  ;  on  parle 
d'un  vaisseau  pris  ,  d'un  vieillard  appelé  Merlan..., 


^2  LE      FILS       NATUnEL, 

D    O    R    V    A    L. 

De  grâce  ,  laissons  pour  un  monienl  ce  vaisseau, 
ce  vieillard  ;  et  venons  à  votre  afïairc.  Pounjuoi  ine 
taire  une  chose  ,  dont  tout  le  monde  s'enlrelient  à- 
préscnt ,  et  qu'il  faut  que  j'apprenne. 

CLAIBVILLE. 

J'aimerois  mieux  qu'un  autre  vous  la  dît. 

D   o   n   v   A   L. 
Je  n'en  veux  croire  que  vous. 

CLAIRVILLE. 

Puisqu'absoluinent  vous  voulez  que  je  parle  j  ii 
s'agissoit  de  vous. 

D   o  n  V  A  L. 
De  moi  ? 

C    L    A    I    R    V    I    L    L    E. 

De  vous.  Ceux  contre  lesquels  vous  m'avez  se- 
couru, sont  deux  niéchans  et  deux  lâches.  L'un 
s'est  fait  chasser  de  chez  Constance  pour  des  noir- 
ceurs ;  l'autre  eut  pour  quelque  temps  des  vues 
sur  Rosalie.  Je  les  trouve  chez  cette  femme  que 
ma  sœur  venoit  de  quitter.  Us  parloient  de  votre 
départ  j  car  tout  se  sait  ici.  Us  doutoient  s'il  falloît 
m'en  féliciter  ou  m'en  plaindre.  Ils  en  éloient  éga- 
lement surpris. 

D    o   R    V    A   L. 

Pourquoi  surpris  ? 

c    L   A    I    R    V    I    L    L   r. 

C'est ,  disoit  l'un  ,  que  ma  sceur  vous  aime. 


C    L    A    I    R    V    I    t.  T.    E, 


D    O    R    V    A    r 


C    L    A    1    R    V    I    L    L    E, 


A    C    T   E      I    I  r.  4^ 

D    O    R    V    A    L. 

Ce  discours  m'honore. 

CLAIRVILtiE. 

L'aulrc  ,  que  vous  aimez  ma  maîtresse, 
n    0    R    V   A    L. 

iMoi  ? 

Vous. 

Rosalie  ? 

Rosalie. 

D   o  R  V  A    i<. 
Clairviile  ,  vous  croincz. ... 

CLAIR    VILLE. 

Je  vous  crois  incapable  d'une  trahison.  (Don'al 
s'agite  ).  Jamais  un  sentiment  bas  n'entra  dans 
l'ame'de  Dorva!  ,  ni  un  soupçon  injarieus  dans 
l'esprit  de  Clairviile. 

0    o    R    V    A    Ix. 

Clairviile ,  épargnez-moi. 

c    L    A    l    R    V     l    L    L    E. 

Je  vous  rends  justice.  Aussi ,  tournant  sur  eux 
des  regards  d'indignation  et  de  mépiis  ,(  Clairviile 
n^gardant  Donal  avec  ces  yeux ,  Doiyalne  peut 
les  soiilenir.  Il  détourne  la  tête  ,  et  se  couvre  le 
l'isage  avec  les  mains  )  ,  je  leur  fis  entendre  qu'on 
portoit  en  sol  le  germe  des  bassesses  (  Dorvnl  csC 
tounncnfc),  dont  en  étcit  si  prompt  à  soupçonner 


'44  T^    E      FILS       naturel; 

auLiuij  et  ({ue  par-tout  oùj'élois,  je  prélendols 
qu'on  respeciât  ma  niaîlreise ,  rua  sœur  et  mon 
ami. . . .   Vous  m'approuvez  ,  je  pense. 

D    O    R    V     A    L. 

Je  ne  peux  vous  blâmer. . . .  Non. . . .  mais. 

c    L    A    I    n    V    l    L    L    E. 

Ce  discours  ne  demeura  pas  sans  réponse.  Ils 
sortent  ;  je  sors  ,  ils  m'attaquent. . . . 
B    o    R    V    V    L. 
El  vous  périssiez  ,  si  je  n'étois  accouru  ?  . .  ♦ 

C     Ij    A    I     K    V     1     L     L    E. 

Il  est  certain  que  je  vous  dois  la  vie. 

D    o    R    V    V    L. 

C'est-à-dire  qu'un  moment  plus  lard  je  dcvenois 
voire  assassin. 

CLAIR    VILLE. 

Vous  n'y  pensez  pasj  vous  perdiez  votre  aini  , 

mais  vous  restiez  toujours  vous-même.  Pouviez- 

Vous  prévenir  un  indiyne  soupçon? 

D    o    R   V   v    I.. 
Peut-être. 

C    L    A    I    n    V    I    L    L    E, 

Empêcher  d'injurieux  propos  ? 

D    0    R    V    V    L. 

Peut-être. 

CLAIRVILLE. 

Que  vous  êtes  injuste  envers  vous  ! 

D    o    R    V    A    L. 

Que  l'innocence  et  la  vertu  sont  giandes,  cl  quG 
le  vice  obscur  est  petit  devant  elles  ! 


A   C   T   K      I   I    I<  /jj 

SCÈNE    II. 
DORVAL,  CLAIRVILLE,  CONSTANCE. 

CONSTArfCE. 

D  OH  VAL....  mon  frère....  dans  quelles  in- 
quiétudes vous  nous  jetez!....  Vous  m'en  vovez 
encore  toute  tremblante  }  el  Rosalie  en  est  à  moitié 
morte. 

DORVAL     et     C    L    A    I    r,    V    1    L    L    E. 

Rosalie  I  {Doryal  se  contraint sub:'icment). 

c    L    A    I    n    V    I    L    L    E. 

Xy  vais  ;  j  y  cours. 

c  o  i\   s  T  A  iv  c  E  ,  V arrêtant  par  le  bras. 

Elle  est  avec  Justine  j  je  l'ai  vue,  je  la  quiltc, 
n'en  soyez,  point  inquiet. 

c    L    A    I    R    V    I    L    L    E. 

Je  le  suis  d'elle. ...  je  le  suis  de  Dorval... .  il  est 
d'un  sombre  fjui  ne  se  conçoit  pas. ...  au  moment 
où  il  sauve  la  vie  à  son  ami  !. . . .  Mon  ami ,  si  vous 
avez  quehjues  chagrins ,  pourquoi  ne  pas  les  ré- 
pandre dans  le  sein  d'un  homme  qui  partage  tous 
vos  sentiniens;  qui,  s'il  étoil  heureux,  ne  vivroit 
que  pour  Dorval  et  pour  Rosalie. 
CONSTANCE,  tirant  une  lettre  de  son  sein,  la 
donne  à  son  frère  ,  et  lui  dit  : 
Tenez.,  mon  frère  ,  voilà  «on  secret  ,  le  mien  j 
elle  suju  apparemment  de  sa  mélancolie. 


/|5  r.    E      ïf    1    L    s       NATUREL, 

(^Clairviîle  prend  la  lettre  et  la  lit.  Dorval ,  qui 
rccotmoit  cette  lettre  pour  celle  qu'il  écrivait  à 
Rosalie ,  s'écrie  )  ; 

DORVAL. 

Juslc  ciel  I  c'est  ma  lettre  ! 

CONSTANCE. 

Oui ,  Dorval ,  vous  ne  partez  plus.  Je  sais  tout  j 
tout  est  arrangé. . ..  Quelle  délicatesse  vous  rendoit 
ennemi  de  notre  bonheur?... .  Vous  nraiiuiczî .... 
vous  m'écriviez  ! . . . .  vous  fujez  ! . . . . 

{A  chacun  de  ces  mots,  Dorval  s'agite  et  se 
>     tourmente  ). 

DORVAL. 

Il  le  falloit  j  il  le  faut  encore  ;  un  sort  crue!  me 
pouisuit.  Madame,  celle  lettre....  (^bas)  Ciel! 
tju'allois-je  dire? 

CLAIRVILLE. 

Qu'ai -je  lu  ?  Mon  ami  ,  mon  libérafeur  va  de- 
venir mon  frère  î  Quel  surcroît  de  bonheur  et  de 
rcoonnoissance  I 

<■;    O    N    s    T    A    ?f    C    H. 

Aux  transports  de  sa  joie  ,  rcconnoissoz  enfin  laî 
vcriié  de  ses  scnliniens  ,  el  l'injustice  de  votre  in— 
fjuiélude.  M. lis  quel  motif  ignoré  peut  enccrc  sus- 
pendre les  vôtres?  Dorval ,  si  j'ai  votre  tendresse  , 
pourquoi  n'ai-je  pas  aussi  votre  confiance  ? 

1)  o  r,  v  A  L ,  d'un  ton  triste  et  avec  un  air  .ibatln. 
Clairville. 


A    C    T    E       l    I    t.  /|7 

C    L    A    I    R    V    I    L    L    E. 

Mon  ami ,  vous  élcs  triste. 

D    O    II    V    A    L. 

Il  est  vrai. 

CONSTANCE. 

Parlez,  ne  vous  contraignez  plus....  Dorval  ^ 
prenez  quelque  confiance  en  votre  ami.  (  Dorval 
conliniiant  toujours  de  se  taire.  Constance  ajoute)  : 

Mais  je  vois  que  ma  présence  vous  gêne;  je  vous 
laisse  avec  lui. 

SCENE    I  I  î. 

DORVAL,     C  L  A  I  R  V  I  L  L  E. 

c    L    A    I    R    V    I    L    L    E. 

D  o  i\  VAL,  nous  sommes  seuls. . , .  Auriez- vous 
douié  si  j'approuverois  l'union  tie  Constance  avec 
vous  ?  . .  . .  Pourquoi  m'avoir  fait  un  mystère  de 
votre  penchant?  J'excuse  Constance,  c'est  une 
fcumie. . .  mais  vous  ! . . .  vous  ne  me  répondez  pas. 

(Dorval  écoute  la  tête  penchée,  et  les  bras  croisés], 
Auriez-vous  craint  ({ue  ma  sœur  ,  instruite  des 
circonstances  de  votre  naissance.  .  . . 

B  o  i\  V  A  L, ,  Sans  changer  de  posltwe  ,  sculcnicné 
en  tournant  la  tête  vers  ClairvUlc. 

Clairvillc  ,  vous  in'oft'ensez.  Je  porte  une  anic 
trop  haute  pour  concevoir  dépareilles  craintes.  Si 
Constance  étoit  capable  de  ce  préjugé  ,  j'ose  le 
dire  ,  elle  ne  seroit  pas  digne  de  moi. 


/jB  h  E     r  I  T,  s     naturel; 

C    L    A    I    n    V    1    I.    L    E. 

Pardonnez  ,  mon  cher  Dorvalj  la  tristesse  opi- 
niâtre où  je  vous  vois  plongé  ,  quand  tout  parolt 
seconder  vos  vœux. ... 

1)  o  R  V  A  L  ,  bas  ,  et  avec  amertume. 
Oui  ,  tout  me  réussit  singulièrement, 
c    L    A    I    n    V    I    L   L    E. 

Cette  tristesse  m'agite  ,  me  confond  ,  et  porle 
mon  esprit  sur  toutes  sortes  d  idées.  Un  peu  plus 
de  confiance  de  voire  part  m'en  épargneroil  beau- 
coup de  fausses.  . . .  Rlon  ami ,  vous  n'avez  jamais 
eu  d'ouvcrluie  avec  moi.  .  .  .  Dorval  ne  connoît 
point  ces  doux  épanchemens.  .  . .  son  ame  ren- 
fermée. .  .  .  Mais  enfin,  vous  aurois-je  compris  ? 
Auriez-vous  appréhendé  cpie  ,  privé  ,  par  un  second 
mariage  de  Constance,  de  la  moitié  d'une  fortune, 
à-la-vérilé  peu  considérable,  mais  qu'on  me  crojoit 
assurée  ,  je  ne  fusse  plus  assez,  riche  pour  épouser 

Rosalie  '} 

ij  0  R  V  A  L  ,    tristement. 

La  voilà,  celle  Rosalie!...  Clairville,  songez  à  sou- 
tenir l'impression  que  votre  péril  a  dii  laire  sur  elle. 

SCÈNE    I  y. 

EORV AL  ,  CLAIRVILLE ,  ROSALIE ,  JUSTINE. 

c  L  A  1  u  V  I  1. 1.  E  ,  se  hâtant  d'aller  au-devant  de 

Rosalie. 
Est-il  bien  vrai  ([uc  Rosalie  ait  craint  de  me 
perdre;  qu'elle  ail  tremblé  pour  ma  vie?  Que 


A  c  7  E     I  r  r.  ^^ 

l'instant  où  j'aîloîs  périr  me  seroil  cher  ,   s'il  avoit 
rallumé  dans  son  cœur  une  étincelle  d'intérêt  î 
r.   o    s   A    L   I   E. 
Il  est  vrai  que  votre  imprudence  m'a  fait  frémir. 

C    L    A    I    R    V    I    I.    L    E. 

Que  je  suis  fortune  !  (  //  veut  baiser  la  main  de 
Rosalie  ,  qui  la  relire  ). 

ROSALIE. 

Arrciez  ^  monsieur.  Je  sens  toute  l'obligation 
(|ue  nous  avons  à  Dorval.  Mais  je  n'ignore  pas 
que  ,  de  quelque  manière  que  se  terminent  ces  évè- 
nemcns  pour  un  homme;  les  suites  en  sont  tou- 
jours fâcheuses  pour  une  lemme, 

DORVAL. 

Mademoiselle  ,  le  hasard  nous  engage  )  et  fhon- 
ncur  a  ses  lois. 

CLAIR    VILLE. 

Rosalie,  je  suis  au  désespoir  de  vous  avoir  déplu.' 
jMais  n'accablez  pas  l'amant  le  plus  soumis  et  le 
plus  tendre.  Ou  si  vous  l'avez  résolu  ,  du-moins 
u'afiligez  pas  davantage  un  ami  qui  seroit  heureux 
sans  votre  injustice.  Dorval  aime  Constance.  Il  en 
est  aimé.  Il  partoit.  Une  lettre  smprise  a  tout  dé- 
couvert. . ..  Rosalie  ,  dites  un  mot ,  et  nous  allons 
tous  être  unis  d'un  lien  éternel  ,  Dorval  à  Cons- 
tance, Clairville  à  Rosalie;  un  mot!  et  le  ciel 
reverra  ce  séjour  avec   complaisance. 

ROSALIE,  tombant  dans  un  fauteuil. 

Je  me  meurs. 

Théâtre.  C 


5a  jLEFiLs    naturel; 

DORVAL     et      CLAIRVILLE. 

O  ciel  î  elle  se  meurt. 
(  Claîrville  tombe  aux  genoux  de  Rosalie  ). 

DORVAL  appelle  les  dômes  tû/ues. 
Charles  ,  Sj'lvestre  ,  Justine. 

JUSTINE,  secourant  sa  maîtresse. 
"Vous  voj'cz  ,  niadeMioiselle.  .  .  Vous  avez  voulu 
sortir. ...  Je  vous  l'avois  prédit. .  . . 
ROSALIE,  revenant  à  elle  et  se  levant ,  dit  : 
Allons  ,  Justine. 
CLAIRVILLE  vcut  luî  donner  le  bras  et  la  soutenir. 
Rosalie. . . . 

ROSALIE. 

Laissez,- moi. . .  je  vous  hais...  Laissez -moi, 
vous  dis  -  je. 

SCÈNE    V. 

DORVAL,     CLAIRVILLE. 

Ç  Clairville  /quitte  Rosalie.  Il  est  comme  un  fou.  Il 
r>a  ,  il  vient ,  il  s'arrête.  Il  soupire  de  douleur , 

l  de  fureur.  Jls'appuye  les  coudes  sur  le  dos  d'un 
fauteuil,  la  tc'te  sur  ses  mains  ,  et  les  poings 
dans  les  jeux.  Le  silence  dure  un  moment. 
Enfin  il  dit  )  .• 

CLAIR    V.  ILLE. 

En  est-ce  assez  ?. .  .  .  Voilà  donc  le  prix  de 
mes  inquiétudes  !  Voilà  le  fruit  de  toute  ma  ten- 
dresse 1  Laissez-moi.  Je  vous  hais.  Ah  I  'flpouss'i 


ACTE    III.  5r 

Vaccenl  inortîciilé  du  désespoir  ;  il  se  promène 
avec  agitcuion ,  et  il  repète  sous  d'ffcrenb^s  sortes 
de  déclamations  violentes ,  laissez-moi ,  je  vous 
hais.  (//  se  Jette  dans  un  fauteuil.  Il  y  demeure  un 
moment  en  silence.  Puis  il  dit ,  d'un  ton  sourd  et 
bas  )  :  Elle  me  liait  I . . .  et  tju'ai-je  fait  pour  qu'elle 
me  haïsse  ?  je  l'ai  trop  aimée.  (  Il  se  tait  encore 
un  moment.  Il  se  lè7'e  ,  il  se  promène.  U  paroît 
s'être  un  peu  trarif/uillisé.  Il  dit)  :  Oui  ,  je  lui  suis 
odieux.  Je  le  vois.  Je  le  sens.  Dorval ,  vous  êtes  i 
mon  ami.  Faut-il  se  détacher  d'elle...  et  mourir? 
Parlez.  Décidez  de  mon  sort.  (  Charles  entre. 
Clair  ville  se  promène). 

SCÈNE    Y  I. 
DORVAL,  CLAIRVILLE,  CHARLES. 

CHARLES  f  en  tremblant ,  à  Clairville  qu'il  voit 

agité. 
Monsieur.... 

CLAIRVILLE,  Zd  regardant  de  coté. 
Eh  bien  ? 

CHARLES. 

II  y  a  là-bas  un  inconnu  qui  demande  à  parler 
à  quelqu'un. 

CLAIRVILLE,  bruscjucment. 

Qu'il  attende. 
CH  ARLiiS  ,  toujours  en  tremblant ,  et  fort  has. 

C'est  un  malheureux,  et  il  j  a  long-temps  qu'il 
attend. 


52  LE     riLS     naturel; 

ciiAiRviLLE,  ai-ec  impatience. 
Qu'il  entre. 

SCÈNE    VII. 

DORVAL,  CLAIRVILLE,  JUSTINE, 
SYLVESTRE,  ANDRÉ,  £t  les  autres 
Domestiques  de  la  maison  ,  attirés  par  la  eu-, 
riosité ,  et  diversement  répandus  sur  la  scène, 
Justine  arrive  itn  peu  plus  tard  que  les  autres^ 

CLAIRVILLE,    uH  pcu  brusqucmcnt. 
Qui  êtes -vous?  Que  voulez- vous? 

ANDRÉ. 

Monsieur  ,  je  m'appelle  André.  Je  suis  au  ser- 
vice d'un  honnête  vieillard.  J'ai  été  le  compagnon 
de  ses  infortunes  j  et  je  venois  annoncer  son  retour 
à  sa  fille. 

CLAIRVILLE. 

A  Rosalie  ? 

ANDRÉ. 

Oui ,  monsieur. 

•CLAIRVILLE.      < 

Encore  des  malheurs  1  Où  est  votre  maître  ? 
Qu'en  avez-Y0U5  fait  ? 

ANDRÉ. 

Rassurez-vous  ,  monsieur.  Il  vit.-  II  arrive.  Je 
vous  instruirai  de  tout,  si  j'en  ai  la  torcc  ,  et  si 
vous  avez  la  bonté  de  lu'entcndre. 

CLAIRVIhLK. 

Parleî, 


ACTE       III. 


55 


ANDRÉ. 

Nous  sommes  partis ,  mon  maUrc  et  moi ,  sur 
le  vaisseau  l'apparent ,  de  la  rade  du  Fort-iojal  j 
le  six  du  mois  de  juillet.  Jamai;;  mon  maître  n'avoit 
eu  plus  de  santé  ni  montré  tant  de  joie.  1  anlôt  le 
visage  tourné  où  les  veftls  sembloienl  nous  porter, 
il  élevoit  ses  mains  au  ciel ,  et  lui  demandoit  un 
prompt  retour.  Tantôt  me  regardant  avec  des  jeux  - 
remplis  d'espérance ,  il  me  disoit  :  «  André ,  encore 
»  quinze  jours  ,  et  je  verrai  mes  enfans  ,  et  je  les 
))  embrasserai  j  el  je  serai  heureux  une  fois  du- 
»  inoins  avant  que  de  mourir  ». 

CLAiRviLLE  touclïé ,  à  Dorvol. 

Vous  entendez.  Il  m'appeloit  déjà  du  doux  nom 
de  fils.  Eh  bieol  André? 

ANDRÉ. 

Monsieur ,  que  vous  dirai-je  ?  Nous  avions  euN 
la  navigation  la  plus  heureuse.  Nous  louchions  flusH^ 
côtes  de  la  France.  Echappés  aux  dangers  de  là  J 
mer ,  nous  avions  salué  la  terre  par  nulle  cris  de 
joie  ;  et  nous  nous  embrassions  les  uns  les  autres  , 
commandans  ,  officiers,  passagers  ,  matelots  ,  lors- 
que nous  sonmies  approcliés  par  des  vaisseaux  qui 
nous  crient,  la  paix  ,  la  paix ,  abordés  a  la  fa- ^ 
veur  de  ces  cris  perfides ,  et  faits  prisonniers. 
r>  o  R  V  A  L    et    CLAIRVILLE,    en   marquant 

leur  surprise  et  leur  douleur ,  chacun  par  l'ac^ 

tion  qui  convient  à  son  caractère. 

Prisonniers  ! 


54  ï-    E       FILS       W    A    T    U    R    E    t  , 

A    M    D    R    É. 

Que  devint  alors  mon  maître  î  Des  larmes  cou- 
loient  de  ses  yeux.  Il  poussoit  de  profonds  sou- 
pirs. Il  loumoit  ses  regards  ,  il  élendoit  ses  bri:s  , 
son  aiiie  senibloit  s'élancer  vers  les  rivages  d'où 
nous  nous  éloignions.  Mais  à-peine  les  eûmes-nous 
perdus  de  vue  ,  que  ses  yeux  se  séchèrent ,  son 
cœur  se  serra  ,  sa  vue  s'attacha  sur  les  eaux;  il 
lomba  dans  une  douleur  sombre  et  morne  qui  nie 
\   fit  trembler  pour  sa  vie.  Je  lui  présentai  plusieurs 
^      fois  du  pain  et  de  Teau, qu'il  repoussa.  yAndrés'ar- 
"-^^rcte  iciun  momenl  pour  pleurer).  Cependant  nous 
arrivons  dans  le  port  ennemi....  Dispensez-moi 
Je  vous  dire  le  reste....  Non  ,  je  ne  pourrai  jamais. 

CLAIRVILLB. 

André  ,  continuez. 

ANDRÉ. 

On  me  dépouille.  On  charge  mon  maître  de 
liens.  Ce  fut  alors  que  je  ne  pus  retenir  mes  cris. 
Je  l'appelai  plusieurs  fois:  <(  l\Ion  maître,  mon 
))  cher  raaîlre  n.  II  m'entendit ,  me  regarda  ,  laissa 
tomber  ses  bras  tristement ,  se  retourna  ,  et  suivit , 
sans  parler  ,  ceux  qui  l'environnoient. . . .  Cependant 
on  me  jette  ,  à  moitié  nud  ,  dans  le  lieu  le  plus  pro- 
fond d'un  bâtiment,  péle-méle  avec  une  foule  de 
malheureux  abandonnés  impitoyablement  ,  dans  la 
ange  ,  aux  extrémités  terribles  de  la  faim  ,  de  la 
^  soif  et  des  maladies.  Et  pour  vous  peindre  en  un 
i,     mot  toute  l'horreur  du  lieu  ,  je  vous  dirai  qu'ea 


A    C    T    E       I    I    I.  55 

un  instant  j'y  entendis  tous  les  accens  de  la  dou- 
leur, toutes  les  voix  du  désespoir,  et  que  de 
quelque  côté  que  je  regardasse  ,  je  voyois  mourir. 

CLAIRVILLE. 

Voilà  donc  ces  peuples  dont  ou  nous  vante  la 
sagesse ,  qu'on  nous  propose  sans  cesse  pour  mo- 
dèles I  C'est  ainsi  qu'ils  traitent  les  hommes  ! 
D    o    I\    V    A    L. 

Combien  l'esprit  de  cette  nation  généreuse  a 
changé  I 

ANDRÉ. 

Il  y  avoit  trois  jours  que  j'étois  confondu  dans 
,cet  amas  de  morts  et  de  niourans  ,  tous  Français, 
tous  victimes  de  la  traliison  ,  lorsque  j'en  fus  tiré. 
On  me  couvrit  de  lambeaux  déchirés  ,  et  l'on  me 
conduisit  avec  quelques-uns  de  mes  malheureux 
compagnons,  dans  la  ville  ,  à  travers  des  rues  plei- 
nes d'une  populace  effrénée,  qui  nous  accabloil  d'im- 
précations et  d'injures  ,  tandis  qu'un  monde  tout- 
à-fail  différent ,  que  le  tumulte  avoit  attiré  aux  fenê- 
tres ,  faisoil  pleuvoir  sur  nous  l'argent  et  les  secours. 

D    O    R    V    A    L. 

Quel  mélange  incrojable  d'hunianilc  ,  de  bien- 
faisance et  de  barbarie  ! 

ANDRÉ. 

Je  ne  savois  si  l'ou  nous  conduisoit  à  la  liberté  , 
çu  si  l'on  nous  conduisoit  au  supplice. 

CLAIRVILLE. 

El  votre  maître ,  André  ? 


5y  LE       r    t    L    s       IV    A    T    fî    R    E    T,  , 

A    IV    D    h    E. 

J'allois  à  luij  c'éloit  le  premier  des  bons  offices 
tl'un  ancien  correspondant  qu'il  avoit  informé  de 
noire  malheur.  J'arrivai  à  une  des  prisons  de  la 
ville.  On  ouviit  les  portes  d'un  cachot  obscur  où 
je  descendis.  Il  y  avoit  dcj.i  quelque  temps  que 
j'ctois  immobile  dans  ces  ténèbres ,  lorsque  je  fus 
frappé  d'une  voix  mourante  qui  se  faisoit  entendre  , 
et  qui  disoit  en  s'éteignant  :  a  André  ,  est-ce  loi  ? 
))  1!  y  a  long -temps  (^ue  je  t'attends  ».  Je  courus 
;i  l'endroit  d'où  venoit  celte  voix  j  et  je  rencontrai 
'.]  des  bras  nuds  qui  cherchoient  dans  l'obscurité.  Je 
\\:  Jes  saisis.  Je  les  baisai.  Je  les  baignai  de  larmes. 

. C'étoient  ceux  de  mon  maître.  (  Une  petite  pause  ). 

Il  éloit  nud.  Il  étoit  étendu  sur  la  terre  humide. . . 
«(  Les  malheureux  qui  sont  ici ,  me  dit-il  à  voix 
'  »  basse ,  ont  abusé  de  mon  âge  et  de  ma  foiblesse  , 
»  pour  m'arracher  le   pain  ,  et  pour  m'ôter  ma 
>)  paille  ». 
C     (  Ici  les  Domestiques  poussent  un  cri  de  douleur. 
Clairi>tlle  ne  peut  plus  contenir  la  sienne.  Dor- 
valj'ait  signe  à  André  de  s'arrêter  un  moment. 
V       André  s'arrête.  Puis  il  continue,  en  sanglotant). 
Cependant  je  me  dépouille  de  mes  lambeaux, 
et  je  les  étends  sous  mon   maître ,    qui  bénissoit 
d'une  voix  expirante  la  bonté  du  ciel. . . . 
D  o  R  V  A  L,  bas,  à  part,  et  avec  amertume. 
à  Qui  le  faisoit  mourir  dans  le  fond  d'un  cachot , 

sur  les  haillons  de  son  valet  ! 


1    C    T    E       î    [    ]<  èf 

A  n   D  n  É. 
Je  nie  souvins  alors  des  aumÔBCS  (jiic  j'avois 
reçues.  J'appelai  du  secours  ,  et  je  ranimai  mon 
vieux  et  respectable  maître.  Lorsc[iMi  eut  un  peu 
repris  de  ses  forces  ,  «  André  ,  me  dit-il ,  aie  bon 
»  courage  ;  tu  sortiras  d'ici.  Pour  moi,  je  sens  ,  à 
»  ma  i'oiblesse  ,  ([u'il  faut  cjue  j'y  meure  ».  Alors  J6  \ 
sentis  ses  bras  se  passer  autour  de  mon  cou  ,  son    ^ 
visage  s'approchier  du  mien ,  et  ses  pleurs  couler   ; 
sur  mes  joues.  «  Mon  ami  ,  me  dit-il  ,  (  et  ce  fut 
»  ainsi  qu'il  m'appela   souvent)    tu  vas  recevoir 
»  mes  derniers  soupirs;  tu  porteras  mes  dernières 
))  paroles   à   mes   enfiins,  Hclas  I    c'étoit    de   moi 
»  qu'ils  dévoient  les  entendre  »  ! 
Cl.  MK  \  i  V. -L  é ,  regardant  Dur  val  t  et  pleurant.      v 
Ses  ecfans  I 

ANDRÉ. 

Il  m'avoit  dit^  pendant  la  traversée",  qu'il  étoît  ": 
né  français  ;  qu'il  ne  s'appeloit  point  Mérian  ;  qu'eo    j 
s'éloignant  de  sa  patrie  ,  il  âvoit  quitté  son  nom  de 
famille  ,  pour  des  raisons  que  je  saurois  un  jour. 
Hélas  !  il  ne  crojoit   pas  ce  jour  si  prochain  !   Il 
soupiroit ,  et  j'en  allois  apprendre  davantage  ,  lors- 
que nous  entendîmes  notre    cachot  s'ouvrir.  On 
nous  appela  5  c'étoit  cet  ancien  correspondant  qui 
nous  avoit  réunis  ,   et  qui  venoit  nous    délivrer. 
(^)uelle  fut  sa  douleur  !  lorsqu'il  jeta  ses  regards  sur  /',• 
un  vieillard  qui  ne  lui  paroissoit  plus  qu'un  cadavre 
palpitant.  Des  larmes  tombèrent  de  ses  jeux  ;  il  se 
dépouilla  ;  il  le  couvrit  de  ses  vcteniens ,  et  nous 


58  tiE       FILS       NATURF.   t, 

allâmes  nous  établir  chez,  cet  hôte  ,  etj  recevoir 
toutes  les  marques  possibles  d'humanité.  Ou  eut 
dit  que  cette  honnéle  famille  rougissoit  en  secret 
de  la  cruauté  et  de  l'injubtice  de  sa  nation. 
,.  D    o    R    V    V    L. 

..jcv*^   Rien  n'humilie  donc  autant  (jue  rinj.istice  î 

A  w   D  i\  t ,  s' fssuyant  les  j-eux  ,el  reprenant  un 
air  tranquille. 

Bieulôt  mon  maître  reprit  de  la  santé  et  des 
forces.  On  lui  offrit  des  secours  ;  et  je  présume 
qu'il  en  accepta;  car  au  sortir  de  la  prison  ,  nous 
n'avions  pas  de  quoi  avoir  un  morceau  de  pain. 

Tout  s'arrangea  pour  notre  retour  ;  et  nous 
étions  prêts  à  partir,  lorsque  mon  maître  me  tirant 
à  l'écart  (non,  je  ne  l'oublierai  de  ma  vie  !  )  me 
dit:  «  André  ,  n'as-tu  plus  rien  à  faire  ici  »?  Non , 
monsieur,  lui  répondis-je. . . .  «Et.  nos  compa- 
^  -  «  triotes  que  nous  avons  laissés  dans  la  misère  d'où 
»  la  bonté  du  ciel  nous  a  tirés  ,  lu  ny  penses  donc 
»  plus?  Tiens,  mon  enfant  j  valeur  dire  adieu». 
y  y  courus.  Hélas!  de  tant  de  misérables  ,  il  n'en 
restoit  qu'un  petit  nombre  ,  si  exténués  ,  si  proches 
de  le^ir  fin  ,  que  la  plupart  n'avoient  pas  la  force  de 
tendre  la  main  pour  recevoir. 

Voilà  ,  moïi«i«4ir  ,  tout  le  détail  de  notre  mal- 
heureux vojage. 

(  On  garde  ici  un  assez  long  silence,  après  lequel 
André  dit  ce  qui  suit.  Cependant  Dorval ,  rê- 
veur ,  se  promène  vers  le  fond  du  salon. 
J'ai  laissé  mon  maître  à  Paris  pour  y  prendre  un 


A    C    T    E       J    l    I.  Hç 

peu  de  repos.  Il  s'ttoil  fait  une  grande  joie  d'y  re- 
trouver un  ami.  (  Ici  Dorval  se  retourne  du  côté 
d'André  ,  et  lui  donne  attention  ). 

Mais  cet  ami  est  absent  depuis  plusieurs  mois; 
et  mon  maître  comploit  me  suivre  de  près. 
(  Dorval  continue  de  se  promener  en  rc'vant). 

CLAIRVILLE. 

Avez-vous  vu  Rosalie  ? 

A    W    D     R    É. 

Non  ,  monsieur.  Je  ne  lui  apporte  que  de  la  dou- 
leur ,  et  je  n'ai  pas  osé  pa  roître  devant  elle. 

CLAinVlLLE. 

André ,  allez  vous  reposer.  Sylvestre  ,  je  vous 
le  recommande....  Qu'il  ne  lui  man(jue  rien. 

(  Tous  les  domestiques  s'emparent  d'André  et 
l'emmènent.  ) 

SCÈNE    VIII. 
DORVAL,     CLAIR  VILL^E. 

I  Après  un  silence ,  pendant  lequelDorval  est  resté 
ivvnobile  t  la  tête  baissée,  l'air  pensif  et  les 
bras  croisés  (  c'est  assez  son  attitude  ordi- 
naire) ,  et  Clairville  s'est  promené  avec  agi- 
tation ,  Clairville  dit  ■•  ) 

CLAIRVILLE. 

Eh  bien  !  mon  ami ,  ce  jour  n'est-il  pas  fatal  pour 
la  probité  ?  cl  croyez  -  vous  qu'à  l'heure  que  je 


6(3  I,    E       F    I    I,    s       N    A    -l"    U    R    E    t  ^ 

VOUS  parle,  il  y  aituti  seulhonnéte-hoiniuelieureui 
Sur  la  terre  ? 

D    O    R    V    A    L. 

__.  Vous  voulez,  dire  un  seul  méchant  ;  mais  , 
Clairville,  laissons  la  morale;  on  en  raisonne  mal  , 
quand  on  croit  avoir  à  se  plaindre  du  ciel  .... 
Quels  sont  maintenant  vos  desseins  ? 

CLAIRVILLE. 

"Vous  voyez  toulp  l'ciendue  de  n)on  mallieur  : 
j'ai  perdu  le  cœur  de  Rosalie,  llélas  !  c'est  le  seul 
-rr    bien  que  je  regrette^ 

Je  n'ose  soupçonner  que  la  médiocrité  de  ma 
fortune  soil  la  raison  secrète  de  son  inconstance; 
mais  si  cela  est  ,  à  quelle  distance  n'esl-elle  pas  de 
\  moi ,  à-présent  qu'elle  est  réduite  elle-même  à  une 
fortune  assez  bornée  ?  S'exposera-t-elle  ,  pour  un 
homme  qu'elle  n'ainieplus  ,  à  toutes  les  suites  d'un 
étal  prcsqu'indigent?  Moi-inéine  ,irai-je  l'en  sol- 
liciter ?  Le  puis-je  ?  le  dois -je?  Son  père  va  deve- 
nir pour  elle  un  surcroit  onéreux.  Il  est  inceitain 
qu'il  veuille  m'accorder  sa  fille.  Il  est  presqu'évi- 
dent  qu'en  l'acceptant ,  j'achèverois  de  la  ruiner. 
Voyez  et  décidez. 

D    o   R    V   A   L. 

Cet  André  a  jcte  le  trouble  dans  mon  anie.  Si 

vous  saviez  les  idées  qui  n)e  sont  venues  pendant 

son   récit.  ...  Ce  vieillard  ....  ses  discours  .... 

son  caractère ....  ce  changement  de  nom  ....  Mîjij 


ACTBIIT.  6{ 

|;»issez-rnol  dissiper  un  soupçon  qui  m'obsède  ,  e^ 
pensera  votre  aflaire. 

C    II    A    I    n    V    I    L   li   E. 

Songez ,  Dorval ,  que  le  sort  de  Clairville  est 
entre  vos  mains. 

SCÈNE    IX. 

D  O  R  V  A  L ,  seul. 

.  Quel  jour  d'amertume  et  de  trouble  I  Quelle 
variété  de  tourmens  !  Il  semble  que  d'épaisses  té- 
nèbres se  forment  autour  de  moi ,  et  couvrent  ce 
cœur  accablé  sous  n»ille  senlimens  douloureux  !..., 
O  ciel  !  ne  m'accorderas-tu  pas  un  moment  de 
repos  !  ....  Le  mensonge  ,  la  dissimulation  me 
sont  en  horreur  j  et  dans  un  instant  ,  j'en  impose  à 
mon  ami  ,  à  sa  sœur  ,  à  Piosalie  .  .  .  Que  doit-elle 

penser  de   moi  ? Que  deciderai-je   de  son 

amant  ?....  Quel  parti  prendre  avec  Constance  ?... 
Dorval,  cesseras-tu,  continueras-tu  d'être  homme 
de  bien  ?..  Un  évènemeuL  imprévu  a  ruiné  Ro- 
salie ]  elle  est  indigente  ,  je  suis  riche  ;  je  Taime  , 

j'en  suis  aimé:  Clairville  ne  peut  l'obtenir 

Sortez  de  mon  esprit ,  éloignez-vous  de  mon  cœur , 
illusions  honteuses  !  Je  peux  être  le  plus  malheu- 
reux des  hommes ,  mais  je  ne  me  rendrai  pas  le  plus 
vil ...  .  Vertu  !  douce  et  cruelle  idée  !  chers  et 
\  barbares  devoirs  !  amitié  qui  m'enchaîne  et  me 
déchire  ,  vous  S2rez  obélc  1  O  vertu  I  qu'es-tu  ,  si 


62  LE       FILS       î!    A    T    Ù    R    E    I.  , 

tu  n'exiges  aucun  sacrifice  ?  Aniilic  ,  tu  n'es  qu'un 
vain  nom  ,  si  tu  n'imposes  aucune  loi  ...  .  Clair- 
ville  épousera  donc  Kosalie  (  //  tombe  presque 
sans  scnlinient  dans  un  fauteuil  ;  il  se  relève  en- 
suite ,  et  il  dit  )  :  ISon  ,  je  n'enlèverai  point  à  mon 
ami  sa  maîtresse  ;  je  ne  Mie  dégraderai  point  jus- 
ques-Ià  ,  mon  cœur  m'en  répond.  Malheur  à  celui 
qui  n'écoule  poinl  la  voix  de  son  cœur  !  . . . .  INIais 

—  Clairville  n'a  poinlde  fortune  j  Rosalie  n'en  a  plus... 

-  >     il  faut  écarter  ces  obstacles.  Je  le  puis  j  je  le  veux. 

Ya-t-il  (jiiel(pje  peine ,  dont  un  acte  généreux  ne 
console  ?  Ah  !  je  commence  à  respirer  !  .  .  . 

Si  je  n'épouse  point  Rosalie  ,  qu'ai-je  besoin  de 
fortune  ?  Quel  plus  digne  usage  que  d'en  disposer 
enfaveur  de  deux  êtres  qui  me  sont  chers?  Hélas! 
à  bien  juger  ,  ce  sacrifice  si  peu  commun  n'est 
rien  . .  ••  Clairville  me  devra  son  bonheur  !  Rosalie 
me  devra  son  bonheur  !  le  père  de  Rosalie  me  de- 
vra son  bonheur  !  . .  .  .   Et  Constance  ?  .  . . .  elle 
entendra  de  moi  la  vérité  j  elle  me  connoîlra  ;  elle 
tremblera  pour  la  femme  qui  oseroit  s'attacher  h 
ma  destinée....  En  rendant  le  calme  à  fout  ce  qui 
I     m'environne  ,  je  trouverai  sans-doute  un  repos  qui 
I      me  fuit?  . . .  (  Il  soupire  )  .  .  .  Dorval  ,  pourquoi 
j     soulfres-tu  donc  ?  pourcjuoi  suis-fe  déchire  ?  O 
vertu  !  n'ai-je  point  encore  assez  fait  pour  toi  ! 

Mais  Rosalie  ne  voudra  point  accepter  dfenioi 
sa  fortune.  Elle  connoît  trop  le  prix  de  celte  grâce  , 
pour  l'accorder  à  un  homme  qu'elle  doit  haïr,  me- 


A    C    T    E       I    I    f.  f.5 

priser  ....  I!  faudra  donc  la  tromper  !  ...  Et  si  je 
m  y  résous  ,  coninient  y  réussir  ?  Prévenir  l'arrivée 
de  son  père  ? .  .  .  .  faire  répandre  ,  par  les  papiers 
publics,  fpie  le  vaisseau  qui  portoit  sa  fortune  élcit 
assuré?  ...  lui  envoyer  par  un  inconnu  la  valeur 
de  ce  qu'elle  a  perdu  ?  .  .  .Pourquoi  non  ?  .  .  .  Le 
moyen  est  naturel  j  il  me  plaît  j  il  ne  faut  qu'un 
peu  de  célérité.  {Il appelle  Charles)  :  Charles.  (// 
se  met  à  une  table  ,\  et  il  écrit.  ) 

r 

SCENE.    X. 

DORVAL     CHARLES. 

D  0  R  V  A  i,,  lui  donne   xm  billet ,  et  dit  i 
A  Paris  ,  chez  mou  banquier. 


FIN      DU     TROISIKME     ACTE. 


LE      fJLS       NATUREL, 


ACTE     IV. 

SCÈNE    PREMIÈRE. 
ROSALIE,    JUSTINE. 

JUSTINE. 

.lliH  bien  !  mndcinoiselle  ,  vous  avez,  voulu  voir 
André  ;  vous  l'avez  vu.  Monsieur  votre  pcro  ar- 
rive ;  mais  vous  voilà  sans  fortune. 

ROSALIE,  un  mouchoir  àla  main. 
Que.puis-je  contre  le  sort  ?  Mon  père  survit. 
Si  la  perte  de  sa  fortune  n'a  pas  altéré  sa  santé,  le 
reste  n'est  rien. 

JUSTINE. 

Comment ,  le  reste  n'est  rien  ? 

ROSALIE. 

Non,   Justine;  je  connoîtrai   l'indigence  ;  il  y  a 
de  plus  grands  maux. 

JUSTINE. 

Ne  vous  y  trompez  pas  ,  mademoiselle  ;  il  n'y 
en  a  point  qui  lasse  plus  vite. 

ROSALIE. 

\        Avec  des  richesses,  serois  -  je  moins  à  plain- 
\^  drc  ?  . . . ,  C'est  dans  une  ame  innocente  et  tran- 


A    C    T    E       I    V.  65 

tfal'.ic  que  le  bonheur  habite;  et  cette  ame,  Justine, 
je  l'avois. 

JUSTINE. 

El  Clairvillc  j-  régnoit. 

R  o  s  A  L  1  %^  assise  et  pleurant, 

Amanl  qui  m'clois  aloi'S  si  cher  !  Ciahville  que 
j'estime  et  que  je  désespère  !  ô  loi  à  qui  un  biea 
moins  tlijjne  a  ravi  toute  ma  tendresse ,  le  voilà 
bien  vengé  1  Jepleure;  et  l'on  se  rit  de  mes  lariues. 

Jusline  ,  que  penses-tu  de  ce  ûorval  ?.. . .  Le 
voilà  donc-,  cet  ami  si  tendre  ,  cet  homme  si  vrai, 
te  mortel  si  vertueux  1  II  n'est ,  comme  les  autres  , 
qu'un  mcciiant  qui  se  joue  de  ce  qu'il  j  a  de  plus 
sacré  ,  l'amour ,  l'amitié ,  la  vertu  ,  la  vérité  !  . . . . 
Que  je  plains  Constance  !  il  m'a  trompée;  il  peut 
bien  la  tronspcr  aussi .  . .  .  (  En  se  levant.  )  Mais 
j'onlcnds  (juelqu'un. .  .  .  Justine  ,  si  c'éloit  lui. 

JUSTINE. 

Mademoiselle,  ce  n'est  personne. 

ROSALIE  se  rassied ,  et  dit'. 
Qu'ils  sont  médians  ,  ces  honmies  !  et  que  nous 
sommes  simples  !  .  . .  Vois  ,  Justine  ,  comme  dans 
leur  cœur  la  vérité  est  à  café  du  parjure;  comme 
l'élévation  y  touche  à  là  bassesse  ! ...  Ce  Dorval 
qui  expose  sa  vie  pour  son  ami  ,  c  est  le  même  qui 
!%  trompe,  «^ui  trompe  sa  sœur,  qui  se  prend  pour 
liioi  de  tendresse.  Mais  pourquoi  lui  reprocher  de 
la  tendresse  ?  c'est  mon  crime  ;  le  sien  est  une 
fausseté  qui  n'eut  jamais  d'exemple. 


G6  LE       FILS       JfATUREL; 

SCÈNE       II. 

ROSALIE,    CONSTANCE. 

ROSALIE,  allant  aii-d€</ant  de  Constance. 
Ah!  madame  ,  en  quel  état  vous  me  surprenez  ! 

CONSTANCE. 

Je  viens  partager  votre  peine. 

ROSALIE. 

Puissiez-vous  toujours  être  heureuse  î 
«ONSTANCE  s'assied,  fait  asseoir  Rosalie  à 
côté  d'elle ,  et  lui  prend  les  deux  mains. 

Rosalie,  je  ne  demande  que  la  liberté  de  ni'afïli- 
ger  avec  vous.  J'ai  long-temps  éprouvé  l'incertitude 
des  choses  de  la  vie  ;  et  vous  savez  si  je  vous 
aime. 

ROSALIE. 

Tout  a  changé ,  tout  s'est  détruit  en  un  moment. 

j  CONSTANCE. 

Constance  vous  reste, ...  et  Clairville. 

ROSALIE. 

Je  ne  peux  m'élnigner  trop  tôt  d'un  séjour  ,  où 
ma  douleur  est  importune. 

CONSTANCE. 

Mon  enfant  ,  prenez  garde  ',  le  malheur  vous 
rend  injuste  et  cruelle  ;  mais  ce  n'est  point  à  vous 
que  j'en  dois  faire  le  reproche.  Dans  le  sein  du 
^çnheur,  j'oubliai  de  vous  préparer  aux  revers. 


A    C    T   E       I    V.  6y 

îleurcuse  ,  j'ai  perdu  de  vue  les  malheureux.  J'ea 
suis  bien  punie  ;  c'est  vous  qui  m'en  rapprochez... 
Mais  votre  père  ? 

n    o    s    A   L   I   E. 
Je  lui  ai  déjà  coûté  bien  des  larmes  !  . . .  .  Ma- 
dame ,  vous  serez  mère  un  jour Que  je  vous 

plains  !  .  . . 

c    O    N    s    T    A    K    c    E.       ' 

Rosalie  ,  rappelez  -  vous  la  volonté  de  votre 
tante  ;  ses  dernières  paroles  me  confioient  voire 
bonheur.  . . .  INIais  ne  parlons  point  de  mes  droits  ; 
c'est  une  marque  d'estime  que  j'attends  :  jugez 
combien  un  refus  pourroit  m'offenser  ! .  . .  Rosalie  , 
ne  détachez  point  votre  sort  du  mien.  Vous  con- 
rioissez  Dorval.  Il  vous  aime.  Je  lui  demanderai 
Rosalie.  Je  l'obtiendrai  ;  et  ce  gage  sera  pour  moi 
le  premier  et  le  plus  doux  de  sa  tendresse. 
tacsahe  dégage  avec  -invacité  ses  mains  de  celles 

de   Constance  ,  se  lève  avec  une  sorte  d'indi- 

gnatici  et  dit  : 

Dorval  I 

CONSTANCE. 

Vous  avez  toute  son  estime. 

R    O    s    A    L    1    t. 

Un  étranger  !  ...  un  inconnu  !  .  .  .  .  un  homme 
qui  n'a  paru  qu'un  monjent  parmi  nous!...  dont  on 
n'a  jamais  nommé  les  parens  !  . . .  dont  la  vertu 
peuî  être  feinte  !  . .  .  Madame  ,  pardonnez.  .  j'ou- 
}.<liois. . . .  vous  le  connoissezbion  fans  doute  ?  . . .; 


68 


LE      T'II,    S       ^■ATUREt, 


CONSTAIVCE. 

Ilfaul  vous  pardonner  ;  vous  élcs  dans  la  nuit  ? 
mais  soufticz  que  je  vous  fasse  luire  un  mjon  d'es- 
pérance. 

,  B    0    s   A   L   I   E. 

J'ai  espéré,  j'ai  clé  trompée  ,  je  n'espérerai  plus, 
(  Constance  sourit  iristcment.  ) 

Hélas!  si  Constance  eût  clé  seule,  retirée  comme 
autrefois  j  peut-être  .  .  .  encore  ,  n'est-ce  qu'une 
idée  vaine  c[ui  nous  auroil  trompées  toutes  deux. 
Notre  amie  devient  malheureuse  ',  on  craint  de  se 
manquer  à  soi-même  ;  un  premier  mouvement  de 
générosité  nous  emporte.  Mais  le  temps  I  le  temps!.,. 
Madame,  les  malheureux  sont  fiers,  importuns, 
ombrageux  j  on  s'accoutume  peu-à-peu  au  spec- 
tacle de  leur  douleur^  bientôt  on  s'en  lasse  ;  épar- 
gnons-nous des  torts  réciproques.  J'ai  tout  perdu  : 
sauvons  du-nioins  notre  amitié  du  naufrage  ....  Il 
me  semble  que  je  dois  quelque  chose  à  l'infortune.,. 
Toujours  soutenue  de  vos  conseils ,  Rosalie  n'a 
rien  fait  encore  dont  elle  puisse  s'honorer  à  ses 
propres  yeux.  Il  est  temps  qu'elle  apprenne  ce 
dont  elle  sera  capable  ,  instruite  par  Constance  et 
par  les  malheUrs.  Lui  envierez.-vous  le  seul  bien 
qui  lui  reste  ,  celui  de  se  copnoître  elle-même  î 

CONSTANCE. 

Rosalie ,  vous  êtes  dans  l'enthousiasme  ;  méficz,- 
vous  de  cet  état.  Le  premier  effet  du  malheur  est 
•  de  roidir  imc  ame^  le  dernier  est  de  la  briser... 


A    C    T    E       I    V,  <^(1 

A'olis  fjui  craignez  tout  du  leiii])S  pour  vous  r!  jiom- 
moi ,  n'en  ciaigncz-vous  rien  pour  vous  seule?  .  .  . 
Songez,  Rosalie,  que  l'infortune  vous  rend  sa- 
crée. S'il  m'arrivoit  jamais  de  niantjuer  de  respect 
au  malheur  ,  rappelez-moi  ,  dites-moi  ,  failes-moi 
rougir  pour  la  première  fois  ....  Mon  enfant,  j'ai 
vécu  ,  j'ai  soulFert  3  je  crois  avoir  acquis  le  droit  dé 
présumer  quelque  chose  de  moi  :  cependant  je  ne 
vous  dcmasde  que  de  compter  autant  sur  mon 
amitié  que  sur  votre  courage.  ...  Si  vous  vous 
promettez  tout  de  vous-même,  et  que  vous  n'at- 
tendiez rien  de  Constance  ,  ne  serez-vous  pas  in- 
juste?.. .  Mais  les  idées  de  bienfait  et  dereconnois- 
sance  vous  efl'raieraienl-elles  ?  .  .  .  Rendez  votre 
tendresse  à  Jiion  frère  ,  et  c'est  moi  qui  vous  devrai 
tout. 

ROSALIE. 

Madame  ,  voilà  Dorva!  ....  permettez  que  je 
m'éloigne. ..  j'ajouterois  si  peu  de  chose  à  son 
Irioniphe.  (  Dorv al  entre.  ) 

CONSTANCE. 

Rosalie  . . .  Dorval  ,  retenez  celle  enfant  .  .  .  , 
Mais,  elle  nous  échappe. 


7»  L    K      FILS       N    A    T    t"    n    E    L  , 

SCÈNE    III. 

CONSTANCE,     DORVAL. 

D    O    R   V    A    r,. 

IM  AD  A  M  E  ,  laissons-lui  le  triste  plaisir  Je  s'af- 
fliger sanstciuoins. 

COIVSTANCE. 

C'est  à  vous  à  changer  son  sort.  Dorval  ,  le  jour 
de  mon  bonheur  peut  devenir  le  coiiiineuceiuenl 
de  son  repos. 

D    o   R   y    A    L. 

Madame  ,  souffrez  que  je  vous  parle  librement  j 
({u'en  vous  confiant  ses  plus  secrètes  pensées  , 
Dorval  s'efforce  d'être  digne  de  ce  que  vous  faisiez 
pour  lui;  et  que  du-nioins  il  soit  plaint  el  regrette, 

C    G    IV    s    T    A    K    c    R. 

Quoi  ,  Dorval  !  mais  parlez. 

DORVAL. 

Je  vais  parler.  Je  vous  le  dois  ,  je  le  dois  à  votre 
frère  ,  je  me  le  dois  à  moi-même...  Vous  vou- 
iez le  bonheur  de  Dorval;  mais  connoissez-vous 
bien  Dorval  ?...  De  foibles  services  dont  un  jeune 
homme  bien  né  s'est  exagéré  le  mérite  j  ses  trans- 
ports à  l'apparence  de  quelques  vertu*;  sa  sen- 
sibilité pour  qaeU|ues-uns  de  mes  malheurs  ;  tout 
a  préparé  et  établi  en  vous  des  préjugés  ,  que  la 
vérité  m'ordonne  de  détruire.  L'esprit  de  Clair- 
ville  est  jeune.    Constance  doit  porter  de    moi 


A    C    T   E       I    V.  ^t 

tî'aulres  jugemens.  (une  pause.  )  J'ai  reçu  du  ciel 
un  cœur  droit;  c'est  le  seul  avantage  tju'il  ait 
voulu  ni'accoider  .  .  .  Mais  ce  cœur  est  flétri  ,  et 
je  suis  ,  couinie  vous  vojez. . .  sombre  et  niclan- 
coliijue.  J'ai ...  de  la  vertu  ,  mais  elle  est  austère  j 
des  mœurs  ,  mats  sauvages...  une  aine  tendre  , 
mais  aigrie  par  de  longues  disgrâces.  Je  peux 
encore  verser  des  larmes  ,  mais  elles  sont  rares 
et  cruelles...  Non  ,  un  homme  de  ce  caractère 
n'est  point  l'époux  qui  convient  à  Constance. 

CONSTANCE. 

Dorval  ,  rassurez  -  vous.  Lorsque  mon  cœut 
céda  aux  impressions  de  vos  vertus  ,  je  vous  vis 
tel  que  vous,  vous  peignez.  Je  reconnus  le  mal- 
heur et  ses  efi'els  terribles.  Je  vous  plaignis  ;  et 
ma  tendresse  commença  peut-être  par  ce  sen- 
timent. 

D    0    n    Y    A    L. 

Le  malheur  a  cessé  pour  vous  ;  il  s'est  appe- 
santi surmoi Combien  je  suis  malheureux, 

et  qu'il  y  a  de  temps  !  Abandonné  presqu'en 
naissant,  entre  le  désert  et  la  société  ,  quand  j'ou- 
vris les  jeux  ,  afin  de  reconnoître  les  liens  qui 
pouvoient  m'attacher  aux  hommes  ,  à-peine  en 
retrouvois- je  des  débris.  Il  y  avoit  trente  ans, 
madame  ,  que  j'errois  parmi  eus,  isolé  ,  inconnu  , 
négligé  ,  sans  avoir  éprouvé  la  tendresse  de  per- 
sonne ,  ni  rencontré  personne  qui  recherchât  la 
mienne  ,   lorsque    votre   frère  vint  à  moi.  ]\Ion 


^7.  L    r       1     I    L   s       N    A    T    t'    R    E    L  î 

KiDC  atlendoil  la  sienne.  Ce  fui  dans  son  sein  qui; 
je  versai  un  torrent  de  senliniens  qui  clicrc  hoient 
depuis  si  long-lenips  à  s'épancher  ;  et  je  n'iiiia- 
ginois  pas  qu'il  pût  y  avoir  dans  ma  vie  un 
iiioinent  plus  doux  ,  que  celui  où  je  nie  délivrai 
du  long  ennui  d'exister  seul ...  Que  j'ai  pajé  ch':r 
cet  instant   de   bonheur!...    Si    vous   saviez... 

CONSTANCE. 

Vous  avez  été  tnalheureux  j  niais  tout  a  son 
terme  j  et  j'ose  croire  que  vous  touchez  au 
îno.ueat  d'une   rév(jlulion    durable  et  fortunée. 

D    O    R    V    A    L. 

Nous  nous    sommes   assez    éprouvés  ,    le   sort 

cl  moi.  Il  ne  s'agit  plus  de   bonh'îur.  . .  Je  hais 

;    le  con)merce  des  honiriiesj  et  je  sens  que  c'est 

loin  de  ceux  nvêmes  qui  me  sont  chers  ,  que  le 

repos  m'attend  . .  .   Madame  ,  puisse  le  ciel  vous 

r.ccorder    sa   faveur  qu'il  me   refuse  ,   et   rendre 

Constance  la  plus  heureuse  des  femmes  !  ,.•   (  ^  " 

peic  altendri.  )  Je  l'apprendrai  peu-t-étre  dans  ma 

retraite  ',  et  j'en  ressenlirai  de  la  joie. 

c    o    N    s   T   A   N   c   F.. 

Dorval  ,  vous   vous  trompez.  Pour  cire    Iran- 

f  quille  ,  il  faut  avoir  l'approbation  de  son  cœur, 
et  peut-être  celle  des  honmies.  Vous  n'obtien- 
drez point  celle-ci  ',  et  vous  n'emporterez  point 
la  première  ,  si  vous  quittez  le  poste  qui  vous  est 
■marqué.  Vous  avez  reçu  lestalens  les  plus  rares; 
"^  et  vous  en  devez  compte  à  la  société.  Oue  cette 


A    C    T    E       I    V.  r^S 

foule  d'êtres  inutiles  ,  qui  s'y  meuvent  sans  objet, 
et  qui  renibarrassenl  sans  la  servir  ,  s'en  éloignent 
s'ils  veulent.  IVIais  vous  ,  j'ose  vous  le  dire  ,  vous     ; 
ne  le  pouvez  sans  crime.  C'est  à  une  femme  qui*' 
vous   aime  ,  à  vous  arrêter  parmi  les   hommes  j  ) 
c'est  à  Constance  à  conserver  à  la  vertu  oppri- 
mée ,  un  appui  ;  au  vice  arrogant  ,  un  fléau  j  un 
frère  ,  à  tous  les  gens  de  bien  ;  à  tant  de  malheu- 
reux ,  un  père  qu'ils  attendent  ;  au  genre  humain  » 
son  ami  ;  à  mille  projets  honnêtes  ,  utiles  et  grands  , 
cet  esprit  libre  de  préjugés  et   celte   ame  forte 
qu'ils  exigent ,  et  que  vous  avez.,  i .  Vous  ,  renon- 
cer à  la  société  I  J'en  appelle  à  votre  cœur  ;  in- 
terrogez-le j  et  il  vous  dira  que  Thoinme  de  bien  l 
est  dans  la  société  ,  et    qu'il  n'j  a  que  le  mé-  ; 
chant  qui  soit  seul. 

D  o  R  V  A  L. 
ÎSIais  le  mallieur  me  suit ,  et  se  répand  sur 
tout  ce  qui  m'approche.  Le  ciel  qui  veut  que 
je  vive  dans  les  ennuis  ,  veut-il  aussi  que  j'y 
plonge  les  autres  ?  On  étoit  heureux  ici ,  quand 
j'y  vins. 

CONSTANCE. 

Le  ciel    s'obscurcit    quelquefois  ;    et  si    nous  "^, 
sommes  sous  le  nuage  ,  un  instant  l'a  formé  ,  ce     i 
nuage  j  un  instant  le  dissipera^  Mais,   quoiqu'il 
en  arrive,  Thomme  sage  reste  à  sa  place,   et  y 
attend  la  fin  de  ses  peines. 

TLtâtre.  ]■) 


»P4  ^    ^      FILS       KATUnEL,     . 

D    O    Fx    V    A    L. 

Mais  ne  craindra-t-il  pas  de  réloigncr  ,  en 
niuUipliant  les  objets  de  son  attachement  ?  ,  . .  . 
"Constance  ,  je  ne  suis  point  étranger  à  cette  pente. 
si  générale  ef  si  douce  ,  qui  entraîne  tous  les 
êtres  ,  et  qui  les  porte  à  éterniser  leur  espèce. 
J'ai  senti  dans  mon  cœur  que  l'univers  ne  seroit 
jamais  pour  moi  qu'une  vaste  solitude  ,  sans  une 
compagne  qui  partageât  mon  bonheur  et  ma 
peine  .  .  .  Dans  mes  accès  de  mélancolie  ,  je  l'ap- 
pclois  cette  compagne. 

CONSTANCE. 

Et  le  ciel  vous  l'envoie. 

D    o    R    V    A    L. 

Trop  lard  pour  mon  malheur  !  Il  a  efFarou-r 
ché  une  ame  simple  ,  qui  auroit  été  heureuse  do 
ses  moindres  faveurs.  Il  l'a  remplie  de  craintes  , 
de  terreurs  ,  d'une  horreur  secrète...  Dorval  ose- 
roit  se  charger  du  bonheur  d'une  femme  ! ...  il 
seroit  père  ! ...  il  auroit  des  enfans  !  .  . .  Des  en- 
fans  î...  quand  je  pense  que  nous  sommes  jetés  , 
tout  en  naissant,  dans  un  chaos  de  préjugés, 
d'extravagances  ,  de  vices  et  de  misères  ,  l'idée 
m'en  fait  frémir. 

CONSTANCE. 

Vous  êtes  obsédé  de  fantômes  j  et  je  n'en  suis 
pas  étonnée.  L'histoire  de  la  vie  est  si  peu  con- 
nue ,  celle  de  la  mort  est  si  obscure  ,  et  l'appa- 
rence du  mal  dans  l'univers  est  si  claire..,  Dorval , 


A   C   T  E      I    V.  yS 

vos  cnfans  ne  sont  point  destinés  à  tomber  dans 
le  chaos  que  vous  redoutez.  Ils  passeront  sons 
vos  yeux  les  premières  années  de  leur  vie  j  et  c'en 
«st  a  sez  pour  vous  répondre  de  celles  qui  sui- 
vront. Ils  apprendront  de  vous  à  penser  comme 
vous.  Vos  passions  ,  vos  goûts  ,  vos  idées  passe- 
ront en  eux.  lis  tiendront  de  vous  ces  notions  si 
justes  que  vous  avez  de  la  grandeur  et  de  la 
bassesse  réelles;  du  bonheur  véritable  et  de  la 
misère  apparente.  Il  ne  dépendra  que  de  vous , 
qu'ils  ajent  une  conscience  toute  semblable  à  la 
vôtre.  Ils  vous  verront  agir  ;  il  m'entendront 
parler  quelquefois.  (  En  souriant  avec  dignité , 
elle  ajoute  )  :  Dorval ,  vos  filles  seront  honnê- 
tes et  décentes  ;  vos  iils  seront  nobles  et  fiers. 
Tous  vos  enfans  seront  chanuans. 
DORVAL    prend  la  main  de  Constance  ,  la 

presse  entre    les    deux  siennes  ,    lui     sourit 

d'un  air  touché ,  et  lui  dit  : 

Si  par  malheur  Constance  se    trompoit....  Si 
j'avois  des  enfans    comme    j'en  vois    tant    d'au- 
tres ,    malheureux   et   méchans.  Je  me  connois  j 
j'en  mourrois  de  douleur. 
CONSTANCE,    d'un  ton  pathétique  et  d'un 

air  pénétré. 

Mais  auriez-vous  cette  crainte  ,  si  vous  pen- 
siez  que  l'effet  de  la  vertu   sur  notre  ame  n'ester 
ni  moins  nécessaire  ,    ni  moins  puissant  que  celui 
d©  la  beauté  s.ur  nos  sens    jqu'il  est  dans  le  cceur 


r-G  LE       FILS       K    A    T   U    P.    r    L  , 

de  riioninie  uu  goûl  de  l'ordre  ,  plus  ancîe» 
qu'aucun  sentiment  réfléchi  ;  que  c'est  ce  goût 
qui  nous  rend  sensibles  à  la  honle ,  la  honte  qui 
nous  fait  redouter  le  mépris  au-delà  nicme  du 
trépas  }  que  l'iniitation  nous  est  naturelle;  et  qu'il 
ny  a  point  d'exemple  qui  captive  plus  fortement 
que  celui  de  la  vertu  ,  pas  même  l'exemple  du 
vice!..  Ah  !  Dorval ,  combien  de  moyens  de  rendre 
les  hommes  bons  ! 

DORVAL. 

Oui,  si  nous  savions  en  faire  usage....  Mais  je 
veux  qu'avec  des  soins  assidus  ,  secondés  d'heureux 
naturels  ,  vous  puissiez  les  garantir  du  vice;  en  se- 
ront -  ils  beaucoup  moins  à  plaindre  ?  Comment 
ccarterez-vous  d'eux  la  terreur  et  les  préjugés  qui 
les  attendent  à  l'entrée  dans  ce  monde ,  et  qui  les 
suivront  jusqu'au  tombeau?  La  folie  et  la  misère 
de  l'homme  m'épouvantent.  Combien  d'opinions 
monstrueuses ,  dont  il  est  tour-à-tour  l'auteur  et  la 
victime  !  Ah  !  Constance ,  qui  ne  trembleroit  d'ciug- 
nienter  le  nombre  de  ces  malheureux  qu'on  a  com- 
parés à  des  forçats  qu'on  voit  dans  un  cachot  fu-? 
neste , 

Pouvant  se  secourir ,  l'un  sur  l'autre  acliarnés  , 
Combattre  arec  les  fers  dont  ils  sont  cncLainés  ? 

CONSTANCE. 

Je  connois  les  maux  que  le  fanatisme  a  causés  , 
et  ceux  qu'il  en  faut  ciaindrc....  Mais  s'il  parois- 


A  C  T  E     I  V.  77 

Sbit  aujourdhui. . . .  parmi  nous. ...  un  monstre  tel 
qu'il  en  produit  dans  les  temps  de  ténèbres  ,  où  sa 
fureur  et  ses  illusions  arrosoient  de  sang  celte 
terre....  qu'on  ^ît  ce  monstre  s'avancer  au  plus 
grand  des  crimes  ,  en  invoquant  le  secours  du 
ciel... .  et  tenant  la  loi  de  son  Dieu  d'une  main  et 
de  l'autre  un  poignard,  préparer  aux  peuples  de 
longs  regrets....  Crojcz,  Dorval,  qu'on  en  auroit 
autant  d'élonnement  que  d'horreur. .. .  Il  y  a  sans- 
doute  encore  des  barbares;  et  quand  n'y  en  aura- 
t-il  plus  I  INIais  les  temps  de  barbarie  sont  passés  j 
le  siècle  s'est  éclairé;  la  raison  s'est  épurée;  ses 
préceptes  remplissent  les  ouvrages  de  la  nation  3 
ceux  où  l'on  inspire  aux  hommes  la  bienveillanca 
générale ,  sont  presque  les  seuls  qui  soient  lus. 
Voilà  les  leçons  dont  nos  théâtres  retentissent,  et 
dont  ils  ne  peuvent  retentir  trop  souvent  ;  et  le  phi- 
losophe dont  vous  m'avez  rappelé  les  vers,  doit 
principalement  ses  succès  aux  sentimens  d'huma- 
nité qu'il  a  répandus  dans  ses  poèmes  ,  et  au  pou- 
voir qu'ils  ont  sur  nos  âmes.  Non  ,  Dorval ,  un 
peuple  qui  vient  s'attendrir  tous  les  jours  sur  la 
vertu  malheureuse ,  ne  peut  être  ni  méchant,  ni 
farouche.  C'est  vous-njéme,  ce  sont  les  hommes 
qui  vous  ressemblent,  f|ue  la  nation  honore,  et 
que  le  gouvernement  doit  protéger  plus  que  jamais  , 
qui  affranchiront  vos  enfans  de  cette  chaîne  terri- 
ble ,  dont  votre  mélancolie  vous  montre  leurs  main» 
innocentes  chargées, 


J^  L   E      »    l    F^   s       «    A    f    C    R    E    r,  , 

Et  quel  sera  mon  devoir  el  le  vôtre  ,  si-non  (I« 
Jcs  accoutumer  à  n'admirer,  même  dans  rauleur 
de  toutes  choses  ,   que  les  qualités  qu'ils  chériront 
en  nous  !  Nous  leur  représenlerons  sans  cesse  que 
.  les  lois  de  rhumanilé  sont  immuables  ;  que  rien 
li'en  peut  dispenser  :  et  nous  verrous  germer  dans 
leurs  âmes  ce  sentiment  de  bienfaisance  universelle 
qui  embrasse  toute  la  nature....  Vous  m'avez  dit 
^-cent  fois  qu'une  ame  tendre  n'en visageoit  point  le    ^ 
l    6_ysléme  général  des  êtres  sensibles,  sans  en  désirer     | 
v-tbrtement  le  bonheur  ,   sans  j  paiticiper  ;  et  je  ne 
crains  pas  qu'une  ame  cruelle  soit  jamais  formée 
dans  mon  sein  ,  et  de  votre  sang. 

D    O    R    V    A    L. 

Constance  ,  une  famille  demande  une  grand© 
fortune  j  et  je  ne  vous  cacherai  pas  que  la  mienne 
vient  d'être  réduite  à  la  moitié. 

CONSTAINCE. 

Les  besoins  réels  ont  une  limite  ;  ceux  de  la  fan- 
taisie sont  sans  bornes.  Quelque  fortune  que  vous 
accumuliez  ,  Dorval ,  si  la  vertu  manque  à  vos  en- 
fans  ,  ils  seront  toujours  pauvres. 

DORVAL. 

La  vertu!  on  en  parle  beaucoup. 

CONSTANCE. 

C'est  la  chose  dans  l'univers  la  mieux  connue  et 
la  plus  révérée.  Mais  ,  Dorval,  on  s'j  attache  plus 
encore  par  les  sacrifices  qu'on  lui  fait ,  ({ue  par  les    " 
charmes  qu'on  lui  croit  3  et  malheur  à  celui  qui  ne 


l   r.    1    E      I   V.  ^9 

lui  a  pas  assez,  sacrifié  pour  la  préférer  à  loulj  ne 
vivre  ,  ne  respirer  que  pour  elle  ;  s'enivrer  de  sa 
douce  vapeur;  et  trouver  la  fin  do  ses  jours  dana 
celle  ivresse. 

D    o    R    V    A    L. 

Quelle  femme  !  (  //  est  étonné  ;  il  garde  le  si-^ 
lence  un  moment.  Il  dit  ensuite  )  :  Femme  ado- 
rable qJL  cruelle ,  à  (juoi  me  réduisez.-vous  1  Vous 
m'arrachez  le  mjslère  de  ma  naissance  :  sachcz.- 
donc  {|u'à-peine  ai-je  connu  ma  mère.  Une  jeune 
infortunée,  trop  tendre,  trop  sensible,  me  donna 
la  vie ,  et  mourut  peu  de  temps  après.  Ses  parens 
irrités  et  puissans  avoient  forcé  mon  père  de  pas- 
ser aux  isles.  Il  y  apprit  la  piort  de  ma  mère,  au 
nionient  où  il  pouvoit  se  flatter  de  devenir  son 
époux.  Privé  de  cet  espoir,  il  s'y  fixa;  mais  il  n'ou- 
blia point  l'enfant  qu'il  avoit  eu  d'une  fenmie  ché- 
rie. Constance,  je  suis  cet  enfant...  Mon  père  a 
fait  plusieurs  vojages  en  France:  je  l'ai  vu.  J'cspé- 
rois  le  revoir  encore  ;  mais  je  ne  l'espère  plus. 
Vous  voycz',\tna  naissance  est  abjecte  aux  yeux, 
des  hommes  ,  et  ma  fortune  a  disparu. 

CONSTANCE. 

La  naissance  nous  est  donnée  ;  mais  nos  vertus 
sont  à  nous.  Pour  ces  richesses,  toujours  embar- 
rassantes et  souvent  dangereuses,  le  ciel,  eu  les 
répandant  indifféremment  sur  la  surface  de  la  terre  ,\ 
en  les  faisant  tomber  sans  distinction  sur  le  bon  et 
sur  !c  méchant,  dicte  lui-même  le  jugement  qu'on 


So  t  E     f   1    L  S      ^    A    r  V    r»   t  I,  , 

tîoit  en  porter.  Naissance,  dignités ,  fortune ,  gr.^n- 
ileurs  ,  le  méchant  peut  tout  avoir  ,  excepte  la  fa- 
veur du  ciel. 

Voilà  ce  qu'un  peu  déraison  m'avoit  appris,  long- 
temps avsnt  qu'on  m'eût  confié  vos  secrets  j  et  il 
ne  me  restoit  à  savoir  que  le  jour  de  mon  bonheur 
'  «t  de  ma  gloire. 

D    0    R    V    A    L. 

Rosalie  est  tnalheurcuse  j  Clairville  est  au  dé- 
sespoir. 

CONSTANCE. 

Je  rougis  du  reproche.  Dorval,  vojezmon  frèrej 
je  reverrai  Rosalie;  sans-doute  c'est  à  nous  à  rap- 
procher ces  deux  êtres  si  dignes  d'être  unis.  Si  nous 
y  réussissons ,  j'ose  espérer  qu'il  ne  manquera  plus 
-yieu  à  nos  vœux. 

SCÈNE    IV. 

D  0  R  V  A  L,    seul 

Voila  la  femme  par  qui  Rosalie  a  été   élevée  î 
voilà  les  principes  qu'elle  a  reçus! 

SCÈNE    V.  . 
DORVAL,     CLAIRVILLE. 

CLAIRVILLE. 

DoRVAL,  que  deviens-je?  Qu'avez-vous  résolu 


ACTE 


i  V.  8i 


D    O    Tx    V    A    L. 

Que  vous  vous  attachiez  plus  fortement  (|ae  ja- 
mais à  Rosalie. 

CLAIRVILLE. 

Yous  me  le  conseillez? 

D   o  n   V  A  L. 
Je  vous  le  conseille  r 

CLAIRVILLE,    CTi  IlÙ  Sautaflt  OU  Col. 

Ah!  mon  ami ,  vous  me  rendez  la  vie  :  je  vous 
la  dois  deu5  fois  en  un  jour;  je  venois  en  treniblant 
apprendre  mon  sort.  Combien  j'ai  souffert ,  depuis 
que  je  vous  ai  quitté!  Jamais  je  n'ai  si  bien  connu 
que  j'étois  destiné  à  l'aimer,  toute  injuste  qu'elle 
est.  Dans  un  instant  de  désespoir,  on  forme  un 
projet  violent;  mais  l'instant  passe ,  le  projet  se 
dissipe,  et  la  passion  reste. 

D  o  R  v  A  L,  en  souriant» 

Je  savois  tout  cela.  Mais  votre  peu  de  fortune  ? 
la  médiocrité  de  la  sienne  ? 

CLAIRVILLE. 

I/état^le^lusjnisérable  à  mes^eux,  est  de  vivre 
jans  Rosalie  :  j'^  ai  pensé  j  et  mon  parti  est  pris. 
S'il  est  permis  de  supporter  impatiemment  l'indi- 
gence, c'est  aux  amans,  aux  pères  de  famille,  a 
tous  les  hommes  bienfaisans;  et  il  efit  toujours  des 
voies  pour  en  sortir. 

D   o  R  V  A   L. 
Que  ferez-Yous  ? 


8^  L   K      r    I    L   s       N 


A  r  i;  n  Ë  L 


C    L    A    I    U    V    1    L    L    E. 

Je  commercerai. 

D    O    R    V    A    L. 

Avec  le  nom  cjiic  vous  portez,  auriez- vous  ce 
courage  ? 

CLAIRVIL    LE. 

Qu'appelez-vous  courage?  Je  n'en  trouve  point 
à  cela.  Avec  une  ame  fièro ,  un  caractère  inflexi- 
ble, il  est  trop  incertain  que  j'obtienne  de  la  faveur, 
la  fortune  dont  j'ai  besoin.  Celle  qu'on  fait  par  l'in- 
trigue, est  prompte  ,  mais  vile  j  par  les  armes  ,  glo- 
rieuse, mais  lente;  par  les  talens,  toujours  difficile 
et  médiocre.  Il  est  d'autres  états  qui  mènent  rapi- 
dement à  la  richesse  j  mais  le  commerce  est  pres- 
que le  seul ,  où  les  grandes  fortunes  soient  propor- 
tionnées au  travail ,  à  l'industrie,  aux  dangers  qui 
les  rendent  honnêtes.  Je  commercerai ,  vous  dis— 
je  y  il  ne  me  manque  que  des  lumières  et  des  cxpé- 
diens;  et  j'espère  les  trouver  en  vous. 

D    o    R    V    A    L. 

Vous  pensez  juste  j  je  vois  que  l'amour  est  sans 
préjugé  y  mais  ne  songez  qu'à  fléchir  Rosalie  ,  et 
vous  n'aurez  point  à  changer  d'état.  Si  le  vaisseau 
qui  portoit  sa  fortune  est  tombé  entre  les  mains  des 
ennciiiis,  il  étoit  assuré  ;  et  la  perle  n'est  rien.  La 
nouvelle  en  est  dans  les  papiers  publics  j  et  je  vous 
conseille  de  l'annoncer  à  Rosalie. 

c    L   A    1    u    V    1    L    L    E. 

J'j;  cours. 


A    C    T    E       I    V.  83 

SCÈNE    VI. 

DORVAL,     CHARLES,  encore  botté. 

D  0  R  V  A  L.   { Il  se  promène  ). 

Il  ne  la  flOchiia  point Non....  INlais  pour- 
quoi, si  je  veux?....  Un  exemple  d'honnêlelé ,   de 
couraye,   un  dernier  effort  sur  soi-même....  sur 
elle.... 
CHAULES  entre  ^  et  reste  debout  sons  mot  dire, 

jusqu'à  ce  que  son  maître  Vapperçoive  }  alors 

il  dit: 

Monsieur,  j'ai  fait  rcnicllre  à  Rosalie. 

/ 

D    O    R    V    A    L. 

J'entends. 

CHARLES. 

En  voilà  la  preuve.  (  Il  donne  à  son  maître  la 
reçu  de  Rosalie.  ) 

D    0    R    V    A    L. 

11  suffit.  (  Charles  sort.  Dorvalse  promène  en^ 
core;  et  après  une  courte  pause,  il  dit  )  ; 

SCÈNE    Y  I  I. 
D  O  R  V  A  L  ,  seul. 

J'aurai  donc  tout  sacrifié.  La  fortune!  (  Il 
répète  avec  dédain):  la  fortune!  ma  passion!  la 
liberté!....  Mais  le  sacrifice  de  ma  liberté  est-îl 
bien  résolu!....  O  raison!  qui  peut  te  résister, 
quand  lu  prends  l'accent  eachuuteur  el  la  voix  de 


84  LE       r   I    L    S       K    A   T    U    fl    E    I,  , 

la  femme!....  Homme  petit  et  borné,  assez  sîm-» 
pie  pour  imaginer  que  tes  erreurs  et  ton  infortune 
sont  de  quclqu'importance  dans  l'univers  j  (ju'un 
concours  de  hasards  infinis  préparoit  de  tout  temps 
ton  malheur;  que  ton  attachement  à  un  être  mène 
la  chaîne  de  sa  destinée ,  viens  entendre  Constance , 
et  reconnois  la  v^anilé  de  tes  pensées  !. . . .  Ah  I  si 
je  pouvois  trouver  en  moi  la  force  de  sens  et  la  su- 
périorité de  lumières  avec  laquelle  celte  femme 
s'einparoit  de  mon  ame  et  la  dominoit,  je  verrois 
Rosalie;  elle  m'enlendroit ,  et  Clairville  seroit  heu- 
reux.... Mais  pourquoi  n'obliendrois-je  pas  sur 
cette  ame  tendre  et  flexible  le  même  ascendant , 
que  Constance  asu  prendre  sur  moi?  Depuis  quand 
a  vertu  a-t-elle  perdu  son  empire  ?. ...  Voyons-la; 
parlons-lui  ;  et  espérons  tout  de  la  vérité  de  son 
caractère  ,  et  du  sentiment  qui  m'anime.  C'est  moi 
qui  ai  égaré  ses  pas  innocens  ;  c'est  moi  qui  l'ai 
plongée  dans  la  douleur  et  dans  l'abattement  :  c'est 
à  moi  à  lui  tendre  la  main  ,  et  à  la  ramener  dans  la 
voie  du  bonheur. 


r  l  H      DU      QUATRIÈME     ACTE. 


i 


ACTE       V. 


ACTE     V. 

SCENE    PREMIÈRE. 

ROSALIE,      JUSTINE. 

(Rosalie,  sombre,  se  promène  ou  reste  immobile^ 
sans  attention  pour  ce  t/ue  Justine  lui  dit), 

JUSTINE. 

Votre  père  échappe  à  mille  dangers  I  votre 
fortune  est  réparée  !  Vous  devenez,  niaîlrcsse  ds 
votre  sort  ,  et  rien  ne  vous  touche  !  En  vérité , 
mademoiselle,  vous  ne  méritez  guère  le  bien  qui 
vous  arrive. 

ROSALIE. 

...  Un  lien  éternel  va  les  unir  !..  .  Justine, 
André  est-il  instruit?  Est-;1  parti  ?  Revient-il? 

JUSTINE. 

Mademoiselle  ,    qu'allez-vous  faire  ? 

ROSALIE. 

IMa  volonté.  . .  Non  ,  mon  père  n'entrera  point 
dans  cette  maison  fatale!...  Je  ne  serai  point 
le  témoin  de  leur  joie...  J'échapperai  du-moins 
à  des  amitiés  qui  me  tuent. 


SG  LE      F    l    I.    S       NATUREL, 

SCÈNE    IL 

ROSALIE,  JUSTINE  ,  CLAIRVILLE. 

CLAiRViLLH  onive  prcclpitainment  ;  et 
tout  en  approchant  de  Rosalie  ,  il  se  jette  à 
ses  genoux ,  et  lui  dit  : 

Eii  bien!  cruelle,  ôlcz-iuoi  donc  la  vie!  Je 
sais  tout.  André  m'a  tuul  dit.  Vous  éloignez  d'ici 
votre  père.  Et  de  qui  i'éloignez-vous  ?  D'un 
lioninie  qui  vous  adore  ,  qui  (juittoit  sans  regret 
son  pays  ,  sa  famille  ,  ses  amis  ,  pour  traverser 
les  mers  ,  pour  aller  se  jeter  aux  genoux  de  vos 
inflexibles  parens  ,  y  mourir  ou  vous  obtenir... 
Alors  Rosalie  ,  tendre  ,  sensible  ,  fidèle  ,  parla- 
geoit  mes  ennuis  j  aujourd'hui,  c'est  elle  qui  les 
cause. 

ROSALIE,  e'mue  et  déconcertéd 
Cet  André  est  un  imprudent.  Je  ne  voulois  pas 
que  vous  sussiez  mon  projet. 

CLAIRVILLE. 

Vous  vouliez  me  tron)per. 

R   o  s  A    LIE    vivement. 
Je  n'ai   jamais  trompé  personne. 

CLAIRVILLE. 

Diîcs-moi  donc  pourquoi  vous  ne  m'aimez  plus  ? 
IXl'ôter  votre  coeur  ,  c'est  me  condanmcr  à 
mourir.  Vous  voulez  ma  mort  ;  vous  la  voulez , 
je  le  vois. 


A    C    T   E      V.  87 

ROSALIE. 

Non  ,  Clairville.  Je  voudrois    bien    que  vous 
fussiez  heureux. 

CLAIRVILLE. 

Et  vous  m'abandonnez.  ! 

ROSALIE. 

Mais  ne  pouniez-vous  pas  être  heureux  sans 
moi  ? 

CLAIRVILLE. 

Vous  me  percez  le  cœur.  (  //  est  toujours 
aux  genoux  de  Rosalie.  En  disant  ces  mots  ,  il 
tombe  la  tête  appuyée  contre  elle  ,  et  garde  un 
moment  le  silence.)  . ..  Vous  ne  deviez  jamais 
changer  !  . . . .   Vous  le  jurâtes  !  . . .  Insensé  que 

j'élois  ,  je  vous  crus Ah  !  Rosalie ,  cette  foi 

donnée  et  reçue  chaque  jour  avec  de  nouveaux 
transports  ,  qu'est- elle  devenue?  Que  sontdevenus 
vos  scrmcns  ?  Mon  cœur  ,  fait  pour  recevoir  et 
garder  éternellement  l'impression  de  vos  vei  lus  et 
de  vos  charmes  ,  n'a  rien  perdu  de  ses  sentimens  ; 
il  ne  vous  resle  rien  des  vôtres  .  . .  Qu'ai-je  lait  , 
pour  qu'ils  se  soient  détruits? 
£    0    s    A    L   I    E. 

Pli  en. 

CLAIRVILLE. 

Et  pourquoi  donc  ne  sont -ils  plus,  ni  ces 
instans  si  doux  où  je  lisois  mes  sentimens  dans 
vos  vci's?  ...  où  ces  mains  (  fl  en  prend  unç) 


S8  T.    E       FILS       NATUREL, 

daignoient  essuyer  mes  larmes  ,  ces  larmes  tantôt 
amères  ,  tantôt  délicieuses ,  tjue  la  crainte  et  la 
tendresse  faisoicnt couler  tour-à-tour  !  ...Rosalie  , 
ne  me  désespérez  pas  î...  par  pitié  pour  vous- 
même.  Vous  ne  connoissezpas  votre  cœur.  Non  , 
vous  ne  le  connoissez  pas-  Vous  né  savez  pas  tout 
le   chagrin  que  vous  vous  préparez. 

ROSALIE. 

J'en  ai  déjà  beaucoup  souffert. 

CLAIRVILLE. 

Je  laisserai  au  fond  de  votre  ame  une  image 
terrible  qui  y  entretiendra  le  trouble  et  la  dou- 
leur. Votre  injustice  vous  suivra. 

ROSALIE. 

Clairville ,  ne  m'effraj'ez  pas.  (  En  le  regar^- 
4ant ^xement .  )  Que  voulez-vous  de  moi? 

CLAIRVILLE. 

Yous  flécllir  ,  ou  mourir. 

ROSALIE,  après  une  pause. 
ÏDorval  est  votre  ami  ? 

CLAIRVILLE. 

Il  sait  ma   peine.   Il  la  partage,, 

ROSALIE. 

Il  vous   Ironipc. 

CLAIRVILLE. 

Je  périssois  pnrvos  rigueurs.  Ses  conseils  m'ont 
conservés.  Sans  Doj  val  ,  je  ne  scrois  plus. 


V 

ACTE    4— r.  89 

n    O    S    A    L    I    E. 

îl  VOUS  trompe  ,  vous  dis-je.  C'est  un  mé- 
chant. 

CliAIRVILLE. 

Dorval  un  méchant  !  Rosalie  ,  y  pensez, -vous? 
Il  est  au  monde  deux  êtres  que  je  porte  au  tend 
de  mon  cœur  ;  c'est  Dorval  et  Rosalie.  Les  at- 
taquer dans  cet  asyle  ,  c'est  me  causer  une  peine 
mortelle.  Dorval  un  méchant  !  C'est  Ro:-alie 
(jui  le  dit  !  Elle  !....  Il  ne  lui  restoit  plus  ,  pour 
m'accabler ,  que  d'accuser  mon  ami  !  (  Doryal 
entre  ). 

SCÈNE    1 1  ï. 


ROSALIE ,  JUSTINE ,  CL  AIRVILLE ,  DORVAL. 


G    li   A    I    R    V    I    L   Tj   E. 

Venez,  mon  ami  ,  venez.  Celte  Rosalie,  au- 
trefois si  sensible  ,  maintenant  si  cruelle  ,  vous 
accuse  sans  sujet,  et  me  condamne  à  un  déses- 
poir sans  fin  ',  moi  qui  mourrois  plutôt  que  de 
lui  causer  la  peine  la  plus  légère. 
(  Cela  dit ,  il  cache  ses  larmes  y  //  s'éloigne  ,  et 

il  va  se  mettre  sur  un  canapé ,  au  fond  du 

salon  ^  dans  l'attitude  d'un  homme  désolé), 
DOBVAL ,    montrant  Clairyillc  à  Rosalie ,  lui  dit  : 

Mademoiselle  ,  considérez  votre  ouvrage  et  le 
mien.  Est-ce  là  le  sort  qu'il  devoit  attendre  de 
nous  ?  Un  désespoir  funeste  sera   donc  le  fi'uit 

D* 


r)0  I.   E      F    1  vL    s       N    A    T    Li    n    E    L  , 

amer  de  mon  amilié  et  de   votre   tendresse  j  et 
nous  le  laisserons  périr  ainsi! 

{  Clairville    se    lève ,    et   s'en   va    comme    un 
homme  qui  erre.  Rosalie  le  suit  des  jyeux  ; 
et  Dorval ,  après  avoir  un  peu  rcvé  ,  con- 
tinue d'un  ton  bas,  sans  regarder  Rosalie), 
S'il    s'afTlige ,   c'est   du-moins  sans   contrainte. 
Son  aine  honnête  peut  montrer  toute  sa  douleur... 
Et  nous  ,  honteux  de  nos  sentimens  ,  nous  n'osons 
les  confier  à  personne  5  nous  nous  les  cachons... 
Dorval  et  Rosalie  ,  contens  d'échapper  aux  soup- 
çons ,    sont  peut-être   assez  vils  pour  s'en    ap- 
plaudir en  secret...  (  /ci  il  se  tourne  subitement 
S'crs  Rosalie   )...  Ah  !  mademoiselle  ,  sommes- 
nous  faits   pour  tant  d  humiliations  ?  Voudrons- 
nous  plus  long-temps   d'une   vie    aussi    abjecte  ! 
Pour  njoi  je  ne   pourrais    me    souiFrir  parmi  les 
homnjes  ,    s'il    y    avoit    sur    tout  l'espace  qu'ils 
habitent  ,  un  seul  endroit    où   j'eusse  mérité  le 
mépris. 

Echappé  au  danger  ,  je  viens  à  votre  secours. 
11  faut  que  je  vous  replace  au  rang  où  je  vous 
ai  trouvée  ,  ou  cjue  je  meure  de  regrets.  (  // 
s'arrête  un  peu  ,  puis  il  dit  :  )  Rosalie  ,  répon- 
dez-moi. La  vertu  a  t-elle  pour  vous  quelque 
prix?  L'aimez-vous  encore? 

n   o   s    A   L   I   È. 

Elle  m'est  plus  chère  que  la  vie. 


/ 


ACTE     i  V.  gi 

D    O    R    V    A    L. 

Je  vais  donc  vous  parler  du  seul  moyen  de 
vous  reconcilier  avec  vous  ,  d'être  digne  de  la 
sociélé  dans  la<juc!lc  vous  vivez  ,  d'être  appelée 
l'élève  et  l'amie  de  Constance  ,  et  d'être  l'objet 
<lu  respect  et  de  la  tendresse  de  Clairville. 

K    o    s    A    L    (    E. 

Parlez;  je  vous  écoute. 
{  Rosalie  s'tippuje  sur  le  dos  d' un  faiitoiiil ,  la 
te'te  penchée  sur  une  main  ,  et  Dorvnl  con- 
tinue) : 

Songez, ,  luademoiselle ,  qu'une  seule  idée  fâ- 
cheuse qui  nous  suit  ,  suffit  pour  anéantir  le  bon- 
heur ;  et  que  la  conscience  d'une  mauvaise 
action  est  la  plus  fâcheuse  de  toutes  les  idées. 
(  flyentent  et  rapidement,  )  Quand  nous  avons 
cuîniuis  le  mal  ,  il  ne  nous  quitte  plus  ;  il  s'éta- 
blit au  Ibnd  de  notre  ame  avec  la  honte  et  le 
remords  ;  nous  le  portons  avec  nous  ,  et  il  noas 
tourmente. 

Si  vous  suivez,  un  penchant  injuste  ,  il  y  a  des 
regards  qu'il  faut  éviter  pour  jamais;  et  ces  re- 
gards sont  ceux  des  deux  personnes  que  nous 
révérons  le  plus  sur  la  terre.  Il  faut  s'éloigner , 
fuir  devant  eux  ,  et  marcher  dans  le  monde  la  tête 
baissée.  (  Rosalie  soupire). 

Et  loin  de  Clairville  et  de  Constance  ,  où  irions- 
nous  ?  que  deviendrions  -  nous  ?  quelle  seroit 
notre  sociélé  ?...  Etre  méchant  ,  c'est  se  conduui- 


9^  LE      FILS      NATUREL," 

ner  à  vivre,  à  se  plaire  avec  les  méchans;  c'est 
vouloir  demeurer  confondus  dans  une  foule  d'êtres 
sans  principes,  sans  mœurs  et  sans  caractère  3 
vivre  dans  un  mensonge  continuel  ,  d'une  vie 
incertaine  et  troublée  ;  louer  ,  en  rougissant  ,  la 
vertu  qu'on  a  abandonnée  ;  entendre  ,  dans  la  bon* 
chedes  autres,  le  blâme  des  actions  qu'on  a  faites  j 
chercher  le  repos  dans  des  systèmes ,  que  le 
souffle  d'un  homme  de  bien  renverse  j  se  fer- 
mer pour  toujours  la  source  des  véritables  joies , 
des  seules  qui  soient  honnêtes  ,  austères  et  su- 
blimes j  et  se  livrer ,  pour  se  fuir ,  à  l'ennui  de 
tous  ces  amuseinens  frivoles  où  le  jour  s'écoule 
dans  l'oubli  de  soi-même  ,  et  où  la  vie  s'échappe 
€t  se  perd...  Rosalie,  je  n'exagère  point.  Lors- 
que le  fil  du  labyrinthe  se  rompt  ,  on  n'est  plus 
maître  de  son  sort;  on  ne  sait  jusqu'où  l'on  peut 
s'égarer. 

Vous  êtes    effrayée  !   et    vous    ne     connoissez 
encore  qu'une  partie  de  votre  péril. 

Rosalie  ,   vous  avez,  été  sur-le-poiut  de  perdre 

le  plus  grand^  bien  ^'une  femme  puisse  posséder 

sur  la  terre  ;  un  bien  qu'elle  doit   inccssanunent 

I  demander  au  ciel ,   qui  en  est  avare  j  un  époux 

I   vertueux  !  Vous  alliez  marquer  par  une  injustice 

[■  le  jour  le  plus    solemncl  de  votre  vie  ,  et   vous 

condamner   à  rougir    au    souvenir    d'un    instant 

qu'on  ne  doit  se  rappeler  qu'avec  un  sentiment 

«ïclicieux....    Songez   qu'aux  pieds  de  ces  autels 


A   C   T   E      V.  95 

©ù  VOUS  auriez   reçu   mes    serniens  ,   où  j'aurois 
CAigé  les  vôlrcs  ,  l'idée  de  Clairville  trahi  el  dé- 
sespéré vous  auroit  suivie  :  vous  eussiez  vu  le  re- 
gard sévère  de  Constance  allaché  sur  vous.  Voilà 
quels  auroient  été  les  témoins  eflfrayans  de  notre 
union  ....  Et  ce   mot  ,   si  doux  à  prononcer  el  à 
entendre  lorsfju'il  assure  et  qu'il  comble  le  bonheur 
de  deux  êtres  dont  l'innocence  et  la  verlu  consa- 
croicnt  les  désirs  ;    ce  mot  fatal  eût    scellé  pour 
jamais  notre  injustice  et  notre  malheur  . . .  Oui  , 
mademoiselle  ,   pour  jamais.  T  !'iyro<i<sp   p-^S'^^  ?  ""    ' 
se  voit  tel  (ju'ou  est  j  on  se  nié  prise  ;  on  s^^accuse  j    1 
et  la  misère  commence.  (  //  échappe  ici  à  Ro-^ 
salie    quelques  lannes    qu'elle    essuyé  furtive— 
ment). 

En  cfïet ,  quelle  confiance  avoir  en  une  fenmie, 
lorsqu'elle  a  pu  trahir  son  amant  ;  en  un  homme  , 
lorsqu'il  a  pu  tromper  son  ami  ?  ...  ]Nîadcmoi- 
scUe  ,  il  faut  que  celui  qui  ose  s'engager  en  des 
liens  indissolubles  ,  voje  dans  sa  compagne  la 
première  des  femmes  ;  et  ,  malgré  elle  ,  Rosali» 
ne  vcrroit  en  njoi  que  le  dernier  des  hommes  . .  . 
Cela  ne  peut  être...  Je  ne  saurois  trop  respec- 
ter la  mère  de  mes  enfans  3  et  je  ne  saurois  en 
ctre  trop  considéré. 

Vous  rougissez.  Vous  baissez  les  veux . . .  Quoi 
donc  1  seriez- vous  offensée  qu'il  y  eût  dans  la  na- 
ture quelque  chose  pour  moi  de  plus  sacré  que 
vous  .'  Voudriez-vous  me  revoir  encore  dans  ces 


94  LE      f    I    L    s      W    A   T    C    n    E   L  ,' 

inslans  humilians  et  cruels  ,  où  vous  me  méprisiez 
sans-doule  ,  où  je  me  haïssois  ,  où  je  craignois 
de  vous  rencontrer ,  où  vous  trembliez  de  m'en- 
tendre  ,  et  où  nos  aiues  ,  flottantes  entre  le  vice 
el  la  vertu  ,  étoieut  déchirées  . .  . 

Que  nous  avons  été  malheureux',  mademoiselle! 
Mais  mon  malheur  à  cessé  au  moment  où  j'ai 
commencé  d'être  juste.  J'ai  remporté  sur  moi  la 
victoire  la  plus  difllcile  ,  mais  la  plus  entière.  Je 
suis  rentre  dans  mon  caractère.  Hosalie  ne  m'est 
plus  redoutable  j  et  je  pourrois  ,  sans  crainte  ,  lui 
avouer  tout  le  désordre  qu'elle  avoit  jeté  dans 
mon  ame  ,  lorsque  ,  dans  le  plus  grand  trouble  de 
sentimens  et  d'idées  qu'aucun  mortel  ait  jamais 
éprouvé  ,  je  répondois. .  .  INIais  un  événement  im- 
prévu ,  l'erreur  de  Constance  ,  la  vôtre  ,  mes  ef- 
iorts  m'ont  aÛranchi  ...  Je  suis  libre  . . . 
(^  ces  mots,  Rosalie  pat  oit  accablée.  Doryal , 
qui  s'en  apperçoit ,  se  tourne  vers  elle ,  et 
la  regardant  d'un  air  plus  doux  ,  il  con- 
tinue )  : 

Mais,  qu'ai-je  exécuté  que  Rosalie  ne  le  puisse 
mille  fois  plus  facilement  I  son  cœur  est  tait  pour 
sentir  j  son  esprit  ,  pour  penser  ;  sa  bouche  , 
pour  annoncer  tout  ce  qui  est  honnête.  Si  j'avois 
difïéré  d'un  instant,  j'aurois  entendu  de  Rosalie 
tout  ce  qu'elle  vient  d'entendre  de  moi.  Je  l'aurois 
écoulée.  Je  l'aurois  regardée  comme  une  divinité 
bienfaisante  qui  me  tendoit  la  main  ,  et  qui  ras- 


ACTE      V.  f)5 

suroit  mes  pas  chancelans.  A  sa  voix,  la  vertu  se 
scroil  rallumée  dans  mon  cœur, 

ROSALIE,   d'une  voix  treinblanle, 

Dorval  . .  . 

D  o  A  V  A  L  ,    avec  humanilé. 
Rosalie. 

ROSALIE. 

Que  faut-il  que  je  fasse  ? 

DORVAL. 

Nous   avons  placé  Teslime  de  nous  -ni<?nies 
un  haut  prix  ! 

ROSALIE. 

Est-ce   mon  désespoir  que  vous  voulez.? 

DORVAL. 

Non.  Mais  il  est  des  occasions  où  il  n'y  a  qu'une 
action  forte  c[ui  nous  relève. 

ROSALIE. 

Je  vous  entends.  A'^ous  êtes  mon  ami...  Oui  , 
j'en  aurai  le  courage Je  brûle  de  voir  Cons- 
tance. . .   Je  sais  enfin  où  le   bonheur  m'attend. 

DORVAL. 

Ah  ,  Rosalie  !  je  vous  reconnois.  C'est  vous  , 
mais  plus  belle,  plus  touchante  à  mes  yeux  (}ue 
jamais  !  Vous  toiià  digne  de  l'amitié  de  Cons- 
tance ,  de  la  tendresse  de  Clairville  ,  et  de 
toute  mou  estime  ;  car  j'ose  à -présent  me 
nommer. 


96  LE      FILS       NATUREL, 

SCÈNE    IV. 

ROSALIE ,  JUSTINE ,  DORVAL  ,  CONSTAJJCE. 

ROSALIE  court  au-devant  de  Constance. 

Venez,  Constance  venez  recevoir  de  la  main 
(le  votre  pupille  le  seul  mortel  cpii  soit  digue  dr 
vous. 

CONSTANCE. 

Et  vous  .mademoiselle  ,  courez  embrasser  votre 
père.  Le  voilà. 

SCÈNE     V    et  dernière. 

ROSALIE,  JUSTINE, DORVAL,  CONSTANCE, 
le  vieux  LYSIMOND  ,  tenu  sous  les  braS  ,  par 
CLAIRVILLE  ,  et  par  ANDRÉ  ,  CHARLES  , 
SYLVESTRE  ;  toute  la  maison. 

ROSALIE. 

Mon  père  ! 

B   o   R  v   A   îi. 
Ciel  !  que  vois-je  ?  C'est  Lysimond  î  c'est  mou 
père  ! 

L  T   s    I    CI    o    N   D. 

Oui ,  mon  fils  ,  oui ,  c'est  moi.  (  A  Dors'al 
et  à  Rosalie.  )  Approchez  ,  mes  enfans  ,  que 
je  vous  embrasse....  Ah  !  ma  fille  I  Ah  !  mon 
fils  ! , . .  (7/  les  regarde.)  Du-moins  ,    je  les  ai 


ACTE      V.  ^J- 

VUS  .. .  (  Donal  et  Rosalie  sont  é tonnés  ;  Lysi- 
inond  s'en  ajyperçoit  ).  Mon  fils  ,  voilà  ta  sœur... 
Ma  fiUe,  voilà  Ion  frcrc. 


Ces  mots 
se  disent  avec 
toute  la  fit  esse 
delà  surprise  , 
et  se  font  en- 
tendre pres- 
qu'au  même 
VIS  tan  t. 


ROSALIE. 

Mon  frère  1 

D    O    R    V    A    L. 

Ma  sœur  ! 

ROSALIE. 

Dorval  ! 

D    O    R    V    A   L. 

Rosalie  ! 


L  V  s  1  >i  0  N  D    est  assts. 

Oui ,  mes  enfans  ;  vous  saurez  tout.. .  Appro- 
chez ,  (jue  je  vous  embrasse  encore  .  . .  (  Il  lève 
ses  mains  au  Ciel). . .  Que  le  ciel ,  qui  me  rend  à 
vous  ,  qui  vous  rend  à  moi  ,  vous  bénisse  .  . .  qu'il 
nous  bénisse  tous.  .  .  (  à  Clairville  ):  Clairville  , 
(  à  Constance  )'.  Madame  ,  pardonnez  à  un  père 
qui  retrouve  ses  enfans  ;  je  les  croyois  perdus  pour 
moi...  Je  me  suis  dit  centfois  :  je  ne  les  rcverraî 
jamais  j  ils  ne  me  reverront  plus.  Peut-être, 
hélas  !  ils  s'ignoreront  toujours  !  ...  Quand  je  par- 
lis  ,  ma  chère  Uosalie  ,  mon  espérance  la  plus 
doucoéloit  de  te  montrer  un  fils  digne  de  moi ,  uu 
frùrc  digne  delonle  ta  tendresse  ,  qui  te  servît  d'ap- 
pui quand  je  ne  serai  plus...  Et ,  mon  enfant,  ce 
sera  bientôt..  Mais. mes  enfans,  pourquoi  ne  vois -je 
Théâtre.  E 


9^  LE       FILS       N    \    T    C    n    F.    L  , 

point  encore  sur  vos  visages  ces  transports  que  je 
ni'ctois  promis  ?  .. .  Mon  âge  ,  mes  infirruilés  ,  ma 
mort  prochaine  vous  affiige.  .  .  Ah  !'mcs  enfans, 
j'ai  tant  travaillé  ,  tant  souirert. . .  Dorval ,  Rosalie, 
(  En  disant  ces  mots,  le  vitiUard  tient  ses  bras 
étendus  vers  ses  enfans ,  qu'il  regarde  alierna" 
iiycvient  j   et    qu'il  invile    à   se   reconnaître  ). 

(  D  or  fat  et  Bosalie  se  regardent,  tombent  dans 
les  bras  Tun  de  l'autre ,  et  z'ont  ensemble 
embrasser  les  genoux  de  leur  père ,  en  s'é-- 
criant  )  .* 

DOnVAL,     ROSALIE. 

Ah  !  mon  père  ! 

i  V  s  1  M  o  N  D  ,  leur  imposant  ses  mains  ,  et 
levant  les  jeux  au  ciel,  dit: 

O  ciel  !  je  te  rends  grâces  !  rnes  enfans  se  sont 
vus  'j  ils  s'aimeront  ,  je  l'espère  j  et  je  mourrai  con- 
ient. . .  .  Clairville  ,  Rosalie  vous  éloit  chère... 
Rosalie,  tu  aimois  Clairville  j  tu  l'aimes  toujours: 
approchez,  que  je  vous  unisse. 

(  Clairville ,  sans  oser  approcher ,  se  contente 
de  tendre  les  bras  à  Rosalie  ,  avec  tout  le 
mouvement  du  désir  et  de  la  passion.  Il  at- 
tend. Rosalie  le  regarde  un  instant,  et  s'a~ 
vance.  Clairvilk  se  précipite  ,  et  Lysimond 
les  unit). 


ACTE       V. 


99 


ROSALIE    en  interrogation» 
Mon  père  ?  . .. 

L    Y    s    I    M     O    N    D. 

Mon  enfant  ?  ,  . . 

ROSALIE. 

Constance.  ..  Dorval.. .  ils  sont  dignes  l'un  de 
i'aulre. 
LYSiMOND    à    Constance  et    à   Dorval. 

Je  l'entends.  Venez  ,  mes  chers  cnfaas  j  venez, 
vous  doublez  mon  bonheur. 
(  Constance  et  Dorval  s'approchent  graveinenf: 
de  Lj'simond,  Le  bon  vieillard  prend  la  main 
de   Constance  ,  la  baise ,  et  lui  présente  celle 
de  son /ils  t/ue  Constance  reçoit). 
LYSiMOND    ,   pleurant  et  s'essuyant  les 
j'eux  avec  la  main  ,  dit  :  i 

Celles-ci  sont  de  joie  ;  et  ce  seront  les  derniè- 
res. Je  vous  laisse  une  grande  fortune  j  jouissez- 
en  comme  jo  Tai  acquise  :  ma  richesse  ne  coûta 
jamais  rien  h  ma  probité.  Mes  enfans  ,  vous  la 
pourrez  posséder  sans  remords  .  . .  Rosalie,  tu  re- 
gardes ton  frère  ,  et  les  yeux  baignés  de  larmes 
reviennent  sur  moi....  Mon  enfant,  tu  sauras 
tout,  jo  te  l'ai  déjà  dit...  épargne  cet  aveu  à 
ton  père,  à  un  frère  sensible  cl  délicat....  Le 
ciel  qui  a  trempé  d'anicrlumes  toute  ma  vie,  ne 
m'a  réservé    de   purs  que    cç$   derniers  inslans. 


'  ÏPO  LE       FILS       NATUREL^ 

Chère  enfant ,  laisse-in'en  jouir, . .  lout  est  arrangé 
entre  vous....    Ma   fille,   voilà    l'clat    de    jiies 

biens 

R  0  s   A  L  I  is. 
Mon  père... 

L   y    s    I    M    G    N    D. 

Prends ,  mon  enfant  ,  j'ai  vécu  ;  il  est  teinpi 
que  vous  viviez  ,  et  c^ue  je  cesse  :  demain ,  si  le 
r  îel  le  veut,  ce  sera  sans  legrct, . . .  Tiens  ,  mon 
fils,  c'est  le  précis  de  mes  dernières  volontés; 
lu  les  respecteras  :  sur-tout ,  n'oubliez,  pas  André. 
C'est  à  lui  que  je  devrai  la  satisfaction  de  mourir 
au  milieu  de  vous.  Rosalie  ,  je  me  ressouvien- 
drai d'André  ,  lorsque  ta  main  me  fermera  les 
yeux....  Vous  verrez,  mes  enfans  ,  que  je  n'ai 
consulté  que  ma  tendresse  ,  et  que  je  vous  ai- 
mois  tous  deux  également.  La  perte  que  j'ai 
faite  est  peu  de  cbose  j  vous  la  supporterez  en 
(Commun. 

RtO   s   A   L  I   E. 

Qu'entcnds-je  ,  mon  père  ?  ...  on  m'a  remis  . . . 
(  Elle  présente  à  son  père  le porte-Jliiilîe  envoyé 
par  Doryal). 

L  Y  s  I  M  o  N  p. 
On  t'a  remis. . .  Voyons. ..  (  Il  ouvre  le  porte- 
feuille  ,  il  examine  ce  qu'il  contient ,  et  dit)  :  .  . . 
jDorval ,  tu  peux  cclaircir  ce  iisyslère  ;  ces  effets 


ACTE 


lOï 


lappailcnoient.   Parle  :  dis  -  nous  comment  ils  se 
Irouveiit   entre  les  mains  de  ta  sœur. 

c  L  A  i  RV  I  L  li  E  ,    virement. 

J'ai  tout  compris.  Il  exposa  sa  vie   pour  moi  ^ 
il  me  sacrilioit  sa  l'ortune  ! 


iv  o  s  A  L  I  E    à   ClairvUle, 

Sa  passion  I 
co.vsTA  NCEà  ClairvUle, 
Sa  liberté  ! 

CLAIRVILIiE. 

Ail  !  mon    ami  !    (  //  rcrn" 
brasse  ). 


Ces  mots 
se  disent  avec 
beaucoup  de. 
vitesse,  et  sont 
presque  entcn- 
dus  en-  inérne- 
teinps. 

n  0  s  A  L  t  F  ,   en  se  fêtant  dans  le  sein  de  son 
frère  ,  et  baissant  la  vue. 
IVIon   frère  . . . 

D  o  r,  V  A  L  ,    en  saunant. 

J'étois  un  insensé  ,  vous  étiez  un  enfant. 

L    Y    s    I    M    o    N    D. 

Mon  fils  ,  que  te  veulent-ils  ?  il  faut  que  tu 
leur  ayes  donné  i|aelrjue  grand  sujet  d'admira- 
tion et  de  joie ,  que  je  ne  comprends  pas  ,  quô 
ton  père  ne  peut  partager. 

D   o   n   V   A   L, 

Mon  père  ,  la  joie  de  vous  revoir  nous  a  tous 
transportés. 


102       I>    E       P   1    J.    9       IN    A    r    u    n    K    L  ,    Clf. 
L    T    s    I    M    O    N    D. 

Puisse  le  del ,  qui  bénit  les  enfans  par  les  pères  , 
et  les  pères  par  les  enfans,  vous  en  accoider  cjiù 
vous  ressemblent ,  et  qui  voi^  rendent  la  lindressc 
que  vous  avex  pour  moi  ! 


F  I  ?<     JD  V      F  1  t  S     ÎJ  A  T  XJ  R  E  L, 


ENTRETIENS 
SUR    LE    FILS   NATUREL. 


I  N  T  R  O  D  U  C  T  I  O  N. 

ti  Al  promis  de  dire  pourquoi  je  n'entendis  pas  la 
dernière  scène  ;  et  le  voici.  Ljsimond  n'ctoit  plus. 
On  avoit  engagé  un  de  ses  amis  ,  qui  étoit  à-peu- 
près  de  son  âge,  et  qulavoil  sa  taille,  sa  vois  et 
ses  cheveux  blancs  ,  à  le  remplacer  dans  la  pièce. 

Ce  vieillard  entra  dans  le  salon ,  comme  lij'si- 
niond  y  étoit  entré  la  prenn'ère  lois  ,  tenu -sous  les 
bras  par  Clairville  et  par  André  ,  et  couvert  des 
habits  que  son  ami  avoit  appoi  tés  des  prisons.  Mais 
à-peine  y  parut-il,  que  ^  ce  moment  de  l'action 
remettant  sous  les  jeux  de  toute  la  famille  un 
homme  qu'elle  vcnoit  de  perdre  ,  et  qui  lui  avoit 
été  si  respectable  et  si  cher  ,  personne  ne  put  re- 
tenir ses  larmes.  Dorval  plcuroit  ;  Constance  et 
Clairville  pleuroient;  Rosalie  étouffoit  ses  sanglots, 
€t  détournoit  ses  regards.  Le  vieillard  qui  repré- 


.  TO/j  I  N  T  n  ft  n  u  r  T  !   o  ?.< 

sen'.oii  Lysiiîiond  ,  se  IrouLla  ,  el  se  mil  à  pleurer 
aussi.  La  douleur,  passant  des  maîti  os  aux  domes- 
ticjues  ,  devint  générale;  et  la  pièce  ne  llnil  pas. 

Lorsque  tout  le  monde  fut  retiré,  je  sortis  de 
mon  coin  ,  et  je  m'en  retournai  comme  j'élois  venu. 
Chemin  faisant ,  j'essujois  mes  yeux  ,  et  je  me 
«îisois  pour  me  consoler,  car  j'avois  l'ame  triste: 
V  II  faut  cjue  je  sois  bien  bonde  m'afïliger  ainsi. 
))  Tout  ceci  n'est  qu'une  comédie.  Dorval  en  a 
ï)  pris  le  sujet  dans  sa  tète.  Il  l'a  dialoguée  à  sa  fan- 
))  taisie  ,  et  l'on  s'amusoit  aujourd'hui  à  la  reprc- 
»  senlcr  ))- 

Cependant ,  (juelqaes  circonstances  m'embarras- 
soient.  L'histoire  de  Dorval  étoit  connue  dans  le 
pajs.  La  représentation  en  avoit  été  si  vraie, 
qu'oubliant  en  pUisieui's  endroits  que  j'élois  specta- 
teur ,  et  spectateur  ignoré  ,  j'avois  été  sur-le-point 
de  sortir  de  ma  place,  et  d'ajouter  un  personnage 
réel  à  la  scène.  Et  puis,  comment  arranger  avec 
mes  idées  ce  qui  venoit  de  se  passer?  Si  cette  pièce 
étoit  une  comédie  comme  une  autre,  pourquoi 
n'avoient-ils  pu  jouer  la  dernière  scène  ?  Quelle 
étoit  la  cause  de  la  douleur  profonde  dont  ils  avoient 
été  pénétrés  à  la  vue  du  vieillard  qui  faisoit  Lj- 
simond? 

Quelques  jours  après  ,  j'allai  rciucrcier  Dorval 


ï  V  T  R  o  n  u  r,  T  I  o  V.  ro5 

vie  la  soirée  dcliciouse  el  cruelle  que  Je  Jevois  à  sa 
complaisance.. . . 


-~=^  Vous  avez  donc  élé  content  de  cela  ?, 


^=  J'aime  à  dire  la  vérité.  Cet  hoinmc  aimoît 
à  l'entendre  j  et  je  lui  répondis  f|ue  le  jeu  des 
acteurs  m'en  avoit  tellement  imposé  ,  qu'il  m'étoit 
impossible  de  prononcer  sur  le  reste:  d'ailleurs, 
que  n'ayant  point  entendu  la  dernière  scène,  j'igno- 
rois  le  dénouement  ;  mais  ([ue  s'il  vouloit  me 
communiquer  l'ouvrage  ,  je  lui  en  dirois  mon 
sentiment. . . . 

=^  Votre  sentiment  !  et  n'eu  sais-jc  pas  à-présent 
ce  que  j'en  veux  savoir  ?  Une  pièce  est  moins 
faite  pour  être  lue  ,  ([ue  pour  être  représentée  ;  la 
rcprcscntalion  de  celle-ci  vous  a  plu  ,  il  ne  m'en 
faut  pas  davantage.  Cependant  la  voilà;  lisez-la^ 
et  nous  en  parlerons. 

=  Je  pris  l'ouvrage  de  Dorval;  je  le  lus  à  tcte 
reposée  ,  et  nous  on  parlâmes  le  lendemain  et  les 
deux  jours  suivans. 

Voici  nos  entretiens.  Mais  quelle  différence  entre 
ce  que  Dorval  me  disoit  ,  et  ce  ([ue  j'écris  ! . .  . . 
Ce  sont  peut-être  les  mêmes  idées  j  mais  le  génie 
de  l'homme  n'y  est  plus. . . .  C'est  en-vain  que  je 
cherche  en  moi  l'impression  que  le  spectacle  de 


Id6  INTAODtJCTiOIV* 

la  nature  et  la  présence  de  Dorval  y  faisoicnt.  Je 
ne  la  retrouve  point  ;  je  ne  vois  plus  Dorvalj  je  ne 
Tcnlends  plus.  Je  suis  seul  ,  parmi  la  poussière  des 
livres  et  dans  l'ombre  d'un  cabinet....  et  j'écris  des 
lignes  foiblcs  ,  tristes  et  froides. 


■    ...  'V 

DORVAL    ET    MOI. 


PREMIER    ENTRETIEN. 

Vjt  jour,  Dorval  avoll  tenté  sans  succès  de  ter- 
miner une  affaire  qui  divisoit  depuis  long  -  temps 
deux  familles  du  voisinage  ,  et  qui  pouvoit  ruiner 
l'une  et  l'autre.  II  en  étoit  chagrin ,  et  je  vis 
que  la  disposition  de  son  ame  alloit  répandre  une 
teinte  obscure  sur  notre  entretien.  Cependant  je 
lui  dis: 

«  Je  vous  ai  lu  j  mais  je  suis  bien  trompé,  ou 
»  vous  ne  vous  êtes  pas  attaché  à  répondre  scru- 
»  puleusement  au\  intentions  de  monsieur  votre 
»  père.  Il  vous  avoit  recommandé  ,  ce  me  semble  , 
»  de  rendre  les  choses  comme  elles  s'étoient  pas- 
»  sées  ',  et  j'en  ai  remarqué  plusieurs  qui  ont  un 
n  caractère  de  fiction  ([ui  n'en  impose  qu'au  théa- 
»  tre  ,  où  l'on  diroit  qu'il  y  a  une  illusion  et  des 
n  applaudissemens  de  convention. 

»  D'abord  vous  vous  êtes  asservi  à  Ja  loi  des 
H  unités.  Cependant  il  est  incroyable  ([ue  tant  d'é- 
n  vènemens  se  soient  passés  dans  un  même  lieu; 
))  <[u'ils  n'aient  occupé  qu'un  intervalle  de  vingt- 
«  quatre  heures  ,  et  qu'ils  se  soient  succédés  dans 


îoS  ENTRETIEN* 

))  votre  histoire  ,  comme  ils  sont  enchaînés  tlana 
))  votre  ouvrage  ». 

=  Vous  avez  raison.  Mais  ,  si  le  fait  a  duré 
quinze  jours  ,  croyez- vous  qu'il  fallût  accorder  la 
même  durée  à  la  représentation  ?  Si  les  évèneniens 
en  ont  été  séparés  par  d'autres,  qu'il  étoit  à-propos 
de  rendre  celte  confusion  ?  Et  s'ils  se  sont  passés 
en  différens  endroits  de  la  maison  ,  que  Je  devois 
aussi  les  répandre  sur  le  même  espace  ? 

Les  lois  des  trois  unités  sont  difliciles  à  observer  j 
mais  elles  sont  sensées. 

Dans  la  société  ,  les  affaires  ne  durent  que  par 
de  petits  incidens  ,  qui  donneroient  de  la  vérité  à 
un  roman ,  mais  ([ui  ôteroient  tout  l'intérêt  h  un 
ouvrage  dramatique  moire  attention  s'y  partage  sur 
une  infinité  d'objets  dilTérens  j  mais  au  théâtre  ,  où 
l'on  ne  représente  que  des  inslans  particuliers  dû 
la  vie  réelle  ,  il  faut  que  nous  soyons  tout  entiers  à 
la  même  chose. 

J'aime  mieux  qu'une  pièce  soit  simple,  que  char- 
gée d'incidens.  Cependant  je  regarde  plus  à  leur 
liaison  qu'à  leur  multiplicité.  Je  suis  moins  disposé 
à  croire  deux  évcnemens  que  le  hasard  a  rendus 
successifs  ou  sinmltanés  ,  qu'un  grand  nombre  qui , 
rapprochés  de  l'expérience  journalière  ,  la  règle 
invariable  des  vraisemblances  dramalif[ues  ,  me 
paroîtroient  s'attirer  les  uns  les  autres  par  des  liai- 
sons nécessaires. 

L'art  d'intriguer  consiste  à  lier  les  évèneniens, 


SUR       L.E       riLS       NATUREL.      1 09 

de  nianit-re  que  le  spectateur  sensé  y  apperçoive 
toujoLiis  une  raison  (jiii  le  satisfasse,  La  raison  doit 
<5trG  d'autant  plus  lorlc  ,  que  les  cvèneniens  sont 
plus  singuliers.  Mais  il  n'en  faut  pas  juger  par 
rapport  à  soi.  Celui  qui  agit  et  celui  qui  regarde  , 
sont  deux  êtres  très-  dillerens. 

Je  scrois  fâché  d'avoir  pris  quelque  licence  con- 
traire à  ces  principes  généraux  de  l'unité  de  temps 
et  de  l'unité  d'action  ;  et  je  pense  qu'on  ne  peut 
(îlre  trop  sévère  sur  l'unité  de  lieu.  Sans  cette  unité, 
la  conduite  d'une  pièce  est  presque  toujours  em- 
barrassée ,  louche.  Ah  I  si  nous  avions  des  théâ- 
tres ,  où  la  décoration  changeât  toutes  les  fois  que 
le  lieu  de  la  scène  doit  changer  ! 

=  Et  quel  si  grand  avantage  y  trouvericz-vous? 

=  Le  spectateur  suivroit  sans  peine  tout  le  mou- 
vement d'une  pièce;  la  représentation  en  devien- 
droit  plus  variée  ,  plus  intéressante  et  plus  claire. 
La  décoration  ne  peut  changer ,  que  la  scène  ne 
reste  vide j  la  scène  ne  peut  rester  vide,  qu'à  la 
fin  d'un  acte.  Ainsi  ,  toutes  les  fois  que  deux  inci- 
dens  feroient  changer  la  décoration ,  ils  se  pas- 
seroient  dans  deux  actes  différens.  On  ne  verroit 
point  une  assemblée  de  sénateurs  succéder  à  une 
asseniblée  de  conjurés  ,  à-moins  que  la  scène  ne 
fût  assez,  étendue  pour  qu'on  y  distinguât  des  es- 
paces fort  différens.  Mais ,  sur  de  petits  théâtres , 
tels  que  les  nôtres,  que  doit  penser  un  homme 
raisonnable  ,  lorsqu'il  entend  des  courtisans  ,  qui 


I  lO  ENTRETIENS 

eavcnt  si  bien  que  les  murs  cnt  des  oreilles,  cons- 
pirer contre  leur  souverain  dans  l'endroit  luciue 
où  il  vient  de  les  consulter  sur  l'affaire  la  plus 
imporlanle  ,  sur  l'abdication  de  l'empire?  Puisque 
les  personnages  demeurent ,  il  suppose  apparem- 
ment que  c'est  le  lieu   qui  s'en  va. 

Au  reste  ,  sur  ces  conventions  théâtrales  ,  voici 
ce  que  je  pense.  C'est  que  celui  qui  ignorera  la 
raison  poétique  ,  ignorant  aussi  le  fondement  de 
la  règle,  ne  saura  ni  l'abandonner,  ni  la  suivre 
à  propos.  Il  aura  pour  elle  trop  de  respect  ou  trop 
de  mépris,  deux  écueils  opposés  ,  mais  également 
dangereux.  L'un  réduit  à  rien  les  observations  et 
l'expérience  des  siècles  passés  ,  et  ramène  l'art  à 
son  enfance  ;  l'autre  l'arrête  tout  court  où  il  est , 
et  l'empêche  d'aller  en  avant. 

Ce  fut  dans  l'appartement  de  Rosalie ,  que  je 
nrentrelins  avec  elle,  lorsque  je  détruisis  dans  son 
cœur  le  penchant  injuste  que  je  lui  avois  inspiré, 
el  que  je  fis  renaître  sa  tendresse  pour  Clairville. 
Je  me  promenois  avec  Constance  dans  cette  grande 
aMcc  ,  sous  les  vieux  maronuicrs  que  vousvojpz, 
lorsque  je  demeurai  convaincu  qu'elle  étoit  la  seule 
ftiiime  qu'il  y  eût  au  monde  pour  moi.  Pour  moi  I 
qui  m'étois  proposé  dans  ce  moment  de  lui  faire  en- 
tendre que  je  n'étois  point  l'époux  qui  lui  convenoil. 
Au  premier  bruit  de  l'arrivée  de  mon  pèie,  nous 
dc'jccndimcs  ,  nous  accourûmes  tous;  cl  la  dernière 
scène  se  passa  en  autant  d'endroits  différcns  que 


Sun       r,    E       FILS       NATUREL.      111 

cet  honndlc  vieillard  fit  de  pauses  ,  depuis  la  porte 
d'entrée  jusques  dans  ce  salon.  Je  les  vois  encore, 
ces  endroits,  ...  Si  j'ai  renlernié  toute  l'action 
dans  un  lieu ,  c'est  ([ue  je  le  pou^»ois  sans  géncr 
la  conduite  de  la  pièce  ,  et  sans  ôtcr  de  la  vrai- 
semblance aux  cvèneiuens. 

=  Voilà  qui  est  à  merveilles.  Mais  en  dispo-»* 
sanl  des-  lieux ,  du  temps  ,  et  de  l'ordre  des  évè- 
ncmens  ,  vous  n'auriez  pas  dû  en  imaginer  qui  ne 
sont  ni  dans  nos  mœuis  ,  ni  dans  votre  caractère, 

=   Je  ne  crois  pas  l'avoir  fait. 

=  Vous  me  persuaderez  donc  que  vous  avez  eu 
avec  votre  valet  la  seconde  scène  du  premier  acte? 
Quoi  1  lorsque  vous  lui  dites:  Ma  chaise  ,  des  c/ie^ 
vaux  ,  il  ne  partit  pas  ?  il  ne  vous  obéit  pas  ?  il 
vous  fit  des  remontrances  que  vous  écoutâtes  tran- 
quillement ?  le  sévère  Dorval ,  cet  homme  ren- 
fermé nièiuc  avec  son  ami  Clairville  ^  s'est  entre-^ 
tenu  familièrement  .avec  son  valel  Charles  ?  Cela 
n  est  ni  vraisemblable  ,  ni  vrai. 

=  Il  faut  en  convenii'.  Je  me  dis  à  moi-même 
K-peu-près  ce  (jue  j'ai  mis  dans  la  bouche  de 
Charles;  mois  ce  Charles  est  un  bon  domestique  , 
qui  m'est  attaché.  Dans  l'occasion  ,  il  feroit  pour 
moi  tout  ce  qu'André  a  fait  pour  mon  père.  Il  a 
éîé  témoin  de  la  chose.  J'ai  vu  si  peu  d'inconvé- 
nient à  l'introduire  un  moment  dans  la  pièce  ;  et 
tela  lui  a  fait  tant  de  plaisir  ! . . .  Pnrce  qu'ils  sont 
nos  valets,  ont-ils  cessé  d'être  des  hommes?.., 


112  ENTntTIEWS 

S'ils  nous  servent,  il  en  est  un  autre  que  nou& 
servons. 

^=  Mais  si  vous  composiez  pour  le  théâtre  ? 

=  Je  laisscrois  là  ma  morale  ,  et  je  me  garde- 
rois  bien  de  rendre  iinporlans  sur  la  scène  des 
êtres  tjui  sont  nuls  dans  la  société.  Les  daves  ont 
été  les  pivots  de  la  comédie  ancienne,  parce  qu'ils 
ctoient  en  elïet  les  moteurs  de  tous  les  troubles 
domestiques.  Sont -ce  les  mœurs  qu'on  avoit  il 
y  a  deux  mille  ans,  ouïes  nôtres,  qu'il  la  ut  imi- 
ter? Nos  valets  de  comédie  sont  toujours  plaisans , 
preuve  certaine  qu'ils  sont  froids.  Si  le  poète  les 
laisse  dans  l'antichambre  ,  où  ils  doivent  être  ,  l'ac- 
tion se  passant  entre  les  principaux  personnages 
en  sera  plus  intéressante  et  plus  forte.  Molière  , 
qui  savoit  si  bien  en  tirer  parti ,  les  a  exclus  du 
Tartuffe  et  .du  Misanthrope.  Ces  intrigues  de  valets 
et  de  soubrettes,  dont  on  coupe  l'action  piin- 
cipale  ,  sont  un  mojcn  sûr  d'anéantir  l'intérêt. 
L'action  théâtrale  ne  se  repose  point  ;  et  mêler 
deux  intrigues  ,  c'est  les  arrêter  alternativement 
l'une  et  Taulre. 

=  Sij'osois,  je  vous  dcmauderois  grâce  pour 
les  soubrettes.  Il  me  semble  que  les  jeunes  person- 
nes ,  toujours  contraintes  dans  leur  conduite  et 
dans  leurs  discours ,  n'ont  (jue  ces  feijnnes  à  qui 
elles  puissent  ouvrir  leur  anie ,  confier  des  senti- 
iDcnsqui  la  pressent,  et  que  l'usage,  la  bienséance, 
la  crainte  et  les  préjugés  y  lieunent  renfermés. 


St'rt       LE       FtLS       NATUnEL.     Ïl5 

=^  Qu'elles  restent  doue  sur  la  scène  jusqu'à  ce 
que  notre  éducation  devienne  meilleure,  et  f[ne 
les  pères  et  mères  soient  les  confidens  de  leurs  cn- 
fans. .  ; .  Qu'avez-vous  encore  observe  ? 

=  La  déclaration  de  Constance?.... 

=  Eh  bien? 

=  Les  femmes  n'en  font  guère.... 

=  D'accord.  Mais  supposez  qu'une  femme  ait 
l'ame ,  l'élévation  et  le  caractère  de  Constance  j 
qu'elle  ait  su  choisir  un  honnête  homme:  et  vous 
verrez  qu'elle  avouera  ses  sentimens  sans  consé- 
quence. Constance  m'embarrassa....  beaucoup.... 
Je  la  plaignis  ,  et  l'en  respectai  davantage. 

^^  Cela  est  bien  étonnant  I  vous  étiez  occupé 
d'un  autre  côté.... 

=  Et  ajoutez  que  je  n'étois  pas  un  fat. 

=  On  trouvera  dans  cette  déclaration  quelques 
endroits  peu  ménagés....  Les  femmes  s'attache- 
ront à  donner  du  ridicule  à  ce  caractère.... 

=  Quelles  femmes ,  s'il  vous  plaît  !  Des  femmes 
perdues  ,  qui  avouoient  un  sentiment  honteux  tou« 
tes  les  fois  qu'elles  ont  dit:  je  vous  aime.  Ce  n'est 
pas  là  Constance  ;  et  l'on  seroit  bien  à  plaindre 
dans  la  société ,  s'il  n'y  avoit  aucuiie  femme  qui 
'4ui  ressemblât. 

;=  Mais  ce  ton  est  Lien  extraordinaire  au  théâ- 
tre ! 

=^  Et  laissez  là  les  tréteaux }  rentrez  dans  le 
salon  ;  et  convenez  que  le  discours  de  Constance 

E* 


I  !  /f  E    N    T    n    li   T    I    E    .\    S 

iic  VOUS  offensa  pas  ,  fjuand  vous  l'enlciKlites  là. 

=  1N'on. 

=:=  C'est  assez.  Ccpentlant  il  faut  tout  vous  dire. 
Lorsque  l'ouvrage  fut  achevé  ,  je  le  communiquai 
à  tous  les  personnages  ,  afin  que  chacun  ajoutai  à 
son  rôle,  en  retranchât,  et  se  peignît  encore  plus 
au  vrai.  Mais  il  arriva  une  chose  à  laquelle  je  ne 
m'altendois  guère  ,  cl  qui  est  cependant  bien  natu- 
relle. C'est  que^  plus  à  leur  état  présent  qu'à  leur 
situation  passée,  ici,  ils  adoucirent  l'expression;  là, 
ils  pallièrent  un  sentiment;  ailleurs,  ils  préparè- 
rent un  incident.  Rosalie  voulut  paroître  moins 
coupable  aux  jeux  de  Clairville;  Clairvillc,  se  mon- 
trer encore  plus  passionné  pourRosnlie;  Constance, 
manjuer  un  peu  plus  de  tendresse  à  un  homme  qui 
est  njainlenant  son  époux;  et  la  vérité  des  caractè- 
res en  a  souffert  en  quelques  endroits.  La  déclara- 
tion de  CoTJStance  est  un  de  ces  endroits.  Je  vois 
que  les  autres  n'échapperont  pas  à  la  finesse  de 
votre  goût. 

Ce  discours  de  Dorval  m'obligea  d'an'ant  plus  ," 
qu'il  est  peu  dans  ton  caractère  de  louer.  Pour  y 
répondre,  je  relevai  une  minutie  que  j'aurois  né- 
gligée sans  cela. 

=  Et  le  thé  de  la  nieine  scène  ,  lui  dis-jc  ?        ^' 

=  Je  vous  entends;  cela  n'est  pas  de  c:  pays. 
J'en  conviens;  mais  j'ai  voyagé  long-temps  en  Hol- 
'landc;  j'ai  beaucoup  vécu  avec  des  étrangers;  j'ai 
J)  ris  d'eux  cet  usage  ;  et  c'est  moi  que  j'ai  peint. 


1 


SUn       LT       FILS       NATUREL.      Il!> 

=  Mais  au  théâtre  ! 

=^  Ce  n'est  pas  là.  C'est  dans  le  salon ,  qu'il  faut 
juger  mon  ouvrage....  Cependant  ne  passezaucun 
des  endroits ,  où  vous  croirez,  qu'il  pèche  contre  l'u- 
sage du  théâtre....  Je  serai  bien  aise  d'examiner  si 
c'est  moi  qui  ai  tort ,  ou  l'usage. 

Tandis  ([ueDorval  parloit,  je  cherchois  les  coups 
de  crayon  que  j'avois  donnés  à  la  marge  de  son  ma- 
nuscrit, par-tout  où  j'avois  trouvé  quelque  chose 
à  reprendre.  J'appcrçus  une  de  ces  marques  vers 
le  commencement  de  la  seconde  scène  du  second 
acte  ,  et  je  lui  dis  : 

=  Lorsque  vous  vîtes  Rosalie ,  selon  la  parole 
que  vous  en  aviez  donnée  à  votre  ami ,  ou  elle  étoit 
instruite  de  votre  départ,  ou  elle  l'ignoroit.  Si  c'est 
le  premier,  pourquoi  n'en  dit-elle  rien  à  Justine  ? 
Est-il  naturel  qu'il  ne  lui  échappe  pas  un  mot  sur 
un  événement ,  qui  doit  l'occuper  toute  entière? 
Elle  pleure  ,  mais  ses  larmes  coulent  sur  elle.  Sa 
douleur  est  celle  d'une  anie  délicate  qui  s'avoue 
dessenlimens,  qu'elle  ne  pouvoil  empêcher  de  naî- 
tre ,  et  qu'elle  ne  peut  approuver.  Elle  l'ignoroit ^ 
me  dîrez-vous.  Elle  en  parut  étonnée  ;  je  l'ai 
écrit,  et  vous  l'avezvu^Qei^i  est  vrai.  Mais  com- 
ment a-t-ellcjpu  ignorer  ce  qu'on  savoit  dans  toute 
la  maison  ?. , . . 

=^  Il  étoit  matin;  j'étois  pressé  de  quitter  un 
séjour  que  je  remplissois  de  trouble  ,  et  de  me  dé- 
livrer .de  la  commissiou  la  plus  inallendue  €t  la  plus 


1  1 6  E    A'   T    R    E    T    I    E    N-    s 

cruelle;  et  je  vis  Rosalie  aussi-tôt  qu'il  fut  jour 
chez  elle.  La  scène  a  changé  de  lieu ,  mais  sans 
rien  perdre  de  sa  vérité.  Rosalie  vivoit  retirée;  elle 
n'espcroit  dérober  ses  pensées  secrètes  à  la  péné- 
tration de  Constance  et  à  la  passion  de  Clairville  , 
qu'en  les  évitant  l'un  et  l'autre;  elle  ne  faisoit  que 
de  descendre  de  son  appartement;  elle  n'avoit  en- 
core vu  personne  ,  quand  elle  entra  dans  le  salon. 

=  Mais  pourquoi  annonce-t-on  Clairville,  tan- 
dis que  vous  vous  entretenez  avec  Rosalie  ?  Jamais 
pn  ne  s'est  fait  annoncer  chez  soi  ;  et  ceci  a  tout 
^1  air  d'un  coup  de  théâtre  ménagé  à  plaisir, 

=  Non  ;  c'est  le  fait  comme  il  a  été  ,  et  comme 
il  devoit  être.  Si  vous  j  voyez  un  coup  de  ihéûlre,   ' 
à-la-bonne  heure  ;  il  s'est  placé  là  de  lui-même. 

Clairville  sait  que  je  suis  avec  sa  maîtresse;  il 
n'est  pas  naturel  fju'il  entre  tout  au  travers  d'un  en- 
trelien qu'il  a  désiré.  Cependant  il  ne  peut  résister 
à  l'impatience  d'en  apprendre  le  résultat;  il  me  fait 
appeler  :  eussiez-vous  fait  autrement? 

Dorval  s'arrêta  ici  un  moment  ;  ensuite  il  dit  : 
J'aiinerois  bien  mieux  des  tableaux  sur  la  scène 
où  il  y  en  a  si  peu  et  où  ils  produiroient  un  effet 
si  agréable  et  si  sûr,  que  ces  coups  de  théâtre  qu'on 
amène  d'une  manière  si  forcée  ,  et  qui  sont  fondés 
s\ir  tant  de  suppositions  singulières  ,  que  pour  niiç 
<le  ces  combinaisons  d'êvèneniens  qui  soit  heureuse 
el  naturelle,  il  y  en  a  mille  qui  doivent  déplaire  à 
un  homme  de  goût. 


s    L'    R       LE       FILS       X    A    T    U    R    I-    L.      t  I  7 

=  iVIais  quelle  tiilicrencc  nicltcz-vous  cnlrc  un 
coup  (le  tlic;\lre  et  un  tableau  ? 

=  J'aurai  bien  plus-tôt  fait  de  vous  en  donner  des 
exemples  (jue  des  définitions.  Le  second  acte  de  h 
pièce  s'ouvre  par  un  tableau  ;  et  finit  par  un  coup 
de  théâtre.  ^ 

=  J'entends.  Un  incident  imprévu  qui  se  passe 
en  action  ,  et  qui  change  subitement  l'état  des  per* 
sonuages  ,  est  un  coup  de  théâtre.  Une  disposition 
de  ces  personnages  sur  la  scène,  si  naturelle  et  si 
vraie  ,  que ,  rendue  fidèlement  par  un  peintre ,  elle 
me  plairoit  sur  la  toile  ,  est  un  tableau. 

=^  A- peu-près. 

=  Je  gagerois  pres({ue  que,  dans  la  quatrième 
scène  du  second  acte ,  il  n'y  a  pas  un  mot  qui  ne 
soit  vrai.  Elle  m'a  désolé  dans  le  salon  ,  et  j'ai  pris 
un  plaisir  infini  à  la  lire .  Le  beau  tableau  j  car  c'en 
est  un  ,  ce  me  semble  ,  que  le  malheureux.  Clair- 
ville  ,  renversé  sur  le  sein  de  son  ami,  comme  dans 
le  seul  asyle  qui  lui  reste  ! . . . 

=^  Yous  pensez  bien  à  sa  peine,  mais  vous  ou- 
bliez la  mienne.  Que  ce  moment  fut  cruel  pour 
moi  ! 

;=  Je  le  sais  ,  je  le  sais.  Je  me  souviens  que  tan- 
dis qu'il  exhaloit  sa  plainte  et  sa  douleur ,  vous  ver- 
siez des  larmes  sur  lui.  Ce  ne  sont  pas  là  de  ces 
•circonstances  qui  s'oublient. 

=^  Convenez  que  ce  tableau  n'auroit  point  eu 
lieu  sur  la  scène  ;  que  les  deux  amis  n'auroient  osé 


Il8  ENTRIÎTIENS 

se  regarder  en  face ,  tourner  le  dos  au  spectateur, 
se  groupper  ,  se  séparer,  se  rejoindre  j  et  que 
toute  leur  action  auroit  été  bien  compassée,  bien 
empesée,  bien  maniérée  ,  et  bien  froide. 

=  Je  le  crois. 

=  Est-il  possible  (ju'on  ne  sentira  point  que 
l'cflet  du  malheur  est  de  rapprocher  les  honniios  j 
et  qu'il  est  ridicule  ,  sur-tout  dans  les  momcns  de 
tumulte,  lorsque  les  passions  sont  portées  à  l'eicès, 
et  que  l'action  est  la  plus  agiice ,  de  se  tenir  cii 
rond,  séparés,  à  une  certaine  distance  les  uns  des 
autres  ,  et  dans  un  ordre  symétrique. 

Il  faut  que  l'action  théâtrale  soit  bien  imparfaite 
encore  ,  puisqu'on  ne  voit  sur  la  scène  presqu'au- 
cune  situation  ,  dont  on  pût  faire  une  composition 
supportable  en  peinture.  Quoi  donc!  la  vérité  y 
est-elle  moins  essentielle  que  sur  la  toile  ?  Seroit-ce 
une  règle ,  qu'il  faut  s'éloigner  de  la  chose  à-mesure 
que  l'art  en  est  plus  voisin,  et  mettre  moins  de 
vraisemblance  dans  une  scène  vivante  ,  où  les  hom» 
mes  mêmes  agissent ,  (jue  dans  une  scène  colorée  , 
où  l'on  ne  voit ,  pour  ainsi  dire  ,  que  leurs  om- 
bres ? 

Je  pense,  pour  moi ,  que  si  un  ouvrage  drama- 
tique étoit  bien  fait  et  bien  représenté ,  la  scène 
ofFriroit  au  spectateur  autant  de  tableaux  réels  ,  qu'il 
y  auroit  dans  l'action  de  momens  favorables  au 
peintre. 

î=  Mais  la  décence  !  la  décence  î 


sur.       LE       FILS       NATUREL.      [  I  g 

=  Je  n'enlends  rc peler  <{ue  ce  mot.  La  riiaî- 
Ircsse  de  liarnevelt  entre  échevelée  dans  la  prison 
de  son  amant.  Les  deux  amis  s'embrassent  et  tom- 
bent à  terre.  Philoclèle  se  rouloit  aulrefois  à  l'cn- 
tiée  de  sa  caverne.  Il  y  faisoit  entendre  les  cris 
inarticulés  de  la  douleur.  Ces  cris  formoient  un 
vers  peu  nombreux.  Mais  les  entrailles  du  specta- 
teur en  étoieul  déchirées.  Avons-nous  plus  de  déli- 
catesse et  plus  de  génie  que  les  Athéniens? 

Quoi  donc  ,  pourroil-il  y  avoir  rien  de  trop  véhé- 
ment dans  l'action  d'une  mère  dont  on  immole  la 
fille  ?  Qu'elle  coure  sur  la  scène  comme  une  fenmie 
furieuse  ou  troublée  ;  qu'elle  reiupiisse  de  cris  son 
palais;  que  le  désordre  ait  passé  jusques  dans  ses 
vétemens  ,  ces  choses  conviennent  à  son  désespoir. 
Si  la  mère  d'Iphigénie  semontroitun  momcnl  reine 
d'Argos  et  femme  du  général  des  Grecs,  elle  ne  me 
paroîtroit  que  la  dernière  des  créatures.  L:i  vérita- 
ble dignité,  celle  qui  me  frappe,  qui  me  renverse, 
c'est  le  tableau  de  l'amour  malennel  dans  toute  sa 
vérité. 

Enfeuilletanlle  manuscrit,  j'apperçusunpetitcoup 
de  crajon  que  j'avois  passé.  Il  étoit  à  l'endroit  de 
la  scène  seconde  du  second  acte,  oîi Rosalie  dit  de 
l'objet  qui  l'a  séduite  ,  qu'eZ/e  croyait  y  reconnoi" 
tre  la  vérité  de  toute i  les  chimères  de  perfection 
qu'elle  s' étùit  faites.  Celte  réflexion  m'avoit  sem- 
blé un  p€û  forte  pour  un  enfent;  et  les  chimères  de 
perfection^  s'tcarter  de  son  ton  ingénu.  J'en  fis  l'cb- 


I?.0  ENTRETIENS 

scrvalion  à  Dorval.  Il  me  rcuvoj  a  ,  pour  toulc  rt--- 
ponse,  au  manuscrit.  Je  le  considérai  avec  allcn- 
lion  ;  je  vis  que  ces  mots  avoient  été  ajoutés  après 
coup  ,  de  la  main  même  de  Rosalie  ;  et  je  passai  à 
d'autres  choses. 

=^  Vous  n'aimez,  pas  les  coups  de  théâtre  ,  lui 
dis-jc  ? 

=  Non. 

=^  En  voici  pourtant  un,  et  des  mieux  arrangés. 

=  Je  le  sais  ;  et  je  vous  l'ai  cité. 

=  C'est  la  base  de  toute  votre  intrigue. 

sr  J'en  conviens. 

=:  Et  c'est  une  mauvaise  chose? 

=  Sans-doute. 

s: Pourquoi  donc  l'avoir  employée? 

=  C'est  que  ce  n'est  pas  une  fiction  ,  mais  un 
fait.  Il  seroit  à  souhaiter ,  pour  le  bien  de  l'ouvrage , 
que  la  chose  fût  arrivée  tout  autrement. 

=  Rosalie  vous  déclare  sa  passion.  Elle  apprend 
qu'elle  est  aimée.  Elle  n'espère  plus,  elle  n'ose  plus 
vous  revoir.  Elle  vous  écrit. 

=  Cela  est  naturel. 

=  Vous  lui  répondez. 

=:  Il  le  falloit. 

=  Clairville  a  promis  à  sa  sœur,  que  vous  ne 
partiriez  pas  sans  l'avoir  vue.  Elle  vous  aime.  Elle 
vous  l'a  dit.  Vtfus  connoigsez  ses  sentimens. 

=  Elle  doit  chercher  à  connoltre  lés  miens. 

=  Son  fi  ère  va  la  trouver  chez  une  amie ,  où  de* 


s    U    K       LE       FILS       N    A   T    U    r.    E    t.      lit 

bruits  fâcheux  qui  se  sont  répandus  sur  la  fortune 
de  Rosalie  et  sur  le  retour  de  son  père  ,  l'ont  appe- 
lée. On  y  savoit  voire  départ.  On  en  est  surpris. 
On  vous  accuse  d'avoir  inspiré  de  la  tendresse  à  sa 
sœur  ,  et  d'en  avoir  pris  pour  sa  maîtresse. 

==  La  chose  est  vraie. 

=  Mais  Clairville  n'en  croit  rien.  Il  vous  dé- 
fend avec  vivacité.  Il  se  fait  une  affaire.  On  vous 
appelle  à  son  secours  ,  tandis  que  vous  répondez  à 
la  lettre  de  Rosalie.  Vous  laissez,  votre  réponse  sur 
la  table. 

==^  Vous  en  eussiez  fait  autant,  je  pense. 

=  Vous  volez  au  secours  de  voire  ami.  Cons- 
tance arrive.  Elle  se  croit  attendue.  Elle  se  voit 
laissée.  Elle  ne  comprend  rien  à  ce  procédé.  Elle 
apperçoit  la  lettre  ,  que  vous  écriviez  à  Rosalie.  Elle 
la  lit  et  la  prend  pour  elle. 

=  Toute  autre  s'y  seroit  trompée. 

=  Sans-doute  ;  elle  n'a  aucun  soupçon  de  votre 
passion  pour  Rosalie  ,  ni  de  la  passion  de  Rosalie 
pourvouj;  la  lettre  répond  à  une  déclaration  ,  et 
elle  en  a  fait  une. 

;;^  Ajoutez  que  Constance  a  appris  de  son  frère 
le  secret  de  ma  naissance  ,  et  que  la  lettre  est  d'ua 
honune qui  croiroil  manquer  à  Clairville,  s'il  pré- 
Icndoit  à  la  personne  dont  il  est  épris.  Ainsi  Cons- 
tiioce  croit  et  doit  se  croire  aimée j  et  de  là,  tous  les 
embarras  où  vous  m'avez  vu. 

Tli-iûtre.  P 


122  E   N    T    n    E   T    1    E    N    S 

Que  trouvez-vous  donc  à  redire  à  cela  ?  il  n'y  a 
rien  qui  soil  faux. 

^^  JNi  rien  qui  soit  assez,  vraisemblable.  Ne 
vojez-vous  pas  qu'il  faut  des  siècles ,  pour  combiner 
un  si  grand  nombre  de  circonstances  ?  Oue  les  ar- 
tistes se  félicitent  tant  qu'ils  voudront  du  talent 
d'arranger  de  pareilles  rencontres  ;  j'y  trouverai 
de  l'invention  ,  mais  sans  goût  véritable.  PiusJa., 
_|iiarche  (Tunâ^pigce  est  simple^,  plus  elle  est  belle, 
=  Un  poète  qui  auroit  imaginé  ce  coup  de  théâtre 
et  la  situation  du  cinquième  acte  ,  où,  m'appro- 
chant  de  Rosalie  ,  je  lui  montre  Clairville  au  fond 
du  salon  ,  sur  un  canapé ,  dans  l'attitude  d'un 
homme  au  désespoir  ,  auroit  bien  peu  de  sens  , 
s'il  préféroit  le  coup  de  théâtre  au  tableau.  L'un 
est  presfjue  un  enfantillage  ;  l'autre  est  un  trait  de 
génie.  J'en  parle  sans  partialité.  Je  n'ai  inventé  ni 
l'un  ni  l'autre.  Le  coup  de  théâtre  est  un  fait  j  le 
tableau  ,  une  circonstance  heureuse  que  le  hasard 
fît  naître  ,  et  dont  je  sus  profiter. 

=:^  Mais  ,  lorsque  vous  sûtes  la  méprise  de  Cons- 
tance ,  que  n'en  avcrlissiez.-vous  Rosalie  ?  L'ex- 
pédient étoit  simple  ,  et  il  remédioit  à  tout. 

=^  Oh  !  pour  le  coup  ,  vous  vc^là  bien  loin  du 
théâtre;  et  vous  examinez  mon  ouvrage  avec  une 
sévérité  h  laquelle  je  neconnoispas  de  pièce  qui  ré- 
sistât. Vous  m'obligeriez  de  m'en  citer  une  qui 
allât  jusqu'au  troisième  acte  ,  si  chacun  y  faisoit  à 
îa  rigueur  ce  qu'il  doit  faire.  Mais  celte  réponse  , 


SUR       LE       FILS       NATUREL.      12J 

qui  scroit  bonne  pour  un  artiste  ,  ne  Test  pas  pour 
moi.  Il  s'agit  ici  d'un  fait  ,  et  non  d'une  fiction.  Ce 
n'est  pointa  un  auteur  ,  que  vous  demandez  raison 
d'un  incident;  c'est  à  Dorval ,  que  vous  demandez 
coiupte  de  sa  conduite. 

Je  n'instruisis  point  Rosalie  de  l'erreur  de  Cons- 
tance et  de  la  sienne  ,  parce  qu'elle  rcpondoil  à 
mes  vues.  Résolu  de  tout  sacrifier  à  l'honnêteté  ,  je 
regardai  ce  contre-temps  qui  meséparoit  de  Jlosa- 
lie  ,  comme  un  événement  qui  m'éloignoit  du  dan- 
ger. Je  ne  voulois  point  que  Rosalie  prît  une  fausse 
opinion  de  mon  caractère  ;  mais  il  m'importoit 
bien  davantage  de  ne  manquer  ni  à  moi-même  , 
ni  à  mon  ami.  Je  souffrois  à  le  tromper,  à  trom- 
per Constance  ;  mais  il  le  falloit. 

=  Je  le  sens.  A  qui  écriviez-vous  ,  si  ce  n'éloit 
pas  à  Constance  ? 

=  D'ailleurs  ,  il  se  passa  si  peu  de  temps  entre 
ce  moment  et  l'arrivée  de  mon  père  j  et  Rosalie  vi- 
voit  si  renfermée.  Il  n'étoil  pas  question  de  lui  écrire. 
Il  est  fort  incertain  qu'elle  eût  voulu  recevoir  ma 
lettre  ;  et  il  est  sûr  qu'une  lettre  qui  l'auroit  con- 
vaincue de  mon  innocence,  sans  lui  ouvrir  les  jeux 
sur  l'injustice  de  nos  sentimeDS,n'aurûit  fait  qu'aug- 
menter le  mal. 

^^  Cependant  vous  entendez  de  la  bouche  de 
Clairvillc  mille  mots  ([ui  vous  déchirent.  Constance 
lui  remet  votre  lettre.  Ce  n'est  pas  assez  de  cacher 
le  penchant  réel  que  vous  avez^  il  faut  en  siuiulcr 


124  E    JN    T    R    E    T     l    fc    !S'    * 

un  que  vous  n'avez  pas.  On  arrange  votre  mariage 
avec  Constance,  sans  <jue  vous  puissiez  vous 
y  opposer.  On  annonce  celte  agréable  nouvelle  à 
Rosalie  ,  sans  que  vous  puissiez  la  nier.  Elle  se 
meurt  à  vos  yeux;  et  son  amant,  traité  avec  une  du- 
reté incroyable,  tombe  dans  un  état  tout  vois^in 
du  désespoir. 

=  C'est  la  vérité  j  mais  que  pouvois-je  à  tout 
cela  ? 

=  A-propos  de  cette  scène  de  désespoir  ,  elle 
est  singulière.  J'en  avois  été  vivement  affecté  dans 
le  salon.  Jugez  combien  je  fus  surpris,  à  la  lecture , 
d'y  trouver  des  gestes  et  point  de  discours. 

=^  Voici  une  anecdote  que  je  me  garderois  bien 
de  vous  dire  ,  si  j'altachois  quelque  mérite  à  cet 
ouvrage,  et  si  je  ni'estiniois  beaucoup  de  l'avoir 
fait.  C'est  qu'arrivé  à  cet  endroit  de  notre  histoire 
et  de  la  pièce  ,  et  ne  trouvant  en  moi  qu'une  im- 
pression profonde  sans  la  moindre  idée  de  discours , 
je  me  rappelai  quelques  scènes  de  comédie  ,  d'a- 
près lesquelles  je  fis  de  Clairville  un  désespéré 
très-discret.  Mais  lui ,  parcourant  son  rôle  légère- 
ment, me  dit  :  Monfrcre ,  voilà  qui  ne  vaut  rien. 
Il  n'y  a  pas  un  seul  mot  de  vérité  dans  toute  cette 
rhétorique.  Je  le  sais.  Mais  voyez,  et  tâchez  do 
faire  mieux.  Je  n'aurai  pas  de  peine.  Une  s'agit  que 
de  se  remettre  dans  la  situation  .  et  que  de  s'écou-r 
ter.  Cefut  apparennnentce  qu'il  fit.  Le  lendemain  il 
«l'apporta  la  sccne  que  vous  connoisseZ)  telle  qu'c!!<î 


SUR  t  !:  K  r  r.  s  naturel.  \20 
efil  ,  mot  pour  mot.  Je  la  lus  et  relus  plusieurs 
fois.  J'y  reconnus  le  tou  de  la  nature  3  et  (lemain  , 
si  vous  vouiez  ,  je  vous  dirai  quelques  réflexions 
qu'elle  m'a  suggérées  sur  les  passions,  leuraccent , 
la  dcclamation  el  la  pantomime.  Je  vous  recon- 
duirai, ce  soir ,  jusqu'au  pied  de  la  colline  qui  coupe 
en  deux  la  distance  de  nos  demeures  5  et  nous  y 
marquerons  le  lieu  de  notre  rendez-vous. 

Chemin  faisant ,  Dorval  observoit  les  phéno- 
mènes de  la  nature ,  qui  suivent  le  coucher  du 
soleil;  et  il  disoit  :  Vovez  connue  les  ombres  parti- 
culières s'aiïbiblissent  à  mesure  que  l'ombre  univer- 
selle se  fortifie. ..  Ces  larges bandesde  pourpre  nous 
pron)ellcnt  une  belle  journée  ....  Voilà  toute  la 
région  du  ciel  opposée  au  soleil  couchant ,  qui  com- 
mence à  se  teindre  de  violet.  1  .  On  n'entend  plus 
dans  la  foret  que  quelques  oiseaux  ,  dont  le  ramage 
tardif  égaie  encore  le  crépuscule. ...  Le  bruit  des 
eaux  courantes,  qui  commence  à  ae  séparer  du  bruit 
général ,  nous  annonce  que  les  travaux  ont  cessé 
dans  plusieurs  endroits  ,  et  qu'il  se  fait  tard. 

Cependant  nous  arrivâmes  au  pied  de  la  colline^" 
ISous  y  marquâmes  le  lieu  de  notre  rendez-vous  ^ 
et  nous  nous  séparâmes. 


126  E  ^    r  R  E   r  I   n  N  s 


SECOND  ENTRETIEN. 


i  i  E  lendemain  ,  je  me  rendis  au  pied  de  la  colline. 
L'endroit  étoit  solitaire  et  sauvage.  On  avoit  en 
perspective  quelques  hameaux  répandus  dans  la 
plaine  ;  au-delà  ,  une  chaîne  de  montagnes  inégales 
et  déchirées  qui  terminoient  en  partie  l'horison.  On 
ttoit  à  l'ombre  des  chênes ,  et  l'oji  entendoit  le 
bruit  sourd  d'une  eau  souterraine  qui  couloit  aux 
environs.  C'étoit  la  saison  où  la  terre  est  couverte 
des  biens  qu'elle  accorde  au  travail  et  à  la  sueur 
des  hommes.  Dorval  étoit  arrivé  le  prenwer.  J'ap- 
prochai de  lui  sans  qu'il  m'apperçût.  Il  s'étoit  aban- 
donné au  spectacle  de  la  nature.  Il  avoit  la  poitrine 
élevée.  Il  rcspiroit  avec  force.  Ses  veux  attenlifs 
se  portoient  sur  tous  les  objets.  Je  suivois  sur  son 
visage  les  impressions  diverses  qu'il  en  éprouvoit  j 
et  je  commençois  à  partager  son  transport ,  lorsque 
je  m'écriai ,  presque  sans  le  vouloir  :  «  11  est  sous 
le  charme  ». 

Il  m'entendit ,  et  me  répondit  d'une  voix  altérée  : 
11  est  vrai.  C'est  ici  ([u'on  voit  la  nature.  Voici  le 
séjour  sacré  de  fenlhousiasme.  Lu  homme  a-t-il 
reçu  du  génie  ?  il  quille  la  ville  et  ses  habilans.  11 
aime ,  selon  l'alU  ail  de  son  cœur ,  à  mêler  ses  pleurs 


SUR       T.    ft       r   I    L    5       K    A    T    U    n    E    L.     127 

au  criblai  d'une  fonlaincj  à  porter  des  fleurs  sur  un 
tombeau;  à  fouler  d'un  pied  léger  l'herbe  tendre  de 
la  prairie;  à  traverser,  à  pas  lents  ,  des  campagnes 
fertiles  ;  à  contempler  les  travaux  des  hommes  ; 
à  fuir  au  fond  des  forêts.  Il  aime  leur  horreur  se- 
crète.Il  erre.  I!  cherche  un  ant'.e  qui  l'inspire.  Qui 
est-ce  qui  môle  sa  voix  au  torrent  qui  tombe  de  la 
montagne  ?  Qui  est-ce  qui  sent  le  sublime  d'un 
lieu  désert  ?  Qui  est-ce  qui  s\^coute  dans  le  silence 
de  la  solitude  ?  C'est  lui.  Notre  poète  habile  sur 
les  bords  d'un  lac.  Il  proniène  sa  vue  sur  les  eaux, 
et  son  génie  s'étend.  C'est  là  qu'il  est  saisi  de  cet 
esprit,  tantôt  tranquille  et  tantôt  violent,  qui  sou- 
lève son  ame  ou  qui  l'appaise  à  son  gré. . . .  O  Nr-' 
lure  ,  tout  ce  qui  est  bien  est  renfermé  dans  ton 
sein  !  Tu  es  la  source  féconde  de  toutes  véritcs...i 
Il  n'y  a  dans  ce  monde  que  la  vertu  et  la  vérité  qui 
soient  dignes  de  m'occuper  ....  L'enthousiasme 
naît  d'un  objet  de  la  nature.  Si  l'esprit  l'a  vu  sous 
des  aspects  frappans  et  divers  ,  il  en  est  occupé  , 
agile  ,  tourmenté.  L'imagination  s'échauffe  j  la 
passion  s'émeut.  On  est  successivement  étonné , 
attendri ,  indigné  ,  courroucé.  Sans  l'enthousiasme , 
ou  l'idée  véritab'e  ne  se  présente  point;  ou  si  ,  par 
liazard ,  on  la  rencontre ,  onne  peut  lapoursuivre... 
Le  poète  sent  le  moment  de  l'enthousiasme  ;  c'est 
après  qu'il  a  médité.  Il  s'annonce  en  lui  par  un 
frémissement  qui  part  de  sa  poiliine,  et  qui  passe, 


1  V  o  E  ?>■  'F  r,   r  T  1  E   N  S 

tiune  manière  dclicieiiàe  el  rapide,  jijsqa'anx  cx- 
trtJniilts  de  son  corps.  Bientôt  ce  n'est  plus  un 
frtinisseiuenlj  c'est  une  chaleur  forte  el  perma- 
ïienle  cjui  l'enil^ràsc  ,  qui  ie  fait  hakler  ,  qui  le 
consume  ,  qui  le  tue  ,  mais  qui  donne  Taine  ,  la  vie 
à  tout  ce  qu'il  touche.  Si  cette  chaleur  s'accrois- 
ioit  encore  ,  les  spectres  se  muUiplicroient  devant 
lui.  Sa  passion  s'élèveroit  presqu'au  degré  de  la 
fureur.  Une  contioîtroit  de  soulagement  qu'à  verser 
au-dehors  un  torrent  d'idées  qui  se  pressent,  se 
heurtent  et  se  chassent. 

Dorval  éprouvoit  à  l'instant  l'état  qu'il  peignoit. 
3c  ne  lui  répondis  point.  Il  se  fit  entre  nous  un  si- 
lence ,  pendant  lecjuel  je  vis  qu'il  se  tranquillisoit. 
Bientôt  il  me  demanda  ,  conmie  un  homme  qui 
sorliroit  d'un  sommeil  profond  :  Qu'ai -je  dit? 
Çu'avois-je  à  vous  dire  ?  Je  ne  m'en  souviens 
plus. 

=-  Quelques  idées  ,  que  la  sccne.de  Clairville 
désespéré  vous  avoit  suggérées  sur  les  passions  , 
leur  accent ,  la  déclamation  ,  la  pantomime. 

=  La  première  ,  c'est  qu'il  ne  faut  point  donner 
d'esprit  à  ses  personnages  ;  mais  savoir  les  placer 
dans  des  circonstances  (jui  leur  en  donnent .... 

Dorval  sentit ,  à  la  rapidité  avec  laquelle  il  venoit 
de  prononcer  ces  mots  ,  fju'il  restoit  encore  de  l'a- 
gitation dans  son  ame  j  il  s'arrêta:  el  pour  laisser 
le  temps  au  calme  de  renaître ,  ou  plutôt  pour  op- 


Sun  LE  F  I  r.  s  A  A  T  V  r.  r.  i..  \oX) 
poser  à  son  trouble  une  éniolion  plus  violenlc , 
ninis  passagère  ,  il  nie  raconta  ce  qui  suit  : 

Une  paysanne  du  village  que  vous  voj'cz  entre 
ces  deux  montagnes,  et  dont  les  maisons  élèvent 
leurs  laites  au-dessus  des  arbres  ,  envoya  sou  mari 
chez  ses  parens  ,  qui  demeurent  dans  un  hameau 
-voisin.  Ce  malheureux  y  fut  tué  par  un  de  ses 
beaux-frères.  Le  lendemain  ,  j'allai  dans  la  maison 
où  l'accident  étoit  arrivé.  J'y  vis  un  tableau  ,  et  j'jr 
entendis  un  discours  que  je  n'ai  point  oubliés.  Le 
mort  étoit  étendu  sur  un  lit.  Ses  jambes  nues  pen- 
doienthorsdu  lit.  Sa  femme  échevelée  étoit  à  terre. 
Elle  tcnoit  les  pieds  de  son  marij  et  elle  disoit  en 
fondant  en  larmes  ,  et  avec  une  action  qui  en  ar- 
rachoit  à  tout  le  monde  :  ((  Hélas  !  quand  je  t'en- 
))  vovai  ici,  je  nepensois  pas  que  ces  pieds  le  me- 
»  noient  à  la  mort  ».  Croyez-  vous  r[u  une  femme 
d'un  autre  rang  auroit  été  plus  pathétique?  Non. 
La  même  situation  lui  eût  inspiré  le  même  discours. 
Son  ame  eut  été  celle  du  moment  j  et  ce  qu'il  faut 
que  l'artiste  trouve,  c'est  ce  que  tout  le  monde 
diroit  en  pareil  cas  j  ce  que  personne  n'entendra  , 
sans  le  reconnoitre  aussi-tôt  en  soi. 

Les  grands  intérêts  ,  les  grandes  passions.  Voilà 

la  source  des  grands  discours  ,   des  discours  vrais. 

Presque  tous  les  hommes  parlent  bien  en  mourant. 

Ce  que   j'aime   dans    la   scène  de    Clairville  , 

c'est  qu'il  n'y  a  précisément  que  ce  que  la  passion 


t'JÔ  EIWTRETTtNS 

inspire  ,  quand  elle  est  extrême.  La  passion  s'iit** 
îache  à  une  idée  principale.  Elle  se  tait ,  et  elle 
revient  à  celte  idée,  presque  toujours  par  ex- 
clamation. 

La  pantomime  ,  si  négligée  parmi  nous  ,  est 
employée  dans  cette  scène  ;  et  vous  avez  éprouve 
vous-même  avec  quel  succès  ! 

Nous  parlons  trop  dans  nos  djrames  ;  et,  cou- 
sé(jueiument ,  nos  acteurs  ny  jouent  pas  assez,. 
Nous  avons  perdu  un  art ,  dont  les  ancicHS  con- 
Tioissoient  bien  les  ressources.  Le  panlomime 
jouoit  autrefois  toutes  les  conditions  ,  les  rois, 
les  liéros  ,  les  tjrans  ,  les  riches  ,  les  pau- 
vres ,  les  habitans  des  villes ,  ceux  de  la  cam- 
pagne; choisissant  dans  chaque  état  ce  qui  lui 
est  propre  ;  daos^ -chaque  action  ,  ce  qu'elle  a  de 
frappant.  Le  philosophe  Tirnocrate  qui  assistoit 
un  jour  à  ce  spectacle  ,'  d'où  la  sévciité  de  son 
caractère  l'avoit  toujours  éloigné  ,  disoit  :  Quali 
spectoculo  me  pliilosophïœ  vcrecimdia  privavit  ! 
(«  Timocrale  avoit  une  mauvaise  honte  ;  et  elle 
»  a  privé  le  philosophe  d'un  grand  plaisir  ».  Le 
cynique  Dcinctiius  en  altribuoit  tout  l'effet  aux 
instruniens  ,  aux  voix  et  à  la  décoration  ,  en  pré- 
sence d'un  pantomime  qui  lui  répondit  :  «  I\e- 
n  garde-  moi  jouer  seul  ',  et  dis  après  cela  de  mon 
n  art  tout  ce  (pie  tu  voudras  »  ?  Les  flûtes  se 
taisent.  Le  pantomime  joue  ,   et  le  philosophe  , 


SUR       t-E       FILS        NATUnEI.      l5t 

Iransporlé  ,  s'écrie  :  Je  ne  te  vois  pas  seulement. 
Je  t'entends.   Tu  me  parles  des  mains. 

Quel  ellel  cet  art  ,  joint  au  discours  ,  ne  pro- 
(luiroit-il  pas  ?  Pourquoi  avons  -  nous  séparé 
ce  que  Isb^  nature  a  joint  ?  A  tout  njcnient  ,  le 
geste  nefrépond-il  pas  au  discours  ?  Je  ne  l'ai 
jamais  si  bien  senti ,  qu'en  écrivant  cet  ouvrage. 
Je  chcrchois  ce  que  j'avois  dit  ,  ce  qu'on  m'a- 
voit  répondu  ;  et  ne  trouvant  que  des  mouve- 
mens  ,  j'écrivois  le  nom  du  personnage  ,  et 
au-dessous  son  action.  Je  dis  à  Rosalie  ,  acte  II, 
scène  2  :  S'il  était  arrivé  que  7:otre  cœur  sur" 
pris  .  » .  fût  entraîné  par  un  penchant .  .  .  dont 
votre  raison  vous  fit  un  crime...  J'ai  connu 
cet   état  cruel. . .   Que  je  vous  plaindrais  ! 

Elle  me  répond  : . ..  Plaignez  -  moi  donc  . . .. 
Je  la  plains^,  mais  c'est  par  le  geste  de  la  coni- 
niîsération  ;  et  je  ne  pense  pas  qu'un  homme  ,  qui 
sent  ,  eût  fait  autre  chose.  Mais  combien  d'autres 
circonstances,  où  le  silence  est  forcé  ?  Votre  con- 
seil exposeroit- il  celui  qui  le  detnande  ,  à  perdre 
la  vie  ,  s'il  le  suit  j  l'honneur  ,  s'il  ne  le  suit  pas  ? 
Vous  ne  serex  ni  cruel  ni  vil.  \  ous  marquerez 
votre  perplexité  par  le  geste  j  et  vous  laisserez 
l'homme  se  déterminer. 

Ce  que  je  vis  encore  dans  cette  scène.  C'est 
qu'il  y  a  des  endroits  ,  qu'il  faudroit  presque  aban- 
donner à  l'acteur.  C'est  à  lui  à  disposer  de   la 


I'j2  ENTRETIENS 

scène  écrite  ,  à  répeter  certains  mots  ,  à  revci)ii 
sur  certaines  idées  ,  à  en  retrancher  quelques- 
unes  ,  et  à  en  ajouter  d'autres.  Dans  les  canta- 
biie  ,  le  musicien  laisse  à  un  yraiid  chanteur  un 
libre  exercice  de  son  goût  et  de  son  talent  ;  il 
se  contente  de  lui  marquer  les  intervflles  prin- 
cipaux d'un  beau  chant.  Le  poète  en  dcvroit 
faire   autant  ,  quand  il  connoît  bien   son  acteur. 

I  Qu'est-ce  qui  nous  affecte  dans  le  spectacle  de 
rhomnie  animé  de  quelques  grandes  passions  ? 
Sont  "  ce  ses  discours  ?  Quelquefois.  Mais  ce  cjui 
émeut  toujours  ,  se  sont  des  ois  ,  des  mots  inar- 
ticulés ,  des  vois  rompues  ,  quelques  monosj'llabes 
qui  s'échappent  par  intervalles  ,  je  ne  sais  quel 
murmure  dans  la  gorge  ,  entre  les  dents.  La 
violence  du  sentiment  coupant  la  respiration  et 
portant  le  trouble  dans  fesprit ,  les  syllabes  des 
mois  se  séparent,  l'homme  passe  d'une  idée  à 
une  autre  ;  il  commence  une  multi tuile  de  dis<- 
cours  ',  il  n'en  finit  aucun  :  et  à  fexception  de 
quelques  sentimens  qu'il  rend  dans  le  premier 
accès  ,  et  auxquels  il  revient  sans  cesse,  le  reste 
n'est  qu'une  suite  de  bruits  foibles  et  confus  ,  de 
sons  expiions  ,  d'accens  élouffés  (jue  facteur 
connoît  luieux  que  le  poole.  La  vois  ,  le  ton  , 
le  geste  ,  l'action  ,  voilà  ce  qui  appartient  à 
l'acteur  ;  et  c'est  ce   qui   nous    frappe    sur-tout 

1     dans  le    spectacle    des   grandes    passions.  ^  C'est 


SLR       LE       F    t    I,    S       W    A   T    IT    R    E    L.      1 55 

l'acteur  qui  donne  au  discours  tout  ce  qu'il  a 
d'cnoryie.  C'est  lui  qui  porte  aux  oreilles  la  lorce 
et  la  vérité  de  l'accent. 

=  J'ai  pensé  quelquefois  que  les  discours 
des  amans  bien  épris  ,  n'éloient  pas  des  choses 
à  lire  ,  niais  des  choses  à  entendre.  Car  ,  me 
disois-je  ,  ce  n'est  pas  l'esprossion  y'e  vous  aiiiie  , 
qui  a  triomphé  des  rigueurs  d'une  prude  ,  des 
projets  d'une  coquette  ,  de  la  vertu  d'un  femme 
sensible  j  c'est  le  tremblement  de  voix  avec  le- 
f[uel  il  fut  prononcé  ;  les  larmes  ,  les  regards  qui 
l'accompagnèrent.  Cette  idée  revient  à  la  vôtre. 

C'est  la  même.  Un  ramage  opposé  à  ces  vraies 
voix  de  la  passion ,  c'est  ce  que  nous  appelons 
des  tirades.  Rien  n'est  plus  applaudi  ,  et  de 
plus  mauvais  goût.  Dans  une  représentation  dra-r 
nialique  ,  il  ne  s'agit  non  plus  du  spectateur  que 
s'il  n'existoit  pas.  Y  a-t-il  quelque  chose  qui 
s'adresse  à  lui  ?  L'auteur  est  sorti  de  son  sujet  ^ 
l'acteur  entraîné  hors  de  sou  i  ôle.  Ils  descendent 
tous  les  deux  du  théâtre.  Je  les  vois  dans  le  par- 
terre y  et  tant  que  dure  la  tirade  ,  l'acticn  est  sus- 
pendue pour  moi ,  et  la  scène  reste  vide. 

Il  ;y  a  ,  dans  la  composition  d'une  pièce  drama- 
tique ,  une  unité  de  discours  qui  correspond  à 
une  unité  d'accens  dans  la  déclamation.  Ce  sont 
deux  systèmes  qui  varient  ,  je  ne  dis  pas  de  la 
comédie  à  la  tragédie  ,  mais  d'une  comédie  ou 
d'une  tragédie  à  une  autre.  S'il   en  étoit  autre-? 


ï54  ENTRETIENS 

nient  ,  il  y  auroit  un  vice  ,  ou  dans  le  poènic  , 
ou  dans  la  rcprcsentalion.  Les  personnages  n'au- 
roient  pas  entre  eux  la  liaison  ,  la  convenance  à 
laquelle  ils  doivent  être  assujettis  ,  niéine  dans  les 
contrastes.  On  senliroit ,  dans  la  déclanialion  ,  des 
dissonances  qui  Llesseroicnt.  On  reconnoîtroit  , 
dans  le  poème  ,  un  être  qui  ne  seroit  pas  fait 
pour  la  société  dans  laquelle  on  l'auroit  introduit. 

C'est  à  l'acteur  à  sentir  cette  unité  d'accent. 
Voilà  le  travail  de  toute  sa  vie.  Si  ce  tact  lui 
manque  ,  smi  jeu  sera  tantôt  foible  ,  tantôt  ou- 
tré,  rarement  juste  ,  bon  par  endroits,  mauvais 
dans  l'ensemble. 

Si  la  fureur  d'être  applaudi  s'empare  d'un 
acteur ,  il  exagère.  Le  vice  de  son  action  se  ré- 
pand sur  l'action  d'un  autre.  II  n'y  a  plus  d'unité 
dans  la  déclamation  de  son  rôle.  Il  n'y  en  a 
plus  dans  la  déclamation  de  la  pièce.  Je  ne  vois  , 
bientôt  sur  la  scène,  ([u'une  asseniblée  tumultueuse 
oîi  cliacun  prend  le  ton  qui  lui  plaît^  l'ennui  s'em- 
pare de  moi  ;  mes  mains  se  portent  à  mes  oreil- 
les ,  et  je  m'enfuis. 

Je  voudrois  bien  vous  parler  de  l'accent  pro- 
pre à  chaque  pasbion.  INIais  cet  accent  se  mo- 
difie en  tant  de  manières  ;  c'est  un  sujet  si 
fugitif  et  si  délicat ,  que  je  n'en  connois  aucun 
qui  disse  mieux  sentir  l'indigence  de  toutes  les 
■  langues  qui  existent  et  qui  ont  existé.  On  a  une 
idée  juste   de   la  chose  ;  elle  est  présente  à  la 


SUR       liE       riLS       NATUREL.     1 35 

niénioire.  Cherche-t-on  l'expression  ?  on  ne  la 
trouve  point.  On  combine  les  mots  de  grave  et 
d'aigu;  de  prompt  et  de  lent  ,  de  doux  et  de 
fort  ;  mais  le  réseau  ,  toujours  trop  lâche  ,  ne  re- 
tient rien.  Qui  est-ce  qui  pourroit  décrire  la  dé- 
clamation de  ces  deux  vers  ? 

Les  a-t-on  vns  souvent  se  parler  ?  se  clierclier  ? 
Dans  le  fond  des  forêts  alloient-ils  se  cacher  ? 

C'est  un  mélange  de  curiosité  ,  d'inquiétude  , 
de  douleur  ,  d'amour  et  de  honte  ,  que  le  plus 
mauvais  tableau  me  peindroit  mieux  (|ue  le  lueil- 
leur  discours. 

=^  C'est  une  raison  de  plus  ,  pour  écrire  la 
pantomime. 

Sans-doule  ,  l'intonation  et  le  geste  se  déter- 
minent réciproquement. 

=^  Mais  l'intonation  ne  peut  se  noter  ;  et  il  est 
facile  d'écrire  le  geste. 

Dorval  fit  une  pause  en^cet  endroit.  Ensuite 
il  dit  : 

Heureusement  une  actrice ,  d'un  jugement  bor- 
né ,  d'une  pénétration  commune  ,  mais  d'une 
grande  sensibilité  ,  saisit  sans  peine  une  situa- 
tion d'anie  ,  et  trouve  ,  sans  y  penser  ,  l'accent 
qui  convient  à  plusieurs  sentiiiiens  diÛérens  qui 
se  fondent  ensemble  ,  et  qui  constituent  celte 
situation  que  toute  la  sagacité  du  philosophe 
n'analjseroit  pas, 


l56  E   IS'   T   r,   E    T   I   E   >   s 

Les  poêles,  les  acteurs,  les  musiciens,  les 
peintres  ,  les  chanteurs  du  premier  ordre  ,  les 
grands  danseurs  ,  les  amans  tendres ,  les  vrais 
dévots  ,  toute  celte  troupe  enlhousiaste  el  pas- 
sionnée sent  vivement  ,  el  réfléchit  peu. 

Ce  n'est  pas  le  précepte  ;  c'est  autre  chose  de 
plus  immédiat  ,  de  plus  intime  ,  de  plus  obscur 
et  de  plus  certain  qui  les  guide  et  qui  les  éclaire. 
Je  ne  peux  vous  dire  quel  cas  je  fais  d'un  grand  ac- 
teur ,  d'une  grande  actrice  ;  combien  je  serois 
vain  de  ce  talent  ,  si  je  l'avois.  Isolé  sur  la  sur- 
face de  la  teire  ,  maître  de  mon  sort  ,  libre  de 
préjugés  ^  j*ai  voulu  une  fois  être  comédien  ;  et 
qu'on  me  réponde  du  succès  de  Quinault-Du- 
fresne  ,  et  je  le  suis  demain.  Il  n'j  a  que  la  mé- 
diocrité qui  donne  du  dégoût  au  théâtre  ',  et  dans 
quelqu'élat  que  ce  soit ,  que  les  mauvaises  mœurs 
«ui  déshonorent.  Au-dessous  de  Racine  et  de 
Corneille  ,  c'est  Baron  ,  la  Desmares  ,  la  de 
Seine  ,  que  je  vois  ; 'au-dessous  de  Molière  et  de 
Fiegnard  ,   Quinault  l'aîné  et  sa  sœur. 

J'éîois  chagrin  ,  quand  j'allois  aux  spectacles  , 
cl  que  je  comparois  l'utilité  des  théâtres  avec  le 
peu  de  soin  qu'on  prend  à  former  les  troupes. 
Alors  je  m'écriois  :  «  Ah  !  mes  amis  ,  si  nous 
»  allons  jamais  à  la  Lampedouse  (*)  fonder,  loin 

(*  )  La  LarapeJouse  est  une  petite  isie  déserte  de  la 
ïncr  d'Afri-iue ,  située  à  une  distance  presijue  égale  de 


s   V    r.       LE      F   I    Tj    s       N    A    T    U    n    E   L.     1^7 

»  de  la  terre  ,  au  milieu  des  flots  de  la  nier ,  ua 

»  petit  peuple  d'heureux  !  ce  seront    là  nos  pr&« 

))  dicateurs  ;  et  nous  les  choisirons,  sans-doulc, 

»  selon  l'iniporlance  de  leur  ministère.  Tous  les 

«  peuples  ont  leurs  sabbats  ,  et  nous  aurons  aussi 

))  les  nôtres.  Dans  ces  jours  solemncls  ,   on   rc- 

))  présentera  une  belle  tragédie,  qui  apprenne  aux 

»  hommes  à  redouter    les   passions  ;  une  bonae 


la  côte  de  Tunis  et  de  l'ile  de  Malthe.  La  pêclie  y  est 
excellente.  Elle  est  couverte  d'oliviers  sauvages.  La 
terrein  en  serolt  fertile.  Le  froment  et  la  vigne  y  réus- 
siroient.  Cependant  elle  n'a  jamais  été  habitée  que  par 
un  marabou  et  par  un  mauvais  prêtre.  Le  marabou, 
qui  avoit  enlevé  la  fille  du  bey  d'Alger,  s'y  é toit  réfu- 
gié avec  sa  maîtresse,  et  ils  y  acccmplissoient  l'œuvre 
de  leur  salut.  Le  prêtre,  appelé  frbre  Clément,  a 
passé  dix  ans  h.  la  Lampedouse  ,  et  y  vivoit  encore  il 
n'y  a  pas  loug-temps.  Il  avoit  des  bestiaux.  Il  culti-' 
voit  la  terre.  Il  renfermoit  sa  provision  dans  un  sou- 
terrain ;  et  il  alloit  vendre  le  reste  sur  les  côtes  voi- 
sines ,  où  il  se  livroit  au  plaisir,  tant  que  son  argent 
duroit.  Il  y  a  dans  l'isle  une  petite  église  ,  divisée  en 
deux  chapelles,  que  les  Mahométans révèrent  comme 
les  lieux  de  la  sépulture  du  saint  marabou  et  de  sa 
maîtresse.  Frëre  Clément  avoit  consacré  l'une  à  Ma- 
homet ,  et  l'autre  à  la  sainte  Vierge.  Voyoit-il  arri- 
ver  un  vaisseau  chrétien  ,  il  alluœoit  la  lampe  de  la 
Vierge.  Si  le  vaisseau  étoit  mahométan  ,  vite  il  souf- 
floit  la  lampe  dç  la^Vierge  ,  et  il  allumoit  pour  Ma- 
bomet. 


l53  ENTRETIENS 

»  comédie  ,  qui  les  instruise  de  leurs  devoirs  ,  et 
»  qui  leur  en  inspire  le  goût  ». 

=  Dorval ,  jespère  qu'on  n'y  verra  pas  la  lai- 
deur jouer  le  rôle  de  la  beauté. 

=  Je  le  pense.  Quoi  donc  I  n'y  a  t-il  pas  dans 
un  ouvrage  dramatique  assez  de  suppositions 
singulières  auxquelles  il  faut  que  je  me  prête  , 
sans  éloigner  encore  l'illusion  par  celles  qui  con- 
tredisent et  choquent  mes  sens  ? 

=  A  vous  dire  vrai  ,  j'ai  quelquefois  regretté 
les  masques  des  anciens  j  et  j'aurois  ,  je  crois , 
supporté  plus  patiemment  les  éloges  donnés  à  un 
fceau  masque  qu'à  un  visage  déplaisant. 

=  Et  le  contraste  des  mœurs  de  la  pièce 
avec  celles  de  la  personne,  vous  a-t-il  moins 
choqué  ? 

=  Quelquefois  le  spectateur  n'a  pu  s'empécher 
d'en  rire  ,  et  l'actrice  d'en  rougir. 

=^  Non  ,  je  ne  connois  point  d'état  qui  de- 
mandât des  formes  plus  esquises ,  ni  des  mœurs 
plus  honnêtes  que  le  théâtre. 

=^  Mais  nos  sots  préjugés  ne  nous  permettent 
pas  d'être  bien  difficiles. 

=  Mais  nous  voilà  bien  loin  de  ma  pièce.  Où 
en  étions-nous  ? 

=  A  la  scène  d'André. 

=^  Je  vous  demande  grâce  pour  cette  scène. 
J'aime  cette  scène ,  parce  qu'elle  est  d'une  im- 
partialité tout-à-fait  honnête  et  cruelle. 


Sun       TE       FtLS       NATUREL.      1^9 

=^  Mais  elle  coupe  la  marche  de  la  pièce,  et 
rallcnlil  l'inlérèt. 

=^  Je  ne  la  lirai  jamais  sans  plaisir.  Puissent 
nos  ennemis  la  connoîlre  ,  en  faire  cas  ,  et  ne 
la  relire  jamais  sans  peine  !  Que  je  serois  heu- 
reux ,  si  l'occasion  de  peindre  un  malheur  do- 
niesli({ue  avoit  encore  été  pour  moi  celle  de 
repousser  l'injure  d'un  peuple  jaloux  ,  d'une 
manière  à  laquelle  ma  nation  pût  se  reconnoîîie  , 
et  qui  ne  laissât  pas  même  à  la  nation  ennemie 
la  liberté  de  s'en  offenser  ! 

=  La  scène  est  pathétique  ,  mais  longue. 

=  Elle  eût  été  et  plus  pathétique  et  plus  longue,' 
si  j'en  avois  voulu  croire  André.  =  «  Monsieur  , 
))  me  dit-il  après  en  avoir  pris  lecture  ,  voilà  qui 
»  est  fort  bien  j  mais  il  y  a  un  petit  défaut  :  c'est 
))  que  cela  n'est  pas  tout-à-fait  dans  la  vérité.  Vous 
))  dites  ,  par  exemple  ,  qu'arrivé  dans  le  port  en- 
))  nemi ,  lorsqu'on  me  sépara  de  mon  maître  ,  je 
»  l'appelai  plusieurs  fois  ,  mon  maître ,  mon  cher 
»  maître 3  qu'il  me  regarda  fixement,  laissa  tom- 
»  ber  ses  bras  ,  se  retourna  ,  et  suivit ,  sans  par- 
n  1er  ,  ceux  qui  l'environnoient. 

»  Ce  n'est  pas  cela.  Il  falloit  dire  que  quand  je 
))  l'eus  appelé  ,  mon  maître ,  mon  cher  maître  ,  il 
l>  m'entendit ,  se  retourna,  me  regarda  fixement j 
rt  que  ses  mains  se  portèrent  d'elles-mêmes  à  ses 
»  poches  }  et  que  ,  ny  trouvant  rien ,  car  l'Anglois 
*)  avide  n'jr  avoit  rien  laissé  ,  il  laissa  tomber  ses 


JijO  ENTRETIENS 

«  bras  tristement ,  que  sa  tête  s'inclina  vers  moi 
»  d'un  Mionvement  de  compassion  froide  j  qu'il  se 
>)  retourna,  et  suivit,  sans  parler,  ceux  qui  Tenvi— 
»  ronnoient.  Voilà  le  fait. 

n  Ailleurs  ,  vous  passez  de  votre  autorité  une 
»  des  choses  qui  marquent  le  plus  la  bonté  de 
ï)  feu  monsieur  votre  père  j  cela  est  fort  mal.  Dans 
))  la  prison  ,  lorsqu'il  sentit  ses  bras  nus  mouillés 
»  de  mes  larmes  ,  il  me  dit  :  =  Tu  pleures  ,  An- 
»  dré  !  Pardonne  ,  mon  ami  ;  c'est  moi  qui  t'ai 
♦)  entraîné  ici  :  je  le  sais.  Tu  es  tombé  dans  le  mal- 
j)  heur  à  ma  suite.  =  Voilà-t-il  pas  que  vous 
I)  pleurez  vous  -  même  !  Cela  étoit  donc  bon  à 
i)  mettre  ? 

»  Dans  un  autre  endroit ,  vous  faites  encore  pis. 
î)  Lorsqu'il  m'eut  dit  :  ^=  Mon  enfant ,  prends 
«  courage  ,  tu  sortiras  d'ici  :  pour  moi ,  je  sens  à 
j)  ma  foiblessc  ,  qu'il  faut  que  j'y  meure.  =  Je 
>>  m'abandonnai  à  toute  ma  douleur  ,  et  je  fis  re- 
«  tentir  le  cachot  de  mes  cris.  Alors  votre  père 
»  me  dit  :  =  André  ,  cesse  ta  plainte  ,  respecte  la 
>i  volonté  du  ciel  et  le  malheur  de  ceux  qui  sont  à 
»  tes  côtés  ,  et  qui  souffrent  en  silence.  =  Et  où 
h  est-ce  que  cela  est  ? 

»  Et  l'endroit  du  correspondant  ?  Vous  l'avez  si 
>  bien  brouillé  ,  que  je  n'y  entends  plus  rien.  Votre 
»  père  me  dit  ,  comme  vous  l'avez  rapporté,  que 
j^  cet  homme  avoit  agi ,  et  que  ma  présence  auprès 
p  de  lui  étoit  sans-doule  le  premier  de  ses  bons 


SUR       LE       F    I    I-    S       NATUREL      l/j,* 

»  ofljces.  Mais    il    ajouta  :  ^^  Oh  !    mon   enfant , 
»  quand  Dieu  ne  ni'auroit  accordé  que   la  conso- 

»  talion  de  l'avoir  dans  ces  moinens  cruels  ,  coni- 

«  bien  n'aurois  -  je  pas  de  grâces  à  lui  rendre  ? 

))  ^^  Je  ne  trouve  n'en  de  cela  dans  votre  papier. 

n  Monsieur,  est-ce  qu'il  est  défendu  de  prononcer 

»  sur  la  scène  le  nom  de  Dieu,  ce  nom  saint  que 

n  votre  père  avoit  si  souvent  à  la  bouche  ?  =  Je 

»  ne  crois  pas  ,  André.  ^^  Est-ce  que  vous  avez 

»  appréhendé  qu'on  ne  sût  que  votre  père   étoit 

»  chrétien  ?  ;=  JNuUenient,  André.  La  morale  du 

))  chrétien  est  si  belle  I  Mais  pourquoi  cette  ques- 

»  lion  ?  =  Entre  nous  on  dit ...  =^  Quoi  ?  =  Que 

»  vous  êtes  ...  un  peu  .  . .  esprit  fort^  et  sur  les 

»  endroits  que  vous  avez  retranchés  ,  j'en  croirois 

))  fjuel<jue  chose.  =:  André  ,  je  serois  obligé  d'en 

»  cire  d'autant  meilleur  citoyen  et  plus  honnête 

»  homme.  =^  Monsieur,  vous  êtes  bon;  mais  n'al- 

»  lez  pas  vous  imaginer  que  vous  valiez  monsieur 

»  voire  père.   Cela  viendra  peut  -  être  un  jour, 

n  =  André  ,  est-ce  là  tout  ?  =  J'aurois  bien  en- 

))  core  un  mot  à  vous  dire  j  mais  je  n'ose.  =^  Vous 

n  pouvez  pailer.  =  Puisque  vous  mêle  permettez, 

n  vous  êtes  un  peu  bref  sur  les  bons  procédés  de 

»  l'Anglais  qui  vint  à  notre  secours.  Monsieur  ,  il 

»  y   a    d'honnêtes  gens  par-tout ....  INIais  vous 

»  avez  bien  changé  de  ce  que  vous  étiez  ,  si  ce 

»  qu'on  dit  encore  de  vous  est  vrai.  =  Et  qu'est- 

B  ce  qu'on  dit  encore  ?  —  Que  vous  avez  été  fou 


î42  Ê    N    T   R    t   T    1    E    N    s     • 

H  de  ces  gcns-là.  =  André  !  —  Que  vous  regardiez 
»  leurpajs  comme  l'asjle  de  la  liberté  ,  la  patrie 
»  de  la  vertu  ,  de  l'invention  ,  de  l'originalité. 
»  _^  André  !  =  A-présent  cela  vous  ennuie.  Eh 
))  bien  !  n'en  parlons  plus.  Vous  avez  dit  que  le 
H  correspondant  ,  voyant  monsieur  votre  père 
I)  'out  nu  ,  se  dépouilla  et  le  couvrit  de  ses  vétc- 
»  mens.  Cela  est  fort  bien.  Mais  il  ne  falloit  pas 
»  oublier  qu'un  de  ses  gens  en  fit  autant  pour  moi. 
î)  Ce  silence  ,  monsieur  ,  rctomberoit  sur  mon 
»  compte  ,  et  me  donneroit  un  air  d'ingratitude 
»  que  je  ne  veux  point  avoir  absolument  ». 

^^  Vous  vojez  qu'André  n'étoit  pas  tout-à- 
fait  de  votre  avis.  Il  vouloit  la  scène  comme  elle 
s'est  passée  :  vous  la  voulez  comme  il  convient  à 
l'ouvrage  ;  et  c'est  moi  seul  (jui  ai  tort  de  vous 
avoir  mécontentés  tous  les  deux. 

=  Qui  le  faisoil mourir  dans  le  fond  d'un  cachot , 
sur  les  haillons  de  son  valet  ,  est  un  mot  dur, 

=  C'est  un  mot  dliumeur  ',  il  échappe  à  un 
mélancolique  qui  a  pratiqué  la  vertu  toute  sa  vie  , 
cjui  n'a  pas  encore  eu  un  moment  de  bonheur  , 
et  à  qui  l'on  raconte  les  infortunes  d'un  homme  de 
bien. 

=  Ajoutez  que  cet  homme  de  bien  est  peut- 
être  son  père  ;  et  que  ces  infortunes  détruisent  les     l 
espérances  de  son  ami,  jettent  sa  maîtresse  dans  la 
misère,  et  ajoutent  une  amertume  nouvelle  à  sa 
siluation.  Tout  cela  est  vrai.  Mais  vos  conemis  ? 


Sun  T.  E  F  I  L  s  ^  A  T  V  l\  E  I,.  1 /jS 
S  ils  uni  jamais  connoissance  de  mon  ouvrajje  , 
le  public  sera  leur  juge  el  le  mien.  On  leur  citera 
cent  endroits  de  Corneille  ,  de  Racine  ,  de  Vol- 
taire et  de  Crébillon ,  où  le  caractère  et  la  situation 
amènent  des  choses  plus  fortes  ,  qui  n'ont  jamais 
scandalisé  personne.  Us  resteront  sans  réponse  j 
et  l'on  verra  ce  qu'ils  n'ont  garde  de  déceler  ,  que 
ce  n'est  point  l'amour  du  bien  (jui  les  anime  ,  mais 
la  haine  de  l'homme  qui  les  dévore. 

=  Mais  ,  qu'est-ce  que  cet  André  ?  Je  trouve 
qu'il  parle  trop  bien  pour  un  domestique  ;  et  je  vous 
avoue  qu'il  y  a  dans  son  récit  des  endroits  qui  ne 
seroient  point  indignes  de  vous. 

=  Je  vous  l'ai  déjà  dit  ;  rien  ne  rend  éloquent 
comme  le  malheur.  André  est  un  garçon  qui  a  eu  de 
l'éducation  ,  mais  qui  a  été  je  crois  un  peu  libertin 
dans  sa  jeunesse.  On  le  fit  passer  aux  îles  ,  où  mon 
père,  qui  se  connoissoit  en  hommes  ,  se  l'attacha , 
le  mit  à  la  tête  de  ses  affaires  ,  et  s'en  trouva  bien. 
Mais  suivons  vos  observations.  Je  crois  appercevoir 
un  petit  trait  à  côté  du  monologue  qui  termine 
l'acte. 

=  Cela  est  *raî. 
=  Qu'est-ce  qu'il  signifie  ? 
=  Qu'il  est  beau ,  mais  d'une  longueur  insup- 
portable. 

Eh  bien ,  raccourcissons-le.  Yoj'ons  :  que  vou- 
lez-vous en  retrancher  ? 
=  Je  n'en  sais  rien. 


1  44  ENTRETIENS 

=  Cependant  il  est  long. 

=  Vous  m'embarrasserez  tant  qu'il  vous  plaira , 
mais  vous  ne  détruirez  pas  la  sensation. 

=  Peut-être. 

=   Vous  me  ferez  grand  plaisir. 

=:=  Je  vous  demanderai  seulement  ,  comment 
vous  l'avez  trouvé  dans  le  salon. 

=:  Bien  j  mais  je  vous  demanderai  à  mon  tour  , 
comment  il  arrive  que  ce  qui  m'a  paru  court  à  la 
représentation ,  me  parroisse  long  à  la  lecture. 

=  C'est  que  je  n'ai  point  écrit  la  pantomime  J 
et  que  vous  ne  vous  l'êtes  point  rappelée.  Nous 
ne  savons  point  encore  jusqu'où  la  pantomime  peut 
influer  sur  la  composition  d'un  ouvrage  drama- 
tique ,  et  sur  la  représentation. 

«=  Cela  peut  être. 

=  El  puis  ,  je  gage  que  vous  me  voyez  encore 
sur  la  scène  française  ,  au  théâtre. 

=  Vous  croyez  donc  que  votre  ouvrage  ne 
réussiroit  point  au  théâtre? 

=  Difficilement.  Il  faudroit  ou  élaguer  en  quel- 
ques endroits  le  dialogue  ,  ou  changer  Tactiou 
théâtrale  et  la  scène. 

=  Qu'appelez-vous  changer  la  scène  ? 

=  En  ôler  tout  ce  qui  resserre  un  lieu  déjà  trop 
étroit }  avoir  des  décorations  ;  pouvoir  exécuter 
d'autres  tableaux  que  ceux  qu'on  voit  depuis  cent 
ans  ;  en  un  mot,  transporter  au  théâtre  le  salon  de 
Claù'ville ,  comme  il  est. 


SUR       LE      FILS       KATUREL.     l/jS 

=  II  est  donc  Lien  important  d'avoir  une  scène? 
=^  Sans-doute.  Songez,  que  le  spectacle  fran- 
çais comporte  autant  de  dccorations  que  le  théâtre 
Ijrrique  ,  et  qu'il  en  ofiriroit  de  plus  agréables , 
parce  que  le  monde  enchanté  peut  amuser  des  en- 
fans  ,  et  qu'il  n'y  a  que  le  monde  réel  qui  plaise  à 
la  raison.  . . .  Faute  de  scène  ,  on  n'imaginera  rien. 
Les  hommes  qui  auront  du  génie  se  dégoûteront; 
les  auteurs  médiocres  réussiront  par  une  imitation 
servilej  on  s'attachera  de  plus  en  plus  à  de  petites 

bienséances  j  et  le  goût  national  s'appauvrira 

Avez-vous  vu  la  salle  de  Ljon  ?  Je  ne  deinande- 
rois  qu'un  pareil  monument  dans  la  capitale  ,  pour 
faire  éclore  une  multitude  do  poèmes  ,  et  produire 
peut-être  quelques  genresnouveaux. 

=^  Je  n'entends  pas  :  vous  m'obligerez  de  vous 
expliquer  davantage. 
=  Je  le  veux. 

Que  ne  puis-je  rendre  tout  ce  que  Dorval  me 
dit  ,  et  de  la  nKinière  dont  il  le  dit  ?  Il  débuta  gra- 
vement ;  il  s'échauffa  peu-à-peu  j  ses  idées  se  pres- 
sèrent ;  et  il  marchoit  sur  la  fin  avec  tant  de  rapi- 
dité ,  que  j'avois  peine  à  le  suivre.  Voici  ce  que 
j'ai  retenu. 

Je  voudrois  bien  ,  dit-il  d'abord  ,  persuader  .'i 
ces  esprits  timides,  qui  ne  connoissent  rien  au-delà 
de  ce  qui  est ,  que  si  les  choses  étoient  autrement, 
ils  les  trouveroient  également  bien  j  et  que  l'auto- 
rité de  la  raison  n'étant  rien  devant  eux,  en  con)pa- 
Tbéâtre.  G 


l46  E    W    T    n    E    T    1    E    N    3 

raison  de  l'autorité  du  temps  ,  ils  opprouveroicnt 
ce  qu'ils  reprennent  ,  cornnic  il  leur  est  souvent 
arrivé  de  reprendre  ce  (ju'ils  avoicnt  approuvé  .  . . 
Pour  bien  juger  dans  les  braux-arts,  il  faut  réunir 
plusieurs  qualités  rares  ....  Un  grand  goût  suppose 
un  grand  sens  ;  une  longue  expérience,  une  auie 
honnête  et  sensible  ;  un  esprit  élevé  ,  un  tcnipé-r 
rament  un  peu  mélancolique  ,  et  des  organes  dé- 
licats. . . . 

Après  un  moment  de  silence  ,  il  ajouta  : 

Je  ne  demanderois,  pour  changer  la  face  du  genre 

\    dramatique  ,  qu'un  théâtre  Irès-étendu  ,  où   l'on 

s'  montrât ,  quand  le  sujet  d'une  pièce  l'exigeroit , 

une  grande  place  avec  les  édifices  adjacens  ,  tels 

que  le  péristyle  d'un  palais,  l'entrée  d'un  temple  , 

dilTérens   endroits  distribués    de  manière   que  le 

spectateur  vît  toute  l'action,  et  qu'il  j  en  eût  une 

partie  de  cachée  pour  les  acteurs. 

Telle  fut ,  ou  put  être  autrefois ,  la  scène  des  Eu- 
ménides  d'Eschj  le.  D'un  côté,  c'éloit  un  espace  sur 
lequel  les  furies  déchaînées  cherchoient  Oresle 
qui  s'étoit  dérobé  à  leur  poursuite  ,  tandis  qu'elles 
étoient  assoupies  j  de  l'autre  ,  on  vovoit  le  cou- 
pable, le  front  ceint  d'un  bandeau,  embrassant  les 
pieds  de  la  statue  de  Minerve  ,  et  implorant  son 
assistance.  Ici ,  Oreste  adresse  sa  plainte  à  la 
déesse  ;  là  ,  les  furies  s'agitent  ;  elles  vont ,  elles 
viennent ,  elles  courent.  Enfin  une  d'entre  elles  s'é- 
.ciie  ?  u  Yoicila  trace  du  sang  ,  que  le  parricide  a 


SUR       LE       FILS       IVATUnEt,      l  ^J 

u  laissée  sur  ses  pas  . . .  Je  le  sens ...  Je  le  sens  ». .  . 
Elle  marche.  Ses  sœurs  iinpilojables  la  suivent: 
elles  passent,  de  l'endroit  où  elles  étoient ,  dans 
l'asjle  d'Oreste.  Elles  l'enviroanent  ,  en  poussant 
des  cris  ,  en  frémissant  de  rage  ,  en  secouant  leurs 
flambeaux.  Quel  moment  de  terreur  et  de  pitié  , 
«Lie  celui  où  Ton  entend  la  prière  ei  les  gémissc- 
ineus  du  malheureux,  percer  à  travers  les  cris 
et  les  mouvemens  elfroyables  des  êtres  cruels 
qui  le  clierchent  I  Exécuterons-nous  rien  de  pareil 
sur  nos  théâtres?  On  n'j  peut  jamais  montrer 
qu'une  action  ,  tandis  que  dans  la  nature  il  y  en  a 
presque  toujours  de  sinmltanées  ,  dont  les  repré- 
sentations concomitantes,  se  fortifiant  réciproque- 
ment ,  produiroient  sur  nous  des  effets  terribles. 
C'est  alors  (ju'on  trembleroit  d'aller  au  spectacle  , 
et  qu'on  ne  pourroit  s'en  empêcher  ;  c'est  alors 
qu'au-lieu  de  ces  petites  émotions  passagères,  de 
ces  froids  applaudissemens,  de  ces  laruies  rares 
dont  le  poète  se  contente,  il  renverseroit  les  es- 
prits ,  il  porteroit  dans  les  âmes  le  trouble  et  l'é- 
pouvante ;  et  que  l'on  verroit  ces  phénomènes  de 
la  tragédie  ancienne,  si  possibles  et  si  peu  crus  ,  se 
renouveler  parmi  nous.  lis  attendent ,  pour  se 
montrer  ,  un  honmie  de  génie  qui  sache  combi- 
ner la  pantomime  avec  le.  discours  ,  entremêler 
une  scène  parlée  avec  une  scène  muette,  et  tirer 
irarti  de  la  réunion  des  deux   scènpc     '-♦  c, -_fn.it: 

T  --  ,     ^« 

-de  l'approche  ou  terrible  ou  comique    de  cette 


148  E    >f    ï    R    E    T    I    E    r»    s 

réunion  qui  se  feroit  toujours.  Après  que  les  Eu— 
«icnides  se  sont  agitées  sur  la  scène  ,  elles  arrivent 
dans  le  sanctuaire  où  le  coupable  s'est  réfugié  j  et 
les  deux  scènes  n'en  font  cju'une. 

=  Deux  scènes  alternativement  muettes  et 
parlées.  Je  vous  entends.  Mais  la  confusion  ? 

=  Une  scène  muette  est  un  tableau  j  c'est  une 
décoration  animée.  Au  théâtre  Ijrique  ,  le  plaisir 
de  voir  nuit-il  au  plaisir  d'entendre  ? 

=  Non. ...  Mais  seroit-ce  ainsi  qu'il  faudroit 
entendre  ce  qu'on  nous  raconte  de  ces  spectacles 
anciens  ,  où  la  musique  ,  la  déclamation  et  la  pan- 
tomime étoient  tantôt  réunies  et  tantôt  séparées  ? 

=ï  Quelquefois  j  mais  cette  discussion  nous 
éloigneroitj  attachons-nous  à  notre  sujet.  Vojons 
ce  qui  seroit  possible  aujourd'hui  ^  et  prenons  un 
exemple  domestique  et  commun. 

Un  père  a  perdu  son  fils  dans  un  combat  singu- 
lier :  c'est  la  nuit.  Un  domestique  ,  témoin  du 
combat ,  vient  annoncer  cette  nouvelle.  Il  entre 
dans  l'appartement  du  père  malheureux  ,  qui  dor- 
n)oit  ;  il  se  promène  ;  le  bruit  d'un  homme  qui 
marche  l'éveille  j  il  demande  qui  c'est.  =  C'est 
moi,  monsieur,  lui  répond  le  domestique  d'une 
voix  altérée.  =  Eh  bien  !  qu'est  -  ce  qu'il  j  a  ? 
=-  Rien.  =  Comment,  rien  ?=  Non  ,  monsieur, 
=  Cela  n'est  pas.  Tu  trembles;  tu  détouiTies  la 
tête  ;  tu  évites  ma  vue.  Encore  un  coup ,  qu'est-co 
qu'il  y  a  V  je  veux  le.  ç^voir  j  parle  I  je  te  l'ordonne, 


SUR       L    fe       P    I    7,    S       N    A    T    U    R    E    L.     «t  4^ 

«=t  Je  VOUS  (lis ,  monsieur  ,  qu'il  n'y  a  rien  ,  lui 
répond  encore  le  domestique ,  en  versant  des 
larmes.  =^  Ah  !  malheureux  ,  s'écrie  le  père  ,  en 
s'élançant  du  Ht  sur  lequel  il  reposoit  ;  tu  me 
trompes.  Il  est  arrivé  quelque  grand  malheur  .  . . 
Ma  femme  est-elle  morte  ?  =  Non,  monsieur. 
=  Ma  fille  ?  =^  Non  ,  monsieur.  =  C'est  donc  mon 
fils  ?....  Le  domeslique  se  tait  j  le  père  entend 
son  silence  ;  il  se  jette  à  terre  ;  il  remplit  son  ap- 
partement de  sa  douleur  et  de  ses  cris^  il  fait,  il 
dit  tout  ce  que  le  désespoir  suggère  à  un  père  qui 
perd  son  fils  ,  l'espérance  unique  de  sa  famille. 

Le  même  honmie  court  chez  la  mère  :  elle  dor- 
moit  aussi.  Elle  se  réveille  au  bruit  de  ses  rideaux 
tirés  avec  violence.  Qu'j  a-t-il  ?  demande-t  elle. 
=  Madame  ,  le  malheur  le  plus  grand  ;  voici  le 
moment  d'é're  chrétienne  ;  vous  n'avez  plus  de 
fils.  ^=  Ah  Dieu  !  s'écrie  cette  mère  afïligée  ;  et 
prenant  un  chîist  qui  étoità  son  chevet,  elle  le 
*errc  entre  ses  b.-asj  elle  y  colle  sa  bouche  j  ses 
yeux  fondent  en  larmes  ;  et  ces  larmes  arrosent  son 
Dieu  cloué  sur  une  croix. 

Voilà  le  tableau  de  la  femme  pieuse  :  bientôt 
nous  verrons  celui  de  l'épouse  tendre  et  de  lanière 
désolée.  Il  faut, à  une  ame  oîila  religion  domine  les 
niouvemens  de  la  nature  ,  une  secousse  plus  forte- 
pour  en  arracher  de  véritables  voix. 

Cependant  on  avoit apporté, dans  l'appartement 
du  père,  le  cadavre  de  son  fils  ;  et  ils'ypassoit  une 


î:jO  t  ^•  T  i\  E  T   I   t;   N   » 

srcnc  de  désespoir  ,  tandis  qu'il  se  iaisoil  une  pan- 
tomime de  piété  chez  la  mère. 

Vous  voyez  combien  la  pantomime  et  la  dccla- 
nialion  changent  alternativement  de  lieu.  Voilà  ce 
qu'il  faut  substituer  à  nos  à  parte.  Mais  le  moment 
de  la  réunion  des  scènes  approche.  La  mère  ,  con- 
duite par  le  domestique,  s'avance  vers  l'apparte- 
ment de  son  époux ...  Je  demande  ce  que  devient 
le  spectateur  pendant  ce  mouvement  ?»..  C'est  un 
époux,  c'est  un  père  élendu  sur  le  cadavre  d'un 
fils  ,  qui  va  frapper  les  regards  d'une  mère  !  Mais 
elle  a  traversé  l'espace  qui  sépare  les  deux  scènes. 
Des  cris  lamentables  ont  atteint  son  oreille.  Elle  a 
yu }  elle  se  rejette  en  arrière  ;  la  force  l'abandonne,, 
et  elle  tombe  sans  sentiment  entre  les  bras  de  celui 
qui  l'accompagne  ;  bientôt  sa  bouche  se  remplira 
de  sanglots.  T^ùrn  verœ  voces. 

Il  y  a  peu  de  discours  dans  cette  action  j  mai» 
un  homme  de  génie,  qui  aura  à  remplir  les  inter- 
valles vides ,  n'y  répandra  que  quelques  monosyl- 
labes j  il  jettera  ici  une  exclamation;  là,  un  com- 
mencement de  phrase  j  il  se  permettra  rarement 
un  discours  suivi ,  quelque  court  qu'il  soit. 

Voilà  de  la  tragédie  ;  mais  il  faut,  pour  ce  geiire  , 
des  auteurs,  des  acteurs  ;  un  théâtre,  et  peut-être 
un  peuple. 

=^  Quoi  !  vous  voudriez  ,  dans  une  tr.ngédie , 
un  lit  de  repos,  une  mère,  un  porc  endonuis  » 
un  crucilii  ,  uu  cadavre  ,  deux  scènes  alleroati- 


SUR       LE       F    i    L    S       ^-    A    T    li    n    E    I,.      10( 

Vernent  nmeltcs  et  parlées  !  Et  les  bienséances  ! 

=  Ah  !  bienséances  cruelles  !  que  vous  rendez 
les  ouvrages  décens  et  petits!....  Mais  ,  ajouta 
Dorval  d'un  sang-froid  qui  me  surprit ,  ce  que  je 
propose  ne  se  peut  donc  plus? 

=^  Je  ne  crois  pas  que  nous  en  venions  ja- 
mais la. 

=  Eh  bien  !  tout  est  perdu  1  Corneille ,  Racine  , 
Voltaire,  Prébilîon  ont  reçu  les  plus  grands  ap- 
plauuisseincns,  auxquels  des  hommes  de  génie  pou- 
voient  prétendre  j  et  la  tragédie  est  arrivée  parmi 
nous  au  plus  haut  degré  de  perfection^ 

Pendant  que  Dorval  parloit  ainsi,  je  faisois  una 
réftesion  singulière.  C'est  comment,  à  l'occasion 
d'une  aventure  domestique  qu'il  avoit  mise  en  co- 
médie ,  il  établissoit  des  préceptes  communs  à  tous 
les  genres  dramatiques  ,  et  étoit  toujours  entraîné 
par  sa  mélancolie  à  ne  les  appliquer  qu'à  la  tra- 
gédie. 

Après  un  moment  de  silence  ,  il  dit  : 

Il  y  a  cependant  une  ressource  :  -il  faut  espérer 
que  quelque  jour  un  honmie  de  génie  sentira  l'iiu- 
possibilité  d'atteindre  ceux  qui  l'ont  précédé  danj 
«ne  route  battue ,  et  se  jettera  de  dépit  dans  un  au- 
tre; c'est  le  seul  événement  qui  puisse  nous  affran-f 
chir  de  plusieurs  préjugés  que  la  philosophie  a  vai- 
nement attaqués  j  ce  ne  sont  plus  des  raisons  ^  c'esi 
une  production  qu'il  nous  faut. 

=■  Nous  en  avoni  uncr 


'î  52  e   K    T   K    £    T    I    t.    N    s 

^Quelle? 

=  Sjlvic,  tragédie  en  un  aclc  et  en  prose. 

=^  Je  la  connois  :  c'est  le  Jaloux,  tragédie.  L'ou- 
vrage est  d'un  homme  qui  pense  et  qui  sent. 

=  La  scène  s'ouvre  par  un  tableau  charmant  : 
c'est  l'intérieur  d'une  chambre  dont  on  ne  voit  que 
les  murs.  Au  fond  delà  chambre,  il  y  a,  sur  une 
lable  ,  une  lumière,  un  pot  à  fcau  et  un  pain: 
voilà  le  séjour  et  la  nourriture  qu'un  mari  jaloux 
destine,  pour  le  reste  de  ses  jours,  à  dVie  femme 
innocente,  dont  il  a  soupçonné  la  vertu. 

Imaginez,  à-présent,  cette  femme  en  pleurs,  de- 
vant celte  table:   mademoiselle  Gaussin. 

=  Et  vous,  jugez  de  l'effet  des  tableaux  par 
celui  que  vous  me  citez.  Il  y  a  dans  la  pièce  d'au- 
tres détails  qui  m'ont  plu.  Elle  suffit  pour  éveiller 
un  homme  de  génie;  mais  il  faut  un  autre  ouvrage 
pour  convertir  un  peuple. 

En  cet  endroit,  Dorval  s'écria  :  «  O  toi  qui  pos- 
«  sèdes  toute  la  chaleur  du  génie  à  un  âge  où  il 
»  reste  à-peine  aux  autres  une  froide  raison ,  que 
»)  ne  puis-je  éire  à  tes  côtés,  ton  Euménidc?  je 
j)  t'agiterois  sans  relâche.  Tu  le  ferois ,  cet  ou- 
»  vragej  je  te  rappellerois  les  larmes  que  nous  a 
«  fait  répandre  la  scène  de  l'Enfant  prodigue  et  de 
»  son  valet;  et  en  disparoissant  d'entre  nous  ,  tu  ne 
i)  nous  laisscrois  pas  le  regret  d'un  genre  dont  lu 
-»  pouvois  cire  le  fondateur  ». 

'i=  Et  ce  genre,  conmienl  l'appellcrez-vous  ? 


SUR       LE       T    l    i.    S       K    A    T    U    r.    K    L.      I  55 

=  La  tragédie  domestique  et  bourgeoise.  Les 
Anglais  ont  le  Marchand  de  Londres,  et  le  Joueur  , 
Iragédies  en  prose.  Les  tragédies  de  Shiikespear 
sont  moitié  vers  et  moitié  prose.  Le  premier  poète 
qui  nous  fit  rire  avec  de  la  prose ,  introduisit  la 
prose  dans  la  comédie.  Le  premier  poète  qui  nous 
fera  pleurer  avec  de  la  prose,  introduira  la  prose 
dans  la  tragédie. 

Mais  dans  l'art ,  ainsi  que  dans  la  nature ,  tout 
Ést  enchaîné  j  si  l'on  se  rapproche  d'un  côté  de  ce 
qui  est  vrai,  on  s'en  rapprochera  de  beaucoup 
d'autres,  c'est  alors  que  nous  verrons  sur  la  scène 
des  situations  naturelles  qu'une  décence  ennemie 
du  génie  et  des  grands  effets  a  proscrites.  Je  ne  me 
lasserai  point  de  crier  à  nos  Français:  La  Yérilé  ! 
la  Naturel  les  Anciens  !  Sophocle!  Philoctète!  Le 
poète  l'a  montré  sur  la  scène  ,  couché  à  l'entrée  de 
sa  caverne,  et  couvert  de  lambeaux  déchirés.  Il 
s'y  roule  j  il  y  éprouve  une  attaque  de  douleur  j  il 
y  crie  J  il  y  fait  entendre  des  voix  inarticulées.  La 
décoration  étoit  sauvage^  la  pièce  marchoit  sans 
appareil.  Des  habits  vrais  ,  des  discours  vrais ,  une 
intrigue  simple  et  naturelle.  Notre  goût  seroit  bien 
dégradé  ,  si  ce  spectacle  ne  nous  affecloit  pas  da- 
vantage que  celui  d'un  honmie  richement  vêtu  , 
apprêté  dans  sa  parure  ,  .  .  . 

=  Conmie  s'il  sortoit  de  sa  toilette. 

Se  promenant  à  pas  comptés  sur  la  scène,  et 
battant  nos  oreilles  de  ce  cpi'Horacc  appelle  am- 


l54  E    W     1'    «    E    T    I    E    !N'    S 

puUas  et  sesquipcfLiîia  vcrba,  des  sentences,  des 
boLileilles  soufdces,  des  mots  longs  d'un  pied  et 
demi. 

Nous  n'avons  rien  épargne  pour  corrompre  le 
genre  dramatique.  Nous  avons  conservé  des  anciens 
l'emphase  de  la  versification  qui  convenoit  tant  à 
des  langues  à  quantité  forte  et  à  acceftt  marqué  ,  à 
des  théâtres  spacieux  ,  à  une  déclamation  notée  et 
accompagnée  d'instruniens  j  et  nous  avons  aban- 
donné la  simplicité  de  l'intrigue  et  du  dialogue,  et 
la  vérité  des  tableaux. 

Je  ne  voudrois  pas  remettre  sur  la  scène  les 
grands  socs  et  les  hauts  cothurnos  ,  les  habits  co-" 
lossals  ,  les  masf|ucs  ,  les  porte-voix  ,  quoique  tou- 
tes ces  choses  ne  fussent  que  les  parties  nécessai- 
res d'un  sjstême  théâtral.  IV^ais ,  ny  avoit-il  pa» 
dans  ce  système  des  côtés  précieux?  et  crojez- 
vous  qu'il  fût  à  propos  d'ajouter  encore  des  en- 
traves au  génie,  au  moment  où  il  se  trouvoil  privé 
d'une  grande  rcsroni  ce  ? 

=  Quelle  ressource  ? 

=  Le  concours  d'un  grand  nombre  de  spec- 
tateurs. 

Il  ny  a  plus  ,  à  proprement  parler  ,  de  specta- 
cles publics.  Ouol  rapport  entre  nos  assemblées 
au  théâtre  dans  les  jours  les  plus  nombreux  ,  et 
celles  du  peuple  d'Athènes  ou  de  Rome?  Les  théâ- 
tres anciens  recevoient  justju'à  quatre-vingt  mille 
citojens.  La  scène  de  Scaurus  éloit  décorée  de  trois 


SUR       LE       FILS       IV    A    T    t    fi    U   I,.      l5!> 

cent  soixarile  colonnes  el  Je  trois  mille  statues. 
Onenipioj'oil,àla  construction  de  ces  édiliccs,  tous 
les  inojens  de  faire  valoir  les  ins^l rumens  et  les 
voix.  On  en  avoit  Tidée  d'un  grand  instrument. 
Uti  eniin  organa  œni'is  înminis  aut  corneis ,  etc.. 
cd  cliordarum ,  soniluum  claritalan  perflciuntur. 
Sic  thc'ûtrorum  per  harmonicen ,  ad  augendam 
voccni,  ratiocinaliones  ab  atilicjuis  siint  conS" 
tiiulce. 

En  cet  endroit  j'interrompis  Dorval,  et  je  lui 
dis  :  J'aurois  une  petite  aventure  à  vous  raconter 
sur  nos  salles  de  spectacles. 

Je  vous  la  demanderai,  me  répondit  -  il  ;  et  il 
continua. 

Jugei  de  la  force  d'un  grand  concours  de  spec- 
tateurs ,  par  ce  que  vous  savez  vous-même  de  l'ac 
tion  des  hommes  les  uns  sur  les  autres ,  et  de  la 
coniinunication  des  j)assious  dans  les  émeutes  po- 
pulaires. Quarante  à  cinquante  mille  hommes  ne 
se  contiennent  pas  par  décence.  Et  s'il  arrivoit  à 
un  grand  personnage  de  la  république  de  verser 
une  larme  ,  (juel  ell'et  croyez-vous  que  sa  douleur 
dût  produire  sur  le  reste  des  spectateurs  ?  Y  a-t-il 
riende  plus  pathétiq^ue ,  que  la  douleur  d'un  homme 
vénérable  ? 

Celui  ({iii  ne  sent  pas  augmenter  sa  sensation 
par  le  grand  nombre  de  ceux  qui  la  partagent ,  a 
quel<{ue  vice  secret;  il  J  a  dans  son  caractère  jene 
sais  quoi  de  solitaire  qiii  me  déplaît» 


i56  eniTretiens 

Mais,  si  le  concours  d'un  grand  nombre  d'hom- 
mes devoit  ajouter  à  réinotion  du  spectateur  ; 
quelle  influence  ne  devoit-il  point  avoir  sur  les  au- 
teurs ,  sur  les  acteurs  ?  Quelle  difï(?rcnce ,  entre 
amuser  tel  jour  ,  depuis  telle  jusqu'à  telle  heure  , 
dans  un  petit  endroit  obscur,  quelques  centaines 
de  personnes;  oa  fixer  l'attention  d'une  nation  en- 
tière dans  ses  jours  soleninels,  occuper  ses  édifi- 
ces les  plus  somptueux,  et  voir  ces  édifices  envi- 
ronnés et  remplis  d'une  multitude  innombrable  , 
dont  l'amusement  ou  l'ennui  va  dépendre  de  notre 
talent  ? 

=  Vous  attachez  bien  de  l'eiFct  à  des  circons- 
tances purement  locales. 

=  Celui  qu'elles  auroient  sur  moi;  et  je  crois 
sentir  juste. 

=  Mais  on  diroit ,  à  vous  entendre  ,  que  ce  sont 
ces  circonstanees  qui  ont  soutenu  et  peut-être  ifl- 
troduit  la  poésie  et  l'emphase  au  théâtre. 

=  Je  n'e.xige  pas  qu'on  admette  cette  conjecture. 
Je  demande  qu'on  l'examine.  N'est-il  pas  assez 
vraisemblable  que  le  grand  nombre  des  spectateurs 
auxquels  il  falloit  se  faire  entendre  ,  malgré  le 
murmure  confus  qu'ils  excitent ,  même  dans  les 
momcns  attentifs ,  a  fait  élever  la  voix,  détacher 
les  sjllabes  ,  soutenir  la  prononciation  ^  et  sentir 
l'utilité  de  la  versification?  Horace  dit  du  vers  dra- 
niaticjue  ,  l'inccntcm  stivpùus  ,  et  natuin  rébus 
tigcndis.  Il  est  commode  pour  rintrigue,  et  il  se 


SUR       LE       FiLS       KATUHEL.      l5'J 

fait  entendre  à  travers  le  bruit.  Mais  ne  falloil-il 
pas  que  l'exagération  se  répandît  en-niénie-tcnips 
et  par  la  même  cause  ,  sur  la  démarche,  le  geste 
et  toutes  les  autres  parties  de  l'action?  De-là  vint 
un  art  qu'on  appela  la  déclamation. 

Quoi  qu'il  en  soit  ;  que  la  poésie  ait  fait  naître 
la  déclamation  théâtrale;  que  la  nécessité  de  cette 
déclamation  ait  introduit,  ait  soutenu  sur  la  scène 
la  poésie  et  son  emphase;  ou  f[iie  ce  sjstéme , 
formé  peu-à-peu,  aitduiépar  la  convenance  de 
ses  parties  ,  il  est  certain  que  tout  ce  que  l'action 
dranjatique  a  d'énorme,  se  produit  et  disparoît 
en-méme-temps.  L'acteur  laisse  et  reprend  l'exa- 
gération sur  la  scène. 

Il  y  a  une  sorte  d'unité  qu'on  cherche  sans  s'en 
appercevoir  ,  et  à  laquelle  on  se  fixe  ,  quand  on  l'a 
trouvée.  Cette  unité  ordonne  des  vêtcmens  ,  du 
ton,  du  geste  ,  de  la  contenance,  depuis  la  chaire 
placée  dans  les  temples,  jusqu'aux  tréteaux  élevés 
dans  les  carrefours,  \oyez  un  charlatan  au  coin  de 
la  place  Dauphinej  il  est  bigarré  de  toutes  sortes 
de  couleurs  ;  ses  doigts  sont  chargés  de  bagues  j 
de  longues  plumes  rouges  flottent  autour  de  son 
chapeau.  Il  mène  avec  lui  un  singe  ou  un  ours;  il 
s'élève  sur  ses  étriers;  il  crie  à  pleine  télé  ;  il  ges- 
ticule de  la  manière  la  plus  outrée:  ettoutr-a  ççs 
choses  conviennent  au  lieu ,  à  l'orateur  el  à  son  au- 
çlitoîre.  J'ai  un  peu  étudié  le  système  dramatique 
des  anciens.  J'espère  vous  en  entretenir  un  jour, 


|5S  ENTRETIENS 

VOUS  exposer,  sans  partialité,  sa  nature  ,  ses  dtf.iuts 
et  ses  avantages  ,  et  vous  montrer  que  ceux  qui 
l'ont  attaqué  ne  l'avoienl  pas  considéré  d'assez 
près. ...  Et  Tavcnlure  que  vous  aviez  à  me  racon- 
ter sur  nos  salles  de  spectacles. 

=  La  voici.  J'avois  un  ami  un  peu  libertin.  Il 
6e  fit  une  atlaire  sérieuse  en  province  ;  il  fallut  se 
dérober  aux  suites  qu'elle  pouvoit  avoir;  en  se  ré- 
fugiant dans  la  capitale;  et  il  vint  s'établir  chez 
moi.  Un  jour  de  spectacle,  comme  je  cherchois  à 
désennu^jer  mon  prisonnier,  je  lui  proposai  d'aller 
au  spectacle.  Je  ne  sais  auquel  des  trois.  Cela  est 
îudiiïorent  à  mon  liisloire.  ]\Ion  ami  accepte.  Je  le 
conduis.  ?Sous  arrivons  ;  mais  à  Taspect  de  ces  gar- 
des répandus  ,  de  ces  petits  guichets  obscurs  tjui 
servent  d'entrée,  et  de  ce  trou  terme  d'une  grillo 
de  ter  ,  par  lequel  on  distribue  les  billets,  le  jeune 
homme  s'imagine  qu'il  est  à  la  po:te  d'une  maison 
de  force,  et  «jue  l'on  a  obtenu  un  ordre  pour  l'y 
reiifcrmer.  Comm2  il  est  brave  ,  il  s'arrête  de  pied 
fcnae;  il  met  la  main  sur  la  garde  de  son  épée;  et, 
tournant  sur  moi  des  _yeux  indignés ,  il  s'écne,  d'un 
ton  mêlé  de  fureur  et  de  mépiis  :  Ah  ,  mon  ami  ! 
Je  le  compris.  Je  le  rassurai;  et  vous  conviendrez 
q-:e  son  erreur  n'étoit  pas  déplacée. . . . 

=  JMais  où  en  sommes-nous  de  notre  examen  ? 
puisque  c'est  VC'^I  fw  m'écarez,   vous  vous  char- 
gez sans-doute  de  me  remettre  dans  la  voie. 
=  iSous  en  sommes  au  quatrième  acte  ,  à  votre 


SUB       LE       FILS       NATUREL.      l5g 

scène  avec  Constance. ...  Je  n'y  vois  cju'un  coup  ^ 
de  craj'on  ;  mais  il  sVteud  depuis  la  première  ligne 
jusqu'à  la  dernière. 

=^  Qu'est-ce  cjui  vous  en  a  dc'plu  ? 
=  Le  ton  d'abord  j  il  me  paroîl  au-dessus  d'une 
femme. 

=  D'une  fenmie  ordinaire  ,  je  le  crois.  Mais 
yous  connoîlrcz.  Constance  j  et  peut-être  alors  la 
scène  vous  paroîtra-t-elle  au-dessous  d'elle. 

=:=  Il  y  a  des  expressions  ,  des  pensées  qui  sont 
moins  d'elle  que  de  vous. 

=  Cela  doit  être.  ]Nous  empruntons  nos  ex- 
pressions ,  nos  idées  ,  des  personnes  avec  les- 
quelles nous  conversons  ,  nous  vivons.  Selon  l'es- 
time que  nous  en  faisons  (  et  Constance  nreslinie 
beaucoup),  notre  ame  prend  des  nuances  pli;s 
ou  moins  fortes  de  la  leur.  Mon  caractère  a  dû 
refléter  sur  le  sien  ;  et  le  sien  ,  sur  celui  de  Rosalie, 
^=  Et  la  longueur  ? 

=  Ah!  vous  voilà  remonté  sur  la  scène.  II  y 
a  long-temps  que  cela  ne  vous  étoit  arrivé.  Vous 
nous  voyez  ,  Constance  et  moi ,  sur  le  bord  d'ui  e 
planche  ,  bien  droits  ,  nous  regardant  de  profil ,  et 
récitant  alternativement  la  demande  et  ia  répoîise. 
Mais  est  -  ce  ainsi  que  cela  se  passoit  "^dans  le 
saloii  ?  Nous  étions  tantôt  assis  ,  tantôt  droits  ; 
nous  marchions  quelquefois.  Souvent  nous  étions 
arrêtés  ,  et  nullement  pressés  de  voir  la  fin  d'un 
entretien  qui  nous  intéressoit  tous  deux  également* 


l6o  ENTRETIENS 

Çue  ne  me  dit-elle  point?  que  ne  lui  répontlls-je 
pas?  Si  vous  saviez  comment  elle  s'y  prencit,  lors- 
que cette  ame  féroce  se  ferrnoit  à  la  raison  ,  pour 
y  faire  descendre  les  douces  illusions  et  le  calme  ! 
=   Dorval  ,  vos  filles  seront  honnêtes  et  dé- 
centes ,  vos  fils  seront  nobles  et  fiers.  Tous  vos 
enfans  seront  charinans....  Je  ne  peux  vous  ex- 
primer quel  fut  le  prestige  de  ces  mots  accompa- 
gnés d'un  souris  plein  de  tendresse  et  de  dignité. 
==  Je  vous  comprends.  = 
J'entends  ces  mots  de  la  bouche  de  mademoi- 
selle Clairon  ,  et  je  la  vois. 

=  JNon  ,  il  n'y  a  que  les  femmes  qui  possèdent 
cet  art  secret.  Nous  sommes  des  raisonneurs  durs 
el  secs. 

«  Ne  vaut  -  il  pas  mieux  encore  ,  me  disoit- 
»  elle  ,  faire  des  ingrats  ,  que  de  manquer  à  faire 
»  le  bien  ? 

u  Les  parcns  ont  pour  leurs  enfans  un  amour 
»  inquiet  et  pusillanime  ,  qui  les  gâte.  Il  en  est 
»  un  autre  allentif  et  tranquille,  qui  les  rend  hon- 
»  nêtcs  j  et  c'est  celui-ci ,  qui  est  le  véritable  amour 
»  de  père. 

»  L'ennui  de  tout  ce  qui  anmse  la  multitude  , 
»  est  la  suite  du  goût  réel  pour  la  vertu. 

»  Il  y  a  un  tact  moral  (jui  s'étend  à  tout ,  et 
»  que   le  méchant  n'a  point. 

))  L'homme  le  pkis  heureux  ost  celui  qui  fait  le 
«  bonheur  d'un  plus  grand  nombre  d'autres. 


sua      L«      riLS      NATUREL.     l6l 

»  Je  voutlroiii  ctre  mort  ,  est  un  souhait  fié- 
»)  quent  qui  prouve  du-moins  quehjuefois  qu'il  y 
»)  a  des  choses  plus  précieuses  que  la  vie. 

»  Un  honnête  honmie  est  respecté  de  ceux 
»  mérue  qui  ne  le  sont  pas  ,  fût  -  il  dans  une  autre 
»  planète. 

»  Les  passions  détruisent  plus  de  préjugés  que 
T)  la  philosophie.  Et  comment  le  mensonge  leur 
»  résisteroit  -  il  ?  elles  ébranlent  quelquefois  la 
1)  vérité  ». 

=  Elle  me  dit  un  autre  mot ,  simple  à-la-vérité, 
mais  si  voisin  de  ma  situation,  que  j'en  fus  efîrajé. 

C'est  ((  qu'il  n'y  avoil  point  d'homme  ,  quel- 
»  qu'honnête  qu'il  fût ,  qui  ,  dans  un  violent  accès 
»  de  passion  ,  ne  désirât,  au  fond  de  son  cœur ,  les 
n  honneurs  de  la  vertu  et  les  avantages  du  vice  ». 

=  Je  me  rappelai  bien  ces  idées;  mais  l'en- 
chaînement ne  me  revint  pas  jet  elles  n'entrèrent 
point  dans  la  scène.  Ce  qu'il  y  en  a ,  et  ce  que 
je  viens  de  vous  en  dire  ,  suffit ,  je  crois ,  pour 
vous  montrer  que  Constance  a  l'habitude  de  pen- 
ser. Aussi  m'enchaîna-t-elle  ,  sa  raison  dissipant, 
comme  de  la  poussière  ,  tout  ce  que  je  lui'oppo- 
îois  dans  mon  humeur. 

=  Je  vois  ,  dans  cette  scène  ,  un  endroit  que 
j'ai  souligné  ;  mais  je  ne  sais  plus  à  quel  propos. 

=  Lisez  l'endroit. 

P^  Je  lus  :  «  Rien  ne  captive  plus  fortement  qu« 

G* 


iGa  EWTnETiErîS 

»  l'exemple  de  la  verlu,  pas  niéiuc  l'exempte  da 
»  vice  ». 

=  J'entends.  La  maxime  vous  a  paru  fausse. 

=  C'est  cela. 

=  Je  pratique  trop  peu  la  vertu  ,  me  dit  Dor— 
val  ;  mais  personne  n'en  a  une  plus  haute  idée 
<|ue  moi.  Je  vois  la  vérité  et  la  vertu  comme  deux 
grandes  statues  élevées  sur  la  surface  de  la  terre , 
et  inmiobiles  au  milieu  du  ravage  et  des  ruines 
de  tout  ce  qui  les  environne.  Ces  grandes  figures 
sont  quelquefois  couvertes  de  nuages.  Alors  les 
hommes  se  meuvent  dans  les  ténèbres.  Ce  sont 
iea  temps  de  l'ignorance  et  du  crime ,  du  fana- 
tisme et  des  conquêtes.  Mciis  il  vient  un  moment 
©il  le  nuage  s'entr'ouvre  ;  alors  les  hommes  pros- 
ternés reconnoissent  la  vérité  et  rendent  hommage 
à  la  verlu.  Tout  passe  j  mais  la  vertu  et  la  vérité 
restent. 

Je  définis  la  vertu ,  le  goût  de  l'ordre  dans  les 
choses  morales.  Le  goût  de  l'ordre  en  général  nous 
domine  dès  la  plus  tendre  enfance  ;  il  est  plus 
ancien  dans  notre  ame, me  disoit  Constance,  qu'au- 
cun sentiment  réfléchi  ;  et  c'est  ainsi  qu'elle  m'op- 
posoit  à  moi-même;  il  agit  en  nous,  sans  que 
nous  nous  en  appercevions  ;  c'est  le  germe  de  l'hon- 
nêteté  et  du  bon  goûtj  il  nous  porte  au  bien  , 
tant  qu'il  n'est  point  gêné  par  la  passion  ;  il  nous 
suit  jiisques  dans  nos  écarts }  alors  il  dispose  les 


5un       LE       FILS       NATUREL.      1 65' 

mojens  (Je  la  manière  la  plus  avantageuse  pour 
le  mal.  S'il  pouvoit  jamais  être  ctourtc  ,  il  y  auroit 
des  hommes  ([ui  scnliroienl  le  remords  de  la  vertu  , 
comme  d'autres  sentent  le  remords  du  vice.  Lors- 
que je  vois  un  scélérat  capable  d'une  action  hé- 
roïque ,  je  demeure  convaincu  que  les  hommes 
de  bien  sont  plus  réellement  hommes  de  bien  , 
que  les  méchans  ne  sont  vraiment  médians  j  que 
la  bonté  nous  est  plus  indivisiblement  attachée  que 
la  méchanceté  ;  et ,  qu'en  général  ,  il  reste  plus 
de  bonté  dans  l'ame  d'un  méchant ,  que  de  mé- 
chanceté dans  l'ame  des  bons. 

=  Je  sens  d'ailleurs  qu'il  ne  faut  pas  examiner 
la  morale  d'une  femme  ,  comme  les  maximes  d'un 
philosophe. 

=  Ah  !  si  Constance  vous  entendoit  ! . . . 

=  Mais  celte  morale  u'est-elle  pas  un  peu  forte 
pour  le  genre  dramatique  ? 

=  Horace  vouloit  qu'un  poète  allât  puiser  sa 
science  dans  les  ouvrages  de  Socrale  :  Rem  tibi 
socraticœ  poterunt  ostendere  chartœ.  Or ,  je  crois 
qu'en  un  ouvrage  ,  quel  qu'il  soit ,  l'esprit  du  siècle 
doit  se  remarquer.  Si  la  morale  s'épure ,  si  le  pré- 
jugé s'afFoiblit ,  si  les  esprits  ont  une  pente  à  la 
bienfaisance  générale ,  si  le  goût  des  choses  utiles 
s'est  répandu ,  si  le  peuple  s^intéresse  aux  opé- 
rations du  ministre  ,  il  faut  qu'on  s'en  apperçoive, 
même  dans  une  comédie. 

=  ISTalgré  tout  ce  que  vous  me  dites  ,  je  per-; 


j64  e  k  t  r  e  t  I  e  iv  s 

sistc.  Je  trouve  la  scène  fort  belle  et  fort  longue  j 
je  n'en  respecte  pas  moins  Constance  j  je  suis  en- 
chanté qu'il  y  ait  au  monde  une  fennue  comme 
elle  ,  et   que  ce  soit  la  vôtre.... 

Les  coups  de  craj^on  commencent  à  s'éclaircir. 
En  voici  pourtant   encore  un. 

Clairville  a  remis  son  sort  entre  vos  mains;  il 
vient  apprendre  ce  que  vous  avez  décidé.  Le  sa- 
crifice de  votre  passion  est  fait  ;  celui  de  votre 
fortune  est  résolu. Clairville  et  Rosalie  redeviennent 

s 

opulens  par  votre  générosité.  Célcz  à  votre  ami 
cette  circonstance  ,  je  le  veux  ;  mais  pourquoi  vous 
amuser  à  le  tourmenter  ,  en  lui  montrant  des  obs- 
tacles qui  ne  subsistent  plus  ?  cela  amène  l'éJoge 
du  commerce  ,  je  le  sais.  Cet  éloge  est  sensé , 
ai  étend  l'instruction  et  l'utilité  de  l'ouvrage  j  mai* 
il  alonge  ;et  je  le  supprimerois.  Ambitiosa  recidet 
ornamenta. 

=  Je  vois  ,  me  répondit  Dorval ,  que  vous  êtes 
heureusement  né.  Après  un  violent  effort ,  il  est 
une  sorte  de  délassement  auquel  il  est  impossible 
de  se  refuser  ,  et  que  vous  connoîtriez, ,  si  l'exer- 
cice de  la  vertu  vous  avoil  été  péniole  ;  vous  n'avez 
jamais  eu  besoin  de  respirer. ...  Je  jouissois  de 
ma  victoire  j  je  faisois  sortir  du  cœur  de  mon  ami 
«es  sentimens  les  plus  honnêtes  j  je  le  voyois  tou- 
jours plus  digne  de  ce  que  je  venois  de  faire  pour 
^lui.  Et  cette  action  ne  vous  paroît  pas  naturelle  ! 
Reconnoisscz  au  contraire  ,  à  ces  caractères ,  la 


sur.       L    K       FILS       W    A    T    U    n    E    L.      lG5 

différence  d'un  événement  imaginaire  et  d'un  évé- 
nement réel. 

=  Vous  pouvez  avoir  raison.  Mais  dites-moi, 
Rosalie  n'auioit-elle  point  ajouté  après-coup  cet 
endroit  de  la  première  scène  du  cinquième  acte? 
«  Amant  qui  m'ttois  autrefois  si  cher  !  Clairvillc 
que  j'estime  toujours  ,  etc.  ». 
^■^  Vous  l'avez  deviné. 

=^  11  ne  me  reste  presque  plus  que  des  éloges 
à  vous  faire.  Je  ne  peux  vous  dire  combien  je  suis 
content  de  la  scène  troisième  du  cinquième  acte. 
Je  nie  disois ,  avant  que  de  la  lire  :  Il  se  propose 
de  détacher  Rosalie.  C'est  un  projet  fou  qui  lui 
a  mal  réussi  avec  Constance,  et  qui  ne  lui  réussira 
pas  mieux  avec  l'autre.  Que  lui  dira-t-il,  qui  ne 
doive  encore  augmenter  son  estime  et  sa  tendresse  ? 
Voyons  cependant.  Je  lus  }  et  je  demeurai  con- 
vaincu qu'à  la  place  de  Rosalie  ,  il  n'y  avoit  point 
de  femmeen  qui  il  restât  quelques  vestiges  d'hon- 
nêteté ,  qui  n'eût  été  détachée  et  rendue  à  son 
amant  ;  et  je  conçus  qu'il  n'y  avoit  rien  qu'on  ne 
pût  sur  le  cœur  humain  ,  avec  de  la  vérité ,  de 
l'honnêteté  et  de  l'éloquence. 

Mais  comment  est-il  arrivé  que  votre  pièce  ne 
soit  pas  d'invention  ,  et  que  les  moindres  évène- 
mens  y  soient  préparés  ? 

=  L'art  dramatique  ne  prépare  les  évènemens 
que  pour  les  enchaîner  ;  et  il  ne  les  enchaîne  dans 
ses  productions  ,  que  parce  qu'ils  le  sont  dans  la 


l()G  ENTRETIENS 

nature.  L'art  imite  jusqu'à  la  manière  subtile  avec 
laquelle  la  nature  nous  dérobe  la  liaison  de  ses 
effets. 

=  La  pantomime  prépareroit ,  ce  me  semble, 
quelquefois  d'une  manière  bien  naturelle  et  bien 
déliée. 

=^  Sans-doute  j  et  il  y  en  a  un  exemple  dans 
la  pièce.  Tandis  qu'André  nous  annonçoitles  mal- 
heurs arrivés  à  son  maître ,  il  me  vint  cent  fois 
dans  la  pensée  qu'il  parloit  de  mon  père  ;  et  je 
témoignai  celte  inquiétude  par  des  mouvemens  sur 
lesquels  il  eût  été  facile  à  un  spectateur  attentif 
de  prendre  le  même  soupçon. 

=  Dorval ,  je  vous  dis  tout.  J'ai  remarqué  de 
temps-en-teuips  des  expressions  qui  ne  sont  pas 
d'usage  au  théâtre. 

=  Mais  que  personne  n'oseroit  relever  ,  si  un' 
auteur  de  nom  les  eût  employées. 

=  D'autres  qui  sont  dans  la  bouche  de  tout 
l'«  monde  ,  dans  les  ouvrages  des  meilleurs  écri- 
vains ,  et  qu'il  seroit  impossible  de  changer  ,  sans 
g;1ler  la  pensée  j  mais  vous  savez  que  la  langue  du 
spectacle  s'épure  ,  à-rnesure  que  les  mœurs  d'un 
peuple  se  corrompent;  et  que  le  vice  se  fait  un 
idiome  qui  s'étend  peu-à-peu  ,  et  qu'il  faut  con- 
noître,  parce  qu'il  est  dangereux  d'employer  les 
expressions  dont  il   s'est  une  fois  emparé. 

=^  Ce  que  vous  dites  est  bien  vu.  Il  ne  reste 
plus  qu'à  savoir  où  s'arrêtera  cette  sorte  de  coudes- 


SUR  r,  t  FILS  w  A  T  r  r.  E  I..  ^Gf 
eendance  qu'il  faut  avoir  pour  le  vice.  Si  la  langue 
de  la  vertu  s'appauvrit  à-niesure  que  celle  du  vice 
s'étend  ,  bientôt  on  en  sera  réduit  à  ne  pouvoir 
parler  sans  dire  une  sottise.  Pour  moi ,  je  pense 
qu'il  y  a  mille  occasions  oti  un  homme  feroit  hon- 
neur à  son  goût  et  à  ses  mœurs  ,  en  méprisant 
celte  espèce  d'invasion  du  libertinage. 

Je  vois  déjà  dans  la  société ,  que  si  quelqu'un 
s'avise  de  montrer  une  oreille  trop  délicate  ,  on 
en  rougit  pour  lui.  Le  théâtre  français  atlendra- 
t-il ,  pour  suivre  cet  exemple  ,  que  son  diction- 
naire soit  aussi  borné  que  le  dictionnaire  du  théâtre 
lyrique  ,  et  que  le  nombre  des  expressions  hon- 
nêtes soit  égal  à  celui  des  expressions  musicales. 

=■  Voilà  tout  ce  que  j'avois  à  vous  observer 
sur  le  détail  de  votre  ouvrage.  Quant  à  la  conduite, 
j'y  trouve  un  défaut  ;  peut-être  est-il  inhérent  au 
sujet;  vous  en  jugerez;  l'intérêt  change  de  nature  ;: 
il  est ,  du  premier  acte  jusqu'à  la  fin  du  troisième, 
de  la  vertu  malheureuse  ;  et  dans  le  reste  de  la 
pièce  ,  de  la  vertu  victorieuse.  Il  falloit ,  et  il  eût 
été  facile  d'entretenir  le  tumulte ,  et  de  prolonger 
-  les   épreuves  et  le  mal -aise  de  la  vertu. 

Par  exemple  ,  que  tout  reste  comme  il  est  depuis 
le  commencement  de  la  pièce  jusqu'à  la  quatrième 
scène  du  troisième  acte  :  c'est  le  moment  où  Ro- 
salie apprend  que  vous  épousez  Constance  ,  s'éva- 
nouit de  douleur,  et  dit  à  Clairville  ,  dans  son  dépit  : 
«  Laissez.  -  moiT . , ,  Je  vous  hais  »....;  qu'alors 


ï6S  ENTRETIENS 

Clairville  conçoive  des  soupçons^  que  Vousprenlcl 
de  l'humeur  conlie  un  ami  importun  qui  vous  perce 
le  cœur  ,  sans  s'en  douter  ;  et  que  le  troisième 
acte  finisse. 

Voici  maintenant  comment  j'arrangerois  le  qua- 
trième. Je  laisse  la  première  scène  à -peu -près 
comme  elle  est  j  seulement  Justine  apprend  à 
Rosalie  qu'il  est  venu  mi  émissaire  de  son  père  ; 
qu'il  a  vu  Constance  en  secret  j  et  qu  elle  a  tout 
lieu  de  croire  qu'il  apporte  de  mauvaises  nouvelles. 
Après  cette  scène,  je  transporte  la  scène  seconde 
du  troisième  acte  ,  celle  où  Clairville  se  préci- 
pite aux  genoux  de  Rosalie  ,  et  cherche  à  la  flé- 
chir. Constance  vient  ensuite  ;  elle  amène  André  j 
on  l'interroge.  Rosalie  apprend  les  malheurs  arri- 
vés à  son  père  :  vous  voyez  à-peu-près  la  marche 
du  reste.  En  irritant  la  passion  de  Clairville  et 
celle  de  Rosalie  ,  on  vous  eût  préparé  des  em- 
barras plus  grands  peut-être  encore  que  les  pré- 
cédens.  De  temps  -  en  -  temps  vous  eussiez  été 
tenté  de  tout  avouer»  A  la  fin  ,  peut-être  l'eussiex- 
vous  fait. 

^=  Je  vous  entends  ;  mais  ce  n'est  plus  là  notr« 
histoire.  Et  mon  père ,  qu'auroit-il  dit  ?  D'ailleurs , 
êtes  -  vous  bien  convaincu  que  la  pièce  y  auroit 
gagné?  En  me  réduisant  à  des  extrémités  terribles, 
vous  auriez,  fait ,  d'une  aventure  assez  simple  , 
une  pièce  fiart  compliquée.  Je  serois  devenu  plu» 
ihédtral  ;  ^ 


SUn       LE       FILS       IS    \    T    V    n    E    L.      l6^ 

=  Et  plus  ordiuairc  ,il  est  vrai;  mais  l'ouvrage 
eût  clô  d'un  succès  assuré. 

=  Je  le  crois  ,  et  d'un  goût  fort  petit.  II  y  avoit 
cerlaineincnt  moins  de  dilticullé  ;  mais  je  pense 
qu'il  y  avoit  encore  moins  de  vérité  et  de  beaulé 
réelles  à  entrelenir  ragitation  ,  qu'à  se  soutenir 
dans  le  calme.  Songez,  que  c'est  alors  que  les  sacri- 
fices de  la  vertu  commencent  et  s'enchaînent. 
A'ojez  comme  l'élévation  du  discours,  et  la  force 
des  scènes  succèdent  au  pathétique  de  situation. 
Cependant,  au  milieu  de  ce  calme  ,  le  sort  de  (cons- 
tance ,  de  Clairville  ,  de  Rosalie  ,  et  le  mien  , 
demeurent  incertains.  On  sait  ce  que  je  me  pro- 
pose j  mais  îl  n'y  a  nulle  apparence  que  je  réus- 
sisse. En  effet ,  je  ne  réussis  point  avec  Constance^ 
et  il  est  bien  moins  vraisemblable  que  je  sois  plus 
heureux  avec  Rosalie.  Quel  événement  assez  im- 
portant auroit  remplacé  ces  deux  scènes  ,  dans  le 
plan  que  vous  venez  de  m'exposer  ?  aucun. 

=  Il  ne  me  reste  plus  qu'une  question  à  vous 
faire  :  c'est  sur  le  genre  de  votre  ouvrage.  Ce  n'est 
pas  une  tragédie;  ce  n'est  pas  une  comédie.  Qu'est- 
ce   donc?  et  quel  nom  lui  donner? 

=  Celui  qu'il  vous  plaira.  Mais  demain,  si  vous 
voulez  ,  nous  chercherons  ensemble  celui  qui  lui 
convient. 

■~^  Et  pourquoi  pas  aujourd'hui  ? 

:^  Il  faut  que  je  vous  quitte.  J'ai  fait  avertir 
Tb'iitre.  H 


17©  ENTRETIENS 

deux  fernners  du  voisinage  ^  et  il  y  a  peul-éir© 
une  heure  qu'ils  ni'atlendeiit  à  la  maison. 

=  Autre  procès  à  accommoder  ? 

=  Non  :  c'est  une  affaire  un  peu  différente. 
L'un  de  ces  fermiers  a  une  fille  ;  l'autre  ,  un  gr.rçon  : 
ces  enfans  s'aiment  j  mais  la  fille  est  riche  j  le 
garçon  n'a  rien. 

=^  El  vous  voulez  accorder  les  parens  ,  et  rendre 
les  enfans  contens.  Adieu  ,  Dorval.  A  demain  , 
au  Uièmc   endroit. 


SUR       I.E       FILS       WÀTUREIJ.      17! 


TROISIEME   ENTRETIEN. 


I  jE  lendemain  ,  le  ciel  se  troubla  j  une  nue  qui 
amenoitroiage,  et  qui  portoit  le  tonnerre  ,  s'arrêta 
sur  la  colline,  et  la  couvrit  de  ténèbres.  A.  la  dis- 
tance où  j'ttois  ,  les  éclairs  sembloient  s'allumer 
et  s'éteindre  dans  ces  ténèbres.  La  cîme  des  chênes 
étoit  agitée  j  le  bruit  des  venls  se  inêloit  au  mur- 
mura des  eaus  ;  le  tonnerre  ,  en  grondant  ,  se  pro- 
iiienoit  entre  les  aibres;  mon  imagination,  domi— 
oée  par  des  rapports  secrets  ,  me  montroil  ,  au 
milieu  de  cette  scène  obscure  ,  Dorval,  tel  que 
je  l'avois  vu  la  veille  dans  les  transports  de  soa 
enthousiasme ,  et  que  je  croyois  enteadre  sa  voix 
harmonieuse  s'élever  au-dessus  des  vents  et  du 
tonnerre. 

Cependant  l'orage  se  dissipa  j  l'air  en  devint 
plus  pur;  le  ciel ,  plus  serein  :  et  je  serois  allé  cher- 
cher Dorval  sous  les  chênes^  mais  je  pensai  que 
la  terre  j  scroit  trop  fraîche,  et  l'herbe  trop  molle. 
Si  la  pluie  n'avoit  pas  duré  ,  elle  avoit  été  forte.' 
Je  me  rendis  chez  lui  :  il  m'altendoit }  car  il  avoit 
pensé  ,  de  son  côté,  que  je  n'irois  point  au  rea- 
-dez-vous  de  la  veille  ;  et  ce  fut  dans  son  jardin^ 
sur  les  bords  sablés  d'un  large  canal ,  où  il  avoit 


172  E    N    T    K    E    T   1    E    i\    s 

coutume  de  se  promener,  qu'il  acheva  de  me 
développer  ses  idées.  Après  quelques  discours 
généraux  sur  les  actions  de  la  vie  ,  et  sur  rimitation 
qu'on  en  tait  au  théâtre  ,  il  me  dit  : 

On  distingue  dans  tout  objet  moral  un  milieu  et 
deux  extrêmes.  Il  semble  donc  que,  toute  action 
dramatique  étant  un  objet  moral  ,  il  dcvroit  y  avoir 
im  genre  mojen  et  deux  genres  extrêmes.  Nous 
avons  ceux-ci  ;  c'est  la  comédie  et  la  tragédie  : 
mais  l'homme  n'est  pas  toujours  dans  la  douleur 
ou  dans  la  joie.  Il  y  a  donc  un  point  qui  sépare  la 
dislance  du  genre  comique  au  genre  tragi(|ue. 

Térence  à  composé  une  pièce  dont  voici  le  sujet. 
Un  jeune  homme  se  marie.  A-peine  èst-il  marié  , 
que  des  affaires  l'appellent  au  loin  :  il  est  absent  j 
il  revient  j  il  croit  appercevoir  dans  sa  fenmie  des 
preuves  certaines  d'infidélité;  il  en  est  au  désespoir; 
il  veut  la  renvcjer  à  ses  parens.  Qu'on  juge  de  l'é- 
tat du  père ,  de  la  mère  et  de  la  fille.  Il  y  a  cepen- 
dant un  Dave  ,  personnage  plaisant  par  lui-même. 
Qu'en  fait  le  poète  ?  Il  l'éloigné  de  la  scène  pen- 
dant les  quatre  premiers  actes  ;  et  il  ne  le  rappelle, 
que  pour  égayer  un  peu  son  dénoucmont. 

Je  demande  dans  quel  genre  est  celle  pièce  ? 
Dans  le  genre  connque?il  n'y  apaslemot  pour  rire. 
Dans  le  genre  tragique?  la  terreur  ,  la  commiséra- 
tion et  les  autres  grandes  passions  n'y  sont  point 
excitées.  Cependant  il  y  a  de  l'intérêt;  et  il  y  en  aura, 
sans  ridicule  qui  fasse  rire  ,  sans  danger  qui  fasse 


sua       LE       FILS       i>    A    T    L'    H    EL.      1^3 

fréiuir  ,  dans  toute  composition  dramatique  où  le  - 
sujet  sera  important,  où  le  poète  prendra  le  loa 
que  nous  avons  dans  les  aflaires  sérieuses  ,  et  où 
-l'action  s'avancera  par  la  perplexité  et  par  les 
embarras.  Or  ,  il  me  semble  que  ces  actions  étant 
les  plus  communes  de  la  vie  ,  le  genre  qui  les  aura 
pour  objet  doit  être  le  plus  utile  et  le -plus  étendu. 
J'appclicrai  ce  genre  le  genre  sérieux. 

Ce  genre  établi  ,  il  n'y  aura  point  de  conditions 
dans  la  société  }  point  d'actions  injportantes  dans 
la  vie  ,  qu'on  ne  puisse  rapporter  à  quelque  partie 
du  sjstéme  dramatique. 

Voulez-vous  donner  à  ce  système  toute  l'éten- 
due possible;  y  comprendre  la  vérité  et  les  chi- 
mères -j  le  monde  imaginaire  et  le  monde  réel  ) 
ajoutez  le  burlesque  au-dessous  du  genre  comique  , 
€l  le  merveilleus  ,  au-dessus  du  genre  tragique? 

=  Je  vous  entends:  (c  Le  burlesque....  Le 
»  genre  comic[ue....  Le  genre  sérieux....  Le 
»  genre    tragique....    Le  merveilleux  ». 

=  Une»pîèce  ne  se  renferme  jamais  à  la  rigueur 
dans  un  genre.  Il  n'y  a  point  d'ouvrage  dans  les 
genres  tragique  ou  comique,  où  l'on  ne  trouvât  des 
morceaux  qui  ne  seroienl  point  déplacés  dans  le 
genre  sérieux  ;  et  il  y  en  aura  réciproqueinent  dans 
celui-ci ,  qui  porteront  l'empreinte  de  l'un  et  l'au- 
tre genre. 

C'est  l'avantage  du  genre  sérieux  ,  que  ,  placé 
entre  les  deux  autres  ,  il  a  des  ressources  ,  soit 


«"74  E   IV    T    n    E   T    I    E    N    s 

qu'il  s'élève,  soit  qu'il  descende.  Il  n'en  est  pas 
ainsi  du  genre  comique  et  du  genre  tragique  :  tou- 
Ics  les  nuances  du  comique  sont  comprises  entre 
ce  genre  même  et  le  genre  sérieux  ;  et  toutes  celles 
du  tragique,  le  burlesque  et  le  merveilleux  sont 
également  hors  de  la  nature^  en  n'en  peut  rien 
emprunter  qui  ne  gâte.  Les  peintres  et  les  poè'tes' 
ont  le  droit  de  tout  oser  }  mais  ce  droit  ne  s'étend 
pas  jusqu'à  la  licence  de  fondre  des  espèces  diffé- 
rentes dans  un  même  individu.  Pour  un  homme  de 
goût ,  il  y  a  la  même  absurdité  dans  Castor  élevé 
au  rang  des  dieux ,  et  dans  le  Bourgeois  gentil- 
homme ,  fait  Mamamouchi. 

Le  genre  comique  et  le  genre  tragique  sont  les 
bornes  réelles  de  la  composition  dramatique.  Mais, 
s'il  est  impossible  au  genre  comique  d'appeler  à  son 
aide  le  burlesque  ,  sans  se  dégrader  j  au  genre  tra- 
gique ,  d'empiéter  sur  le  genre  merveilleux  ,  sans 
perdre  de  sa  vérité  j  il  s'ensuit  que  ,  placés  dans 
les  extrêniiiés  ,  ces  genres  sont  les  plus  frappans 
€t  les  plus  difficiles. 

C'est  dans  le  genre  sérieux  ,  que  doit  s'exercer 
d'abord  tout  homme  de  lettres  qui  se  sent  du  la- 
lent  pour  la  scène-  On  apprend  à  un  jeune  élève 
qu'on  destine  à  la  peinture  ,  à  dessiner  le  nu.  Quand 
cette  partie  fondamentale  de  l'art  lui  est  familière  , 
il  peut  choisir  un  sujet.  Qu'il  le  prenne  ou  dans  les 
conditions  communes ,  ou  dans  un  rang  élevé  j  qu'il 
^rapc  ses  figures  à  son  gré  j  mais  (ju'on  ressente 


SUR       LE       [ILS       N    A    T    U    R    E    L.      I7S 

toujours  le  nu  sous  la  draperie  :  que  celui  qui  aura 
fait  une  longue  ttude  de  l'homme  dans  Texercice 
du  genre  sérieux  ,  chausse  ,  selon  son  génie  ,  le 
colhurne  ou  le  soc  ;  qu'il  jetlc  sur  les  épaules  de  son 
personnage  ,  un  manteau  rojal  ou  une  robe  de  pa- 
la'is  ;  mais  que  Ihomme  ne  diparoisse  jamais  sous 
le  vêtement. 

Si  le  genre  sérieux  est  le  plus  facile  de  tous ,  c'est , 
en  revanche  ,  le  moins  sujet  aux  vicissitudes  des 
temps  et  des  lieux.  Portez  le  nu  en  quehjue  lieu  de  la 
terre  qu'il  vous  plaira  j  il  fixera  l'attention  ,  s'il  est 
bien  dessiné.  Si  vous  excellez  dans  le  genre  sérieux, 
vous  plairez  dans  tous  les  temps  et  chez  tous  les 
peuples.  Les  petites  nuances  qu'il  empruntera  d'an 
genre  collatéral  seront  trop  foibles  pour  le  dégui- 
ser j  ce  sont  des  bouts  de  draperie  qui  ne  couvrent 
que  quelques  endroits  ,  et  qui  laissent  les  grandes 
parties  nues. 

Vous  voyez  que  la  tragi-comédie  ne  peut  être 
tju'un  mauvais  genre  ,  parce  qu'on  y  confond  deux 
gcnreséloignés  et  séparés  par  une  barrière  naturelle. 
On  ny  passe  point  par  desnuancesimperceptibles  j 
on  tombe  ,  à  chaque  pas  ,  dans  les  contrastes 3  et 
l'unité  disparoît. 

Vous  voyez  que  cette  espèce  de  drame  ,  où  les 
traits  les  plus  plaisans  du  genre  comique  sont  pla- 
cés à  côté  des  traits  les  plus  touchans  du  genre  sé- 
rieux, et  où  Ton  saute  alternativement  d'un  genre  à 


V 


J7*^  £   îV   T   n   E  T   I    L   >■   s 

un  autre  ,  ne  sera  pas  sans  défaut  aux  jeux  d'un  cii- 
ticjue  sévèie. 

Mais  voulez -vous  être  convaincu  du  danger 
tju'il  y  a  à  franchir  la  barrière  que  la  nature  a  mise 
entre  les  genres  7  portez  les  choses  à  l'excès  j  rap- 
prochez, deux  genres  fort  éloignés,  tels  que  la  tra- 
gédie et  le  burlesque  j  et  vous  verrez  alternative- 
ment un  grave  sénateur  jouer  aux  pieds  d'une 
courlisanne  le  rôle  du  débauché  le  plus  vil ,  et  des 
factieux  méditer  la  ruine  d'une  république  (*). 

La  farce  ,  la  parade  et  la  parodie  ne  sont  pas  des 
genres ,  ruais  des  espèces  de  comique  ou  de  burles- 
que, qui  ont  un  objet  particulier. 

On  a  donné  cent  fois  la  poétique  du  genre  co— 
ïin(|uc  et  du  genre  tragique.  Le  genre  sérieux  a  la 
sienne  j  et  cette  poétique  seroit  aussifort  étenduej 
mais  je  ne  vous  en  dirai  que  ce  qui  s'est  offert  à  mon 
cspiit ,  tandis  que  je  travaillois  à  ma  pièce. 

Puisf|uece  genre  est  privé  de  la  vigueur  de  colo- 
ris des  genres  extrêmes  entre  lesquels  il  est  placé  , 
il  ne  faut  rien  négliger  de  ce  qui  peut  lui  donner  de 
la  force. 

Que  le  sujet  en  soit  important;  et  l'intrigue,  sim- 
ple, domestique,  el  voisine  de  la  vie  réelle. 

Je  nj  veux  point  de  valets:   les   honnêtes  gens 

(*)  f^t^yez  la  Venise  préservée  d'Ofway  jleHamlet 
cle  Sliakcspuar  ,  et  la  plupart  des  pièces  du  ihcâlre 
ans,lais. 


SUn       LE       FILS       NATUREL.      l'J'f 

no  les  admettent  point  à  la  connoissancc  de  leurs 
iilïiurcs;  et  si  les  scènes  se  passent  toutes  entre  les  . 
jiiaîtres ,  elles  n'en  seront  que  plus  intéressantes. 
Si  un  valet  parle  sur  la  scène  comme  dans  la  so- 
ciété ,  il  est  ruaussade^  s'il  parle  autrement ,  il  est 
faux. 

Les  nuances  empruntées  du  genre  comique  sont- 
elles  trop  fortes?  L'ouvrage  fera  rire  et  pleurer j 
et  il  n'y  aura  plus  ni  unité  d'intérêt,  ni  unité  de 
coloris. 

Le  genre  sérieux  comporte  les  monologues  J 
d'où  je  conclus  qu'il  penche  plutôt  vers  la  tra- 
gédie que  vers  la  comédie;  genre  dans  lequel  ils 
sont  rares  et  courts. 

Il  scroit  dangereux  d'emprunter,  dans  uneméme 
composition,  des  nuances  du  genre  conifque  et  du 
genre  tragique.  Connoissez  bien  la  pente  de  voire 
sujet  et  de  vos  caractères  ,  et  suivez-la. 

Que  votre  morale  soit  générale  et  forte. 

Point  de  personnages  épisodiques  ;  ou  ,  si  l'intri- 
gue en  exige  un,  qu'il  ait  un  caractère  singulier 
qui  le  relève. 

Il  faut  s'occuper  fortement  de  la  pantomime  J 
laisser  là  ces  coups  de  théâtre  dont  l'effet  est  mo- 
mentané, et  trouver  des  tableaux.  Plus  on  voit  un 
beau  tableau ,  plus  il  plaît. 

Le  mouvement  nuit  presque  toujours  à  la  di- 
gnité ;  ainsi ,  que  votre  principal  personnage  soit 
rarement  le  machiniste  de  votre  pièce» 


1^8  E^TRETIENS 

Et  sur- tout  resson venez-vous  fju'il  n'y  a  point 
de  principe  général  :  je  n'en  connois  aucun  de  ceux 
que  je  viens  d'indiquer,  qu'un  honuiic  de  génie  ne 
puisse  enfreindre  avec  succès. 

=  Vous  avez  prévenu  mon  objection. 

=  Le  genre  comique  est  des  espèces,  et  le 
genre  tragique  est  des  individus.  Je  m'explique.  Le 
héros  d'une  tragédie  est  tel  ou  tel  homme  :  c'est 
ou  Régulus  ,  ou  Brulus  ,  ou  Galon  j  et  ce  n'est  point 
un  autre.  Le  principal  personnage  d'une  comédie 
doit  au  contraire  représenter  un  grand  nombre 
d'hommes.  Si ,  par  hasard  ,  on  lui  donnoil  une  phy- 
sionomie si  particulière,  qu'il  n'y  eût  dans  la  so- 
ciété qu'un  seul  individu  qui  lui  ressemblât ,  la  co- 
médie relourneroit  à  son  enfance  ,  et  dégénéreroil 
en  satyre. 

Tércnce  me  paroît  être  tombé  une  fois  dans  ce 
défaut.  Son  Eautontimorumenos  est  un  père  affligé 
du  parti  violent  auquel  il  a  porté  son  fils  par  un 
excès  de  sévérité  dont  il  se  punit  lui  même  ,  en  se 
couvrant  de  lambeaux,  se  nourrissant  durement , 
fuyant  la  société,  chassant  ses  domestiques,  et  se 
condamnant  à  cultiver  la  terre  de  '  ses  propres 
mains.  On  peut  dire  que  ce  père-là  n'est  pas  dans 
la  nature.  Une  grande  ville  fourniroit,  à-peine  dans 
un  siècle,  l'exemple  d'une  affliction  aussi  bizarre. 

=;  Horace,  qui  avoit  le  goût  d'une  délicatesse 
singulière  ,  me  paroît  avoir  apperçu  ce  défaut,  et 
l'avoir  critiqué  d'une  façon  bien  légère. 


Sun       LE       FILS       K    A    T    f    R    E    I..      1  -^ 

=  Je  ne  me  rappelle  pas  l'endroit. 

=  C'est  dans  la  satyre  première  ou  seconde  du 
premier  livre  ,  où  il  se  propose  de  montrer  que, 
pour  éviter  un  excès,  les  fous  se  précipitent  dans 
l'excès  opposé.  Fufidius  ,  dil-il ,  craint  de  passer 
pour  dissipateur.  Savex-vous  ce  (ju'ilfait  ?  Il  prête 
à  cinq  pour  cent  par  mois ,  et  se  paye  d'avance. 
Plus  un  homme  est  obéré  ,  plus  il  exige  :  il  sait  par 
cœur  les  noms  de  tous  les  enfans  de  famille  ([ui 
commencent  à  aller  dans  le  monde  ,  et  qui  ont  des 
pères  durs.  Mais  vous  croiriex  peut-être  que  cet 
lîomme  dépense  h  proportion  de  son  revenu;  er- 
reur. Il  est  son  plus  cruel  ennemi  j  et  ce  père  de  la 
comédie,  qui  se  punit  d'e  l'évasion  de  son  (ils  ,  ne 
se  tourmente  pas  plus  méchanmienl.  Non  se  pC" 
jits  cruciaverit, 

=  Oui ,  rien  n'est  plus  dans  le  caractère  de  cet 
auteur,  que  d'avoir  attaché  deus  sens  à  ce  mer- 
chainmont ,  dont  l'un  tojnbe  sur  Térence,  el  l'au- 
tre sur  Fufidius. 

Dans  le  genre  sérieux  ,  les  caractères  seront 
souvent  aussi  généraux  que  dans  le  genre  comiquej 
mais  ils  seront  toujours  moins  individuels  que  dans 
le  genre  tragique. 

On  dit  quelquefois ,  il  est  arrivé  une  aventure 
fort  plaisante  à  la  cour  j  un  événement  fort  tragi- 
que à  la  ville:  d'où  il  s'ensuit  que  la  comédie  et  la 
tragédie  sont  de  tous  les  états;  avec  cette  dilFé- 
rence ,  que  la  douleur  et  les  larmes  sont  eucorc 


l8o  E    N    T    n    E   T    1    E    N    s 

plus  souvent  sous  les  loits  des  sujets,  que  l'enjouc* 
ment  et  la  gaîtédans  les  palais  des  rois.  C'est  moins 
le  sujet  qui  rend  une  pièce  coniif[ue  ,  sérieuse  ou 
tragique  ,  que  le  Ion,  les  passions,  les  caractères 
et  Tintérét.  Les  cCets  de  l'amour ,  de  la  jalousie , 
du  jou,  du  dérèglement,  de  l'ambition  ,  de  la  haine, 
de  l'envie,  peuvent  faire  rire  ,  réfléchir,  ou  trem- 
bler- l_ln  jaloux  qui  prend  des  mesures  pour  s'as- 
surer de  son  déshonneur ,  est  ridicule  ;  un  homme 
d'honneur  qui  le  soupçonne  et  qui  aime  ,  en  est 
affligé  ;  un  furieux  qui  le  sait ,  peut  conmieltre  uti 
crime.  Un  joueur  portera  chez  un  usurier  le  por- 
trait d'une  maîtresse  j  un  autre  joueur  embarras- 
sera Sja  fortune,  la  renversera  ,  plongera  une  femme 
cl  des  enfans  dans  la  misère ,  et  tombera  dans  le 
désespoii'.  Que  vous  dirai-je  de  plus?  La  pièce 
dont  nous  nous  sommes  entretenus,  a  presqu'élé 
faite  dans  les  tiois  genres. 
=^-  Comment? 

:=    Oui. 

=  La  chose  est  singulière  ! 

=  Clairville  esl  d'un  caractère  honnête ,  mais 
impétueux  et  léger.  An  comble  de  ses  vCeux  ,  pos- 
sesseur tranf[Liille  de  Uosalie ,  il  oublia  ses  peines 
passées;  il  ne  vit  plus  dans  notre  histoire  qu'une 
aventure  commune.  Il  en  fil  des  plaisanteries;  il  alla 
inêuie  jusf[u'à  parodier  le  troisième  acte  de  la  pièce. 
Son  ouvrage  étoit  excellent:  il  avoit  exposé  mes 
embarras  sous  un  jour  loul-à-lail  comique.  J'en  ris; 


SUR       LE       r    I    I,   S       NATUREL.      l8l 

mais  je  fus  seci  élément  oflensc  du  ridicule  cjue 
Clairville  jetoil  sur  une  des  actions  les  plus  impor- 
tantes de  notre  vie  j  car  enlin,  il  y  eut  un  nionicnt 
qui  pouvoit  lui  couler,  à  lui,  sa  iortnne  et  sa  rnaî- 
trrsse  ;  à  Rosalie  ,  l'innocence  et  la  droiture  de 
son  cœur  j  à  Constance  ,  le  repos  j  à  moi,  la  pro- 
bité et  peut-élre  la  vie.  Je  me  vengeai  de  Clair-;- 
villc  ,  en  niellant  en  tragédie  les  trois  derniers  ac-i- 
tes  de  la  pièce  ;  et  je  puis  vous  assurer  que  je  le  fis 
jileurcr  plus  long^temps  qu'il  ne  m'avoit  fait  rire, 

=  Et  pourroit-on  voir  ces  morceaux? 

=  rSon  j  ce  n'est  point  un  relus  ',  mais  Clairville 
a  brûlé  son  acte,  et  il  ne  me  reste  que  le  canevas 
dos  miens. 

^^  Et  ce  canevas  ? 

::=  Yous  l'allez  voir,  si  vous  me  le  demandez, 
IVIais  faites-y  réflexion;  vous  avez,  l'arae  sensible, 
vous  ru'aimez  ;  et  cette  lecture  pourra  vous  laisser 
des  impressions,  dont  vous  aurez  de  la  peine  à  vouç 
distraire. 

—  Donnez  le  canevas  tragique,  Dorval,  donnez. 

Dorval  tira  de  sa  poche  quelques  feuilles  volan- 
tes, qu'il  me  lendit  en  délournunt  la  téie ,  connue 
bi[  eût  craint  d'y  jeter  les  veux  ;  et  voici  ce  qu'elles 
contonoient. 

Rosalie,  instruite,  au  troisième  acte  ,  du  maridge 
de  Dorval  et  de  Constance,  et  persuadée  que  co 
Dorval  est  un  ami  perfide,  un  homme  sans  foi, 
prend  un  parti  violent ,  c'est  de  tout  ré\éler.  Ello 


iSa  ENTRETIENS 

voil  Dorval  ;  elle  le  Irailc  avec  le  dernier  mépris. 

D    O    R    V    A    L. 

Je  ne  suis  point  un  ami  perfide,  un  homme  sans 
foi;  je  suis  Dorval  j  je  suis  un  malheureux. 

ROSALIE. 

Dis  ,  un  misérable. . .  Ne  m'a-t-il  pas  laissé  croire 
qu'il  m'aimoit  ? 

DORVAL. 

Je  vous  aimois,  et  je  vous  aime  encore. 

ROSALIE, 

II  m'aimoit!  il  m'aime!  il  épouse  Constance!  il 
en  a  donné  sa  parole  à  son  frère  I  et  celte  union  se 
consomme  aujourd'hui!. .  . .  Allez,  esprit  pervers, 
éloignez- vous!  permettez  à  l'innocence  d'habiter 
un  séjour  d'où  vous  l'avez  bannie.  La  paix  et  la  vertu 
rentreront  ici  quand  vous  en  sortirez:  fuyez.  La 
honte  et  les  remords  ,  qui  ne  man{|uenl  jamais 
d'atteindre  le  méchant  ,  vous  attendent  à  celte 
porte. 

DORVAL. 

On  m'accable  !  on  me  chasse  !  je  suis  un  scélé- 
rat! O  vertu  !  voilà  donc  ta  derniè.e  récompense! 

ROSALIE. 

Il  s'étoit  promis  sans-doute  que  je  metairois. . .. 
Non ,  non.  . . .  tout  se  saura....  Constance  aura 
pitié  de  mon  inexpérience  ,  de  ma  jeunesse. . . .  elle 
trouvera  mon  excuse  et  mon  pardon  dans  son  cœur... 
O  Clairvillc  !  conibicn  il  faudra  que  je  t'aime,  pour 
expier  mou  injustice  et  réparer  les  maux  que  je  t'ai 


SUR       LE       FILS       NATUREL.      185 

faits  !...  INIais  le  moment  approche  ,où  leniéchani 
sera  connu. 

D    o    R    V    A    L. 

Jeune  imprudente,  arrêtez,,  ou  vous  allez  de- 
venir coupable  du  seul  crime  que  j'aurai  jamais 
commis,  si  c'en  est  un  que  de  jeter  loin  de  soi  un 
fardeau  qu'on  ne  peut  plus  porter....  Encore  un 
mot ,  et  je  croirai  que  la  vertu  n'est  qu'un  fantôme 
vain  ;  que  la  vie  n'est  qu'un  présent  fatal  du  sort  j 
que  le  bonheur  n'est  nulle  part  j  que  le  repos  est 
sous  la  tombe}  et  j'aurai  vécu. 

Rosalie  s'est  éloignée  :  elle  ne  l'entend  plus.  Dor- 
yal  se  voit  méprisé  de  la  seule  femme  qu'il  aime  et 
qu'il  ait  jamais  aimée  j  exposé  à  la  haine  de  Cons- 
tance ,  à  l'indignation  de  Clairville  j  sur-le-point  de 
perdre  les  seuls  êtres  qui  l'attachoient  au  monde, 
et  de  retomber  dans  la  solitude  de  l'univers....  où 
ira-t-il,  à  (jui  s'adressera-t-il?...  qui  aimera-t-il?.„ 
de  qui  sera-t-il  aimé?....  Le  désespoir  s'empare 
de  son  ame:  il  sent  le  dégoût  de  la  vie;  il  incline 
vers  la  mort.  C'est  le  sujet  d'un  monologue,  qui 
suit  le  troisième  acte.  Dès  la  fin  de  cet  acte,  il  ne 
parle  plus  à  ses  domcsliqucs  ;  il  leur  commande  de 
la  mail)  j  et  ils  obéissent. 

Rosalie  exécute  son  projet  au  commencement 
du  quatrième.  Quelle  est  la  surprise  de  Constance 
et  de  son  frère  !  Ils  n'osent  voir  Dorval  ;  ni  Dorval, 
aucun  d'eus.  Ils  s'évitent  tous;  ils  se  fuient;  et 
Dorval  se  trouve  tout-à-coup ,  et  naturellement , 


lS4  ENTRETIENS 

dans  cet  abandon  général  qu  il  redoutoit.  Son  des- 
tin s'accomplit  :  il  s'en  appcrçoit  ;  et  le  voilà  résolu 
d'aller  à  la  mort  qui  l'entraîne.  Charles  ,  son  valet , 
est  le  seul  être  dans  l'univers  qui  lui  demeure. 
Charles  démêle  la  funeste  pensée  de  son  maître.  Il 
répand  sa  terreur  dans  toute  la  maison  ;  il  coui  t  à 
Clairville,  à  Constance,  àPiosalie;  il  parle:  ils  sont 
consternés.  A  l'instant,  les  intérêts  particuliers  dis- 
paroissenl  ;  on  cherche  à  se  rapprocher  deDorval; 
mais  il  est  trop  lard.  Dorval  n'aime  plus,  ne  hait 
plus  personne  ,  ne  parle  plus ,  ne  voit  plus  ,  n'en- 
tend plus.  Son  ame,  conmie  abrutie,  n'est  capa- 
ble d'aucun  sentiment.  Il  lutte  un  peu  contre  cet 
état  ténébreux  j  mais  c'est  foiblement,  par  élans 
courts,  sans  force  et  sans  effet.  Le  voilà  tel  qu'il 
est  au  commencement  du  cinquième  acte. 

Cet  acte  s'ouvre  par  Dorval  seul ,  qui  se  pro- 
mène sur  la  scène,  sans  rien  dire.  On  voit,  dans  son 
vêlement ,  son  geste  ,  son  silence ,  le  projet  de  quit- 
ter la  vie.  Clairville  entre  j  il  le  conjure  de  vivre  ;  il 
se  jette  h  ses  genoux j  il  les  embrasse;  il  le  presse 
par  les  raisons  les  plus  honnêtes  et  les  plus  tendres 
d'accepter  Rosalie;  i!  n'en  est  que  plus  cruel.  Cette 
scène  avance  le  sort  de  Dorval.  Clairville  n'en  ar- 
rache que  quelques  monosyllabes.  Le  reste  de  l'ac- 
tion de  Dorval  est  muette. 

Constance  arrive;  elle  joint  ses  efforts  à  ceux  de 
son  frère;  elle  dit  à  Dorval  ce  qu'elle  pense  de  plus 
pathétique  sur  la  'résignation  aux  cvcncmens  ,  sur 


SUR       tE       FILS       NATUREL.      l85 

la  puissance  de  l'Etre  suprême ,  puissance  à  la- 
quelle c'est  un  crime  de  se  soustraire  j  sur  les  ofFres 
de  Clairville,  etc....  Pendant  (jue  Constance  parle, 
elle  a  un  des  bras  de  Dorval  entre  les  siens  ;  et  son 
ami  le  tient  embrassé  par  le  milieu  du  corps  ,  comme 
s'il  craignoil  qu'il  ne  lui  échappât.  Alais  Dorval  , 
tout  en  lui-iuême ,  ne  sent  point  son  ami  qui  le  tient 
embrassé,  n'entend  point  Constance  qui  lui  parle  j 
seulement  il  se  renverse  quelquefois  sur  eux  pour 
pleurei  j  mais  les  larmes  se  refusent  :  alors  il  se  re- 
tire; il  pousse  des  soupirs  profonds;  il  fait.quel- 
ques  gestes  louis  et  terribles  ;  on  voit  sur  ses  lèvres 
des  mouvemens  d'un  ris  passager ,  plus  elFrajans 
que  ses  soupirs  et  ses  gestes. 

Rosalie  vient  ;  Constance  et  Clairville  se  re- 
tirent. Celte  scène  est  celle  de  la  timidité ,  de  la 
naïveté ,  des  larmes  ,  de  la  douleur  et  du  repentir. 
Rosalie  voittoul  le  mal  qu'elle  a  fait;  elle  en  est 
désolée.  Pressée  entre  l'amour  qu'elle  ressent,  l'in- 
térêt qu'elle  prend  à  Dorval ,  le  respect  qu'elle  doit 
à  Constance,  et  les  sentimens  qu'elle  ne  peut  re- 
fuser à  Clairville  ,  combien  elle  dit  de  choses  tou- 
chantes !  Dorval  paroît  d'abord  ni  ne  la  voir ,  ni 
ne  l'écouter.  Rosalie  pousse  des  cris ,  lui  prend 
les  mains,  l'arrête;  et  il  vient  un  moment  où 
Dorval  fixe  sur  elle  des  yeux  égarés.  Se*  regards 
sont  ceux  d'un  homme  qui  sorliroit  d'un  sonmieil 
léthargique.  Cet  effort  le  brise;  il  tombe  dans  un 
fauteuil ,  comme  un  homme  frappé;  Rosalie  se 

■       H* 


j8G  E   N    T   R    E    T    I    E    IS    s 

i  étire  en  poussant  des  sanglots ,  se  désolant ,  s'ar- 
rachant  les  cheveux. 

Dorval  reste  un  nioiftent  dans  cet  état  de  mort  ; 

Charles  est  debout  devant  lui ,  sans  rien  dire 

Ses  yeux  sont  à  demi  -  fermés  ;  ses  longs  cheveux 
pendent  sur  le  derrière  du  fauteuil  ;  il  a  la  bouche 
entr'ouverte ,  la  respiration  haute  ,  et  la  poitrine 
haletante.  Cette  agonie  passe  peu-à-peu.  11  en  re- 
vient par  un  soupir  long  et  douloureux  ,  par  une 
voix  plaintive  ;  il  s'appuje  la  tête  sur  ses  mains,  et 
lescoudessur  ses  genoux  ;  il  se  lève  avec  peine  j  il 
erre  à  pas  lents  ;  il  rencontre  Charles  ;  il  le  prend 
par  lé  bras  ,  le  regarde  un  moment ,  tire  sa  bourse 
et  sa  montre,  les  lui  donne  avec  un  papier  cacheté 
sans  adresse  ,  et  lui  fait  signe  de  sortir.  Charles  se 
jette  à  ses  pieds  ,  et  se  colle  le  visage  contre  terre. 
Dorval  l'y  laisse  ,  et  continue  d'errer.  En  errant , 
ses  pieds  rencontrent  Charles  étendu  par  terre.  Il 
se  détourne  . .  .  Alors  Charles  se  lève  subitement , 
laisse  la  bourse  et  la  montre  à  terre  .  et  court  ap-»- 
peler  du  secours. 

Dorval  le  suit  lentement  ....  Il  s'appujs  sans 
dessein  contre  la  porte  ...  il  j  voit  un  verrou . . .  é 
il  le  regarde.  ...  le  ferme  ..  .  tire  son  épée  .. .. 
en  aopuie  le  pommeau  contre  la  terre ....  en  dirige 
la  pninte*vers  sa  poitrine  ....  se  penche  le  corp* 
sur  le  côté  ....  lève  les  yeux  au  ciel  ....  les  ra- 
mène sur  lui ...  .  demeure  ainsi  quelque  temps  . . . 
pousse  un  profond  soupir ,  et  se  laisse  touiber. 


Sun       LE       FILS       N    A    T    U    R    E    L,      187 

Charles  arrive  ;  il  trouve  la  porte  fermée.  Il 
appelle  j  on  vient  j  on  force  la  porte  j  on  trouve 
Dorval  baigné  dans  son  sang ,  et  mort.  Charles 
rentre  en  poussant  des  cris.  Les  autres  domes- 
tiques restent  autour  du  cadavre.  Constance  ar- 
rive. Frappée  de  ce  spectacle  ,  elle  crie  ,  elle 
court  égarée  sur  la  scène  ,  sans  trop  savoir  ce 
qu'elle  dit  ,  ce  (ju'elle  fait ,  où  elle  va.  On  en- 
lève le  cadavre  de  Dorval.  Cependant  Constance, 
tournée  vers  le  lieu  de  la  scène  sanglante,  est 
immobile  dans  un  fauteuil  ,  le  visage  couvert  de  sei 
mains. 

Arrivent  Clairville  et  Rosalie.  Ils  trouvent  Cons-* 
tance  dans  cette  situation:  ils  l'interrogent  j  elle 
se  tait.  Ils rinterrogenl encore;  pour  toute  réponse, 
elle  découvre  son  visage  ,  détourne  la  tête  ,  et  leur 
montre  de  la  main  l'endroit  teiût  du  sang  de 
Dorval. 

Alors  ce  ne  sont  plus  que  des  cris  ,  des  pleurs  J 
t]u  silence  et  des  cris. 

Charles  donne  à  Constance  le  paquet  cacheté  : 
c'est  la  vie  et  les  dernières  volontés  de  Dorval. 
Mais  à-peine  en  a-t-rlle  lu  les  premières  lignes  , 
que  Clairville  sort  comme  un  furieux  j  Constance  le 
suit;  Justine  et  les  domestiques  emportent  Rosalie 
qui  se  trouve  mal  ;  et  la  pièce  finit, 

(t  Ah  !  m'écriai-je,  ou  je  n'y  entends  rien  ,  oa 
n  voilà  de  la  tragédie.  A-la-vérité  ,  ce  n'est  plus 
w  l'épreuve  de  la  vertu  ,  c'est  son  désespoir.  Pcutt 


l8S  ENTRETIENS 

■J)  être  y  aiiroit-jl  du  danger  à  montrer  Thomme  de 
»  bien  réduit  à  celte  extrémité  funeste  j  ruais  on 
»  n'en  sent  pas  moins  la  force  de  la  pantomime 
»  seule  ,  et  de  la  pantomime  réunie  au  discours. 
«  Voilà  les  beautés  que  nous  perdons,  fnule  de 
M  scène  et  faute  de  hardiesse  ,  en  imitant  serviie- 
»  ment  nos  prédécesseurs  ,  et  laissant  la  nature  et 
«  la  vérité  ....  Mais  Dorval  ne  parle  point .... 
»  Mais  peut-il  y  avoir  de  discours  qui  frappent 
))  autant  que  son  action  et  son  silence?...  .  (^)u'on 
))  lui  fasse  dire  quelques  mots  par  inteivalles,  cela 
»  se  peut  ;  mais  il  ne  faut  pas  oublier  c[u'il  est  rare 
»)  que  celui  qui  parle  beaucoup  se  tue  ». 

Je  me  levai j 'j'allai  trouver  Dorval  j  il  erroit 
parmi  les  arbres  ,  et  il  me  paroissoit  absorbé  dans 
ses  pensées.  Je  crus  qu'il  étoit  à-propos  de  garder 
spn  papier  ;  et  il  ne  me  le  redemanda  pas. 

Si  vous  êtes  convaincu  ,  me  dit-il  ,  ([ue  ce  soit 
là  de  la  tragédie  ,  et  qu'il  y  ait  ,  entre  la  tragédie 
et  la  comédie  ,un  genre  intern)édiaire  ,  voilà  donc 
deux  branches  du  genre  dramatique  qui  sont  en- 
core incultes  ,  et  qui  n'attendent  que  des  hommes. 
Faites  des  comédies  dans  le  genre  sérieux,  faites 
des  tragédies  domestiques  ,  et  soyez  sûr  qu'il  y  a 
Aes  applaudissemens  et  une  immortalité  qui  vous 
sont  réservés.  Sur-tout,  négligez  les  coups  de 
théâtre  j  cherchez  des  tableaux  ;  rapprochez-  vous 
,tle  la  vie  réelle  ,  et  ayez  d'abord  un  espace  qui 
permette  l'exercice  de  la  panloniinie  dans  toute 


SUR       LE       r    t    L   S       N    A    T    L'    R    F.    L.      1 6(]| 

son  étendue  . . .  On  dit  qu'il  n'y  a  plus  de  grandes 
passions  tragifjues  à  émouvoir  ;  <|u'il  est  impos- 
sible de  présenter  les  sentiniens  élevés  d'une  ma- 
nière neuve  et  frappante.  Cela  peut  être  dans  la 
tragédie,  telle  que  les  Grecs  ,  les  Romains  ,  les 
Français  ,  les  Italiens  ,  les  Anglais  et  tous  les  peu- 
ples de  la  terre  l'ont  composée.  Mais  la  tragédie 
domestique  aura  une  autre  action  ,  un  autre  ton  , 
cl  un  sublime  qui  lui  sera  propre.  Je  le  sens  ,  ce 
sublime  j  il  est  dans  ces  mots  d'un  père  ,  (|ui  di- 
soit  à  son  fils  qui  le  nourrissoit  dans  sa  vieillesse  t 
«  Mon  fils ,  nous  sommes  quittes.  Je  t'ai  donné 
»  la  vie }  et  tu  me  l'as  rendue  ».  Et  dans  ceux-ci 
d'un  autre  père  qui  disoit  au  sien  :  a  Dites  toujours 
»  la  vérité.  Ne  promettez  rien  à  personne  que 
»  vous  ne  vouliez  tenir.  Je  vous  en  conjure  par 
»  CCS  pieds  que  je  réchauffois  dans  mes  mains  , 
»  quand  vous  étiez  au  berceau  ». 

=^    Mais  cette  tragédie  vous  intéressexiji-t-clle  ? 

=  Je  vous  le  demande.  Elle  est  plus  voisine 
de  nous.  C'est  le  tableau  des  malheurs  qui  nous 
environnent.  Quoi  !  vous  ne  concevez  pas  l'ef- 
fet (jue  prodiiiroient  sur  vous  une  scène  réelle  , 
des  habits  vrais  ,  des  discours  proportionnés  aux 
actions  ,  des  actions  simples  ,  des  dangers  dont  il 
est  impossible  que  vous  n'ajez  tremblé  pour  vos 
parens  ,  vos  amis  ,  pour  vous-même  ?  Un  ren- 
versement de  fortune,  la  crainte  de  l'ignominie  , 
les  suites  de  la  misère  ,  une  passion  qui  conduit 


lf)0  ENTRETIENS 

riionnne  usa  ruine,  de  sa  ruine  au  désespoir  ,  du 
dciespoir  à  une  mort  violente  ,  ne  sont  pas  des 
cvéneniens  rares  ;  et  vous  croyez  qu'ils  ne  vous 
affecteroicnt  pas  aulant  que  la  mort  fabuleuse  d'uu 
tjran  ,  ou  le  sacrifice  d'un  enfant  aux  autels  des 
dieux  d'Athènes  ou  de  Pionie  ?  . . .  Mais  vous  êtes 
distrait.  .  .  vous  rêvez  . . .  vous  ne  m'écoutez  pas. 

=^  Yotre  ébauche  tragique  m'obsède  ...  Je 
vous  vois  errer  sur  la  scène  ....  détourner  vos 
pieds  de  voire  valet  prosterné  ....  fermer  le  ver* 
rou  .  .  .  tirer  votre  épée  .  .  .  L'idée  de  cette  pan- 
tomime   me  fait    frémir Je  ne  crois    pas 

qu'on  en  soutînt  le  spectacle:  et  toute  cette  ac- 
tion est  peut-être  de  celles  qu  il  faut  mettre  en 
récit.  Yojez. 

=  Je  crois  qu'il  ne  faut  ni  réciter  ni  montrer 
au  spectateur  un  fait  sans  vraisemblance;  et 
qu'en!  re  les  actions  vraisemblables  ,  il  est  facile  de 
distinguer  celles  qu'il  faut  exposer  aux  yeux ,  et 
renvoyer  derrière  la  scène.  Il  faut  que  j'applique 
mes  idées  a  la  tragédie  connue  j  je  ne  peux  tirer 
mes  exemples  d'un  genre  qui  n'existe  pas  encore 
parmi  nous. 

Lorsqu'une  action  est  simple  ,  je  crois  qu'il  faut 
plutôt  la  représenter  que  la  réciter.  La  vue  de 
Mahojuet  tenant  un  poignard  levé  sur  le  sein  d'I-^ 
rêne  ,  incertain  entre  l'ambition  qui  le  presse 
d'enfoncer ,  et  la  passioù  qui  retient  son  bras  ,  est 
un  tableau  frappant.  La  eommiséralion  (^ui  nous 


SUR       r.    t       F    I    L    S       Pî    A    T    L    n    E    L.      U)l 

substitue  toujours  à  la  place  du  malheureux  ,  et 
jamais  du  méchant,  agitera  mon  anie.  Ce  ne  sera 
pas  sur  le  sein  d'Irène,  c'est  sur  le  mien  que  je 
verrai  le  poignard  suspendu  et  vacillant .  .  .  Cette 
action  est  trop  simple  ,  pour  être  mal  imitée.  Mais 
si  l'action  se  complique ,  si  les  incidens  se  mulli- 
plient  ,  il  s'en  rencontrera  facilement  quelques- 
uns  qui  me  rappelleront  que  je  suis  dans  un  parterre  ; 
que  tous  ces  personnages  sont  des  comédiens  ,  et 
que  ce  n'est  point  un  fait  qui  se  passe.  Le  récit  , 
au  contraire  ,  me  transportera  au-delà  de  la  scène  j 
j'en  suivrai  toutes  les  circonstances.  Mon  imagina- 
tion les  réalisera  comme  je  les  ai  vues  dans  la  na- 
ture.  Rien  ne  se  démentira.  Le  poète  aura  dit  : 

Entre  les  deux  partis ,    Calchas  s'est  avancé  , 
L'oeil  farouche  ,  l'air  sombre  ,  el  le  poil  hérissé  , 
Terrible  et  plein  du  Dieu  qui  l'agitoitsans-doute. 
OU 

.  les  ronces  dégoûtantes 

Portent  deses  cheveux  les  dépouilles  sanglantes. 

Où  est  l'acteur  qui  me  montrera  Calchas  tel  qu'il 
*St  dans  ces  vers  ?  Grandval  s'avancera  d'un  pas 
noble  et  fier,  entre  les  deux  partis  j  il  aura  l'air 
sombre  ,  peut-être  l'œil  farouche.  Je  reconnoîtrai 
à  son  action  ,  à  son  geste  ,  la  présence  intérieure 
•d'un  démon  qui  le  tourmente.  Mais  quelque  ter- 
rible qu'il  soit ,  ses  cheveux  ne  se  hérisseront  point 
sur  sa  tête.  L'imitation  dramatique  ne  va  pas  jus- 
ques-làt 


192  ENTRETIENS 

Il  en  sera  de  mêine  de  la  plupart  des  autres 
images  qui  aniiiienl  ce  récit  ;  l'air  obscurci  de 
traits  ,  une  armée  en  tumulte,  la  terre  arrosée  de 
sang,  une  jpune  princesse  le  poignard  enfoncé  dans 
le  sein  ,  les  vents  déchaînés ,  le  tonnerre  retentis- 
sant au  hisut  des  airs  ,  le  ciel  allumé  d'éclairs  ,  la 
nier  qui  écume  et  mugit.  Le  poète  a  peint  toutes 
ces  choses  j  l'imagination  les  voit  ;  l'art  ne  les  imite 
point. 

Mais  il  V  a  plus,  un  goût  donjinant  de  l'ordre  , 
dont  je  vous  ai  déjà  entretenu',  nous  contraint  à 
mettre  de  la  proportion  entre  les  élres.  Si  quelque 
circonstance  nous  est  donnée  au-dessus  de  la  na- 
ture commune,  elle  agrandit  le  reste  dans  notre 
pensée.  Le  poète  n'a  rien  dit  de  la  stature  de 
Calchas.  Mais  je  la  vois  ;  je  la  proportionne  à  son 
action.  L'exagération  intellectuelle  s'échappe  au- 
delà  et  se  répand  sur  tout  ce  qui  approche  de  cet 
objet.  La  scène  réelle  eût  été  petite  ,  foible  ,  mes- 
quine ,  fausse  ou  n^anquée  ;  elle  devient  grande  , 
forte  ,  vraie ,  et  même  énorme  dans  le  récit.  Au 
théâtre  ,  elle  eût  été  fort  au-dessous  de  nature  j  je 
l'imagine  un  peu  au-delà.  C'est  ainsi  que  ,  dans 
l'épopée  ,  les  hommes  poètiques-deviennentunpeu 
plus  grands  que  les  honmies  vrais. 

Voilà  les  principes  ;  appli(|upz-les  vous-même, 
à  l'action  de  mou  esquisse  tragique.  L'actioii  n'est- 
elle  pas  sinij^e? 

==  Elle  l'est. 


lUR       LE       PIL*       NATUREL.      1€)5 

=  Y  a-t-il  quelque  circonstance  qu'on  n'en 
puisse  imiter  sur  la  scène  ? 

=  Aucune. 

=  L'effet  en  sera-t-il  terrible  ? 

=  Que  trop  ,  peut-être.  Qui  sait  si  nous  irions 
chercher  au  théâtre  des  impressions  aussi  fortes  ? 
On  veut  être  attendri ,  touché,  effrayé  j  mais  jus- 
qu'à un  certain  point. 

=^  Pour  juger  sainement  ,  expliquons  -  nous* 
Quel  est  l'objet  d'une  composition  dramatique  ? 

=  C'est,  je  crois,  d'inspirer  aux  honmies  l'a- 
mour de  la  vertu,  l'horreur  du  vice.. .. 

=  Ainsi  ,  dire  qu'il  ne  faut  les  émouvoir  que 
jusqu'à  un  certain  point ,  c'est  prétendre  qu'il  ne 
faut  pas  qu'ils  sortent  d'un  spectacle,  trop  épris  de 
la  vertu  ,  trop  éloignés  du  vice.  Il  uy  auroit  point 
de  poétique  pour  un  peuple  qui  seroit  aussi  pu- 
sillanime. Que  seroit-ce  que  le  goût  ;  et  que  l'art 
deviendroit-il ,  si  l'on  se  refusoit  à  son  énergie  ,  et 
si  l'on  posoit  des  barrières  arbitraires  à  ses  effets  ? 

-^  Il  me  restoit  encore  quelques  questions  à 
vous  flure  sur  la  nature  du  tragique  domestique  et 
bourgeois,  comme  vous  l'appelez;  mais  j'entrevois, 
vos  réponses.  Si  je  vous  demandois  pourquoi ,  dans 
l'exemple  (jue  vous  m'en  avez,  donné,  il  ny  a  point 
de  scènes  alternativement  muettes  et  parlées,  vous 
me  répondriez,  sans-doute  ,  que  tous  les  sujets  ne 
comportent  pas  ce  genre  de  beauté. 
^^  Cela  est  vrai. 

Théâtre.  I 


ïy4  ENTRETIENS 

=  Mais  ,  quels  seront  les  sujets  de  ce  contique 
sérieux  ,  que  vous  regardez  comme  une  branche 
nouvelle  du  genre  dramati([ue  ?  Il  ny  a  ,  dans  la 
nature  humaine,  (ju'une  douzaine,  tout  au  plus  , 
de  caractères  vraiment  comicjues  et  marques  de 
grands  traits. 
=  Je  le  pense. 

=  Les  petites  dilTérences  ,  qui  se  remarquent 
dans  les  caractères  des  hommes  ,  ne  peuvent  être 
maniées  aussi  heureusement  que  les  caractères 
tranchés. 

=  Je  le  pense.  Mais  savez-vous  ce  qui  s'ensuit 
de  là  !.. .  Que  ce  ne  sont  plus ,  à  proprement  parler, 
les  caractères  qu'il  faut  mettre  sur  la  scène  ,  mais 
les  conditicnsjjusqu'à-présent  ,  dans  la  comédie, 
le  caractère  a  été  l'objet  principal ,  et  la  conditiou 
/n'a  été  que  l'accessoire;  il  faut  que  la  condition 
jdevienne  aujourd'hui  l'objet  principal  ,  et  que  le 
I caractère  ne  soit  que  l'accessoire.  C'est  du  carac- 
j  1ère ,  qu'on  liroit  toute  l'intrigue.  On  cherchoit  en 
général  les  circonstances  tjui  le  faisoient  sortir ,  et 
l'on  euchaînoit  ces  circonstances.  C'est  la  condi- 
tion, ses  devoirs  ,  ses  avantages  ,  ses  embarras  qui 
doivent  servir  de  base  à  l'ouvrage.  Il  me  semble 
que  cette  source  est  plus  féconde  ,  j)lus  étendue 
et  plus  utile  que  celle  des  caractères.  Pour  peu  que 
le  caractère  fût  chargé,  un  spectateur  pouvoit  se 
dire  à  lui-mérne  ,  ce  n'est  pas  moi.  Mais  il  ne  peut 
se  cacher  que  l'état  qu'on  joue  devant  lui ,  ne 


SLR       LE      FILS       ?(ATURgL.     IQJ 

soit  le  sien  ;  il  ne  peut  inéconnoître  ses  devoirs.  Il 
faut  absolunicnt  qu'il  s'applique  ce  qu'il  entend. 

=  Il  me  semble  qu'on  a  déjà  traité  plusieurs  de 
ces  sujets. 

=^  Cela  n'est  pas.  Ne  vous  ;y  trompez  point. 

=  N'avons-nous  pas  des  financiers  dans  nos 
pièces  ? 

=^  Sans-doute  ,  il  y  en  a.  Mais  le  financier  n'est 
pas  fait. 

=  On  auroitde  la  peine  à  en  citer  une  sans  un 
père  de  famille. 

=  J'en  conviens  ;  mais  le  père  de  famille  n'est 
pas  fait.  En  un  mot ,  je  vous  demanderai  si  les  de- 
voirs des  conditions  ,  leurs  avantages  ,  leurs  incon- 
véniens  ,  leurs  dangeis  ont  été  mis  sur  la  scène.  Si 
c'est  la  base  de  l'intrigue  et  de  la  morale  de  nos 
pièces  ;  ensuite  ,  si  ces  devoirs  ,  ces  avantages  ,  ces 
inconvéniens  ,  ces  dangers  ne  nous  montrent  pas  , 
tous  les  jours,  les  hommes  dans  des  situations  très- 
embarrassantes. 

=  Ainsi,  vous  voudriez  qu'on  jouât  l'homme 
de  lettres  ,  le  philosophe  ,1e  commerçant ,  le  juge, 
l'avocat ,  le  politique  ,  le  citoyen  ,  le  magistrat ,  le 
financier  ,  le  grand  seigneur  ,  l'intendant. 

=  Ajoutez  à  cela  ,  toutes  les  relations  j  le  père 
de  famille,  l'cpous  ,  la  sœur,  les  frères.  Le  père 
de  famille  !  Quel  sujet  ,  dans  un  siècle  tel  que  le 
nùtre  ,  où  il  ne  paroîl  pas  qu'on  ait  la  moindre  idée 
de  ce  que  c'est  qu'un  père  de  famille  ! 


196  ENTKE    TIENS 

Songez  qu'il  se  forme  tous  les  jours  des  condi- 
tions nouvelles.  Songez ({ue  rien,  peut-être,  ne  nous 
est  moins  connu  que  les  condi!ions,  et  ne  doit 
nous  intéresser  davantage.  Nous  avons  cliacun 
notre  état  dans  la  société  ;  «nais  nous  avons  à  faire 
à  des  honniies  de  tous  les  états. 

Les  conditions  !  Combien  de  détails  importans  ! 
d'actions  publiques  et  domestiques  I  de  vérités 
inconnues  !  de  situations  nouvelles  à  tirer  de  ce 
fonds  I  Et  les  conditions  n'ont-elles  pas  entr'elles  les 
mêmes  contrastes  que  les  caractères  ?  et  le  poète 
ne  pourra-t-il  pas  les  opposer  ? 

Mais  ces  sujets  n'appartiennent  pas  seulement 
au  genre  sérieux.  Ils  deviendront  comiques  ou 
tragiques  ,  selon  le  génie  de  l'homme  qui  s'en 
saisira. 

Telle  est  encore  la  vicissitude  des  ridicules  et 
des  vices  ,  que  je  crois  qu'on  pourroit  faire  un  Mi- 
santhrope nouveau  tous  les  cinquante  ans.  Et  n'en 
est-il  pas  ainsi  de  beaucouo  d'autres  caractères  ? 

=  Ces  idées  ne  me  déplaisent  pas.  Me  voilà 
tout  disposé  à  entendre  la  première  comédie  dans 
Je  genre  sérieux  ,  ou  la  première  tragédie  bour- 
geoise qu'on  représentera.  J'aime  (|u'on  étende  la 
sphère  de  nos  plaisirs.  J'accepte  les  ressources  (jue 
vous  nous  olTrez,  j  mais  laissez-nous  encore  celles 
que  nous  avons.  Je  vous  avoue  que  le  genre  mer- 
veilleux; me  lient  à  cœur.  Je  souifre  à  le  voir  con- 
i'ondu  avec  le  genre  burlesque ,  et  cliassg  du  Systems 


s    f    n       I-   E       FILS       N    A    T    U    R    E    I.      197 

df:  la  nature  et  du  genre  dranialique.  (luinault  ms 
à  côté  de  Scarron  et  de  Dassouci  :  ah  ,  Dorval , 
Quinault  ! 

=^  Personne  ne  lit  Quinault  avec  plus  de  plaisir 
Cjue  moi.  C'est  un  poète  plein  de  grâces  ,  qui  est 
toujours  tendre  et  facile,  et  souvent  élevé.  J'espère 
vous  montrer  un  jour  jusqu'où  je  porte  la  connois- 
sance  et  l'estime  des  talons  de  cet  honmie  unique  , 
et  quel  parti  on  auroit  pu  tirer  de  ses  tragédies  ^ 
telles  qu'elles  sont.  Mais  il  s'agit  de  son  genre, que 
je  trouve  mauvais.  Yous  m'abandonnez  ,  je  crois  , 
le  monde  burlesque.  Et  le  monde  enchanté  vous 
est-il  mieux  connu  ?  A  quoi  en  comparez-vous  les 
peintures  ,  si  elles  n'ont  aucun  modèle  subsistant 
dans  la  nature  ? 

Le  genre  burlesque  et  le  genre  merveilleux  n'ont 
point  de  poétique,  et  n'en  peuvent  avoir.  Si  l'on  ha- 
sarde, sur  la  scène  Ijrique,  un  trait  nouveau  ,  c'est 
une  absurdité  qui  ne  se  soutient  que  par  des  liaisons 
plus  ou  moins  éloignées  avec  une  absurdité  an- 
cienne. Le  nom  et  les  talens  de  l'auteur  y  font 
aussi  quelque  chose.  Molière  allume  des  chan- 
delles tout  autour  de  la  tête  du  Bourgeois  Gentil- 
homme j  c'est  une  extravagance  qui  n'a  pas  de 
bon  sens  ;  on  en  convient,  et  l'on  en  rit.  Un  autre 
ini.ngine  des  hommes  qui  deviennent  petits  à-me- 
sure qu'ils  font  des  sottises  ;  il  y  a,  dans  celte 
fiction  ,  une  allégorie  sensée  ;  et  il  est  sifTlé.  Angé- 
lique se  rend  invisible  à  son  amant ,  par  le  pouvoir 


loS  1    N    T    f.    K    T    l    K    W    s 

d'un  anneau  qui  ne  la  cache  à  aucun  des  spec- 
tateurs ;  et  cette  niachine  ridicule  ne  choque  per- 
sonne, ^u'on  mette  un  poignard  dans  la  nîain  d'un 
njéchanl  qui  en  frappe  ses  ennemis  ,  et  qui  ne 
blesse  que  lui-même  :  c'est  assez  le  sort  de  la  mé- 
chanceté j  et  rien  n'est  plus  incertain  que  le  succès 
de  ce  poignard  merveilleux. 

Ji;  ne  vois^  dans  toutes  ces  inventions  dramatiques, 
tjue  des  contes  semblables  à  ceux  dont  on  berce 
les  enfans.  Croit-on  qu'à  force  de  les  embellir  ,  ils 
prendront  assez  de  vraisemblance  pour  intéresser 
desjhommes  sensés?  L'héroïne  de  la  Barbe-bleue  est 
au  haut  d'une  tour;  elle  entend,  au  pied  de  cette 
tour,  la  voix  terrible  de  son  tjran;  elle  va  périr  si 
son  libérateur  ne  paroît.  Sa  sœur  est  à  ses  côtés  j 
ses  regards  cherchent  au  loin  ce  libérateur.  Croit- 
on  que  cette  situation  ne  soit  pas  aussi  belle  qu'au- 
cune du  théâtre  lyrique  ,  et  que  la  question  ,  Ma 
sœur ,  ne  voy^ez-vous  rien  venir ,  soit  sans  pathé- 
tique ?  Pourquoi  donc  n'attendrit  -  elle  pas  un 
homme  sensé  ,  comme  elle  fait  pleurer  les  petits 
enfans  ?  C'est  qu'il  j  a  une  Barbe-bleue  qui  détruit 
son  effet. 

=  Et  vous  pensez  qu'il  n'_y  a  aucun  ouvrage  dans 
le  genre  ,  soit  burloscjue  ,  soit  merveilleux  ,  où  l'oiî 
ne  rencontre  quelques  poils  de  cette  barbe  ? 

=  Je  le  crois  ;  mais  je  n'aime  pas  votre  expres- 
sion ;  elle  est  burlesque  j  et  le  barles<|uc  me  déplaît 
par -tout. 


s    t'    R       I.    E       FILS        N    A    T    U    n    K    L.      ig^r 

=  Je  vais  tacher  de  réparer  celte  faute  par 
qucl«[ue  observation  plus  grave.  Les  dieux  du  théA- 
Ire  lvri(jnene  sont-ils  pas  les  mêmes  f[ue  ceux  de 
répopée  ?  Et  pourcjuci ,  je  vous  prie  ,  Ytnus  n'an- 
roit-cl!e  pas  aussi  bonne  grâce  à  se  désoler  ,  sur  la 
scène  ,  de  la  mort  d'Adonis  ,  qu'à  pousser  des  cris 
dans  rili«d(> ,  de  l'égratignure  légère  qu'elle  a  reçue 
de  la  lance  de  Diomède  ,  ou  qu'à  soupirer  en 
vo^yant  l'endroit  de  sa  belle  main  blanche  où  la  peeii 
meurtrie  commençoit  à  noircir?  FS'est-ce  pas;dans  le 
pocnie  d'Homère  ,  un  tableau  charmant,  c[ue  celui 
de  cette  déesse  en  pleurs  ,  renversée  sur  le  sein  de 
sa  mère  Dioné?  Pourquoi  ce  tableau  plairoit-il 
moins  dans  une  composition  lyrique? 

=  Un  plus  habile  que  moi  vous  répondra  que 
les  embellissemens  de  l'épopée  ,  convenables  aux 
Grecs,  aux  Romains  ,  aux  Italiens  du  quinzième  et 
du  seizième  siècles  ,  sont  proscrits  parmi  les  Fran- 
çais ;  et  que  les  dieux  de  la  fable  ,  les  oracles,  les 
héros  invulnérables  ,  les  avenlures  romanesques  , 
ne  sont  plus  de  saison. 

Et  j'ajouterai ,  qu'il  y  a  bien.de  la  différence  entre 
peindre  à  mon  imagination ,  et  mettre  en  action  sous 
mes  veux.  On  fait  adopter  à  mon  imagination  tout 
ce  qu'on  veut  ;  il  ne  s'agit  que  de  s'en  emparer.  II 
n'en  est  pas  ainsi  de  mes  sens.  Rappelez-vous  hes 
principes  que  j'é'ablissois  tout-à-rheure  sur  les 
choses  ,  r.iême  vraisemblables,  qu'il  convenoit  tan- 
tôt de  montrer  ,  tantôt  de  dérober  au  spectateur. 


200  E    N    T    n    F,    T    t    r.    N    3 

Les  r.iênies  distinclions  (jue  je  laisois  s'applîtpient 
plus  sévèrenienl  encore  au  genre  merveilleux.  En- 
un-jiiot ,  ^i  ce  sjstêiiie  ne  peut  avoir  la  vérilé  qui 
convient  à  l'épopée,  comment  pourroit-il  nous 
intéresser  sur  la  scène  ? 

Pour  rendre  pathétiques  les  conditions  élevées, 
il  faut  donner  de  la  force  aux  situations.  Il  ny  a 
cjae  ce  moyen  d'arracher  ,  de  ces  âmes  froides  et 
contraintes  ,  l'accent  de  la  nature  ,  sans  lequel  les 
grands  effets  ne  se  produisent  point.  Cet  accent 
s'affoiblit  à-mesure  que  les  conditions  s'élèvent. 
jKcoutez,  Agamemnon  : 

Encorsi  je  poiivois,  libre  dans  mon  malheur, 
Par  des  larmes  ,  au-moins,  soulager  ma  douleur  ; 
Tristes  deslins  des  rois!  esclaves  que  nous  sommes. 
Et  des  rigueurs  du  sort,  et  des  discours  des  hommes! 
Nous  nous  voyons  sans  cesse  assiégés  de  témoins  j 
Et  les  plus  malheureux  oseat  pleurer  le  moins. 

Les  dieux  doivent-ils  se  respecter  moins  que  les 
rois  ?  Si  Agamemnon  ,  dont  on  va  iinuioler  la  fille , 
craint  de  manquer  à  la  dignité  de  son  rang,  quelle 
sera  la  situation  qui  tèra  descendre  Jupiter  du  sienV 

-^  Mais  la  tragédie  ancienne  est  pleine  de  dieux! 
et  c'est  Hercule  qui  dénoue  celte  fameuse  tragédie 
de  Philoctète,  à  laquelle  vous  prétendez  qu'il  n'y 
a  pas  un  mot  à  ajouter  ni  à  retrancher. 

=  Ceux  qui  se  livrèrent  les  premiers  à  une  étude 
suivie  de  la  nature  huiiKiine  ,  s'attachèrent  d'abord 
à  distinguer  les  passions,  à  les  connoîlrc  et  à  les 


Sun       T,    E      F    I    T,    s       N    A    T    t'    r.    E    L.     20ï 

caractcriscr.  Un  liomnie  en  conçut  ks  idées  arbs- 
t laites  ;  et  ce  fut  un  philosophe.  Un  autre  donna 
du  corps  et  du  mouvement  à  l'idée  j  et  ce  fut  un 
poète.  Un  troisième  tailla  le  marbre  à  celle  res- 
semblance ;  et  ce  fut  un  statuaire.  Un  quatrième 
fit  prosterner  le  statuaire  au  pied  de  sou  ouvrage; 
et  ce  fut  un  prêtre.  Les  dieux  du  paganisme  ont 
été  faits  à  la  ressemblance  de  riiomme.  Qu'est-ce 
que  les  dieux  d'Homère,  d'Eschile  ,  d'Euripide  et 
de  Sophocle?  Les  vices  des  hommes  ,  leurs  vertus  , 
el  les  grands  phénomènes  de  la  nature  person- 
nifiés ,  voilà  la  véritable  théogonie  j  voilà  le  coup- 
d'œil  sous  lequel  il  faut  voir  Saturne  ,  Jupiter  , 
Mars  ,  Apollon  ,  Yénus ,  les  Parques  ,  l'Amour  et 
les  Furies. 

Lorsqu'un  païen  étoil  agité  de  remords ,  il  pen- 
soil  réellement  qu'une  furie  travailloit  au-dedans 
de  lui-même  t  et  quel  trouble  ne  devoit-il  donc  pas 
éprouver  à  l'aspect  de  ce  fantôme  ,  parcourant  la 
scène  une  torche  à  la  main  ,  la  léle  hérissée  de  ser- 
pens  ,  et  représentant,  aux  jeux  du  coupable  ,  des 
mains  teintes  de  sang  !  Mais  nous  qui  connoissons 
la  vanité  de  toutes  ces  supersilions!  nous  ! 

=^  Eh  bien  !  il  n'y  a  qu'à  substituer  nos  diables 
aux  Euménides. 

=  Il  y  a  trop  peu  de  foi  sur  la  terre. ..  et  puis , 
nos  diables  sont  d'une  figure  si  gothique...  de  si 
mauvais  goût....  Est-il  étonnant  que  ce  soit  Her- 
cule qui  dénoue  le  Philoclèle  de  Sophocle  ?  Toute 


302  ENTRETIENS 

l'iiitiigue  de  la  pièce  est  fondée  sur  ses  flèches  ;  et 
cet  Hercule  avoit ,  dans  les  temples ,  une  statue  au 
pied  de  lafjuelle  le  peuple  se  prosternoit  tous  les 
jours. 

Mais  savez-vous  quelle  fut  la  suite  de  l'union  de 
la  superstition  nationale  et  de  la  poésie?  C'est  que 
le  poète  ne  put  donner  à  ses  héros  des  caraclèr'^s 
tranchés.  Il  eut  doublé  les  êtres  :  il  auroit  montré 
la  même  passion  sous  la  forme  d'un  dieu  et  sous 
celle  d'un  homme. 

Yoilà  la  raison  pour  laquelle  les  héros  d'Homère 
sont  presque  des  personnages  historiques. 

Mais  lorsfjue  la  religion  chrétienne  eut  chassé 
des  esprits  la  crojance  des  dieux  du  paganisme, 
et  contrair.t  i'arlisie  à  chercher  d'autres  ressouiccs 
d'iilusion  ,  le  système  poétique  changea  ;  les  hom- 
mes prirent  la  place  des  dieux  ,  et  on  leur  donna 
un  caractère  plus  un. 

=  Mais,  l'unité  de  caractère  un  peu  rigoureu- 
sement prise,  n'est -elle  pas  une  chimère? 

=  Sans -doute. 

=  On  abandonna  donc  la  vérité? 

=  Point  du  tout.  Rappelez-vous  qu'il  ne  s'agit , 
sur  la  scène ,  que  d'une  seule  action ,  que  d'une 
circonstance  de  la  vie  ,  que  d'un  intervalle  très- 
court  ,  pendant  lequel  il  est  vraisemblable  qu  un 
homme  a  conseivé  son  caractère. 

=  Et  dans  l'épopée,  qui  embrasse  une  grande 
partie  de  la  vie;  une  multitude  prodigieuse  d'év«j- 


SUR       LE       FILS       N    A    T    U    n    I.    L.      2o5 

neinens  difi'crcns,  des  situations  de  toute  espèce  , 
comment  faudra-t-il  peindre  les  hommes? 

=  Il  me  semble  qu'il  y  a  bien  de  l'avantage  à 
rendre  les  hommes  tels  qu'ils  sont.  Ce  qu'ils  de- 
vroient  être  est  une  choâe  trop  systématique  et 
trop  vague  pour  servir  de  base  à  un  art  d'imitation. 
Il  n'y  a  rien  de  si  rare  qu'un  homme  tout-à-fait 
méchant,  si  ce  n'est  peut-être  un  homme  tout- 
à-fait  bon.  Lorsque  Thétis  trempa  son  fils  dans  le 
Stjx  ,  il  en  sortit  semblable  à  Thersite  par  le  talon. 
Thétis  est  l'image  de  la  nature. 

Ici ,  Dorval  s'arrêta  ;puis  il  reprit.  Il  n'y  a  de 
beautés  durables  ,  que  celles  qui  sont  fondées  sur 
des  rapports  avec  les  êtres  de  la  nature.  Si  l'on 
imnginoil  les  êtres  dans  une  vicissitude  rapide  , 
toute  peinture  ne  représentant  qu'un  instant  qui 
fuit ,  toute  imagination  scroit  superflue.  Les  beau- 
tés ont,  dans  les  arts,  le  même  fondement  que  les 
vérités  dans  la  philosophie.  Qu'est-ce  que  la  vé- 
rité? la  conformité  de  nos  jugemens  avec  les  êtres. 
Qu'est-ce  que  la  beauté  d'imitation?  la  conformité 
de  l'image  avec  la  chose. 

Je  crains  bien  (jue  ni  les  poètes ,  ni  les  musiciens , 
ni  les  décorateurs  ,  ni  les  danseurs  ,  n'aient  pas 
encore  une  idée  véritable  de  leur  théâtre.  Si  le 
genre  ljri([ue  est  mauvais  ,  c'est  le  plus  mauvais  de 
tous  les  genres.  S'il  est  bon  ,  c'est  le  meilleur.  Mais 
peut-il  être  bon,  si  l'on  ne  s'y  propose  point  l'imi- 
tation de  la  nature  ,  et  de  la  nature  la  plus  forte? 


aO/f  E    N    T    R    r.   T    I    E    ?<•    s 

A  quoi  bon  inellrc  en  poésie  ce  qui  ne  valoit  pas 
la  j)eine  d'êlre  congu  ?  en  chaut,  ce  qui  ne  valoit 
pas  la  peine  d'être  iccité?  Plus  on  dépense  sur  un 
fonds  ,  plus  il  imporle  qu'il  soit  bon.  N'est-ce  pas 
prostituer  la  philosophie  ,  la  poésie ,  la  musique  ,  la 
peinture ,  la  danse ,  que  de  les  occuper  d'une  absur- 
dité 7  Chacun  de  ces  arts  en  particulier  a  pour  but 
l'imitation  de  la  nature  ;  et  pour  employer  leur 
magie  réunie  ,  on  fait  choix  d'une  fable  !  et  l'illu- 
sion n'est-elle  pas  déjà  assez  éloignée  ?  El  qu'a  de 
commun  avec  la  métamorphose  ou  le  sortilège  , 
l'ordre  universel  des  choses  ,  qui  doit  toujours 
servir  de  base  à  la  raison  poétique  ?  Des  honnnes  de 
génie  ont  ramené  ,  de  nos  jours  ,  la  philosophie  du 
monde  intelligible  dans  le  monde  réel.  JNe  s'en  trou- 
vera-t-il  point  un  qui  rende  le  même  service  à  la 
poésie  Ijrique  ,  et  qui  la  fasse  descendre  des  régions 
enchantées  sur  la  terre  que  nous  habitons  ? 

Alors  on  ne  dira  plus  d'un  poème  l^rifrue  ,  que 
c'est  un  ouvrage  choquant  dans  le  sujet ,  qui  est 
hors  de  la  nature;  dans  les  principaux  personnages, 
qui  sont  imaginaires;  dans  la  conduite ,  f|ui  n'observe 
souvent  ni  unité  de  temps  ,  ni  unité  de  lieu  ,  ni  unité 
d'action,  et  où  tous  les  arts  d'imitation  semblent 
n'avoir  été  réunis  que  pour  alFoiblir  l'expression  des 
uns  par  les  autres. 

Un  sage  étoit  autrefois  un  philosophe,  un  poète, 
un  musicien.  Ces  talens  ont  dégénéré  en  se  sépa- 
rant :  la  sphère  de  la  philosophie  s'est  resserrée; 


SUK       LE       FILS       MATUnîL.     2o5 

les  idées  ont  manqué  à  la  poésie^  la  force  el  l'éner-  . 
gie,  aux  chanlS;  et  la  sagesse,  privéede  ces  organes, 
ne  s'est  plus  fait  entendre  aux  peuples  avec  le  même 
charme.  Un  grand  musicien  et  un  grand  poète 
Ijrique  répareroient  tout  le  Jiial, 

Voilà  donc  encore  une  carrière  à  remplir.  Qu'il 
se  montre  ,  cet  homme  de  génie  qui  doit  placer  la 
véritable  tragédie  ,  la  véritable  comédie  sur  le 
théâtre  lyrique.  Qu'il  s'écrie,  comme  le  prophète 
du  peuple  hébreu  dans  son  enthousiasuie  :  Addu- 
cite  inihipsaltem  /  qu'on  m'amène  un  musicien ,  et 
il  le  fera  naître. 

Le  genre  Ijrique  d'un  peuple  voisin  a  des  défauts 
sans-doute,  mais  beaucoup  moins  qu'on  ne  pense. 
Si  le  chanteur  s'assujettissoit  à  n'imiter  à  la  cadence 
que  l'accent  inarticulé  de  la  passion  dans  les  airs  de 
senlimens,  ou  que  les  principaux  phénomènes  de 
la  nature  ,  dans  les  airs  qui  font  tableau  ,  el  que  le 
pcëte  sût  que  son  ariette  doit  être  la  péroraison  de 
sa  iccne  ,  la  réforme  seroit  bien  avancée. 
=^  Et  que  deviendroient  nos  ballets  ? 
=  La  danse?  La  danse  attend  encore  un  homme 
de  génie;  elle  est  mauvaise  par-tout ,  parce  qu'on 
soupçonne  à-peine  que  c'est  un  genre  d'imitation. 
La  danse  est  à  la  pantomime  ,  comme  la  poésie  est 
à  la  prose  ,  où  plutôt  comme  la  déclamation  natu- 
rel e  est  au  chant.  C'est  une  pantomime  mesurée. 

Je  voudrois  bien  qu'on  me  dît  ce  que  signifient 
Routes  ces  danses ,  telles  que  le  menuet ,  le  passe-^. 


20G  ENTRETIENS 

pioJ  ,  le  rigaudon  ,  l'alleiuande  ,  la  sarabande  ,  où 
l'on  suit  un  chemin  tracé.  Cet  homme  se  déploie 
avec  une  grâce  infinie  j  il  ne  fait  aucun  mouvement 
où  je  n'apperçoive  de  la  facilité,  de  la  douceur  et 
de  la  noblesse  :  mais  qu'est-ce  qu'il  imite?  Ce  n'est 
pas  là  savoir  chanter ,  c'est  savoir  solfier. 

Une  danse  est  un  poème.  Ce  poème  devroit 
donc  avoir  sa  représentation  séparée.  C'est  une 
imitation  par  les  mouvemens,  qui  suppose  le  con- 
cours du  poète  ,  du  peintre  ,  du  musicien  et  du 
pantomime.  Elle  a  son  sujet;  ce  sujet  peut  être  dis- 
tribué par  actes  et  par  scènes.  La  scène  a  son  réci- 
tatif libre  ou  obligé  ,  et  son  ariette. 

=  Je  vous  avoue  que  je  ne  vous  entends  qu'à 
moitié  ,  et  que  je  ne  vous  entendrois  point  du  tout, 
sans  une  feuille  volante  qui  parut  il  J  a  quelques 
années.  L'auteur  ,  mécontent  du  ballet  qui  termine 
le  Devin  du  village  ,  en  proposoit  un  autre  j  el  je 
me  trompe  fort,  ou  ses  idées  ne  sont  pas  éloignées 
des  vôtres. 

=^  Cela  peut  être. 

^^  Un  exemple  achcveroit  de  m'éclairer. 

=  Un  exemple  ?  Oui.  On  peut  en  imaginer  un  j 
et  je  vais  y  rêver. 

Nous  fîmes  quelques  tours  d'allées  sans  mot  dire; 
Dorval  revoit  à  son  exemple  de  la  danse  ;  et  moi , 
je  rcpassois  dans  mon  esprit  quelques-unes  de  ses 
idées.  Voici  à-peu-près  l'exemple  qu'il  me  donna. 
Il  Oot  commun  ,  nie  dit-il  ;  mais  j'y  appliquerai 


SUK       LE       FILS       MATUREL.     aOf 

mes  idées  aussi  facilement  que  s'il  éloil  plus  voisin 
de  la  nature  et  plus  piquant. 

Sujet.  =  Ln  petit  paysan  et  une  jeune  pay- 
sanne reviennent  des  champs,  sur  le  soir.  Ils  se 
rencontrent  dans  un  bosquet  voisin  de  leur  ha- 
meau ;  et  ils  se  proposent  de  répéter  une  danse 
qu'ils  doivent  exécuter  ensemble  le  dimanche  pro- 
chain ,  sous  le  grand  orme. 

ACTE        PREMIER. 

Scène  première.  =  Leur  premier  mouve- 
ment est  d'une  surprise  agréable.  Ils  se  témoignent 
cette  surprise  par  une  pantomime. 

Ils  s'approchent  ,  ils  se  saluent  j  le  petit  paysan 
propose  à  la  jeune  paysanne  de  répéter  leur  leçon  : 
elle  lui  répond  qu'il  est  tard,  qu'elle  craint  d'être 
grondée.  Il  la  presse  ,  elle  accepte  ;  ils  posent  à 
terre  les  instrumens  de  leurs  travaux:  voilà  un  réci- 
tatif. Les  pas  marchés  et  la  pantomime  non  me- 
surée sont  le  récitatif  de  la  danse.  Ils  répètent  leur 
danse  ;  ils  se  recordent  le  geste  et  les  pas  ',  ils  se 
reprennent,  ils  recommencent  j  ils  font  mieux  ,  ils 
s'approuvent  j  ils  se  trompent  ,  ils  se  dépitent  : 
c'est  un  récitatif  qui  peut  être  coupé  d'une  ariette 
de  dépit.  C'est  à  l'orchestre  à  parler  j  c'est  à  lui  à 
rendre  les  discours  ,  à  imiter  les  actions.  Le  poète 
a  dicté  à  l'orchestre  ce  qu'il  doit  dire  ;  le  musicien 
l'a  écrit  j  le  peintre  a  imaginé  les  tableaux  :  c'est 
au  pantomime  à  former  les  pas  et  les  gestes.  D'où 


ao8  ENTRETIENS 

VOUS  concevez  facilement  que,  si  la  danse  n'est  pas 
écrite  comme  un  pocme  ,  si  le  poète  a  mal  fait  le 
discours ,  s'il  n'a  pas  su  trouver  des  tableaux  agréa- 
bles ,  si  le  danseur  ne  sait  pas  jouer  ,  si  l'orchestre 
ne  sait  pas  parler,  tout  est  perdu. 

Scène  IL  =^  Tandis  qu'ils  sont  occupés  à 
s'instruire  ,  on  entend  des  sons  eft'raj'ans  ',  nos  en- 
fans  en  sont  troublés;  ils  s'arrêtent  ,  ils  écoutent j 
le  bruit  cesse  ,  ils  se  rassurent  j  ils  continuent,  ils 
sont  interrompus  et  troubles  de -rechef  par  les 
mêmes  sons  :  c'est  un  récitatif  mêlé  d'un  peu  de 
chant.  Il  est  suivi  d  une  pantomime  de  la  jeune 
paysanne  qui  veut  se  sauver  ,  et  du  jeune  paysan 
qui  la  retient.  Il  dit  ses  raisons  ,  elle  ne  veut  pas  les 
entendre  ;  et  il  se  fait  entre  eux  un  duo  fort  vit". 

Ce  duo  a  été  précédé  d'un  bout  de  récitatif 
composé  des  petits  gestes  du  visage  ,  du  corps  et 
des  mains  de  ces  enfans ,  qui  se  montrcient  l'en- 
droit d'où  le  bruit  est  venu. 

La  jeune  paysanne  s'est  laissé  persuader;  et  ils 
étoient  en  fort  bon  train  de  répéter  leur  danse ,  lors- 
que deux  paysans  plus  âgés ,  déguisés  d'une  ma- 
nié; e  eflrayanle  et  comique,  s'avancent  à  pas  lents. 

Scène  III.  =^  Ces  paysans  déguisés  exécu- 
tent, au  bruit  d'uiie  symphonie  sourde  ,  toute  l'ac- 
tion qui  peut  épouvanter  des  cnfans.  Leur  ap- 
proche est  un  récitatif}  leur  discours  ,  un  duo.  Les 
cnfans  s'elFraycnt ,  ils  tremblent  de  tous  leurs  mem- 
bres. Leur  eJiioi  augmeale  à-mesure  que  les  spec- 


SUR       LE       riLS       KXTUREL.     SOQ 

1res  approchent  ;  alors   ils  font  tous  leurs  efforls  . 
pour  s'échapper.  Ils  sont  retenus,  poursuivis;   et 
les  pavsans  déguisés,  el  les  enfans  offrajés,  forment 
un  quatuor  tort  vif,  qi^i  finit  par  l'évasion  des 
enfans. 

Scène  It^.  =  Alors  les  spectres  ôlent  leurs 
masques  ;  ils  se  mettent  à  rire  ;  ils  font  toute  la  pan- 
tomime qui  convient  à  des  scélérats  enchantés  du 
tour  qu'ils  ont  joué;  ils  s'en  félicitent  par  un  duo  , 
et  ils  se  retirent. 

ACTE       SECOND. 

Scène  première.  =  Le  petit  paysan  et  la 
jeune  paysanne  avoient  laissé  sur  la  scène  leur  pa- 
netière et  leur  houlette  ;  ils  viennent  les  reprendre, 
le  paysan  le  premier.  Il  montre  d'abord  le  bout  du 
nezj  il  fait  un  pas  en  avant ,  il  recule;  il  écoute  ,  il 
examine  ;  il  avance  un  peu  plus  ,  il  recule  encore  ; 
il  s'enhardit  peu-à-peu  ;  il  va  à  droite  et  à  gauche; 
il  ne  craint  plus  :  ce  monologue  est  un  récitatif 
obligé. 

Scène  If.  =  La  jeune  paysanne  arrive,  mais 
elle  se  tient  éloignée.  Le  petit  paysan  a  beau  l'invi- 
ter ,  elle  ne  veut  point  approcher.  Il  se  jette  à  ses 
genoux  ;  il  veut  lui  baiser  la  main.  =  Et  les  esprits  ? 
lui  dit-elle.  =Ils  n'y  sont  plus,  ils  n'y  sont  plus. 
C'est  encore  du  récitatif;  mais  il  est  suivi  d'un 
duo,  dans  lequel  le  petit  paysan  lui  marque  son 
désir,  de  la  manière  la  plus  passionnée;  el  la  jeune 


2:0  ENTRETIENS 

paysanne  se-laisse  engager  peu-à-peu  à  rentrer  sur 
]a  scène  ,  et  à  reprendre.  Ce  duo  est  interrompu 
par  des  niouvemens  de  frajeur.  Il  ne  se  fait  point 
de  bruit,  mais  ils  croient  en  entendre  ;  ils  s'arrê- 
tentj  ils  écoutent j  ils  se  rassurent,  et  continuent 
le  duo. 

Mais  pour  cette  fois-ci,  ce  n'est  point  une  erreur  j 
les  sons  etfrajans  ont  reconunencé  j  la  jeune  pay- 
sanne a  couru  à  sa  panelière  et  à  sa  houlette)  le 
petit  paysan  en  a  fait  autant. 

Ils  veulent  s'enfuir. 

Scène  lit.  =^  Mais  ils  sont  investis  par  une 
foule  de  fantômes  ,  qui  leur  coupent  le  chemin  de 
tous  côtés.  Ils  se  meuvent  entre  ces  fantômes;  ils 
cherchent  une  éclrappée,  ils  n'en  trouvent  point. 
Et  vous  concevez  bien  que  c'est  un  chœur  que  cela. 

Au  moment  où  leur  consternation  est  la  plus 
grande,  les  fantômes  oient  leurs  masques,  et 
laissent  voir  au  petit  paysan  et  à  la  petite  paysanne, 
tles  visages  amis.  La  naïveté  de  leur  étonnement 
forme  un  tableau  très-agréable.  Ils  prennent  cha- 
cun un  masque j  ils  le  considèrent;  ils  le  compa- 
rent au  visage.  La  jeune  paysanne  a  un  masqué 
hideux  d'hommej  le  petit  paysan  ,  un  masque  hi- 
deux de  femme.  Ils  mettent  ces  masques  ;  ils  se  re- 
gardent; ils  se  font  des  mines:  et  ce  récitatif  est 
Suivi  du  c/?cei/r  général.  Le  petit  paysan  et  la  petite 
paysanne  se  font,  à  travers  ce  chœur ,  mille  niches 
enfantines;  et  la  pièce  fuiit  avec  le  chœur. 


i 


St-R       LE       FILS       NATUnUT..     5ir 

:=  J'ai  entendu  parler  d'un  spectacle  dans  ce 
genre ,  comme  de  la  chose  la  plus  parfaite  fju'oa 
put  imaginer. 

=  Vous  voulez  dire  la  troupe  de  IVicolini. 

=  Précisément. 

=  Je  ne  l'ai  jamais  vue.  Eh  bien  I  croyez-vous 
encore  que  le  siècle  passé  n'a  plus  rien  laissé  à 
iaire  à  celui-ci  ? 

La  tragédie  domestique  et  bourgeoise  ,  à  créer. 

Le  genre  sérieux  ,  à  perfectionner. 

Les  conditions  de  l'homme,  à  substituer  aux  ca- 
ractères ,  peut-être  dans  tous  les  genres. 

La  pantomime  ;  à  lier  étroitement  avec  l'action 
dramatique. 

La  scène,  à  changer,  et  les  tableaux  à  substituer 
aux  coups  de  théâtre  ,  source  nouvelle  d'invention 
pour  le  poète  ,  et  d'étude  pour  le  comédien.  Car  , 
que  sert  au  poëte  d'imaginer  des  tableaux ,  si  le 
comédien  demeure  attaché  à  sa  disposition  sjmé- 
trique  et  à  son  action  compassée? 

La  tragédie  réelle ,  à  introduire  sur  le  théâtre 
Ijrique. 

Enfin  la  danse,  à  rédm're  sous  la  forme  d'un  véri- 
table poème,  à  écrire  et  à  séparer  de  tout  autre  art 
d'imitation. 

=^  -Quelle  tragédie  voudriez-vous  établir  sur  la 
jcène  lyrique  ? 

=  L'ancienne. 

^  Pourquoi  pas  h  tragédie  domestique? 


ai  a  E  K  T  n  E  T  I  E  N  s 

■=^  C'est  que  la  tragédie,  et  en  général  toute 
composition  destinée  pour  la  scène  lyrique ,  doit 
t'ire  mesurée  ,  et  que  la  tragédie  domestique  me 
semble  exclure  la  versification. 

=  Mais  croyez-vous  que  ce  genre  fournit  au 
musicien  toute  la  ressource  convenable  à  son  art  ? 
Chaque  art  a  ses  avantages  j  il  semble  qu'il  en  soit 
d'eux  comme  des  sens.  Les  sens  ne  sont  tous  qu'un 
loucher  j  tous  les  arts,  qu'une  imitation.  Mais  cha- 
que senstouche,  et  chaque  artimite  d'une  manière 
qui  lui  est  propre. 

=  Il  y  a  ,  en  musique,  deux  styles ,  l'un  simple  , 
et  l'autre  figuré.  Qu'aurez,-vous  à  dire,  si  je  vous 
montre ,  sans  sortir  de  mes  poètes  dramatiques ,  des 
morceaux  sur  lesquels  le  musicien  peut  déployer  à 
.son  choix  toute  l'énergie  de  l'un  ou  toute  la  richesse 
de  l'autre?  Quand  je  dis  le  musicien^  j'entends 
l'homme  qui  a  le  génie  de  son  aitj  c'est  un  aulre 
que  celui  qui  ne  sait  qu'enfiler  des  modulations  et 
combiner  des  notes. 

=  Dorval,  un  de  ces  morceaux  ,  s'il  vous  plaît. 
=  Xrès-volonliers.  On  dit  que  Lulli  même  avoit 
remarqué  celui  que]e  vais  vous  citer  j  ce  qui  prou- 
Veroit  peut-être  qu'il  n'a  manqué  à  cet  artisie  que 
des  poèmes  d'un  autre  genre  ,  et  qu'il  se  sentoit  un 
génie  capable  des  plus  grandes  choses. 

Clvtemnestre  ,  à  qui  l'on  vient  d'arracher  sa  fille 
pour  l'immoler,  voit  le  couteau  du  sacrificateur 
levé  sur  son  sein ,  son  sang  qui  coule  ,  un  prêtre  qui 


SUR       LE       FILS       N    A    T    U    n    n    L.     î>.  1*5 

consulte  les  dieux  dans  son  cœur  palpilaul.  'J  lou- 
blce  de  ces  images  ,  elle  s'écrie  : 

0  mbre  infortunée! 

De  festons  odieux,  ma  fille  couronnée  , 
Tend  la  gorge  aux  coiileaiix  par  son  père  apprêtés, 
Calchas  va  dans  son  sang....  Barbares!  arrêtez; 
C'est  le  pur  sang  du  dieu  qui  lance  le  tonnerre. 
J'entends  gronder  la  foudre  ,  et  sens  trembler  la  terre. 
Un  dieu  vengeur,  un  dieu  faii  retentir  ces  coups. 

Je  ne  connois ,  ni  dans  Quinault ,  ni  dans  aucun 
poète  ,  des  vers  plus  Ijriques  ,  ni  de  situation  plus 
propre  à  rimitation  musicale.  L'étal  de  Cljlem- 
ncstrc  doit  arracher  de  ses  entrailles  le  cri  de  la  na- 
ture; et  le  juusicien  le  portera  à  mes  oreilles  dans 
toutes  ses  nuances. 

S'il  compose  ce  morceau  dans  le  stjle  simple ,  il 
se  remplira  de  la  douleur  ,  du  désespoir  de  Cljtem- 
nestrej  il  ne  commencera  à  travailler  (\ue  quand  il 
se  sentira  pressé  par  les  images  terribles  qui  obsé- 
doienl  Cljtenmestre.  Le  beau  sujet,  pour  un  réci- 
tatif obligé,  que  les  premiers  vers  !  Comme  on  en 
peut  couper  les  ditlérentes  phrases  par  une  ritour- 
nelle plaintive  I. ...  Ociel!....  6  mère  injoriu- 
née .'....  premier  jour  pour  la  ritournelle. . . .  De 
festons  odieux,  ma  fille  couronnée, . . .  second 
jour....  7~'end  la  gorge  aux  couteaux  par  son 
père  apprêtés. ...  troisième  jour. . . .  Par  ton  pè- 
re /. .. .  quatrième  jour. . . .  Calchas  va  dans  son 


2l4  ENTRETIENS 

5«ng'.. ..  cinquième  jour....  Quels  caractères  nfi 
peut-on  pas  donner  à  celte  symphonie  ?. . . .  Il  me 
semble  que  je  l'entends. . ..  elle  me  peint  la  plain- 
te... .  la  douleur.. ..  l'effroi. .. .  l'horreur....  la 
fureur.. . . 

Ii'air  conmience  à  Barbares ,  arrêtez,  C^aç^  !• 
musicien  me  déclame  ce  barbares  ,  cet  arrêtez  en 
tant  de  manières  (ju'il  voudra;  il  sera  d'une  stéri- 
lité bien  surprenante  ,  si  ces  mots  ne  sont  pas  pour 
lui  une  source  inépuisable  de  mélodies. . .. 

Vivement ,  5arZ><7re5,  barbares ,  arrêtez  ^  ar-^ 
rêtez....  c^est  le  pur  sang  du  dieu  (jui  lance  le 
tonnerre. . . .  c'est  le  sang. . . .  c'est  le  pur  sang  du 
dieu  ijui  lance  le  tonnerre. . .  Ce  dieu  dous  voit.,» 
vous  entend.,.,  vous  menace,  barbares. ,.  ar— 
rêtez .'....  J'entends  gronder  la  foudre, . .  je  sens 
trembler  la  terre. , , ,  arrêtez, . . .  Un  dieu ,  un 
dieu  vengeur  fait  retentir  ces  coups.. ,.  arrêtez , 
barbares. . . .  Mais  rien  ne  les  arrête. . . .  Ah ,  ma 
fille  !. , ..  ah ,  mère  infortunée .'....  Je  la  vois. , . . 
Je  vois  couler  son  sang. . .  •  elle  meurt. . .  ah  ,  bar- 
bares !  ô  ciel!. , . .  Quelle  variété  de  sentimens  et 
d'images  I 

Qu'on  abandonne  ces  vers  à  mademoiselle  Du- 
nienil  j  voilà  ,  ou  je  me  trompe  fort ,  le  désordre 
qu'elle  j  répandra j  voilà  les  sentimens  qui  se  suc- 
céderont dans  son  ame  ;  voilà  ce  que  son  génie  lui 
suggérera  j  et  c'est  sa  déclamation  que  le  musiciea 
doil  imaginer  et  écrire.  Qu'on  en  fasse  l'expcriencep 


t    V    t<       LE       r    I    I-    S       N    A    T    t'    n    F.    L.     2  1  5 

et  l'on  verra  la  nature  ramener  Tactrice  el  le  niusr- 
cicn  sur  les  mêmes  idées. 

Mais  ,  le  musicien  prend -il  le  st_yle  figuré? 
autre  déclamation  ,  autres  idées  ,  autre  mélodie.  Il 
fera  exécuter,  par  la  vois  ,  ce  que  l'autre  a  réservé 
pour  l'instrument  ;  il  fera  gronder  la  foudre,  il  la 
lancera,  il  la  fera  tomber  en  éclats;  il  me  montrera 
Cljlemnestre  elfrajant  les  meurtriers  de  sa  fille, 
par  l'image  du  dieu  dont  ils  vont  répandre  le  sang  . 
il  portera  cette  iiiiage  à  mon  imagination  déjà  ébran* 
lée  par  le  palhétitjue  de  la  poésie  et  de  la  situation, 
avec  le  plus  de  vérité  et  de  force  qu'il  lui  sera  pos- 
sible. Le  premier  s'étoit  entièrement  occupé  des 
accens  de  Cljtemnestre;  celui-ci  s'occupe  un  peu 
de  son  expression.  Ce  n'est  plus  la  mère  d'Iphigé- 
nie  que  j'entends  j  c'est  la  foudre  qui  gronde  ,  c'est 
la  terre  tjui  tremble  ,  c'est  l'airqui  retentit  de  bruita 
eflVa^ans. 

Ln  troisième  tentera  la  réunion  des  avantages 
des  deux  stjies;  il  saisira  le  cri  de  la  nature,  lors- 
qu'il se  produit  violent  et  inarticulé;  et  il  en  fera  la 
base  de  sa  mélodie.  C'est  sur  les  cordes  de  cette 
mélodie  qu  il  fera  gronder  la  foudre  et  qu'il  lancera 
le  tontierre.  Il  entreprendra  peut-être  de  montrer 
le  dieu  vengeur;  mais  il  fera  sortir  à  travers  les 
ditTérens  traits  de  cette  peinture,  les  cris  d'une 
pière  éplorée. 

Mais,  quelque  prodigieux  génie  quepuîsse  avoir 
cet  artiste ,  il  n'atteindra  point  un  de  ces  buts ,  sans 


2î(>  tNTn    ETIENS 

s'écarter  de  Taulrc.  Tout  ce  (ju'il  accorclera  à  des 
taMeaux  sera  perdu  pour  le  palhctirjue.  Le  tout 
produira  plus  d'efFel  sur  les  oreilles ,  moins  sur 
l'aïue.  Ce  compositeur  sera  plus  admiré  des  artistes, 
moins  des  gens  de  goût. 

Et  ne  crojez  pas  que  ce  soient  ces  mots  parasi- 
tes du sljle  ljnc|ue ,  lancer. . . .  gronder. , . .  trem- 
bler. . . .  qui  fassent  le  pathétique  de  ce  morceau  ! 
c'est  la  passion  dont  il  est  animé.  Et  si  le  musicien , 
négligeant  le  cri  de  la  passion ,  s'amusoit  à  combi- 
ner des  sons  à  la  faveur  de  ces  mots,  le  poète  lui 
auroil  tendu  un  cruel  piège.  Est-ce  sur  les  idées  , 
lance  ,  gronde,  tremble ,  ou  sur  celles-ci ,  barba~ 
res. . . .  arrêtez. . . .  c'est  le  sang. . . .  c'est  le  pur 
sang  d'un  dieu. . , .  d'un  dieu  vengeur. . . .  que  la 
véritable  déclamation  appujera  ?. . . . 

Mais  voici  un  autre  morceau  ,  dans  lequel  ce 
musicien  ne  montrera  pas  moins  de  génie  ,  s'il  en 
a  ,  et  oîi  il  n'^  a  ni  lance  ,  ni  victoire  ,  ni  tonnerre^ 
ni  iwl,  ni  gloire ,  ni  aucune  de  ces  expressions  qui 
feront  le  tourment  d'un  poète,  tant  qu'elles  seront 
l'unique  et  pauvre  ressource  du  musicien. 

ntCITATlF      O  B  Z  I  G  É. 

tJn  prêtre  environné  d'une  foule  cruelle. .. . 

Portera  surmafille...  {surma  fille  !)  une  main  criminelle. 

Déchirera  son  sein.  ...  et  d'un  œil  curieux. ... 

Dans  son  cœur  palpitant....  consultera  les  dieux.... 

Et  moi  qui  l'amenai  triomphante. . ..  adorée  !... . 

Je  m'en  retouiaeiai., ..  seule. .. .  et  désespérée. ••• 


Sun       LE      riLS       NATUREL.     217 
J^  verrai  les  cliemins  encor  tout  parfumés 
Des  (leurs  ,  dujit  sous  ses  pas  on  les  avuit  seicéc. 

A  I  R. 

Non ,  je  ne  l'aurai  point  amenée  au  supplice.  • .. 
Ou  vous  ferez  aux  Grecs  uu  double  sacrilice. 
Ni  crainte  ,  ni  respect  ne  m'en  peut  délacLer, 
De  mes  bras  tout  sanglans  il  faudra  l'arracher, 
AiiSii  barbare  époux,  qu'impitoyable  pè:e. 
Venez,  si  vous  l'osez  ,  la  ravir  à  sa  mère. 

INon  ,  je  ne  l'aurai  point  amenée  au  supplice,... 
Non. ...  ni  crainte  ,  ni  respect  ne  m'en  peut  déla- 
clier. .,.  Non....  barbare  époux....  inipitoj'able 
père. . . .  venez,  la  ravir  à  sa  mère. . . .  venez ,  si  vous 
l'osez....  Voila  les  idées  principales  qui  occupoient 
l'anie  de  Cljlemriestre,  et  qui  occuperont  le  génie 
du  musicien. 

Voilà  mes  idées  j  je  vous  les  communique  d'au- 
tant plus  volontiers,  que,  si  elles  ne  sont  jamais 
d'une  uliliié  bien  réelle,  il  est  impossible  qu'elles 
nuisent,  s'il  est  vrai,  comme  le  prétend  un  des 
premiers  linnmies  de  la  nation  ,  que  presque  tous 
les  genres  de  liltéralure  soient  épuisés  ,  et  qu'il  ne 
reste  plus  rien  de  grand  à  exécuter,  uicme  pour  ua 
homme  de  génie. 

C'est  aux  autres  à  décider  si  celle  espèce  de  poé- 
tique, que  vous  m'avez  arrachée,  contient  quelques 
vues  solides,  ou  n'est  qu'un  (issu  de  chimères. 
J'en  croirois  volontiers  M.  de  Voltaire  j  mais  ce 
scroil  à  la  condition  qu'il  appu^eroit  ses  jugcraeng 
Théâtre.  K 


JlS  E    W   T    n    E    T    I    E    N    s 

de  quelques  raisons  qui  tious  éclairassent.  S'il  y 
avoit  sur  la  terre  une  autorité  infaillible  que  je  re- 
connusse ,  ce  seroil  la  sienne. 

=  On  peut ,  si  vous  voulez  ,  lui  coniniunicper 
vos  idées. 

=  J'y  consens.  L'éloge  d'un  honinio  liabile  et 
sincère  peut  me  plaire  ;  sa  critique ,  quelque  amère 
qu'elle  soit,  ne  peut  ni'afïliger.  J'ai  connuencé  ,  il  y 
along-tenips,  à  chercher  mon  bonheur  dans  un  ob- 
jet qui  fût  plus  solide  ,  et  qui  dépendît  plus  de  moi 
que  la  gloire  littéraire.  Dorval  mourra  content,  s'il 
peut  mériter  qu'on  dise  de  lui,  quand  il  ne  sera  plus: 
<(  Son  père  ,  qui  étoit  si  honnête  homme ,  nefm 
»  pourtant  pas  plus  honnête  homme  que  hii  ». 

=  Mais  si  vous  regardiez  le  bon  ou  le  mauvais 
succès  d'un  ouvrage  presque  d'un  œil  indifférent , 
quelle  répugnance  pourriez-yous  avoir  à  publier  le 
vôtre  ? 

=:  Aucune.  Il  y  en  a  déjà  tant  de  copies.  Cons- 
tance n'en  a  refusé  à  personne.  Cependant  je  ne 
voudrois  pas  qu'on  présentât  ma  pièce  aux  comé- 
diens. 

=  Pourquoi  ? 

=  Il  est  incertain  qu'elle  fût  acceptée.  Il  l'est 
beaucoup  plus  encore  qu'elle  réussît.  Une  pièce 
qui  tombe  ne  se  lit  guère.  En  voulant  étendre 
l'utilité  do  celle-ci ,  on  risqucroit  de  l'en  priver 
tout- à-fait. 

=;  Voyez  cependant. ...  Il  est  un  grand  prince 


^UR       LB      riLS       KlTUREt.     ST^ 

qui  connoîl  toute  l'importance  du  genre  drania- 
liquej^et  qui  i,'iiitcrcsse  au  progrès  du  goût  natio-« 
ual  (*).  On  pourroil  le  solliciter. ...  obtenir.... 

=;  Je  le  crois  ;  mais  réservons  sa  protection  pour 
le  Père  de  famille.  Il  ne  nous  la  refusera  pas  sans- 
doute  ,  lui  qui  a  montré  avec  tant  de  courage  com- 
Lien  il  l'étoit....  Ce  sujet  me  tounuentej  et  je  sens 
qu'il  faudra  que  lût  ou  tard  je  me  délivre  de  cette 
fjntaisie;  car  c'en  est  une,  comme  il  en  vient  à 
loul  honnne  qui  vit  dans  la  solitude. ...  Le  beau 
cujet  ,  que  le  Père  de  famille!....  C'cstia  vocation 
{générale  de  tous  les  honimos....  Nos  cnfans  sont 
la  source  de  nos  plus  grands  plaisirs  et  de  nos  plus 
grandes  peines. ...  Ce  sujet  tiendra  mes  yeux  sans- 
cesse  attachés  sur  mon  père....  INlon  père!.... 
J'achèverai  de  peindre  le  bon  Lysimond....  Je 
m'instruirai  moi  même....  Si  j'ai  des  enfans  ,  je  né 
serai  pas  fâché  d" avoir  pris  avec  eux  des  engage- 
iiions. ... 

=.  Et  dans  quel  genre  le  Père  de  famille  ? 

=:  J'y  ai  pensé  ;  et  il  me  semble  que  la  pente  dft 
ce  sujet  n'est  pas  la  même  que  celle  du  Fils  naturel. 
Le  Fils  naturel  a  des  nuances  de  la  tragédie  ;  le  Père 
<le  famille  prendra  une  teinte  comique. 

=  Serici-vous  assez,  avancé  pour  savoir  cela  ? 

=  Oui. . . .  retournez  à  Paris. . . .  Publiez  le  sep- 
licnie   volume  de  l'Encyclopédie... .  Venez  vous 

{*)  Monseigneur  Je  duc  d'Orléaa*- 


220  ENTRETIENS,    etC. 

reposer  ici. ...  et  coniplcz.  que  le  Père  de  famille  ne 
se  fera  point  ,ou  qu'il  sera  fait  avant  la  lin  de  vos 
vacances....  Mais  à-propos  ,  on  dit  que  vous  par- 
lez bientôt. 

=  Après-demain. 

r=  Comment ,  après-demain  ? 

=  Oui. 

=  Cela  est  un  peu  brusque..,.  Cependant  ar- 
rangez-vous comme  il  vous  plaira... .  il  faut  abso- 
lument que  vous  fassiez  connoissance  avec  Cons- 
tance ,  Clairville  et  Rosalie....  Seriez-vous  honmie 
à  venir  ce  soir  demander  à  souper  à  Clairville  ? 

Dorval  vil  que  je  consentais  j  et  nous  reprimes 
aussi-tôt  le  chemin  de  la  maison.  Quel  accueil  ne 
fit-on  pas  à  un  homme  présenté  par  Dorval  ?  En 
un  moment  je  fus  de  la  famille.  On  parla  ,  devant 
et  après  le  souper,  gouvernement ,  religion,  poli- 
tique,, belles-lettres,  philosophie;  mais,  quelle  que 
fut  la  diversité  des  sujets  ,  je  reconnus  toujours  la 
caractère  que  Dorval  avoit  donné  à  chacun  de  ses 
personnages.il  avoil  le  ton  de  la  mélancolie  :  Cons- 
tance ,  le  ton  de  la  raison  ;  Rosalie  ,  celui  de  l'in- 
génuité ;  Clairville  ,  celui  de  ia  passion  ;  moi  ,  ce-» 
]ui  de  la  bonhonnuie. 


LE  PERE  DE  FAMILLE, 

COMÉDIE 

EN   CINQ  ACTES  ET   EN   PROSE, 

arec  un  discours  sur  la  po^âie  dramati(jue. 


^»ati!<  rofincpienotaDdi  s'Jnt  tibi  oser?  <  , 
Mobilii)US(jue  décor  natnris  dand.n  et  iurij, 

HORAT.  de  Art.  Pett. 


AS.A.S.  M.^eLA  PRINCESSE 


D  E 


NASSAU-SAARBRUGK. 


A  D  A  M  E  , 


En  soumettant  le  Père  de  Famîîlo 
au  jugement  de  votre  altesse  sé- 
RÉNissiME,  je  ne  me  suis  point  dis- 
simulé ce  qu'il  en  avoit  à  redouter, 
Femme  éclairée,  mère  tendre  ,  quel  est 
le  sentiment  que  vous  n'eussiez  expri- 
mé avec  plus  de  délicatesse  que  lui  ? 
Quelle  est  l'idée  que  vous  n'eussiez  ren- 
due d'une  manière  plus  touchante  ? 
Cependant  ma  témérité  ne  se  bornera, 
pas ,  madame,  à  vous  offrir  un  si 
foible  hommage  Quelque  distance  qu'il 
y  ait  de  l'ame  d'un  poète  à  celle  d'une 
mère  ,  j'oserai  descendre  dans  la  vôtre, 
y  lire ,  si  je  le  sais ,  et  révéler  quel- 


-:>4     EPITRE    DKDÎC  ATOIKE. 
ques-unes  des  pensées  qui  l'occupent. 
Puissiez  -  vous   les  reconnoître   et  les 
avouer  ! 

Lorsque  le  ciel  vous  eut  accoro'é  des 
enfans  ,  ce  fut  ainsi  que  vous  vous  par- 
lâtes ;  voici  ce  que  vous  vous  êtes  dit. 

Mes  enfans  sont  moins  à  moi  peut- 
être  par  le  don  que  je  leur  ai  fait  de  la 
vie  ,  qu'à  la  feranie  mercenaire  qui  les 
alaita.  C'est  en  prenant  le  soin  de  leur 
éducation ,  que  je  les  revendiquerai  sur 
elle.  C'est  l'éducation  qui  fondera  leur 
reconnaissance  et  mon  autorité.  Je  les 
élèverai  donc. 

Je  ne  les  abandonnerai  point  sans 
réserve  à  l'étranger  ,  ni  au  subalterne. 
Comment  l'étranger  y  prendroit  i!  le 
même  intérêt  que  moi  ?  Comment  le 
subalterne  en  seroit-il  écouté  comme 
moi?  Si  ceux  que  j'aurai  conslitué'les 
censeurs  de  la  conduite  de  mon  fils  , 
se  disoient  au  -  dedans  d'eux-mêmes  : 
«  Aujourd'hui  mon  disciple  ,  demain  il 
»sera  mon  maître  ?) ,  ils  exagéreroieut 


ÉPITRE  DÉDICATOIRE.  2?5 
le  peu  de  bien  qu'il  feroit  ;  s'il  faisoit 
le  ma!  ,  ils  Ven  leprendroient  m(jlle- 
nient-,  et  ils  deviendroient  ainsi  ses  adu- 
lateurs les  plus  dangereux. 

Il  seroit  à  souhaiter  qu'un  enfant  fût 
élevé  par  son  supérieur  j  et  le  mien  n'a 
de  supérieur  que  moi. 

C'est  à  moi  à  lui  inspirer  le  libre  exer- 
cice de  sa  raison  ,  si  je  veux  que  son 
ame  ne  se  remplisse  pas  d'erreurs  et  de 
terreurs, telles  queTliomme  s'en  faisoit 
à  lui-même  sous  un  état  de  nature  im- 
bécille  et  sauvage. 

Le  mensonge  est  toujours  nuisible. 
Une  erreur  d'esprit  suffit  pour  cor- 
rompre le  goût  et  la  morale.  Avec  une 
seule  idée  fausse ,  on  peut  devenir  bar- 
bare •  on  arrache  les  pinceaux  de  la 
main  du  peintre  ,  on  brise  le  chef- 
d'cpuvre  du  statuaire  ,  on  brûle  un  ou- 
vrage de  génie  ,  on  se  fait  une  ame 
petite  et  cruelle  ;  le  sentiment  de  la 
haine  s'étend,  celui  de  la  bienveillance 
se  resserre  3  on  vit  en  transe ,  et  l'on 


526    ÉPITRE   DÉDICATOIRE. 
craint   de    mourir.    Les   vues  étroites 
d'un  instituteur  pusillanime  ne  rédui- 
ront pas  mon  fils  dans  cet  état ,  si  je 
puis. 

Après  le  libre  exercice  de  sa  raison , 
lin  autre  principe ,  que  je  ne  cesserai  de 
lui  recommander, c'est  la  sincérité  avec 
soi-même.  Tranquille  alors  sur  les  pré- 
jugés auxquels  notre  foiblesse  nous  ex- 
pose, le  voile  tomberoit  tout-à-coup ,  et 
un  trait  de  lumière  lui  montreroit  tout 
l'éclificede  ses  idées  renversé,  qu'il  di- 
roit  froidement  :  Ce  que  je  croyois  vrai 
étoit  faux  ;  ce  que  j'aimois  comme  bon  , 
étoit  mauvais-,  ce  que  j'admiroiscomme 
beau,  étoit  difforme;  mais  il  n'a  pas  dé- 
pendu de  moi  de  voir  autrement. 

Si  la  conduite  de  l'homme  peut  avoir 
une  base  solide  dans  la  considération 
générale  ,  sans  laquelle  on  ne  se  résout 
point  à  vivre  -,  dans  l'estime  et  le  res- 
pect de  soi  -  même  ,  sans  lesquels  on 
n'ose  guère  en  exiger  des  autres-,  dans 
les  notions  d'ordre  ,  d'harmonie  ,  d'in- 


ÉPITRE  DEDICATOIUE.  227 
téret,de  bienfaisance  et  de  be^mté, aux- 
quelles on  n'est  pas  libre  de  se  refuser  , 
et  dont  nous  portons  le  germe  dans  nos 
cœurs  ,  où  il  se  déploie  et  se  fortifie  sans 
cesse  ;  dans  le  sentiment  de  la  décence 
et  de  l'honneur,  daus  la  sainteté  des 
loix:  pourquoi  appujerai-je  la  conduite 
de  mes  enfans  sur  des  opinions  passa- 
gères, qui  ne  tiendront, ni  contre  l'exa- 
men de  la  raison  ,  ni  contre  le  choc  des 
passions  ,  plus  redoutables  encore  pour 
l'erreur  que  la  raison  ? 

Il  y  a ,  dans  la  nature  de  l'homme, 
deux  principes  opposés  •  l'amour-pro- 
pre ,  qui  nous  rappelle  à  nous,  et  la 
bienveillance  ,  qui  nous  répand.  Si  l'un 
de  ces  deux  ressorts  venoit  à  se  briser, 
on  seroit  ou  méchant  jusqu'à  la  fureur, 
ou  généreux  Jusqu'à  la  folie.  Je  n'aurai 
point  vécu  sens  expérience  pour  eux,  si 
je  leur  apprends  à  établir  un  juste  rap- 
port entre  ces  deux  mobiles  de  notre 
vie. 

C'est  en  les  éclairant  sur  la  valeur 


2o9  ÈPITF.E  DÉDIC  ATOIRTi. 
réelle  des  objets  ,  que  je  mettrai  ua 
frein  à  leur  imaginatiofi.  Si  je  réussis 
à  dissiper  les  prestiges  de  cette  magi- 
cienne ,  qui  embellit  la  laideur  ,*  qui 
enlaidit  la  beauté  ,  qui  pare  le  men- 
songe ,  qui  obscurcit  la  vérité  ,  et  qui 
nous  joue  par  des  spectres  qu'elle  fait 
changer  de  formes  et  de  couleurs  ,  et 
qu'el'e  nous  montre  quand  il  lui  plaît , 
et  comme  il  lui  plaît,  ils  n'auront  ni 
craintes  outrées  ,  ni  désirs  déréglés. 

Je  ne  me  suis  pas  promis  de  leur 
ôter  toutes  les  fantaisies  j  m^is  j'espère 
que  celle  de  faire  des  heureux  ,  la  seul© 
qui  puisse  consacrer  les  autres ,  sera  du 
nombre  des  fantaisies  tjui  leur  resteront. 
Alors  ,  si  les  images  du  bonheur  cou- 
vrent les  murs  de  leur  séjour  ,  ils  en 
jouiront;  s'ils  ont  embelli  des  jardins  , 
ils  s'y  promèneront.  En  quelcju'endroifc 
qu'ils  aillent,  ils  y  porteront  la  sérénité. 

S'ils  appellent  autour  d'eux  les  ar- 
tistes ,  et  s'ils  en  forment  de  nombreux 
ateliers  ,  le  chant  grossier  de  celui  qui 


ÉPITRE  D1':DICAT0II\E.  229 
se  fatigue  depuis  le  lever  du  soleil  Jus- 
qu'à son  coucher  ,  pour  obtenir  dVux 
un  morceau  de  pain  ,  leur  apprendra 
que  le  bonheur  peut  être  aussi  à  celui 
qui  scie  le  marbre  et  qui  coupe  la  pierre  j 
que  la  puissance  ne  donne  pas  la  paix 
de  l'ame  ,  et  que  le  travail  ne  i  ôte  pas. 

Auront-ils  élevé  un  édifice  au  fond 
d'une  forêt,  ils  ne  craindront  pas  de  s'y 
retirer  quelquefois  avec  eux-mêmes, 
avec  l'ami  qui  leur  dira  la  vérité  ,  avec 
Ta  mie  qui  saura  parler  à  leur  cœur  avec 
moi. 

J'ai  le  goi'it  des  choses  utiles  ;  et  si  je 
le  fais  passer  en  eux  ,  des  façarjef;  ,  des 
places  publiques  les  toucberoiU  ujoins 
qu'im  amas  de  fumier,  sur  Icciuel  i;s 
verront  Jnuer  des  enfans  tout  nuJs, 
tandis  qu'une  paj'sanne  ,  assise  sur  le  . 
seuil  de  sa  chaumière,  en  tiendra  un 
plus  jeune  attaché  à  sa  mameîle,  et  que 
des  hommes  basannés  s'occuperont  en 
cent  manières  diverses,  de  la  suboislancQ 
conimuiie. 


25o    ÉPITRE    DEDICATOIRE. 

Ils  seront  moins  délicieusement  émus 
à  l'aspect  d'une  colonnade,  que  si ,  tra- 
versant un  hameau,  ils  remarquent  les 
épis  de  la  gerbe  sortir  par  les  murs  en- 
tr'ouverts  d'une  ferme. 

Je  veux  qu'ils  vojent  la  misère  ,  afin 
qu'ils  y  soient  sensibles  ,  et  qu'ils  sa- 
chent, par  leur  propre  expérience,  qu'il 
y  a  autour  d'eux  des  hommes  comme 
eux  ,  et  peut  -  être  plus  essentiels 
qu'eux,  qui  ont  à-peine  de  la  paille  pour 
se  coucher  ,  et  qui  manquent  de  pain. 

Mon  fils  ,  si  vous  voulez  connoître  la 
vérité  ,  sortez,  lui  dirai-je  ;  répandez- 
vous  dans  les  différentes  conditions; 
vojez  les  campagnes,  entrez  dans  une 
chaumière,  interrogez  celui  qui  l'ha- 
bite j  ou  plutôt  regardez  son  lit,  son 
pain,  sa  demeure,  son  vêtement-,  et 
vous  saurez  ce  que  vos  flatteurs  cher- 
cheront à  vous  dérober. 

Rappelez -vous  souvent  à  vous-même 
qu'il  ne  faut  qu'un  seul  homme  mé- 
chant et  puissant ,  pour  que  cent  mille 


ÉPITUE  DÉDICATOir»E.  25r 
autres  hommes  pleurent ,  gémissent  et 
maudissent  leur  existence; 

Que  cette  espèce  de  méchans  ,  qui 
bouleversent  le  globe  et  qui  le  tyran- 
nisent,  sont  les  vrais  auteurs  du  blas- 
phème ; 

Que  la  nature  n'a  point  fait  dVs- 
claves  ;  et  que  personne  sous  le  ciel  ji'a 
plus  d'autorité  qu'elle; 

Que  ridée  d'esclavage  a  pris  nais- 
sance dans  refïusion  du  sang  et  au  mi- 
lieu des  conquêtes; 

Que  les  hommes  n'auroient  aucun 
besoin  d'être  gouvernés,  s'ils  n'étoient 
pas  méchans  ;  et  que  par  conséquent 
le  but  de  toute  autorité  doit  être  de  les 
rendre  tous  bons  ; 

Que  tout  système  de  morale  ,  tout 
ressort  politique  ,  qui  tend  à  éloigner 
1  homme  de  l'homme,  est  mauvais; 

Que  ,  si  les  souverains  sont  les  ?euls 
hommesqui  soient  demeurés  dans  P'tat 
de  nature  ,  où  le  ressentiment  est  ru=. 


a52    ÉPÎTRE    DÉDICATOIRE. 
nique  loi  de  celui  qu'on  ofïënse ,  la  H- 
mite  du  juste  et  de  l'inju^ite  est  un  trait 
déiié  qui  se  déplace  ou  qui  disparoît  à 
l'œil  de  i'iioniiue  irrité  j 

Quela  Justice  est  la  première  vertu  de 
celui  qui  commande,  et  !a  seule  qui 
ariête  la  plainte  de  celui  qui  obéit  j 

Çu'il  est  beau  de  se  soumettre  soi- 
méiue  à  la  loi  qu'on  impose  ;  et  qu'il 
n'j  a  que  la  nécej^îifé  et  la  généralité  de 
la  loi  qui  la  fasse  aimer  j 

Que,  plus  les  Etats  sont  bornés,  plus 
l'autorité  politique  se  rapproche  de  la 
puissance  paternelle- 

Que  ,  si  le  souverain  a  les  Qualités  Tu n 
souverain  ,  ses  étals  seront  toujours  as- 
sez étendus-, 

(lue  si  la  vertu  d'un  particulier  peut 
se  soutenir  sans  appui,  il  n'en  est  pas  de 
mAine  de  la  vertu  d'un  peuple  ;  Qu'il 
faut  récompenser  les  gens  de  mérite, 
encourager  les  homnies  indusîrieux  , 
gpproclic^r  de  soi  les  uns  et  les  autres^ 


ÊPITPiE   DÉDICATOIRE.     255 

C^)ii'if  y  a  par-touf  des  honinies  de 
génie ,  et  que  c'est  au  souverain  à  les 
faire  paroître.  Mon  fils  ,  c'est  dans  la 
prospérité  que  vous  vous  montrerez 
bon  ;  mais  c'est  radversité  ,  qui  vous 
montrera  grand.  S'il  est  beau  de  voir 
l'homme  tranquille,  c'est  au  mcunent 
où  les  hasards  se  ra^sembient  sur  lui. 

Faites  le  bien  -,  et  songez  que  !a  né- 
cessité des  événemens  est  égale  sur 
tous. 

Soumettez-vous-j -,  et  accoutumez - 
vous  à  regarder  d'un  même  œil  le  conp 
qui  frappe  l'homme  et  qui  le  renverse, 
et  la  chute  d'un  arbre  qui  briseroit  sa 
statue. 

Vous  êtes  mortel  comme  un  autre; 
et  l(>rf-qiie  vous  tomberez ,  un  peu  de 
poussière  vous    couvrira    comme    uo. 
autre. 

Ne  vous  promettez  point  un  bonhetir 
sans  mélange  j  mais  failes-vous  un  plan 
de  bienfaisance  ,  que  vous  opposiez  à 


254  ÉPÎTRE  DKDICATOÎRE. 
celui  de  la  nature  ,  qui  nous  opprime 
quelquefois.  C'est  ainsi  que  vous  vous 
élèverez,  pour  ainsi  dire,  au-dessus 
d'elle  ,  par  l'excellence  d'un  système 
qui  répare  les  désordres  du  sien.  Vous 
serez  heureux  le  soir  ,  si  vous  avez  fait 
plus  de  bien  qu'elle  ne  vous  aura  fait 
de  mal.  Voilà  l'unique  mojen  de  vous 
réconcilier  avec  la  vie.  Comment  haïr 
une  existence  ,  qu'on  se  rend  douce  à 
soi-même,  par  l'utilité  dont  elle  est 
aux  autres  ? 

Persuadez  -  vous  que  la  vertu  est 
tout ,  et  que  la  vie  n'est  rien  ;  et  si 
vous  avez  de  grands  talens  ,  vous 
serez  un  jour  compté  parmi  les  héros. 

Rapportez  tout  au  dernier  moment , 
à  ce  moment  oii  la  mémoire  des  faits 
les  plus  éclatans  ne  vaudra  pas  le  sou- 
venir d'un  verre  d'eau  présenté  par 
humanité  à  celui  qui  avoit  soif. 

Le  cœur  de  l'homme  est  tantôt  se- 
Tein  et  tantôt  couvert  de  nuages  j  mais 
le  cœur  de  l'homme  de  bien ,  semblable 


É PITRE  DÉDICATOIRE.  255 
au  spectacle  de  la  nature  ,  est  toujours 
grand  et  beau  ,  tranquille  ou  agité. 

Songez  au  danger  qu'il  y  auroit  à  se 
faire  l'idée  d'un  bonheur  qui  fût  tou- 
jours le  même  ,  tandis  que  la  condition 
de  l'homme  varie  sans  cesse. 

L'habitude  de  la  vertu  est  la  seule  que 
vous  puissiez  contracter  sans  crainte 
pour  l'avenir.  Tôt  ou  tard  les  autres 
sont  importunes. 

Lorsque  la  passion  tombe  ,  la  honte  , 
l'ennui ,  la  douleur  commencent.  Alors 
on  craint  de  se  regarder.  La  vertu  se 
voit  elle-même  toujours  avec  com- 
plaisance. 

Le  vice  et  la  vertu  travaillent  sour* 
dément  en  nous.  Ils  n'j  sont  pas  oisifs 
un  moment.  Chacun  mine  de  son  côté. 
Mais  le  méchant  ne  s'occupe  pas  à  se 
rendre  méchant,  comme  l'homme  de 
bien  à  se  rendre  bon.  Celui-là  est., 
lâche  dans  le  parti  qu'il  a  pris^  il  n'ose 
se  perfectioxijQçr.  ifaites  -  vous  un  but 


256    ÉPITRE   DÉDICATOiRE. 
qui    puisse  être   celui  de  toute   votre 
vie. 

Voilà,  MADAME,  les  pensées  que 
médite  une  mère  telle  que  vnus ,  et  les 
discours  que  ses  eu  fans  entendent  d'elle. 
Comment,  après  cela,  un  petit  événe- 
ment domestique  ,  une  intrigue  d'a- 
mour ,  oii  les  détails  sont  aussi  frivoles 
que  le  fond,  ne  vous  paroîtroient-ils  pas 
insipides  ?  Mais  j'ai  compté  sur  l'indul- 
gence de  VOTRE  ALTESSfi  SÉrÉniS- 
siME  -,  et  si  elle  daigne  me  soutenir, 
peut-être  me  trouverai-je  un  jour  moins 
au-dessous  de  l'opinion  favorable  donk 
elle  m'honore. 

Puisse  l'ébauche  que  je  viens  de  tra- 
cer de  votre  caractère  et  de  vos  senti- 
mens ,  encourager  d'autres  femmes  à 
vous  imiter!  Puissent -elles  concevoir 
qu'elles  passent,  à- mesure  que  leurs  en- 
fans  croisseDt-,et  cjue,  si  elles  obtiennent 
les  longues  années  qu'elles  ee  promet- 
tent, elles  finiront  par  être  elles-mêmes 
des  enfans  ridés,  qui  redemanderont 


FPITRE  DÉDÎCATOïnE.  25; 
en-vain  une  tendre.^iic  qu'elles  n'auroijt 
pas  ressentie. 

Je  suis  avec  un  très-profond  respect, 

M  A  D  A  M  E  , 

DE    VOTRE    ALTESSE    SÉRÉNISSIJIE, 


Le  trbs-humb'e  et  tr^s-obéissE^t 
serviteur  , 

D  I  D  E  E  O  T. 


PERSONNAGES. 

M.  d'O  r.  b  e  s  s  o  n  ,  père  de  famille. 

M.  LE  COMMANDEUR  d'Al'villé,  bcau-frcre 

du  père  de  famille. 
Cécile  ,  fille  du  père  de  famille. 
S  A 1  N  T  -  A  L  B  I N  ,  fils  du  père  de  famille. 
S  0  p H I E  ,  une  jeune  inconnue. 
Germeuil  ,  fils  de  feu  M.  de*** ,  un  ami  du 

père  de  famille. 
M.  Le  bon  ,  intendant  de  la  maison., 
IMllc.  Clairet  ,  femme  de  chambre  de  Cécile» 

LaBRIE,         ~J  .  1         >         1     r       Ml 

r,  >  domestiques  du  père  de  famille. 

Philippe,  J  ^  ^ 

Deschamps  ,  domestique  de  Germeuil. 

Autres  Domestiques  de  la  maison. 

Mad.  Hébert  ,  hôtesse  de  Sophie. 

Mad.  Papillon,  marchande  à  la  toilette. 

Une  des  Ouvrières  de  madame  Papillon, 

IVI.***  C'est  un  pauvre  honteux. 

Un  Paysan. 

Un  Exempt. 

La  scène  est  à  Paris,  dans  la  maison  du  Père 
de  famille  t    . 


LE   PERE  DE  FAMILLE. 


ACTE    PREMIER. 

Le  théâtre  représente  nne  salle  de  com- 
pagnie ,  décorée  de  tapisseries ,  glaces, 
tableaux  ,  pendules ,  etc.  :  c'est  celle 
du  Père  de  famille. 

La  nuit  est  fort  avancée.  Il  est  entre 
cinq  et  six  heures  du  matin. 


SCENE    PREMIERE. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  LE  COMMANDEUR, 
CÉCILE,  GERMEUIL. 

(  Sur  le  devant  de  la  salle ,   on  voit  le  Père  de 
'  famille  qui  se  promène  à  pas  lents.  Il  a  la  téta 

baissée ,  les  bras  croisés ,  et  l'air  tout-  à  -fait 

pensf  ). 
(  Un  peu  sur  le  fond ,  vers  la  cheminée  qui  est  à 

l'un  des  cotés  de  la  salle ,  le  commandeur  et  sa 

nièce  font  une  partie  de  trictrac  ). 
f  Derrière  le  commandeur ,  un  peu  plus  près  du 

feu,  Gçrmeuil  est  assis  négligemment  dans  un 


â40       i^K       PERE       t>E       rAMILLÊ," 

fauteuil,  un  livre  à  la  main,  lien  interrompt 
(le-temps-en-temps  la  lecture,  j)Our  regarder 
tendrement  Cécile ,  dans  les  mvinens  oii  elle 
est  occupée  de  son  Jeu ,  et  oit  il  ne  peut  en  é'ire 
appcrçu  ). 
(  Le  commandeur  se  doute  do  ce  qui  se  passe 
derrière  lui.  Ce  soupçon  le  tient  dans  une  in- 
quiétude qu'on  remarque  à  ses  mouvemens  ). 

CÉCILE. 

.  oix  oncle ,  c^u'avez  -  vous  ?  Vous  me  paroisscz 
inquiet. 
LE  C0M:»r\iNDKUR ,  en  s'agitant  dans  son  fauteuil. 
Ce  n'est  rien  ,  ma  nièce.  Ce  n'est  rien.  (  Les 
bougies  sont  sur-le-point  defnir  ;  et  le  comman-^ 
deur  dit  à  Germeuil)  :  Monsieur,  voudriez- vous 
bien  sonner?  (  Genneuii  va  sonner.  Le  comman- 
deur saisit  ce  moment  pour  déplacer  son  fauteuil 
et  le  tourner  en  face  du  trictrac.  Germeuil  re- 
vient,  remet  son  fauteuil  comme  il  étoit  ;  et  le 
commandeur  dit  au  laquais  qui  entre  )  :  Des 
bougies.  (  Cependant  la  partie  de  trictrac  s*a- 
yance.  Z-e  conunandeur  et  sa  nièce  jouent  alter- 
nativement, et  nonunent  leurs  dés. 

LE       C    O    BI    M    A    N    D    E    U    Ri 

Six  cinq. 

G    E    R    M    E    U    I    11. 

Il  n'est  pas  malheureux, 


ACTE     p  n  E  H  I  Ë  r;  a4i 

LE       COMMANDEUR. 

Je  couvre  de  l'une  ,  et  je  passe  l'autre. 

CÉCILE. 

Et  moi ,  mon  cher  oncle,  je  marque  six  points 
d'école.  Six  points  d'école. . . . 

LE    COMMANDEUR,  à  GenncuiL 

Monsieur  ,  vous  avez  la  fureur  de  parler  sur  h 
jeu. 

CÉCILE. 

Six  points  d'école. . . . 

LE       C    O    BI    M   A    ?î    D    E    U    R. 

Cela  me  distrait  j  et  ceux  qui  regardent  derrière 
moi  m'inquiètent. 

CÉCILE. 

Six  et  quatre  que  j'avois  ,  font  dix. 
LE    COMMANDEUR,  toujoiirs  à  Genueuil. 
Monsieur , "ayez  la  bonté  de  vous  placer  autre- 
ment 3  et  vous  me  ferez  plaisir. 

SCÈNE    II. 

LE  PÎiRE  DE  FAMILLE,  LE  COMMANDEUR, 
CÉCILE,  GERMEUIL,  LA  BRIE. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Est-ce  pour  leur  bonheur,  est-ce  pour  le  nôtre ^ 
qu'ils  sont  nés? . . . .  Hélas  I  ni  l'un  ni  l'autre. 
Théâtre.  L 


242       L    £       P    K    K    E       U    E       FAMILLE, 

(  Tm  Brie  vient  avec  des  bougies ,  en  place  oii  il 
m  faut  ;  et  lorsqu'il  est  sur-le-point  de  sortir, 
le  père  defainille  V appelle  )  : 
La  Brie  ! 

LA        13    R    I    £. 

Monsieur. 

LE      PÈRE     DE      FAMILLE,    pprhs   WIC  petite 

pause  ,  pendant  laquelle  il  a  continué  de  rêver 
et  de  se  promener. 
Où  est  mon  fils  ? 

LA       E    R    I    E. 

Il  est  sorti. 

LE       PÈRE       r>E       FAMILLE. 

A  quelle  heure  ? 

LA       B    R    I    Ë. 

Monsieur  ,  je  n'en  sais  rien. 

LE    PÈRE    DE    FAMILLE.    {  EnCOrC  UnC  pOUSC  ). 

Et  vous  ne  savez,  pas  où  il  est  allé  ? 

LA       BRIE.        ^ 

Non ,  monsieur. 

LE       COMMANDEUR. 

Le  coquin  n'a  jamais  rien  su.  Doub'e  deux. 

CÉCILE. 

Mon  cher  oncle,  vous  n'êtes  pas  à  votre  jeu. 
LE  co?imaw'delr  ,  ironiquement  et  brusquement. 
Ma  nièce  ,  songez  au  vôtre. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  à  La  Brie }  toujours 
en  se  promenant  et  re\-ant, 
\\  vous  a  défendu  de  le  suivre  ? 


ACTE       PREMIER.  2/j5 

LA  BRIE,  feignant  de  ne  pas  entendre. 
Monsieur  ? 

LE       COMMANDEUR. 

Il  ne  répondra  pas  à  cela.  Terne. 

LE     P  È  RE     DE     FA  01  IL  LE,     tOUJOUIS  Cn  Sd 

promenant  et  rêvant. 
Y  a-t-il  long-temps  que  cela  dure? 
LA   BRIE,  feignant  encore  de  ne  pas  entendre. 
INlonsieur  V 

LE       COMBIANDEUR. 

Ni  à  cela  non  plus.  Terne  encore.  Les  doublets 
me  poursuivent. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE, 

<^ue  celte  nuit  me  paroîl  longue  ! 

LE       COBIMAîMDEUR. 

Qu'il  en  vienne  encore  un  ,  et  j'ai  perdu.  Le 
voilà.  (  A  Gerineuil.  )  Riez ,  monsieur.  Ne  vous 
contraignez  pas. 
(  La  Brie  est  sorti.  La  partie  de  trictrac  finit.  La 

commandeur ,  Cécile  et  Germeuil s'approchent 

du  père  de  famille,  J 

S  C  È  N  E    I  I  I. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  LE  COMMANDEUR, 
CÉCILE,  GERMEUIL. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Dans  quelle  in(;|uic'lude  il  me  lient  1  Où  est- il  / 
qu'es t-il  devenu?     . 


244      ^   E       PÈRE       DE       F   A    IM    I    L    L    E," 
LE       COMMANDEUR. 

Et  qui  sait  cela?....  Mais  vous  vous  êtes  assea 
tourmenté  pour  ce  soir.  Si  vous  m'en  croyez,  vous 
irez  prendre  du  repos. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

11  n'en  est  plus  pour  moi. 

LE       COMMANDEUR. 

Si  VOUS  l'avez  perdu  ,  c'est  un  peu  votre  faute  , 

cl  beaucoup  celle  de  ma  sœur.  C'étoit,  dieu  lui 

pardonne  ,  une  femme  unique  pour  gâter  ses  en- 

i'ans. 

CÉCILE,  peinée. 

Mon  oncle. 

LE       COMMANDEUR. 

3'avois  beau  dire  à  tous  les  deux  :  prenez  -  y 
garde  ,  vous  les  perdez. 

CÉCILE. 

Mon  oncle. 

LE       COMMANDEUR. 

Si  vous  en  êtes  fous  à-présent  qu'ils  sont  jeunes, 
vous  en  serez  martyrs  quand  ils  seront  grands. 

CÉCILE. 

Monsieur  le  commandeur. 

LE       COMMANDEUR, 

Bon  ,  est-ce  qjj'on  m'écoute  ici  ? 

LEPÈRE      DE       FAMILLE. 

11  ne  vient  point  ! 

LE       COMMANDEUR. 

ïl  ne  s'agit  pas  de  soupirer ,  de  gémir ,  mais  de 


ACTE       P    R    E    21    I    E    n.  ^4^ 

montrer  ce  que  vous-  êtes.  Le  temps  de  la  peine 
est  arrivé.  Si  vous  n'avez  pu  la  prévenir  ,  vojons 
du -moins  si  vous  saurez,  la  supporter....  tntre 
nous  ,  j'en  doute. .  .  . 

(  La  pendule  sonne  six  heures  ). 
Mais ,  voilà  six  heures  qui  sonnent. ...  Je  me 
sens  las...  .  J'ai  des  douleurs  dans  les  jambes, 
comme  si  ma  goutte  vouloit  me  reprendre.  Je  ue 
vous  suis  bon  à  rien.  Je  vais  ni'cnvelopper  de  ma 
robe  -  de  -  chambre  ,  et  me  jeter  dans  un  fauteuil. 
Adieu  ,  mon  frère. . . .  Entendez-vous  ? 

LE       PÈRE       DE       F    A    BI    I    r^    I^    E. 

Adieu  ,  monsieur  le  commandeur. 

LE    c  o  M  31  A K  D  E  u  R  ,  en  s'eJi  allant. 
La  Brie. 

LA     BRIE     {du  dedans  ). 
Monsieur. 

LE       COIVI!^rANDEUR. 

Eclairez-moi  ;  et  quand  mon  neveu  sera  rentré  , 
vous  viendrez  m'avertir. 

S  C  È  N  E    I  V. 

LE    l'ÈRE    DE    F/i  MIL  LE,    CÉCILE, 
GERMEUIL. 

LE  PÈRE  DE  FA.'MiLLF,  aprcs  s'ciTe  ciicore 
promené  trisleinent. 

Ma  fille  ,  c'est  malgré  moi  que  vous  avez  passé 
la  nuit. 


2.(5       LE       PÈRE       DE       T-     \    M    l     t    l,    E  , 
CECILE. 

Mon  père  ,  j'ai  fait  ce  que  j'ai  dû . 

LE       P    È    K    E       DE       FAMILLE. 

Je  vous  sais  gré  de  celle  allention  j  mais  je 
crains  que  vous  n'en  sojez.  indisposée.  Allez  vous 
reposer. 

CÉCILE. 

Mon  père  ,  il  est  tard.  Si  vous  nie  permettiez 
de  prendre  à  votre  santé  l'intérêt  que  vous  avez  la 
bonté  de  prendre  à  la  mienne. ..." 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  veus  rester,  il  faut  que  je  lui  parle. 

CÉCILE. 

Mon  frère  n'est  plus  un  enfant. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Et  qui  sait  tout  le  mal  qu'a  pu  apporter  une 
ïiuit  ? 

CÉCILE. 

-    JMori  père. .  . . 

LE       P    È    H    L       DE       F    A    31    l    !■    L    E. 

Je  l'allendrai.  li  me  verra.  (  En  appiii'anl  ten- 
drement ses  mains  sur  les  bras  de  sa  fille.  )  Allez , 
ma  fille  ,  allez.  Je  sais  que  vous  m'aimez.  (  Cécile 
sort.  Germeuîl  se  dispose  à  la  suicre  ;  mais  le 
père  de  famille  le  retient,  et  lui  dit)  :  Germcuil, 
demeurez. 


A    C    T    li       P    n    E    M    £    E    R.  2-)7 

SCÈNE    V. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE^    GER  MEUIL. 
f  La  marche  de  cette  scène  est  lente  J. 

LE    PÈKE    DE    FAM1I-.LE,    COltVnC  S*il  étoU 

seul,  et  en  regardant  aller  Cécile. 

Son  caractère  a  loiil-à-rait  changé.  Elle  n'a  plus 
sa  gaîlé ,  sa  vivacilé. . . .  Ses  cbarmcs  s'effacent. . . . 
Elle  souffre. .  . .  Hélas  I  tlepuis  que  j'ai  perdu  ma 
femme  et  que  le  commandeur  s'est  établi  chez, 
moi;  le  bonheur  s'en  est  éloigné  !..,.  Quel  prix  il 
met  à  lâ  fortune  qu'il  fait  attendre  à  mes  enfans  ! . . . 
Ses  vues  ambitieuses ,  et  ranloritc  qu'il  a  prise  dans 
ma  maison,  me  deviennent  de  jour  eu  joiir  plus 
importunes..  ..  Nous  vivioi^s  dans  la  paix  et  dans 
Tunion.  L'humeur  inquiète  et  tvrannique  de  cet 
lionmie  nous  a  tous  séparés.  On  se  craint,  on  s'é- 
vite ,  on  me  laisse  j  je  suis  solitaire  au  sein  de  ma 

famille,  et  je  péris Mais,  le  jour  est  prêt  à 

paroître  ,  el  mon  fils  ne  vient  point!  Gcrmouil , 
i'amertunje  a  rempli  mon  amo.  Je  ne  puis  plus 
supporter  mon  état. ... 

G    E    R    M    E    U    I    T« 

^  ous ,  monsieur. 

I^E       PÈnE       DE       FA^riLLE, 

OjI  ,  Germeail. 


2/j8       LE       PÈ!\E       DE       FAMILLE, 
G    E    R    M    li    U    I    L. 

Si  VOUS  n'êtes  pas  heureux  ,  quel  porc  l'a  jamais 
clé  ? 

LE       PÈRE       DE       F    A    DI    IL    LE. 

Aucun Mon  ami,   les  larmes  d'un  père 

coulent  souvent  en  secret (  //  soupire ,  il 

pleure).  Tu  vois  les  miennes. ...  Je  le  mojilre  ma 
peine. 

G    E    R    M    E    U    I    L. 

Monsieur  ,  que  faut-il  que  je  fasse  ? 

LE       PÈRE      DE       FAMILLE. 

Tu  peux,  je  crois,  la  soula^i^'er. 

G    E    R    M    E    u    1    L. 

Ortloniiez. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  n'ordonnerai  point;  je  prierai ,  je  dirai  :  Gcr- 
nieuil  ,  si  j'ai  pris  de  toi  quelque  soin  ;  si ,  depuis 
tes  plus  jeunes  aus,  je  t'ai  marqué  de  la  tendresse, 
et  ii  tu  t'en  souviens  ;  si  je  ne  t'ai  point  distingué  de 
mon  fils;  si  j'ai  honoré  en  toi  la  mémoire  d'un  ami 
qui  m'est  et  me  sera  toujours  présent. ...  Je  t'af- 
flige ;  pardonne  ,  c'est  la  première  fgis  de  ma  vie  , 
et  ce  sera  la  dernière... .  Si  je  n'ai  rien  épargné 
pour  te  sauver  de  l'infortune  et  remplacer  un  père 
à  ton  égard;-  si  je  t'ai  chéri;  si  je  t'ai  gardé  chez 
moi  malgré  le  commandeur  à  qui  tu  déplais  ;  si 
je  t'ouvre  aujourd'hui  mon  cœur,  reconnois  mes 
bienfaits  ,  et  réponds  à  lua  coufiancc. 


ACTE       PREMIER.  2/^^J 

G    E    R    M    E    U    I    T^. 

Ordonnez,  monsieur,  ordonnez. 

LE       PÈRE       DE        FAMILLE. 

Ne  sais-tu  rien  de  mon  fils?  . . .  Tu  es-  son  ami  ; 
niais  tu  dois  être  aussi  le  mien. . . .  Parle. . . .  Rends- 
moi  le  repos,  ou  achève  de  me  l'oter. . ..  Ne  sais- 
lu  rien  de  mon  fils  ? 

(>    E    R    M    E    u    I    h. 

Non  ,  monsieur. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Tu  es  un  homme  vrai  j  et  je  te  crois.  Mais  vois 
combien  Ion  ignorance  doit  ajouter  à  mon  in- 
quiétude. Quelle  est  la  conduite  de  mon  fils  ,  puis- 
qu'il la  dérobe  à  un  père  dont  il  a  tant  de  fois 
éprouve  l'indulgence ,  et  qu'il  en  fait  mystère  au 
seul  homhie  qu'il  aime  ?....  Germeuil ,  je  tremble 
que  cet  enfant, .. . 

GERMEUIL. 

\o'js  êtes  père)  un  père  est  toujours  prompt  à 

s'ailarmer. 

LL       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Tu  ne  sais  pas  ;  mais  tu  vas  savoir  et  juger  si 
ma  crainte  est  précipitée.  .  .  :  Dis  -  moi ,  depuis 
un  temps  ,  n'as -tu  pas  remarqué  combien  il  est 
change  ? 

GERMEUIL. 

Oui  j  mais  c'est  en  bien.  Il  est  moins  curieux 
dans  ses  chevaux  ,  ses  gens  ,  son  équipage  ;  moins 
recherché  daus  sa  parure  :  il  n'a  plus  aucune  de  ces 


2  JO   -LE       PÈRli       DE       FAMIL-LE, 

fantaisies  que  vous  lui  reprocbiezj  il  a  pris  en  dé- 
goût les  dissipations  de  ^on  âge  ;  il  fuit  ses  com- 
plai^ans  ,  ses  frivoles  amis  ;  il  aime  à  passer  les 
journées  retiré  dans  son  cabinet j  il  lit  ,  il  écrit,  il 
pense,  'l'ant-mieux  ;  il  a  fait  de  lui-même  ce  que 
vous  auriez  lot  ou  lard  exigé. 

i^E       PÈFiE       DE        FA    MILLE. 

Je  me  disois  cela  comme  toi  j  mais  j'ignorois  ce 
que  je  vais  l'apprendre. . . .  Ecoute. .  .  .  Celte  ré- 
forme dont ,  à  ton  avis  ,  il  faut  que  je  me  félicite, 
et  ces  absences  de  nuit  qui  m'eftiayeril.  .  . . 

G    E    R    M    E    u    I    I,. 

Ces  absences  et  celte  réforme  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLF. 

Ont  comui'^ncé  en-méme-temps  ;  (  Gcrmeuil 
paroit  surpris  ).  Oui  ,  mon  ami ,  en-même-tenips. 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Cela  est  singulier. 

LE        P    E    R     E    '  n    E       F    A    n    I    L    L    K. 

Cela  est.  Hélas  !  le  désordre  ne  m'est  connu  que 
depuis  peu  ;  mais  i!  a  duré. . .  .  Arranger  et  suivre 
à-  la -fois  deux  plans  opposés  ;  l'un  de  régularité 
qui  nous  en  impose  le  jour  ,  un  autre  de  dérègle- 
ment qui  remplit  la  nuit  ;  voilà  Ce  qui  m'accable.. . 
<^ue,  malgré  sa  fierté  naturelle  ,  il  se  soit  abaissé 
jusqu'à  corrompre  des  valets  j  qu'il  se  soit  rendu 
maître  des  portes  de  ma  maison  ;  qu'il  attende  que 
je  repose  j  qu'il  s'en  informe  secrètement  j  qu'il 
s'échappe  seul ,  à  pied,  tcules  les  nuits,  par  toute 


ACTE       P    n    E    M    I    E    r..  2Jl 

sorte  (le  temps,  à  toute  heure;  c'est  peut-être 
plus  qu'aucun  père  ne  puisse  souffrir  ,  et  qu'aucun 
enfant  (le  son  âge  n'eût  osé. . . .  Mais  avec  une 
pareille  conduite  ,  affecter  l'attention  aux  moindres 
devoirs  ,  i'austérilé  dans  les  principes  ,  la  réserve 
dans  les  discours  ,  le  goût  de  la  retraite,  le  mépris 
des  distractions. . . .  Ah ,  mon  ami  I . . .  Qu'attendre 
d'un  jeune  homme  qui  peut  tout-à-coup  se  mas- 
quer, et  se  contraindre  à  ce  point  ?, . .  Je  regarde 
dans  l'avenir;  et  ce  qu'il  me  laisse  entrevoir,  me 
glace.. . .  S'il  n'étoit  que  vicieux  ,  je  n'en  déscspé- 
rerois  pas  ;  mais  s'il  joue  les  mœurs  et  la  vertu  !... 

G    E    R    M    E    u    i    L. 

En  effet,  je  n'entends  pas  cette  conduite;  mais 
je  connois  votre  fils.  La  fausseté  est  de  tous  les 
défauts  le  plus  contraire  à  son  caractère. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Il  n'en  est  point  qu'on  ne  prenne  bientôt  avec 
les  mcchans  ;  et  maintenant  avec  qui  penses-tu 

qu'il  vive? Tous  les  gens  de  bien  dorment 

quand  il  veille...  Ah  Germeuil  1 . . ..  Mais  il  me 
se-.nbie  que  j'entends  quelqu'un  . . .  c'est  lui ,  poul- 
élre. ...  cloiarne-toi. 


2:)2        LE       PliRE       DE       FAMILLE, 

SCÈNE     VI. 

LE    PERE    DE    FAMILLE,  seul. 

(Il s'avance  vers  Vendroil  où  il  a  entendu  jnar- 

clter.  Il  écoute ,  et  dit  tristement )  : 

Je  n'entends  plus  rien.  (Il  se  promène  un  peu  , 

yuis  il  dît)  :  Assé_yons-nous.  (  Il  cherche  du  repos  j 

//  n'en  trouve  point,  et  il  dit)  :  Je  ne  saurois.  . .  quels 

piesseiiliuiens  s'élèvent  au  fond  de  mon  ame  ,  s'y- 

succèdent  et  l'agitent  !  -  .  .  O  cœur  trop  sensible 

d'un  pèi^e  ,  ne  peux-tu  te  calmer  un  moment?  .  . . 

A  l'heure  qu'il  est  ,  peut-être  il  perd  sa  santé. .  . 

■  sa  fortune. . .  ses  mœurs. . .  Que  sais~je  ?  sa  vie. .  • 

son  honneur. . .  le  mien. . .  (  lise  lève  brusquement , 

et  dit)  :  Quelles  idées  me  poursuivent  I 

SCÈNE    VII. 
LE  PÈRE  DE  FAMILLE  ,  L'N   INCONNU. 

(  Tandis  que  le  père  de  famille  erre  ,  accablé  de 
tristesse  ,  entre  un  inconnu  ,  i.'é'tu  comme  un 
homme  du  peuple  ,  en  redingote  et  en  veste, 
les  bras  cachés  sous  sa  redingote  ,  et  le  cha- 
peau rabattu  et  enfoncé  sur  les  yeux.  Il  s'a- 
vance à  pas  lents.  Il  parait  plonge  dans  la 
peine  et  la  rêverie.  Il  traverse  sans  appercevoir 
personne  ). 

i-E  PÈRE  DE  FAMILLE,  qui  Ic  voit  l'cnir  à 
lui,  l'attend,  l'arré'te  parle  bras ,  et  lui  dit: 
Qui  cles-Yous?  où  allez.-vous  ? 


ACTE       PRE    NIER.  200 

Ij*i  N  c  o  N  >   V.  {Point  de  réponse). 

LE       FÈRE       DE       FAMILLE. 

Qui  étes-vous  ?  où  allez-vous  ? 
l'i  N  c  o  N  IV  c.  (^  Point  de  réponse  encore). 
LE  PÈRE  DE  FAMILLE  reUve  lentement  le  cha- 
peau  de  V inconnu  ,  et  reconnoit  son  Jils  ,  et 
s'écrie  r 

Ciel  !. . . .  c'est  lui  !.. ,  c'est  lui  ! .. .  Mes  funestes 
presscntimens  ,  les  voilà  donc  accomplis...  Ah!.. 
(  Il  pousse  des  accens  douloureux  ;  il  s'éloigne  , 

il  re\'ient ,  il  dit)  :  Je  veux  lui  parler Je 

tremble  de  l'entendre. . . .  Que  vais-je  savoir  !. .. . 

J'ai  trop  vécu,  j'ai  trop  vécu. 

SAINT-ALBIN,  en  s'éloignant  de  son  père , 

et  soupirant  de  douleur. 

Ah! 

LE    piiRE  DE   FA?iiLLE,  le  Suivant. 

Qui  es-lu?d'où  viens- tu  ?  . . .  Aurois  -je  eu  le 
malheur  ?... 

SAINT-ALBIN,  s'dloignànt  encore. 
Je  suis  désespéré. 

LE       PÈKE       DE       FA3IILLE. 

Grand  dieu  Icjuc  faut-il  ({ue  j'apprenne  ? 
SAl^T-ALB^.^ ,  revenant  et  s'adressaiit  à  sonpère.^ 
Elle  pleure,  elle  soupire,  elle  songe  às'éloigner; 
et  si  elle  s'éloigne  ,  je  suis  perdu. 

LE      PK.RE      DE      FABIILLS, 

Oui,  elle? 


aj4       LE       PKRE       DE       FAMILLE, 
SAINT -ALBIN. 

Sophie....  Kon,  Sophie,  non....  je  pcriiai 
plutôt. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Qui  est  celle  Sophie?  . . .  Qu'a-t-elle  de  commun 
avec  l'étal  où  jo  te  vois  ,  el  l'clTroi  qu'il  nie  cause  ? 

sAirsT-ALBiN,  €Ti  sc  jettaut  aux  pieds  de  son  père . 

Mon  père  ,  vous  nie  voyez  à  vos  pieds  ',  votre 
fils  n'esl  pas  indigne  de^  vous.  Mais  il  va  périr  ;  il 
va  perdre  celle  qu'il  chéril  au-delà  de  la  vie  j  vous 
seul  pouvez  la  lui  conserver.  Ecoulez-moi ,  par- 
donnez-moi ,  secourez-moi. 

LE       PÈREDE       FAMILLE. 

Parle ,  cruel  enfant  j  aie  pitié  du  mal  que  j'endure. 
SAiisT-ALBiN,  toujours  à  geiioux. 

Si  j'ai  jamais  éprouvé  votre  bonté  ;  si  dès  njon 
enfance  j'ai  pu  vous  regarder  comme  l'ami  le  plus 
tendre  ;  si  vous  fûtes  le  confident  de  toul>^  mes 
joies  et  de  toutes  mes  peines ,  ne  m'abandonnez 
pas  j  conservez-moi  Sophie;  que  je  vous  doive  ce 
que  j'ai  de  plus  cher  au  monde.  Protégez-la....  elle 
Yarious quitter,  rien  n'est  plus  certain...  Voyez-la, 

détournez-la  de  son  projet la  vie  de  votre  fils 

en  dépend.  ...Si  vous  la  voyez  ,  je  serai  le  plus 
heureux  de  tous  Ir-s  onfans  ,  et  vous  serez  le  plus 
heureux  de  tous  les  pères. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Dans  quel  égarement  il  est  loVibé!  Qui  est- elle, 
ceUe  Sophie  ,  qui  csl- elle  ? 


ACTE       PREMIER.  2.L>Ù 

S  A  1  ?i  T-  A.i>  B  (  IN  ,  relevé ,  allant  et  venant  avec 
enthousiasme. 

Elle  est  pauvre  ,  elle  est  ignorée;  elle  habile  un 
réduit  obscur.  INIais  c'est  un  ange  ,  c'est  un  arge; 
et  ce  réduit  est  le  ciel.  Je  n'en  descendis  jfliuais 
sans  être  meilleur.  Je  ne  vois  rien  dans  ma  vie 
dissipée  et  tumultueuse  à  comparer  aux  heures 
innocentes  que  j'y  ai  passées.  J'y  voudrois  vivre  et 
mourir  ,  dussé-jc  être  méconnu  ,  méprisé  du  reste 
de  la  terre...  Je  crojois  avoir  aimé  ,  je  me  Irom- 
pois..  .C'est  à-présent  que  jaime. ..  (  En  saisissant 
la  main  de  son  père.  )  Oui .  ..j'aime  pour  la  pre- 
mière fois. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Yous  vous  jouez  de  mon  indulgence,  et  de  ma 
peine.  ÎNIalheureux  ,  laissez  là  vos  extravagances; 
regardez,  -  vous  ,  et  répondez  -  njoi.  Qu'est  -  ce 
que  cet  indigne  travestissement  ?  Que  m'an- 
noncc-t-il  ? 

SAINT-ALBIN. 

Ah  ,  mon  père  I  c'est  h  cet  habit ,  que  je  dois 
mon  bonheur,  ma  Sophie  ,  ma  vie. 

LE       PÈRE       DE       FABIILLE. 

Comuient ,  parlez. 

SAINT- ALBIN. 

Il  a  fallu  me  rapprocher  de  son  état  ;  il  a  fallu  lui 
dérober  mon  rang,  devenir  son  égal.  Ecoulez j 
écoulez, 


ûjb       Lli       PÉr.E       DE       FAMILLE," 
LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

J'écoute  ,  et  j'attends. 

SAINT-ALBIN. 

Près  de  cet  asyle  écarté  qui  la  cache  aux  yeux 
des  hoiniues. . .  ce  fut  nia  dernière  ressource, 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Eh  bien?.... 

SAINT-ALBIN. 

A  côté  de  ce  réduit. . .  il  y  en  avoit  un  autre. 

.LE       PERE       DE       FAMILLE. 

Achevez. 

SAINT-ALBIN. 

Je  le  loue  ,  j'y  fais  porter  les  meubles  qui  con- 
viennent h  un  indigent  ;  je  m'y  loge  ,  et  je  deviens 
son  voisin  ,  sous  le  nom  deSergi ,  et  sous  cet  habit. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Ah  !  je  respire! .. .  Grâce  à  Dieu  ,  du-aiojns,  je 
ne  vois  plus  en  lui  qu'un  insensé. 

.  SAINT-ALBIN. 

Jugez  si  j'aimois  I Qu'il  va  m'en   coûter 

cher  ! ...  Ah  ! 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Revenez  à  vous,  et  songez  à  mériter  par  une 
entière  confiance  le  pardon  de  votre  conduite. 

SAINT-ALBIN. 

Moo  père  ,  vous  saurez  tout.  Hélas  !  je  n'ai  que 
ce  moyen  pour  vous  fléchir  ! ...  La  première  fois 
que  je  la  vis  ,  ce  fui  à  l'église.  Elle  étoit  à  genoux 
aux  pieds  des  autels,   auprès  d'une  femme  âgée 


ACTE      P    n    E    M    I    E    R.  2^7 

que  je  pris  d'abord  pour  sa  mère  ;  elle  r.ltaclioit 
tous  les  regards...  Ah!  mon  père!  quelle  modestie  ! 
quels  charmes  !...  Non,  je  ne  puis  vous  rendre 
l'impression  qu'elle  fit  sur  moi.  Quel  trobble  j'é- 
prouvai !  avec  quelle  violencç  mon  cœur  palpita  I 
ce  que  je  ressentis  !  ce  que  je  devins  !...  Depuis 
cet  instant ,  je  ne  pensai,  je  ne  rêvai  qu'elle.  Sou 
image  »ue  suivit  le  jour ,  m'obséda  la  nuit,  m'agita 
par-tout.  J'en  perdis  la  gaîté,  la  santé  ,  le  repos. 
Je  ne  pus  vivre  sans  chercher  à  la  retrouver.  J'ai- 
lois  par-tout  où  j'espérois  de  la  revoir.  Je  languis- 
sois,  je  périssois  ,  vous  le  savez  ,  lorsque  je  dé- 
couvris que  cette  femme  âgée  qui  l'accompagnoit 
se  nommoit  madame  Hébert  ;  que  Sophie  l'appcloit 
sa  bonne  j  et  que,  réléguées  toutes  deux  à  un  qua- 
trième étage,  elles  y  vivoient  d'une  vie  misérable... 
Vous  avouerai-jc  les  espérances  que  je  conçus 
alors ,  les  offres  que  je  fis ,  tous  les  projets  que  je 
formai:?  Que  j'eus  lieu  d'en  rougir  ,  lorsque  le  ciel 
m'eut  inspiré  de  ra'étabilr  à  côté  d'elle!...  Ah! 
mon  père  ,  il  faut  que  tout  ce  qui  l'approche  de- 
vienne honnête  ou  s'en  éloigne  !  . . .  Vous  ignorez 
ce  que  je  dois  à  Sophie  ,  vous  l'ignorez  ....  elle 
ni^ajîhangé  ,  je  ne  suis  plus  ce  que  j'étois  ..... 
Dès  les  premiers  instans,  je  sentis  les  désirs  hon- 
teux s'éteindre  dans  mqn  ame  ,  le  respect  et  l'ad- 
miration leur  succéder.;  Sans  qu'elle  m'eût  arrêté  , 
contenu  j  peut-être  même  avant  qu'elle  eût  lové 
les  jeux  sur  moi  ^  je  devius  timide  j  de  jour  en  jour 


S5S       LE      PÈIVE      DF.       FAriILLÎT^ 

je  le  devins  davantage  ;  el  bicnlôl  il  ne  me  fut  pas 
plus  libre  d'attenter  à  sa  vertu  qu'à  sa  vie. 

LE       P    K    n    E       DE       FAMILLE. 

Et  que  font  ces  femmes  ?  quelles  sont  leurs  res- 
sources ? 

s    A    I    N    T  -  A    L   B    I    N. 

Ah  !  si  vous  coiinoissiez.la  vie  de  ces  infortunées! 
Imaginez  (jue  leur  travail  coniuience  avant  le  jour  , 
et  crue  souvent  elles  y  passent  les  nuits.  La  bonne 
flic  au  rouet:  une  toile  dure  et  grossière  est  entre 
les  doigts  tendres  et  délicats  de  Sophie  ,  cl  les 
blesse.  Ses  yeux  ,  les  plus  beaux  yeux  du  monde  , 
s'usent  à  la  lumière  d'une  lampe.  Elle  vit  sous  un 
toit ,  entre  quatre  murs  tous  dépouillés  :  une  table 
de  bois  ,  deux  chaises  de  paille  ,  un  grabat  ,  voilà 
ses  meubles . . .  O  ciel  !  quand  tu  la  formas ,  éloit-ce 
là  le  sort  que  tu  lui  destinois  ? 

LE       PÈRE        DE       FAMILLE. 

Et  comment  eûtes-vous  accès  ?Soyeivrai? 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    N. 

Il  est  inoui  tout  ce  qui  s'y  opposoit ,  tout  ce  que 
je  fis.  Etabli  auprès  d'elles  ,  je  ne  cherchai  point 
d'abord  à  les  voir  }  mais  quand  je  les  rencontrois 
en  descendant  ,  en  montant ,  je  les  saluois  avec 
respect.  Le  soir,  quand  je  rentrois  (  car  le  jour  on 
me  croyoit  à  mon  travail  )  ,  j'allois  doucenient 
frapper  à  leur  porte  ,  et  je  leur  demandois  les  pe- 
tits services  qu'on  se  rend  entre  voisins  ',  comme 
de  l'eau  ,  du  feu  ,  de  la  lumière,  Pcu-à-peu  elles  se 


ACTE       P    n    E    ÎM    I    E    P..  Ojf) 

ilrenl  à  moi  ;cllcsprircnl  de  laconfiance.  Je  m'oflris 
à  leS  servir  dansdcs  bogalelles.  Par  exemple  ,  elles 
n'aimoicnt  pas  sortir  à  la  nuit  ;  j'allois  et  je  venois 
pour  elles. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE, 

Que  de  niouvcniens  cl  de  soins  I  et  à  quelle  fin  I 
Ah  !  si  les  gens  de  Lien  I . . .  Continuez. 

SAINT-ALBIN. 

Un  jour,  j'entends  frapper  à  ma  porte  ;  c'étoit  la 
bonne.  J'ouvre  :  elle  entre  sans  parler,  s'assied  et 
se  met  à  pleurer.  Je  lai  demande  ce  qu'clIea.Sergi, 
me  dit-elle  ,  ce  n'eât.-pas  sur  moi  que  je  pleure,  \ 
Née  dans  la  misère  ,  j'y  suis  faiLc  ;  mais  celte  en- 
fant me  désole  .  ,  .  Qu'a-t-elle  ?  que  vous  est-il 
arrivé  ?  .  . .  Hélas  I  répond  la  bonne  ,  depuis  huit 
jours  nous  n'avons  plus  d'ouvrage;  et  noussonmies 
sur-le-point  de  manquer  de  pain.  Ciel  !  m'écriai-je! 
tenez  ,  ^Icz  ,  coiirea.  Après  cela  ...  je  me  ren- 
fermai ,  et  l'on  ne  me  vit  plus. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

J'entends ,  voila  le  fruit  des  sentimens  f[u'on 
leur  inspire  ;  ils  ne  servent  qu'à  les  rendre  plus 
dangereux. 

s    A    I    >■    T  -  A    L    B    I    N. 

On  s'apperçut  de  ma  retraite  ,  et  je  m  y  atten- 
dois.  La  bonne  madame  Hébert  m'en  lit  des  re- 
proches. Je  m'enhardis  :  je  l'intcirogeai  sur  leur 
situation  ;  je  peignis  la  mienne  tomme  il  me  plut. 
Je  proposai  d'associer  notre  indigence  ,  et  de  l'al- 
Uger  ea  vivant  eu  commun.  On  lit  des  difûcullçs  ; 


aCo    LE     r  t  R  E     D  ï:     r  a  m  I  l  l  r , 
j'insistai  ,cl  Ton  consenlit  à  la  fin. 'Jugez  de  ma  joie. 
Hélas  I  elle  a  bien  peu  dure  ,  i-t  qui  sait  combien 
ma  peine  durera. 

Hier  ,  j'arrivai  à  mon  ordinaire  ,  Sophie  étoit 
seule  ;  elle  avoit  les  coudes  appu^fés  sur  sa  table  , 
et  la  tête  penchée  sur  sa  main  ;  son  ouvrage  étoit 
tombé  à  ses  pieds,  j'entrai  sans  qu'elle  m'entendit: 
elle  soupiroit.  Des  larmes  s'échappoient  d'entre  ses 
doigts  ,  ei  couioient  le  long  de  ses  bras.  Il  j  avoit 
déjà  quelque  temps  que  je  la  trouvois  triste.  ..  . 
Pourquoi  pleuroit  elle  ?  qu'est-ce  qui  l'afîligeoit  ? 
Ce  n'éloit  plus  le  besoin  ;  sou  travail  et  mes  atten- 
tions pourvojoicnt  à  tout. .  .  Menacé  du  seul  mal- 
heur que  je  redoutois,  je  ne  balançai  point,  je 
me  jeiai  à  ses  genoux.  Quelle  fut  sa  surprise  !  So- 
phie ;  lui  dis-je  ,  vous  pleurez  ?  qu'avez-vous  ? 
ne  me  celez  pas  voire  peine  ?  Parlez-moi  j  de  grâce, 
parlez-moi.  Elle  se  taisoit.  Ses  larmes  conlinuoicnt 
de  couler.  Ses  _yeux ,  oîi  la  sérénité  n'éloit  plus  , 
noyés  dans  les  pleurs  ,  se  tournoient  sur  moi ,  s'en 
tloignoienl  ,  y  revenoient.  Elle  disoit"  seulement  : 
pauvre  Sergi ,  malheureuse  Sophie  !  Cependant 
j'avois  baissé  mon  visage  sur  ses  genoux ,  et  je 
luouillois  son  tablier  de  mes  larmes.  Alors  la  bonne 
rentra  ;  je  me  lève ,  je  cours  à  elle  ,  je  l'interroge  ; 
je  reviens  à  Sophie  ,  je  la  conjure.  Elle  s'obstine  au 
silence.  Le  désespoir  s'empare  de  moi  j  je  marche 
dans  la  chambre  ,  sans  savoir  ce  que  je  fais.  Je 
m'écrie  douloureusement:  c'c&tfait  de  inoij  Sophie, 
vous  voulez  nous  quitter^  c'est  fait  de  moi.  A  ces 


^  c  T  E     p  n  F.  PI  I  r   R.  o:':i 

mots  ses  pleurs  redoublent  ,  et  elle  rotoinbc  sur. 
sa  table  comme  je  l'avois  trouvée.  La  lueur  pâle  et 
sombre  d'une  petite  lampe  éclairoit  cette  scène 
de  douleur,  qui  a  duré  toute  la  nuit.  A  l'heure  que 
le  travail  est  censé  m'appeier  ,  je  suis  sorti }  et  je 
me  retirois  ici  accablé  de  ina  peine, 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Tu  ne  pensois  pas  à  la  mienne. 

SAIMT-ALBIN. 

Mon  père. 

LE       PÈRE       DE       FA3IILLE. 

Que  voulez-vous  ?  qu'espérez-vous  ? 

SAINT-ALBIN. 

Qje  vous  nietlrcz  le  comble  à  tout  ce  que  vous 
avez  fait  pour  moi  depuis  que  je  suis;  que  vous 
verrez  Sophie*,  que  vous  lui  parlerez  ,  que  ..... 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Jeune  insensé! ...  Et  savez-vous  qui  elle  est? 

SA.INT-ALBIK. 

C'est  là  son  secret.  Mais  ses  mœurs,  ses  sentî- 
mens  ,  ses  discours  n'ont  rien  de  conforme  à  sa 
condition  présente.  Un  autre  état  perce  à  travers 
la  pauvreté  de  son  vêtement:  tout  la  trahit ,  jusqu'à 
je  ne  sais  quelle  fierté  qu'on  lui  a  inspirée  ,  et  qui 
la  rend  impénétrable  sur  son  état....  Si  vous 
vojiez  son  iqgénuité  ,  sa  douceur,  sa  modestie  !... 
Yous  vous  souvenez  bien  de  maman  ....  vous 
soupirez.  Eh  bien  !  c'est  elle.  Mon  papa  ,  voj'ez- 
b;  et  si  votre  fils  vous  a  dit  un  mot . .  « . 


:;.02       li   E      I'    K    R    E       DE      FAMILLE, 
LE       P    È    n    K       DE       F    A    H    I    I.    L    K. 

El  celte  femme ,  chez,  qui  elle  est,  ne  vous  en  a 
rien  appris  ? 

SAINT-ALKIN. 

Kclas  I  elle  est  aussi  réservée  que  Sophie  !  Ce 
que  j'en  ai  pu  tirer  ,  c'est  que  cette  cnfiint  Cbt  venue 
(le  province  inip'orer  l'assistance  d'un  parent  ,  qui 
n'a  voulu  ni  la  voir,  ni  la  secouiir.  J'ai  profilé  de 
celle  confidence  pour  adoucir  sa  misère,  sans  of- 
fenser sa  délicatesse.  Je  fais  du  bien  à  ce  que 
j'aime  ;  et  il  n'y  a  f[ue  moi  fjui  le  sache. 

LE       p    È    r.    F.       DE        F    A    M    1    L    L    E. 

Avez-vous  dit  que  vous  aimiez  ? 

SAINT- ALBIN,  avec  vivacité. 
Moi ,  mon  père  ?  ...  Je  n'ai  pas  même  enUcvu 
dans  l'avenir  ,  le  moment  où  je  l'oserois. 

LE       PÎÏRE       DE       FAMILLE. 

Vous  ne  vous  croyez  donc  pas  aimé  ? 

SAIWT-ALBIW. 

Pardonnez-moi HéJas  1  quelquefois  je  l'ai 

cru  !  .  . . 

LE        p    K    R    E       DE       FAMILLE. 

Et  sur  quoi  ? 

SAINT-ALBIN. 

Sur  des  choses  légères  qui  se  sentent  mieux 
qu'on  ne  les  dit.  Par  exemple  ,  elle  prend  intérêt  à 
tout  ce  qui  me  touche  ;  auparavant  ,  son  visag© 
s'éclaircissoit  à  mon  ari"ivée  ,  son  regard  s'ani- 
moit,  elle  avoit  plus  de  gaîlé.  J'ai  cru  deviner 


A  c  T  C     p  r,  E  ?r  i.F.  P.  rC") 

qu'elle  ni'altendoit.  Souvent  elle  m'a  j^lainl  d'nu 
travail  qui  prenoit  toute  ma  journée.  Je  ne  Joule 
pas  qu'elle  n'ait  prolonge  le  sien  dans  la  nuit,  pour 
nrairêler  plus  long-temps. .  . . 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Vous  m'avez  tout  dit  ? 

s    A    I    N    T  -   A    I.    B    I    N. 

l'ouV 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  oprès  Une  pausc. 
Allez  vous  reposer. ...  je  la  verrai. 

s    A    1    N    T  -  A    L   B    I    N. 

Vous  la  verrez?  Ah  ,  mon  père!  vous  la  ver- 
rez ! . . . .  mais  songez  f jae  le  temps  presse. . . . 

LE       P    È    R    E.      n    E       FAMILLE. 

Allez,  et  rougissez  de  n'être  pas  plus  occupé 
des  allarmes  ([ue  votre  conduite  m'a  données ,  et 
peut  me  donner  encore. 

SAINT-ALBIN. 

Mon  père  ,  vous  n'en  aurez  plus. 

SCÈNE    VIII. 

LE    PÈRE    DE    FAMILLE,  seul 

De  l'honnêteté  ,  des  vertus  ,  de  l'indigence  ,  de 
la  jeunesse  ,  des  charmes  ,  tout  ce  qui  enchaîne  les 
âmes  bien  nées  î . . . .  A-peine  délivre  d'une  inquié- 
tude ,  je  retombe  dans  une  autre. . .  Quel  sort  !  . . . 
mais  peut-être  m'allarmai-je  encore  trop  tôt. .. 
Un  jeune  homme  passionné  ,  violent ,  s'exagère  à 


GU  î       I,    E      P    i:_  R    E       DE      F    A   M    l    L   L   Ë  i 

lui-nicmè  ,  aux  autres. . .  Il  faut  voir. . .  il  faut 
appeler  ici  celte  fille  ,  rentendre  ,  lui  parler. .  .  Si 
elle  est  leile  qu'il  tne  la  dépeint ,  je  pourrai  l'iulé- 
lesscr  ,  l'obliger. . .  que  sais-je  ?  .. . 

SCÈNE    IX. 

LE  rÈRE  DE  FAMILLE,  LE  COMMANDEUR, 
en  robe-de-chambre  et  en  bonnet  de  nuit. 

Ij    E       C    0    H    I«    A    N    D    E    U    R. 

Eh  bien!  M.  d'Orbesson ,  vous  avez  vu  votre 
fils  ?  De  quoi  s'agit-il  ? 

li    E       P    È    r.    E       DE       FAMILLE. 

Monsieur  le  comnianJeur  ,  vous  le  saurez» 
Entrons. 

LE      COMMANDEUR. 

Un  mot,  s'il  vous  plaît...  Voilà  votre  fils  em- 
barqué dans  une  aventure  qui  va  vous  donner  biea 
du  chagrin  ,  n'est-ce  pas  ? 

LE      PÈRE      DE       FAMILLE. 

Mon  frère. ..  . 

I,    E       COMMANDEUR. 

Afin  qu'un  jour  vous  n'en  prétendiez  cause  d'igno- 
rance ,  je  VOUS  avertis  que  votre  chère  fille  et  ce 
Gernieuil ,  que  vous  gardez  ici  rjialgré  moi  ,  vous 
en  préparent  de  leur  côté  ,  et  s'il  plaît  à  Dieu  ,  ne 
vous  en  laisseront  pas  luanquer. 


ACTE   PREMIER.        zG'j 
LE   PÈRE   DE   FAMILLE. 

Mon  frcrc  ,   ne  ni'accordercz-vous  pas  un  ins- 
tant de  repos? 

LE       COMMANDEUR. 

Ils  s'ainicnt^  c'cil  moi  ([ui  vous  le  dis. 
LE    PÈKE   DE   FA3I1LLE,   impatienté. 
Eh  bien  I  je  le  voudrois. 
{Le père  defumillà  cnlrainc  le  Commandeur  hors 
de  la  scène ,  tandis  qu'il  parle  ). 

LE       C0M3IANDEUR. 

Sojez,  content.  D'a!>ord  ils  ne  peuvent  ni  SG 
soufùir  ,  ni  se  quitter,  ils  se  brouillent  sans  cesse, 
et  sont  toujours  bien.  Prêts  à  s'arracher  les  veux 
sur  des  riens,  ils  ont  une  ligue  ofFensive  et  dé- 
fensive envers  et  contre  tous.  Qu'on  s'avise  de 
remarquer  en  eux  quelques-uns  des  défauts  dont  ils 
se  reprennent,  on  y  sera  bien  venu. . .  Haîez-vous  . 
de  les  séparer  j  c'est  moi  qui  vous  le  dis. . . 

LE        PÈRE       DE       FAMILLE. 

Allons  ,  M.  le  commandeur,  entrons  }  entrons,' 
INI.  le  commandeur. 


FIN     DU      PREMIER     ACTE. 


Thv'àtre.  M 


'.l6G      LE      P   È   n    E      DE      r   A    M    I    L   L   n 


ACTE    II. 


SCÈNE    P  Pi  E  M  I  E  U  E. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  CECILE,  Mlle. 
CLAIRET,  M.  LE  BON,  UN  PAYSAN, 
Had.  PAPILLON,  marchande  à  la  toilette, 
(is>ec  une  de  ses  ouvrières  ;  LA  BRIE;  PHI- 
Ij  I P  P  E  ,  domesli'juc  qui  vient  se  présenter  j 
lin  homme  vêtu  de  noir  y  qui  a  l'air  d'un  pauvre 
honteux ,  et  qui  l'est. 

(  Toutes  ces  personnes  arrivent  les  unes  après  les 
autres.  Le  paysan  se  tient  debout,  le  corps 
penché  sur  son  bâton.  Madame  Papillon ,  as- 
sise dans  un  fauteuil,  s'essuye  le  visage  avec 
son  mouchoir}  sa  fille  de  boutique  <'Sl  debout 
à  côté  d'elle  ,  avec  un  petit  carton  sous  le  bras, 
'M.  Le  Bon  est  étalé  îiégUgemment  sur  un  ca- 
napé. L'homme  i^étu  de  noir  est  retiré  à  l'écart, 
debout  dans  un  coin ,  auprès  d'une  fenrUre.  La 
Brie  est  en  veste  et  en  papillotles.  Philippe  est 
habillé,  ha  Brie  lourde  autour  de  lui ,  et  le 
Regarde  un  peu  de  travers,  tandis  que  M.  L<i 


ACTE      I    t.  ibj 

Bon  examine  avec  sa  lorgncfle  la  fille  de  bou- 
tique de  madame  Papillon  ). 

(  Le  Père  de  famille  entre  ,  et  tout  le  monde  se 
lève). 

(  //  est  suivi  de  sa  fille  ;*et  sa  fdle  précédée  de  sa 
fcmme-de- chambre  qui  porte  le  déjeuner  de 
sa  maîtresse.  Mademoiselle  Clairet  fait,  en  pas- 
sant ,  un  petit  salut  de  protection  à  madame 
Papillon.  Elle  sertie  déjeuner  dâ  sa  maîtresse 
sur  une  petite  table.  Cécile  s'assied  d'un  coté 
de  cette  table.  Le  Père  de  famille  est  assis  de 
l'autre.  Mademoiselle  Clairet  est  debout,  der- 
rière le  fauteuil  de  sa  maîtresse). 

(  Cette  scène  est  composée  de  deux  scènes  simul- 
tanées. Celle  de  Cécile  se  dit  à  dcmi-i.'oix). 

LE    p  È  n  E   DE   F  A  Bi  1  L  L  E  ,  cri/  Paysau» 

xjLH  !  c'est  vous  ,  qui  venez  enchérir  sur  le  bail 
de  mon  fermier  de  Limeuil.  J'en  suis  content.  Il 
est  exact  j  il  a  des  enfans.  Je  ne  suis  pas  fâché  qu'il 
fasse  avec  moi  ses  affaires.  Retournez-vous-en, 
(  Mademoiselle  Clairet  fait  signe  à  madame  Pa- 
pillon d'approcher  ) . 

c  É  c  I  L  E ,  à  madame  Papillon  ,  bas. 

M'apportez-voLis  de  belles  choses? 

I,  K  PÈRE  DE  FAMILLE,  à  son  intendant, 

\}\  bien  !  !M.  Le  Bon  ,  qu'est-ce  qu'il  y  a  ? 


û68       LE       PK1\E       DE       famille; 

Mad.  PAPILLON,  bas  à  Cécile, 
Mademoiselle,  vous  allez  voir. 

m.       LE       B    0    N. 

Ce  débiteur ,  dont  le  billet  est  échu  depuis  un 
mois  ,  demande  encore  à  dillcrer  son  paiement. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Les  temps  sont  durs  ;  accordez-lui  le  délai  qu'il 
demande.  Risquons  une  petite  somme  ,  plutôt  que 
de  le  ruiner. 

(  Pendant  que  la  scène  marche ,  madame  Pa- 
pillon et  sa  fille  de  boutique  déploj'ent,  sur  des 
Jauleuils,  des  perses  ,  des  indiennes ,  des  satins 
de.Hollande  >  etc.  Cécile  ,  tout  en  prenant  son 
café  ,  regarde,  approuve  ,  désapprouve  ,  fait 
mettre  à  part,  etc.  ). 

M.       LE       BON. 

Les  ouvriers  ,  qui  travailloient  à  votre  maison 
d'Orsigny  ,  sont  venus. 

LE       PÈRE       DE       FA3IILLE. 

Faites  leur  compte. 

H.       LE       BON. 

Cela  peut  aller  au-  delà  des  fonds, 

LE       PÉRE       DE       FAMILLE. 

Faites  toujours.  Leurs  besoins  sont  plus  pressans 
que  les  miens  ;  et  il  vaut  'mieux  que  je  soil  gêné 
qu'eux.  {A  sa  JUle").  Cécile,  n'oubliez  pas  mes 
pupilles.  Voyez  s'il  n'y  a  rien  là  qui  leur  con- 
vienne. . . .  (  Ici  il  apperçoit  le  pauvre  honteux. 
U  se  lève  avec  empressement,  il  s'avance  v?rs 


ACTE    I  î.  aCg 

lui ,  et  lui  ih'l  haj)  :  Pardon  ,  inonsiour  j  je  ne 
vous  voj'ois  pas. .  . .  Des  embarras  doniesliques 
m'ont  occupé. ...  Je  vous  avois  oublié. 

[Tout  en  parlant^  il  tire  une  bourse  qu'il  lui 
donne  furtivement ,  et  tandis  qu'il  le  reconduit 
et  qu'il  reyient ,  Vautre  scène  avance^, 

ni"°.      c  I,  A   1  n  lî  T. 
Ce  dessin  est  charmant. 

CÉCILE. 

Combien  celle  pièce? 

niad.     PAPILLON. 
Dix  louis  ,  au  juste. 

ni"'-'.       CLAIRET. 

C'est  donner. 

(  Cécile  paye). 
LE   PÈRE   DE    FAMILLE,  c/j revcnaut ,  bas  et 

d'un  ton  de  commisération. 

Une  famille  à  élever ,  un  état  à  soutenir,  et  point 
de  fortune T 

CÉCILE. 

Qu'avez-vous  là  ,  dans  ce  carton  ? 

LA       F    1    L    L    i;       DE       BOUTIQUE, 

Ce  sont  des  dentelles. 

(  Elle  ouvre  son  carton  ), 
c  É  c  1  1/  L,  vivement. 
Je  ne  veux  pas  les  vcir.  Adieu,  madame  Papillon. 
(  P'Ia demoiselle  Clairet ,  madame  Papillon  et  sa 
fdlc  de  boutique  sortent). 


a^O       i-E       PÈRE       DE       FAMir,    LE, 
M.       LE       B    O    :iV. 

Ce  voisin  ,  quî  a  formé  des  préLenlions  sur  votre 
terre  ,  s'en  déiisieroit  peut-être  ,  si.... 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  ne  me  laisserai  jamais  dépouiller.  Je  ne  sacri- 
fierai point  les  intérêts  de  mes  enfans  à  l'homme 
avide  et  injuste.  Tout  ce  que  je  puis  ,  c'est  de 
céder ,  si  l'on  veut ,  ce  que  la  pour^itc  de  ce 
procès  pourra  me  coûter.  Voyez. 

(  M.  Le  Bon  son  ). 
LE  PÈRE  Dii  FAMILLE  le  rappelle ,  et  lui  dit: 

A  propos,  M.  Le  Bon.  Souvenez- vous  de  ces 
gens  de  province.  Je  viens  d'apprendre  qu'ils  ont 
envoyé  ici  un  de  leurs  enfans:  tachez  de  me  le 
découvrir:  (^  La  Brie ,  qui  s'occupait  à  ranger  le 
salon  ).  Vous  n'êtes  plus  h  mon  service.  Vous 
connoissiez  lo  iléréglenient  de  mon  fils.  Vous  m'a- 
vez nieati.  On  ne  ment  pas  chez  moi. 
c  É  G  I  L  L,  intercédant. 

Mon  père. 

lE       PERE       DE       FAMILLE. 

Nous  sommes  bien  étranges.  Nous  les  avilissons  ; 
BOUS  en  faisons  de  malhonnêtes  gens  ,  et  lors(jue 
nous  les  trouvons  tels,  nous  avons  l'injustice  de 
nous  en  phvindrc.  (  A  La  Bric)  :  Je  vous  laisse  votre 
liabit  ,  et  je  vous  accorde  un  njois  de  vos  gages. 
Allez.  {A  Philippe  ):  Est-ce  vous  dont  en  vient 
de  me  parler  ? 


ACTE       II.  2~l 

PHILIPPE. 

Oui  ,  monsieur. 

LE       F    k    i\    E       DE       FAMILLE. 

Vous  avez  entendu  pourquoi  je  le  renvoie.  Sou- 
vcnc2.-vous-cn.  Allez  ,  et  ne  laissez  entrer  personne. 

S  C  È  N  E    I  I. 

LE  PÈRE  D  E  F  A  M  I  L  L  E  ,  CECILE. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

ÎSIa  fille ,  avez-vous  réfléclii  ? 

CÉCILE. 

Oui ,  mon  père. 

LE       PÈRE.  DE       FAMILLE. 

Qa'avez-voas  résolu  ? 

CÉCILE. 

De  faire  en  tout  votre  volonlé. 

LE       PÈRE       DE       FA3I1LLE. 

Je  ni'attenJois  à  cette  réponse. 

CÉCILE. 

Si  ccpendan'i  i!  tw'étoiî  permis  dcchoisirun  état... 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Quel  est  celui  tjue  vous  préféreriez?  .  .  .  Yqus 
liCsitez. . .  Parlez  ,  ma  fille. 

CÉCILE. 

Je  préférerois  la  retraite. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE, 

Que  voulez- vcus  dire  ?  Un  ccuvcet  ? 


27?-     L  E     r  i  T.  t     n  r.     i-    ;  u  i  i,  l  p.  , 

C    É    C    1    L    IC. 

Oui  ,  mon  père.  Je  ne  vois  que  cet  asile  contre 
les  peines  que  je  crains. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLT.. 

Vous  craignez  des  peines  ,  et  vous  ne  pensez 
pas  à  celles  que  yous  me  causeriez,  ?  Vous  m'aban- 
donneriez? A'ous  quitteriez  la  maison  de  votre 
père  ,  pour  un  cloître  ?  La  société  de  votre  oncle, 
de  votre  frère  et  la  mienne  ,  pour  la  servitude  ? 
Non  ,  ma  fille  ,  cela  ne  sera  point.  Je  respecte  la 
vocation  religieuse  j  mais  ce  n'est  pas  la  vôtre.  La 
^  rature  ,  en  vous  accordant  les  qualités  sociales  ,  ne 
S|'  vous  destina  point  h  l'inutilité.. .  Cécile,  vous  sou- 
pirez. . .  Ah  I  si  ce  dessein  te  venoit  de  quelque 
cause  secrète  ,  tu  ne  sais  pas  le  sort  que  tu  le 
préparerois.  Tu  n'as  pas  eatendules  gémissemens 
des  infortunées  dont  tu  irois  augmenter  le  nombre. 
Ils  percent  la  nuit  et  le  silence  de  leurs  prisons. 
C'est  filors  ,  mon  enfant ,  que  les  larmes  coulent 
PHièrcs  et  sans  témoin  ,  et  que  les  coucbes  soli- 
taires en  sont  arrosées.  . .  IMadcmoiscllc ,  ne  me 
parlez  jamais  de  couvent...  Je  n'aurai  point  donné 
la  vie  à  un  enfant  j  je  ne  l'aurai  point  élevé;  je 
n'aurai  point  travaillé  sans  relâche  à  assurer  son 
bonheur,  pour  le  laisser  descendre  tout  vif  dans 
lin  tombeau  ;  et  avec  lui ,  mes  espérances  et  celles 
de  la  société  trompées...  El  qui  la  repeuplera  de 
titoyens  vertueux  ,  si  les  femmes  les  plus  dignes 
^\'tre  des  mères  de  famille  s'y  refusent  ? 


ACTE       II.  275 

CÉCILE. 

Je  vous  ai  dit  ,  mon  père,  que  je  fciois  en  tout 
votre  volonlc. 

h    K       P    £    K    E       DE       F    A    51    1    L    L   E. 

îs'e  me  parlez  donc  jamais  de  couvent. 

CÉCILE. 

Mais  j'ose  espérer  que  vous  ne  contraindrez  paa 
votre  fille  à  changer  d'état  ,  et  que  du-moins  il  lui 
sera  permis  de  passer  des  jours  tranquilles  et  libres 
à  côté  de  vous. 

LE       PÈRE       DE       FAMIIjLE. 

Si  je  ne  considérois  que  nioi  ,  je  poun.ois  ap- 
prouver ce  parti.  INlais  je  dois  vous  ouvrir  les  jeux 
sur  un  temps  où  je  ne  serai  plus.  .  .  Cécile',  la 
nature  a  ses  vues  -,  et  si  vous  regardez  bien  ,  vous 
vcrrczsa  vengeance  sur  tous  ceux  qui  les  ont  trom- 
pées ;  les  hommes  ,  punis  du  célibat  par  le  vice  j  les 
femmes,  par  le  mépris  et  par  l'ennui. ..  Yous  con- 
noisscz  les  diiïérens  états;  dites-moi,  en  est-il  un 
plus  triste  et  moins  considéré  que  celui  d'une  fille 
âgée?  Mon  enfant,  passé  trente  ans,  on  suppose 
quelque  défaut  de  corps  ou  d'esprit  ,  à  celle  qui 
n'a  trouvé  personne  qui  fût  tenté  de  supporter  avec 
elle  les  peines  de  la  vie.  Que  cela  soit  ou  non  , 
l'âge  avance  ,  les  charmes  passent ,  les  hommes 
s'éloignent,  la  mauvaise  humeur  prend;  on  perd 
SCS  parcns ,  ses  connoissances  ,  ses  amis.  Une 
fille  surannée  n'a  plus  autour  d'elle  que  des  indiiïe- 
rens  qui  la  négligent  ;  ou  des  âmes  intéressées  qui 


27-t       LE       PEriE       DE       FAMILLE, 

comptent  ses  jours.  Elle  le  sent,  elle  s'en  afflige; 
elle  vit  sans  qu'on  la  console  ,  et  meurt  sans  qu'on 
la  pleure* 

CÉCILE, 

Cela  est  vrai.  Mais  est-il  un  état  sans  peine;  et 
le  mariage  n'a-t-il  pas  les  siennes? 

LE       PÈRE       DE       FA.MILLE. 

Qui  le  sait  mieux  que  moi  ?  Vous  nie  l'apprenez 
tous  les  jours.  Mais  c'est  un  état ,  que  la  nature  im- 
pose. C'est  la  vocation  de  tout  ce  qui  respire. . . 
Ma  fille,  celui  qui  compte  sur  un  bonheur  sans 
mélange  ,  ne  connoit  ni  la  vie  de  Ihomme  ,  ni  les 
desseins  du  ciel  sur  lui. .  •  Si  le  njariage  expose  à 
des  peines  cruelles  ,  c'est  aussi  la  source  des  plaisirs 
les  plus  doux.  Où  sont  les  exemples  de  l'intérêt  pur 
et  sincère  ,  de  la  tendresse  réelle  ,  de  la  confiance 
intime  ,  des  secours  continus  ,  des  satisfactions  ré- 
ciproques ,  des  chagrins  partagés  ,  des  soupirs 
entendus  ,  des  larmes  confondues  ,  si  ce  n'est  dans 
le  mariage  ?  Qu'est-ce  que  l'honmie  de  bien  pré- 
fère à  sa  femme  ?  Qu'y  a-t-il  au  monde  qu'un  père 
aime  plus  que  son  enfant?...  O  lien  sacré  des 
époux  ,  si  je  pense  à  vous  ,  mon  ame  s'échaufFe  et 
s'élève  !  . . .  O  noms  tendres  de  fils  et  de  fille  ,  je  ne 
vous  prononçai  jamais  sans  tressaillir  ,  sans  être 
touché  I  Rien  n'est  plus  doux  à  mon  oreille  ;  riea 
n'est  plus  intéressant  à  mon  cœur...  Cécile,  rap- 
pelez-vous la  vie  de  votre  mère:  en  est-il  une 
plus  douce  que  celle  d'iuie  femme  qui  a  employé 


ACTE       II.  2^5 

s:\  journée  à  remplir  les  devoirs  dVpouse  attentive, 
de  mère  tendre,  de  maîtresse  conipalissantc  ?... 
Quel  sujfit  de  reflexions  délicieuses  elle  emporte 
en  son  cœur  ,  le  soir  ,  (juand  elle  se  retire  ! 

c    K    C    I     L    ï. 

Oui ,  mon  père.  Mais  où  sont  les  femmes  coinrag 
elle,  et  les  époux  comme  vous? 

LE       PK[\E       DE       FAMILLE. 

Il  en  est ,  mon  enfant  ;  et  il  ne  tiendroit  qu'à  toi 
d'avoir  le  sort  qu'elle  eut. 

CÉCILE. 

S'il  suffisoit  de  regarder  autour  de  soi ,  d'écou- 
ler sa  raison  cl  son  cœur. . . . 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Cécile,  vous  baissez  les  yeux.  Yous  tremblez. 
Vous  craignez  de  parler....  Mon  enfant,  laisse- 
moi  lire  dans  ton  anie.  Tu  ne  peux  avoir  de  secret 
pour  ton  père  j  et  si  j'avois  perdu  ta  confiance, 
c'est  en  mui  que  j'en  chercherois  la  raison..  ..  Tu 
pleures.... 

CÉCILE. 

Votre  bonté  m'a/Ilige.  Si  vous  pouviez  me  traiter 
plus  sévèrement. 

LE       PERE       DE       FAMILLE. 

L'aiiriez-vous  mérité  ?  Votre  cœur  vous  feroit- 
il  un  reproche  ? 

c   È  c  I  L  £. 
iS'on ,  mon  père. 


3^0       1/    E       P    È    n    E       U    E       I-    A    M    I    L    r,    E  , 
Ij    E       P    E    II    li       DE       FAMILLE. 

(^u'avcz-vous  (Jonc  ? 

CÉCILE. 

ftien. 

LE       PÈRE       DE       FABIILLE. 

Vous  nie  trompez  ,  ma  fille. 

CÉCILE. 

Je  suis  accablée  de  votre  tendresse. ...  je  vou- 
drois  y  répondre. 

LE       PÈKE       DE       FAMILLE. 

Cécile,  auriez-vous  distingué  quelfju'un  ?  Aî- 
meriez-vous? 

CÉCILE, 

Que  je  serols  à  plaindre! 

LE      PÈRE       DE       FAMILLE. 

Dites.  Dis,  mon  enfant.  Si  tu  ne  me  supposes 
pas  une  sévérité  que  je  ne  connus  jamais  ,  tu  n'au- 
ras pas  une  réserve  déplacée.  Vous  n'êtes  plus  uo 
enfant.  Comment  bluiiierois-je  en  vous  un  senti- 
ment que  je  fis  naître  dans  le  cœur  de  voire  mère? 
O  vous  qui  tenez  sa  place  dans  ma  maison  ,  et  qui 
me  la  représentez,  imitez -la  dans  la  franchise 
qu'elle  eut  avec  celui  qui  lui  avoit  donné  la  vie,  et 
qui  voulut  son  bonheur  et  le  mien. . . .  Cécile  ,  vou» 
ne  répondez  rien  ? 

CÉCILE. 

Le  sort  de  mon  frère  me  fait  trembler. 

LE       PÈRB       DE       FAMILLE. 

Votre  frère  est  un  fou. 


ACTE     II.  ayjr 

CÉCILE. 

PeuK^tre  ne  me  trouvericz-vous  pas  plus  rai- 
sonnable que  lui. 

LE        PERE       DE       FAJIILLE. 

Je  ne  crains  pas  ce  chagrin  de  Cécile.  Sa  pru- 
dence m'est  connue  j  et  je  n'attends  que  l'aveu  de 
son  chois  pour  le  confirmer.  (  Cécile  se  tait.  Le 
Père  de  famille  attend  un  moment;  puis  il  con- 
tinue d'un  ton  sérieux  et  mciiie  un  peu  chagrin  }. 
Il  m  eût  été  doux  d'apprendre  vos  sentimeus  de  vous- 
même  j  mais  de  quelque  manière  que  vous  m'ea 
instruisiez,  je  serai  satisfait.  Que  ce  soitpar  la  bou- 
che de  votre  frère, ou  deGermcuil,  il  n'importe... 

Germeuil  est  notre  ami   comnmn c'est  un 

homme  sage  et  discret....  il  a  ma  confiance.... 
Il  ne   me  paroît  pas  indigne  de  lu  vôtre. 

CÉCILE. 

C'est  ainsi  que  j'en  pense. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  lui  dois  beaucoup.  Il  est  temps  que  je  m'ac-9 
quille  avec  lui. 

CÉCILE. 

Vos  enfans  ne  mettront  jamais  de  bornes  ni  à 
vptj'e  autorité  ,  ni  h  votre  reconnoissance. . . .  Jus- 
qu'à-prcsent  il  vous  a  honoré  comme  un  père^  et 
vous  l'avez  traité  comme  un  de  vos  enfans. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Ne  sauriez-vous  point  ce  que  je  pourrois  faire 
pour  lui  ? 


2-0       LE       PKRE       IJE       FAMILLE, 
CÉCILE. 

Je  crois  qu'il  faut  le  consulter  lui-iiic5nie 

Peut-être  a-t-il  des  iJécs. . . .  Peut-être. . . .  (^ucl 
conseil  pourrois-je  vous  donner? 

LE       P    È    n    E       DE       FAMILLE. 

Le  comniaudeur  m'a  dit  un  mot. 

CÉCILE,  ai'cc  7nvacité. 
J'ignore  ce  que  c'est^  mais  vous  connoissez  mon 
oncle.  Ah  ,  mon  père  !  n'eu  crojcz  rien. 

LE       P^RE       DE       FAMILLE. 

Il  faudra  donc  que  je  quitte  la  vie  sans  avoir  vu 
le  bonheur  d'aucun  de  mes  enfans. . . .  Cécile.  . .  . 
Cruels  enfans  ,  que  vous  ai-je  fait  pour  me  déso- 
ler?....  J'ai  perdu  la  confiance  de  ma  fille.  Mon 
fils  s'est  précipité  dans  des  liens  que  je  ne  puis  ap- 
prouver, et  qu'il  faut  que  je  rompe. .. . 

SCÈNE    III. 
LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  CECILE,  PHILIPPE. 

PHILIPPE. 

IMoNSiKUR,  il  y  a  là  deux  femmes  qui  deman- 
dent à  vous  parler. 

LE       PÈftE       DE       FAMILLE. 

Faites  entrer.  (  Cécile  se  retire.  Sonpèrcla  rap- 
pelle ,  et  lui  dit  tristement  )  :  Cécile  ! 

C    É    C    I    L    Ç. 

Mon  porc. 


ACTE       II.  27g 

LE       P    K    R    L       DE       FAMILLE. 

Vous  ne  m'aimez  donc  plus? 

(  Les  femmes  onnoncées  entrent }  et  Cécile  sort 
avec  son  mouchoir  sur  les  j'eux  ). 

SCÈNE    IV. 

LE    PÈRE   DE   FAMILLE,  SOPHIE, 
mad.  HÉBERT. 

LE    PÈRE   DE   FAMILLE,  appcrceVCUt  Sop/u'c, 

dit,  d'un  ton  triste ,  et  avec  l'air  étonné: 

Il  ne  m'a  point  trompé.  Quels  charmes!  Quelle 
modestie i  Quelle  douceur  I....  Ah!.... 

maJ.    H  É  B  E   R  T. 
JNIonsieur ,  nous  nous  rendons  à  vos  ordres. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

C'est   vous  ,   mademoiselle ,  qui  vous  appelez 
Sophie? 

SOPHIE,  tremblante,  troublée. 
Oui ,  monsieur. 
LE    PÈRE  DE  FAMILLE,  à  uiad.  Hébert. 
Madame  ,  j'aurois  un  mot  à  dire  à  mademoiselle. 
J'en  ai  entendu  parler,  et  je  m'y  interesse. 

(  Madame  Hébert  se  retire  ). 

SOPHIE,  toujours  tremblante  y  la  retenant  par 
le  bras. 
Ma  bonne  ? 


a80   TiE   PÈRE   DE   FAMILLE," 
LE   PÈRE   DE   FAMILLE. 

Mon  enfant,  remettez-vous.  Je  ne  vous  dirai 
rieu  ({ui  puisse  vous  faire  delà  peine. 

SOPHIE. 

Hélas  : 
(  Madame  Hébert  va  s* asseoir  sur  le  fond  de  la 
salle;   elle  tire  son  ouvrage  ^  et  travaille  ), 

LE    PÈKE    DE    FAMILLE    COnduit    Soplu'c    à    IIIIC 

cil  aise,  et  la  fait  asseoir  à  côté  de  lui. 
D'où  ê(es-vous  ,  luadeinoiselle  ? 

'      SOPHIE. 

Je  suis  d'une  petite  ville  de  province. 

LE       PEKE       DE       FAMILLE, 

Y  a-t-il  long-temps  que  vous  êtes  à  Paris  ? 

SOPHIE. 

Pas  long-temps  j  et  plut  au  ciel  que  je  n'y  fusse 
jamais  venue  ! 

LE       PÈKE       DE       FAMILLE, 

Qu'y  faites-vous  ? 

s  o  p  H  I  r. 
J'y  gagne  ma  vie  par  mon  travail. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Vous  êtes  bien  jeune. 

SOPHIE, 
J'en  aurai  plus  long-tejnps  à  souffrir. 

LE       PÈHE       DE       FAMILLE, 

Avez-vous  M.-votre  père  ? 

SOPHIE. 

Non ,  monsieur. 


J 


ACTE       II.  20I 

LE       1<    È    I\    E       I)    li       r    A    M    I    L    L    E. 

El  votre  nicre  ? 

SOPHIE. 

Le  ciel  me  l'a  conservée.  î\Iais  elle  a  eu  tant  de 
chagrins;  sa  sanlé  est  si  chancelante  et  sa  misère 
si  grande  I 

L    i:       P    È    B    E       DE       F    A    IVI    I    L    L    E. 

Votre  mère  est  donc  bien  pauvre  ? 

SOPHIE. 

Bien  pauvre.  Avec- cela,  il  n'en  est  point  au 
monde,  dont  j'aimasse  mieux  élre  la  fille. 

LE       p    i:    R    E       DE       FAMILLE. 

Je  vous  loue  de  ce  sentiment,  vous  paroissez 
bien  née. ...  Et  qu'ctoit  votre  père  ? 

SOPHIE. 

!Mon  père  fut  un  honmie  de  jjien.  Il  n'entendit 
jamais  le  malheureux,  sans  en  avoir  pitié;  il  n'a- 
bandonna pas  ses  atuis  dans  la  peine  ;  et  il  devint 
pauvre.  Il  eut  beaucoup  d'enfans  de  ma  mère  j  nous 
demeurâmes  tous  sans  ressource  à  sa  mort. . .  J'é- 
tois  bien  jeune  alors....  Je  me  souviens  h-peine 
de  l'avoir  vu. .. ,  Ma  mère  fut  obligée  de  me  pren- 
dre entre  ses  bras ,  et  de  m'élever  à  la  hauteur  de 
son  lit  pour  l'embrasser  et  recevoir  sa  bénédiction... 
Je  pleurois.  Hélas  !  je  ne  sentois  pas  tout  ce  que  je 
perd  ois  ! 

LE       PÈREDE       FAMILLE. 

Elle  me  louche. .  ; .  Et  qu'est-ce  qui  vous  a  fait 
quitter  la  maison  de  vos  parcns ,  et  votre  pays  ? 

M* 


aSa       LE      PÈRE       DE       FAMILLE, 
SOPHIE. 

Je  suis  venue  ici  avec  un  de  mes  frères  ,  implo- 
rer l'assislance  d'un  parenl  qui  a  été  bien  dur  en- 
vers nous.  Il  ni'avoit  vue  autrefois  en  province  ;  il 
paroissoit  avoir  pris  de  raffcclion  pour  moi ,  cl  ma 
mère  avoit  espéré  c[u'il  s'en  ressouviendroit.  Mais 
il  a  fermé  sa  porte  à  mon  frère  ,  et  il  m'a  fait  dire 
de  n'en  pas  approcher. 

LE       PEKE       DE       FAMILLE. 

Qu'est  devenu  votre  frère  ? 

SOPHIE. 

Il  s'est  mis  au  service  du  Roi.  Et  moi  je.  suis 
restée  avec  la  personne  que  vous  vojez,  et  qui  a 
la  bonté  de  me  regarder  conmie  son  enfant. 

LE       PÈRE       DE       FABIILLE. 

Elle  ne  paroît  pas  fort  aisée. 

SOPHIE. 

Elle  partage  avec  moi  ce  qu'elle  a. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Et  vous  n'ayez  plus  entendu  parler  de  ce  parent? 

SOPHIE. 

Pardonnez-moi,  monsieur;  j'en'ai  reçu  quelfjues 
secours.  Mais  de  quoi  cela  sert-il  à  ma  mère  I 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Voire  mère  vous  a  donc  oubliée  ? 

SOPHIE. 

Ma  mère  avoit  fait  un  dernier  effort  pour  nous 
envoyer  à  Paris.  Hélas  !  elle  altendoit  de  ce  voyage 
un  succès  plus  heurcuï.  Sans  ççla,  aurpH-clie  pu 


ACTE      1   T.  285 

se  résoudre  à  m'éloigner  d'elle  ?  Depuis  ,  elle  n'a 
plus  su  conunenl  me  laire  revenir.  Elle  me  mande 
cependant  qu'on  doit  nie  reprendre ,  el  nie  ramener 
dans  peu.  Il  faut  cjuc  qucUju'un  s'en  soit  chargé  par 
pitié.  Oh  !  nous  sommes  bien  à  plaindre! 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Et  vous  ne  conooitriez  ici  personne  i]ui  pût  vous 
secourir  ? 

SOPHIE. 

Personne. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

El  vous  travaillez  pour  vivre  ? 

SOPHIE. 

Oui ,  monsieur. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Et  VOUS  vivez  seules  ? 

SOPHIE. 


s 


eules. 


LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

^lais ,  qu'est-ce  qu'un  jeune  homme  dont  on 
m'a  parlé  ,  qui  s'appelle  Sergi ,  et  qui  demeure  à 
côté  de  vous  7 

luad.    HÉBERT,  avec  vivacité,  et  quittant  son 
travail, 

Ahl  monsieur,  c'est  le  garçon  le  plus  honnête  J. 

SOPHIE. 

C'est  un  malheureux ,  qui  gagne  son  pain  comme 
nous  ,  et  qui  a  uni  sa  misère  à  la  noire. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE, 

Est-ce  là  tout  ce  que  voas  en  savez  » 


sS.j     LE     rinE     de     fajiille, 

s    O    P    H    I     E. 

Oui,  monsieur. 

LE        PÈRK        DE        FA    JI    IL    LE. 

Eli  hien  !  mademoiselle,  ce  mallieuieu\-là. .  .♦ 

SOPHIE. 

Vous  le  connoissez.  ? 

LE       PÈRE       DE       F4    MILLE. 

Si  je  le  connois  !  c'est  mon  fils. 

SOPHIE. 

Votre  fils  ! 

mad.     HÉBERT,  en-mcme -temps. 
Sergi  ! 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Oui,  mademoiselle. 

SOPHIE. 

Au  !  Sergi ,  vous  m'avez  trompée  ! 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Fille  aussi  vertueuse  que  belle  ,    connoissez  \c 
danger  que  vous  avez  couru. 

SOPHIE. 

iSergi  est  votre  fils  ! 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Il  vous  estime,  vous  aime  ;  mais  sa  passion  pré- 

pareroit  votre  malheur  et  le  sien,  si  vous  la  uour- 

sissiez. 

s  o  p  H  I  ç. 

Pourquoi  snis-je  venue  dans  cette  ville  ?  Que  ne 

^  »i'cn  suis-je  allée,  lorsque  mon  cœur  me  le  disoit! 

LE       PÈRE       D^E       FAMILLE. 

Il  en  est  ttmps  encore,  Ilfi\ut  aller  retroTiver  une 


A    C    T    R       I    I.  :  03 

mère  qui  vous  rappelle; ,  cl  à  <[ui  volic  s;':jour  ici 
doil  causer  la  plus  grande  iuquiéludc.  Sophie  ,  vous 
le  voulez? 

SOPHIE, 

Ali  !  ma  mère  !  que  vous  diiai-je  ? 
LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  à  inad.  Ilébcrt. 

ISladaine,  vous  reconduirez  cet  eul'ant ,  et  j'aurai 
soin  que  vous  ne  regrettez  pas  la  peine  c[ue  vous 
aurez  prise. 

(  Madame  Hcberlfait  la  révércnec  ). 
lE    PÈRE  DE  FAMILLE,  Continuant ,    à  Sophie. 

IMais  ,  Sophie,  si  je  vous  rends  à  votre  mère, 
c'est  à  vous  à  me  rendre  mon  fils  ;  c'est  à  vous  à 
lui  apprendre  ce  que  Ton  doit  à  ses  parcns  ;  vous  le 
savez  si  bien. 

SOPHIE. 

Ah  ,  Sergi  !  pourquoi  7  .... 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Quelque  honnêteté  qu'il  ail  mis  daris  sesVues  , 
vous  l'en  ferez  rougir.  Vous  lui  annoncerez  votre 
départ ,  et  vous  lui  ordonnerez  de  finir  ma  douleur 
et  le  trouble  de  sa  famille. 

SOPHIE. 

Ma  bonne.  .  . 

mad.    HÉBERT. 
Mon  enfant. . . 

SOPHIE,  en  s* appuyant  sur  eîh. 

Je  me  sens  mourir. ...  ; 


i86       LE       pinE       DE       FAMILLE,' 

niad.      II  ]Ê  B  E  R  T. 
Monsieur  ,  nous  allons  nous  retirer,  el  attendre 
vos  ordres. 

SOPHIE. 

Pauvre  Sergi  !  malheureuse  Sophie  ! 

{Elle  sort,  appuyée  sur  madunie  Hébert.^ 

SCÈNE    V. 

LE    P  È  P.  E    D  E   F  A  M  I  L  L  E  ,   seul 

O  loix  du  monde  !  6  préjugés  cruels  \  ...\\  y  a 
<]éjà_si  p^eu  de  femmes  pour  un  homme  (jui  pense 
el  qui  sent  !  pourquoi  faut-il  que  le  choix  en  soit 
encore  si  limité  ?  . . .  Mais  mon  fils  ne  tardera  pas 
à  venir. .  .  Secouons  ,  s'il  se  peut ,  de  mon  ame  , 
l'impression  que  cet  enfant  ya  faite  .  . .  Lui  repi  é- 
scnlerai-je  ,  comme  il  me  convient ,  ce  qu'il  me 
doit  ,  ce  qu'il  se  doit  à  lui-même  ,  si  mon  cœur  est 
d'accord  avec  le  sien  7 . . . 

SCÈNE     VI. 
LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  SAINT-ALBIN. 
SAINT-ALBIN  ,  en  entrant,  et  avec  vivacité. 

Mon  père. 
(Z,e  père  de  famille  se  promène  et  garde  le  silence) . 

SAINT-ALBIN,  suivant  son  père  j  et  d'un 
ion  suppliant, 

INIon  père  ! 


ACTE       II.  287 

i.rpÈRED!  FAMILLE ,  s'arrclatït,  et  d'un  (onsérkiix. 

Mon  lîls  ,  si  vous  n'êtes  pas  renlré  en  vous- 
nicnie  ,  si  la  raison  n'a  pas  recouvre  ses  droits  sur 
vous  ,  ne  venez  pas  ^graver  vos  torls  el  mon  cha- 
grin. 

s    A    I    N    T  -  A    I<    B    I    X. 

Vous  m'en  vojez  pénétré.  J'approche  de  vous 
en  tremblant...  je  serai  trancjuille  et  raisonnable... 
Oui  ,  je  le  serai. . .  je  me  le  suis  promis. 

(JLe  père  de  famille  continue  de  se  promener), 

SAINT-AL  BiN,  s'approc/iant  avec  timidité, 
lui  dit  d'une  voix  basse  et  tremblante. 
Yous  l'avez  vue  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Oui ,  je  l'ai  vue  j  elle  est  belle ,  et  je  la  crofâ 
sage.  Mais  ,  qu'en  prétendez-vous  faire  ?  un  amu- 
sement ?  je  ne  le  souffrirois  pas.  Votre^ femme  ?  elle 
ne  vous  convient  pas. 

s  A  I  N  T  -  A  L  B  I  N  ,  cn  sc  Contenant. 

Elle  est  belle  ,  elle  est  sage  ,  et  elle  ne  me  con- 
vient pas  !  Quelle  est  donc  la  femme  c]ui  me  con- 
vient ? 

LE      PÈRE       DE       FAMILLE. 

Celle  qui  ,  par  son  éducation  ,  sa  naissance  ,  son 
état  et  sa  fortune  ,  peut  assurer  votre  bonheur  et 
satisfaire  âmes  espérances. 

SAINT-ALBIN. 

Ainsi  le  mariage  sera  pour  moi  un  lien  d'fnlérél    ^^, 
et  d'ambition.  Mon  pcfc  ,  vous  n'avez  qu'un  fils  ^ 


203       LE       P    È    K    E       DE       F    A    ÎI    I    L    t,    E  , 

ne  le  sacrifiez  pas  à  des  vues  qui  remplissent  le 
jiiomle  d'époux  nutlheureiix.  Il  rnc  faut  uno  coin- 
]3agiic  honnête  et  sensible,  qui  m'apprenne  à  sup- 
porter les  peines  delà  vie  ,  et  non  unelenmie  liche 
et  titrée  (jul  les  accroisse.  Ah  !  souh;iitcz-ii;oi  la 
mort,  et  que  le  ciel  nie  l'accorde,  pliitôt  qu'une 
fcninic  comme  j'en  vois. 

LE       PÈRE       DE       F    A    31    1    L    L    F. 

Je  ne  vous  en  propose  aucune  ;  mais  je  ne 
permettrai  jamais  que  vous  soyez  à  celle  à  laquelle 
vous  vous  clés  follement  attaché.  Je  pourrois  user 
de  mon  autorité  ,  et  vous  due  :  Saint-Albin,  cela 
ine  déplaît ,  cela  ne  sera  pas  ,  n'_y  pensez  pluSé 
Mais  je  ne  vous  ai  janiais  lien  demandé  sans  vous 
en  montrer  la  raison  j  j'ai  voulu  que  vousm'ayjprou- 
vassiez  en  m'obéissantj  et  je  vais  avoir  la  même 
condescendance.  Modérez-vous  ,  et  écoutez-moi. 

Mon  fils  ,  il  y  aura  bientôt  vingt  ans  que  je  vous 
arrosai  des  premières  larmes  que  vous  m'ayez  fait 
répandre.  Mon  cœur  s'épanouit  en  voj'ant  en  vous 
un  ami  que  la  nature  me  donnoit.  Je  vous  reçus 
entre  mes  bras  du  sein  de  votre  mère  :  et  vous  éle- 
vant vers  lexiel ,  et  mêlant  ma  voix  à  vos  cris  ,  je 
dis  à  Dieu  :  O  Dieu  !  qui  m'avez  accordé  cet  en- 
fant^  si  je  manque  aux  soins  que  vous  m'imposez 
en  ce  jour  ^  ou  s'il  ne  doit  pas  y  répondre  ,  ne  re- 
gardez point  à  la  joie  de  sa  mère ,  reprenez-le. 

Voilà  le  vœu  que  je  lis  sur  vous  et  sur  moi.  H 
m'a  toujours  été  présent.  Je  ne  vous  ai  point  aban- 


ACTE      I   r.  2?^ 

donné  nu  soin  «lujijercenairej  je  vous  ai  appris 
moi-même  à  parler  ,  à  penser  ,  à  sentir.  A-me- 
sure que  vous  avanciez  en  ùge ,  j'ai  étudié  vos 
pcnclians  ,  j'ai  formé  sur  eux  le  plan  de  votre 
éducaiion  ,  el  je  l'ai  suivi  sans  relâche.  Combien  je 
nie  suis  donné  de  peines  pour  vous  en  épargner!  J'ai 
réglé  votre  sort  à  venir  sur  vos  talens  el  sur  vos 
goûts.  Je  n'ai  rien  négligé  pour  que  vous  parussic'/. 
avec  diilinclion  ;  et  lorsque  je  touche  au  moment 
de  recueillii' le  fiuit  de  ma  sollicitude,  lors([ueje 
me  iV-licito  d'avoir  un  rils([ui  répond  à  sa  naissance, 
qui  le  destine  aux  meilleurs  partis  ,  et  à  ses  qua- 
lités personnelles  ,  qui  l'appellent  aux  grands  em- 
plois ,  une  passion  insensée  ,  la  fantaisie  d'un  ins- 
tant aura  tout  détruit  j  et  je  verrai  ses  plus  belles 
années  perdues  ,  son  état  manqué  et  mon  attente 
trompée  j  el  j'j  consentirai  ?  Vous  l'êtes  -  vous 
promis  ? 

SAINT-ALBIN. 

Que  je  sius  malheureux  I 

LE       P    È    r.    E       DE       FAMILLE. 

Vous  avez  un  oncle  qui  vous  aime  ,  et  qui  vouj 
destine  une  fortune  considérable  ;  un  père  qui  vous 
a  consacré  sa  vie ,  et  qui  cherche  à  vous  marquer 
en  tout  sa  tendresse  j  un  nom  ,  des  parcns,,des 
amis  ,  les  prétentions  les  plus  fiai' euses; et  lesui'eur 
fondées;  el  vous  êtes  inalacureux  ?  Que  vous  faut-il 
encore  ? 

Tliéf.lre.  N 


jBgO       LE       PÈRE       DE       FAMILLEJ 
SAINT-ALBIN. 

Sophie  ,  le  cœur  de  Sophie  ,  et  l'aveu  de  mon 
père. 

LE       P    È    n    E       DE       FAMILLE. 

Qu'osez-vous  me  proposer  ?  de  partager  voire 
folie  ,  et  le  blâme  général  qu'elle  encourroit  ?  Quel 
exemple  h  donner  aux  pères  et  aux  cufans  !  INIoi , 
j'auloriserois,  par  une  foibicsse  honteuse,  le  désordre 
de  la  société  ,  la  confusion  du  sang  et  des  rangs  ,  la 
dégradation  des  familles  ? 

SAINT-ALBIN. 

Que  je  suis  malheureux  !  Si  je  n'ai  pas  celle  que 
j'aime,  un  jour  il  faudra  que  je  sois  à  celle  que  je 
n'aimerai  pas  j  car  je  n'aimerai  que  Sophie.  Sans 
cesse  j'en  comparerai  une  autre  avec  elle  ;  cette 
autre  sera  malheureuse^  je  le  serai  aussi;  vous  le 
verrez  ;  et  vous  en  périrez  de  regret. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

J'aurai  fait  mon  devoir  ;  et  malheur  à  vous  ,  si 
vous  manquez  au  vôtre. 

SAINT-ALBIN. 

Mon  père  ,  ne  m'ùtez  pas  Sophie. 

LE       PEKE       DE       FAMILLE. 

Cessez  de  me  la  demander. 

SAINT-ALBirv. 

■  Gentfoisvous  m'avez  dit  qu'une  femme  honntiô 
ctoit  la  faveur  la  plus  grande  que  le  ciel  pût  accor- 
der. Je  l'ai  trouvée  j  et  c'est  vous  qui  voulez  m'en 
priver  !  Mon  pèic  ,  ne  me  Tôlez  pas.  A-présent 


ACTE       II.  £91 

qu'elle  sait  (jui  je  suis,  que  ne  doit-elle  pas  atten- 
dre de  moi  ?  Saint-Albin  sera-t-il  moins  gcnéreus 
que  Sergi  ?  Ne  me  l'ôtoz  pas  :  c'est  ^elle  qui  a 
rappelé  la  vertu  dans  mon  cœur  j  clic  seule  peut 
Vy  conserver. 

LE       PÈRE      DE       F    A    M    I    Ij  li    E. 

C'est-à-dire  que  son  exemple  fera  ce  que  le  mien 
n'a  pu  faire. 

SAINT-ALB    IN. 

Vous  êtes  mon  père  ;  et  vous  commandez  :  elle 
sera  ma  femme  j  et  c'est  un  autre  empire. 

LE       PÈRE       DE       FAPIILLE. 

Quelle  différence  d'un  amant  à  un  époux!  d'une 
femme  à  une  maîtresse  !  Homme  sans  expérience, 
tu  ne  sais  pas  cela! 

SAINT-ALBIN. 

J'espère  l'ignorer  toujours. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Y  a-t-il  un  amant  qui  voie  sa  maîtresse  avco 
d'autres  ycax  ,  et  qui  parle  autrement  ? 

SAINT-ALBIN. 

Vous  avez  vu  Sophie  !  . .  .  Si  je  la'  quitte  pour 
un  rang,  des  dignilés  ,  des  espércinces  ,  des 
préjugés  ,  je  ne  méritai  pas  de  la  connoître.  ISIoa 
père  ,  mépriseriez  -  vous  assez  votre  fils  pour  le 
croire  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Elle  ne  s'est  point  avilie  en  cédant  à  votre  oasr 
«ion  :  imitez-la. 


Q.C)2       LE       r    î:    K.   E       DE       FAMILLE, 
S    A    I    N    T  -  A    L    li    IN. 

Je  ni'aviliiois  en  devenanl  son  époux  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE, 

'"     Inlerrogcz  le  monde. 

SAINT-ALBIN. 

Dans  les  choses  indifTércnlcs ,  je  prendrai  le 
monde  coninic  il  est  j  mais  quand  il  s'.igira  du  bon- 
heur ou  du  malheur  de  ma  vie,  du  choix  d'une 
compagne.  .  .  . 

LE      EÈRE       DE       FAMILLE. 

Vous  ne  changerez  pas  ses  idées.  Conformez* 

vous  y  donc. 

SAINT-ALBIN. 

Ils  nuronl  tout  renversé  ,  tout  gâté  ,  subordonné 
la  nature  à  leurs  misérables  conventions,  et  j'y 
cousciirai  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Ou  vous  en  serez  méprisé. 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    N. 

Je  les  Aîiroi. 

LE       PERE       DE       F    A    M    I    I,    L    E. 

Leur  niép ris  vous  suivra  j  et  celle  femme  que 
vous  aurez  cnU-aînéc  no  sr ra  pas  moins  à  plaindre 
que  vous.  . .  Vous  Tijincz  7 

s    A    1    N    T  -  A    L    E    î    N. 

Si  je  l'aime  ! 

LE       P    E    p.    E       DE       F    A    BI    I    L    L    E. 

Ecoutez,  et  tremblez  sur  le  soit  que  vous  lui 
P'éparez.  l,  n  jour  viendra  que  vous  sentirez  loulft 


1    e    T    E       I    I.  20  J 

la  valeur  Jcs  sacrifices  que  vous  lui  aurez  faitSi 
Vous  vous  trouverez,  seul  avec  elle ,  sans  état , 
sans  fortune  ,  sans  considération;  l'ennui  et  le 
chagrin  vous  saisiront.  Vous  la  haïrez,  vous  l'ac- 
cablerez de  repioches  j  sa  patience  et  sa  douceur 
achôveronl  de  vous  aij^rir  j  vous  la  haïrez  davnn- 
taj^e  ;  vous  haïrez  les  enfans  qu'elle  vous  aura 
donnés  ,  et  vous  la  ferez  mourir  de  douleur. 

SAIIVT  -ALBIN. 

Moi  î 

I.    E       PLRE       DE       FAMILLE, 

Vous. 

SAINT-ALBIW. 

Jamais  ,  jamais. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

La  passion  voit  tout  éternel;  mais  la  nature  hu- 
maine veut  que  tout  finisse. 

SAINT-ALBIX. 

Je  cesserois  d'aimer  Sophie  !  Si  j'en  étois  ca-" 
pabie  ,  j'ignorerois,  je  crois  ,  si  je  vous  aime. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Voulez-vous  le  savoir,  et  me  le  prouver  ?  faites 
ce  que  je  vous  demande. 

s   A   I   i\    T  -  A    L   B    1  :s'. 

Je  le  voudrois  cn-vain;  je  ne  pais  ;  je  suis  en-- 
traîné  ,  mon  père  ,  je  ne  puis. 

LE       PÈaE       DE       FA?IILLE. 

Insensé  ,  vous  voulez  être  père  I  En  connoissez- 
vous  les  devoirs  7  Si  vous  les  connoisscz,  penne  t- 
Iriez-vous  à  votre  liîs  ce  ([ue  vous  attendez  de  moi  ? 


?f)  .j      L  I      PERI-      ni:      P   A    ^I   1    L  t,   E  , 
s    A    I    M    T  -  A    L    i;    1    K . 

Ah  !  si  j'osois  répondre. 

LE       PKRE      DE       FAMILLI. 

Répondez. 

SAINT-AL    BIW. 

Vous  mêle  permettez  ? 

LE       PERE       DE       FAMILLE. 

Je  vous  l'ordonne. 

s    A    I    N    ï  -  A    L   B    I    N. 

Lorsque  vous  avez  voulu  ma  mère ,  lorsque 
toute  la  famille  se  souleva  contre  vous  ,  lorsque 
mon  grand-papa  vous  appela  enfant  ingrat ,  et 
que  vous  Tappelâles  ,  au  fond  de  votre  ame  ,  père 
cruel  j  qui  de  vous  deux  avoit  raison  ?  Ma  mère 
étoit  vertueuse  et  belle  comme  Sophie  j  elle  étoit 
sans  fortune,  comme  Sophie  j  vous  l'aimiczcommc 
j'aime  Sophie  ;  souûrîtes-vous  qu'on  vous  l'arra- 
çhyt ,  mon  père  ;  et  n'ai-jc  pas  un  cœur  aussi  ? 

LE       PÈRE       DE       F    A    IM    I    L    L    K. 

J'avois  des  ressources ,  et  votre  mère  avoil  de  la 
nràssance. 

SAINT-ALBIN. 

Cuisait  encore  ce  qu'est  Sophie  ? 

LE       PÈRE      DE       FAMILLE. 

Chimère. 

SAINT-ALBIN. 

Des  ressources  !  L'amour  ,  l'indigence    m'en 
fourniront. 


ACTE       II,  2q5 

LE       PÈliE       DE       FAMILLE. 

Craignez  les  ninux  ([ui  vous  attcn-Jent. 

s    A    I    N    T  -  A    L    n    I    N. 

IN'e  la  poinl  avoir  ,  csl  le  seul  que  je  redoute. 

LE       PÈHE       DE       FAMILLE. 

Craignez  de  perJi  e  ma  tendresse. 

S\I1VT -ALBIN. 

Je  la  recouvrerai. 

L    E       P    È    n    E       DE       F    A    M    I    L    L    E. 

Qui  vous  l'a  dil  ? 

s    A    I    N    T  •  A    L    B    I    IV, 

Vous  vcirezcouler  les  pleurs  de  Sophie;  j'om- 
brasscrai  vos  genoux;  mes  enfans  vous  tendront 
leurs  bras  ir.tiocens  ,  et  vous  ne  les  repousserez  paSi 

LE       PÈRE       DE       F    A    M    1    L    L    F. 

11  me  connoîl  trop  bien...  (y^f)rès  une  petite 
pause  ,  il  prend  l'air  el  le  Ion  le  plus  sévère,  et 
dit)  ••  IVIon  fils,  je  vois  que  je  vous  parle  en-vain, 
que  la  raison  n'a  plus  d'accès  auprès  de  vous  ,  et 
que  le  niojeii  dont  je  craignis  toujours  d'user  ,  est 
le  seul  qui  me  rcîte  :  j'en  userai,  puisque  vous  m'y 
forcez.  Quittez  vos  projets  j  je  le  veux  ,  el  je  vous 
l'ordonne  par  toute  l'aulorité  qu'un  père  a  sur  ses 
enfans. 

SAINT-AI.13IN  ,  avec  un  evïpoilcment  sourd. 

L'autorité ,  l'autorité  ;  ils  n'or.t  que  ce  mot. 

LE       PÈr.E       DE       FASIILLEt 

Respectez-le. 


2y6     L  B     1'  È  n  E     n  E     famille, 
s  A  t  .N  T  -  A  L  B I  N  ,  allant  et  venant. 
Voilà  comme  ils  sont  tous.  C'est  ainsi  qu'ils  nous 
aiment.  S'ils  ctoient  nos  ennemis  ,  que  fercient-ils 
de  pi 


us 


LE       PERE       DE       FAIMILLE. 

Que  dites-vous,  que  murnmrez,-vous  ? 

SAINT-ALBIN,  toujours  de  même. 
Ils  se  crpient  sages  ,   paice  qu'ils  ont  d'autre» 
passions  que  les  nôtres. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Taisex-vous. 

SAINT-ALBIN. 

Ils  ne  nous  ont  donné  la  vie ,  que  pour  en  dis- 
poser. 

LE       PÈRE      DE      FAMILLE. 

Taisez-vous. 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    r. 

Ils  la  remplissent  d'amertume;  et  comment  se- 
roient-ils  touchés  de  nos  peines  ?  ilsy  sont  faits. 

LE       PÈRE       DE,FA?IILLE. 

Vous  oubliez,  qui  je  suis  ,  et  à  qui  vous  parlez. 
Taisez-vous  ,  ou  craignez  d'attirer  sur  vous  la 
marque  la  plus  terrible  du  courroux  des  pères. 

s    A    IN    T  -  A    L    B    I    N. 

Des  pères!  des  pères!  il  n'v  en  a  point...  il 
n'^aj-[ug_des  tjrans. 

LE       PÈUE      DE      FAMILLE. 

O  ciel  I 


ACTE       II.  ?()7 

SAINÏ-ALBIW. 

Oui  ,  dos  tjrans. 

LE       PÈUE       DE        FAMILLE. 

Eloignoz-vous  de  moi ,  enfant  ingrat  et  dénature, 
Jcjyous  donne  ma  nialédiclion  :  allez.  loin  de  moi» 
(  Lejils  s'en  7:a  ;  mais  à-peine  a-t-il fait  quelques 
pas ,  que  son  père  court  après  lui ,  ci  lui  dit  ).* 
Où  vas-lu  ,  malheureux  V 

s    A    I    N    T  -  A    L-  B    I    N. 

Mon  père. 
LE  pÉnE  DE  V  Km  hh^  se  jette  dans  un  fauteuil, 

et  son  fils  se  met  à  ses  genoux. 

INIoi  ,  votre  père?  vous,  mon  fils  ?  Je  ne  vous, 
suis  plus  rien  j  je  ne  vous  ai  jamais  rien  été.  Vous 
empoisonnez,  ma  vie,  vous  souhaitez  ma  morl  ; 
eh!  pourijuoi  a-t-el!c  été  si  long-temps  différée? 
Que  ne  suis-je  à  côté  de  ta  mère  !  Elle  n'est  plus  , 
et  mes  jours  malheureux  ont  été  prolongés. 

SAINT-ALBIN. 

Mon  père. 

L    E       P    È    R    E       DE       FAMILLE. 

Eloignez-vous ,  cachez-moi  vos  larmes  ;  vous  dé- 
chirez mon  cœur  ,  et  je  ne  puis  vous  en  chasser. 


2q8       le       l'ÈHE       DE       FAMILLE, 

SCÈNE    VII. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  SAINT -ALBIN, 
LE  COMMANDEUR. 

(  Ze  Commandeur  enlrc.  Saint- Albin  ,  qui  éloit 
aux  genoux  de  son  père ,  se  lève  ,  et  le  Père  de 
famille  reste  dans  son  fauteuil ,  la  tête  penchée 
sur  ses  mains ,  comme  un  homme  désolé). 

LE  c  0  iM  M  A  IN  D  E  u  R  .  en  le  montrant  a  Sainte 
jilbin  ,  qui  se  promène  sans  écouter. 

Tiens.   Regarde.  Vois  Jans  quel    état  tu   1« 
mets.  Je  lui  avois  prédit  que  lu  le  ferois  mourir 
de  douleur  ;  et  lu  vérifies  ma  picdiction. 
{Pendant  que  le  commandeur  parle ,  le  Père  di 
famille  se  lève,  et  s'en  va.  Saint-Albùi  se  dis- 
pose à  le  suivre). 
LE  PÈRE  DE  FAi\rirxE,  cn  se  retournant  vers  son  fils. 
Où  allez -V0U3?  écoulez,  voire  oncle  ^  je  vous 
l'ordonne. 

SCÈNE    V  I  r  I. 

S  A  I  N  T  -  A  L  B  I  N  ,    LE  COMMANDEUR. 

SAINT-ALBIN. 

Parlez  donc,  monsieur,  je  vous  écoute.... 
Si  c'est  un  malheur  fjue  de  l'aimer ,  il  est  arri- 
vé ,  et  je  n  j  sais  plus  de  remède. . .  Si  on  nie  la 


ACTE       ï    T.  5P)g 

^cfllse  ,  qu'on  m'opprenneà  l'ouljlicr...  L'oublier!... 
Qui?  elle  ?  Mioi  ?  je  lepourrois?  je  le  voacliois  ? 
Que  ia  iiialcJiclion  de  mon  père  s'accomplisse  sur 
moi  ,  si  jamais  j'en  ai  la  pensée  I 

LE       C    O    M    m    A    N    D    F.    U    R. 

Qii'csL-ce  qu'on  te  demande  ?  de  laisser  là  une 
créature  cjue  tu  n'aurois  jamais  dû  regarder  qu'en 
passant  ;  qui  est  sans  bien  ,  sans  parens  ,  sans 
aveu  ,  qui  vient  de  je  ne  sais  où  ,  qui  appartient  à 
je  ne  sais  qui ,  et  qui  vit  je  ne  sais  comment.  On  a 
de  ces  fiUcs-là.  Il  y  a  des  fous  qui  se  ruinent  pour 
elles  ;  mais  épouser  !  épouser  ! 

SAiNT-ALBiN,  a^cc  violcnce, 

ISI.  le  commandeur. 

liE       COMMANHEUR. 

Elle  te  plait?  Eh  bien!  garde  -  la.  Je  t'aime 
autant  celle-là  qu'une  autre  :  maïs  laisse-nous  es- 
pérer la  fin  de  cette  intrigue,  quand  il  ensoraten\ps. 
(  Saint- Albin  veut  sortir). 

Où  vas -tu  ? 

SAINT-ALBI^f. 

Je  m'en  vais. 

I.  E     c  o  i\r  i»i  A  N  J5  E  u  K  ,  tfn  l'arrêtant. 
As-tu  oublié  que  je  te  parle  au  nom  de  ton  pcrc  ? 

SAINT-ALBIN. 

E!i  bien!  monsieur, dites.  Déchirez-moi,  déses- 
pérez-moi ;  je  n'ai  qu'un  mot  à  répoudre.  Sophie 
sera  ma  femme. 


JOO       LE       PERE       DE       JA3ÎILLE 
LE      COMMANDEUR. 

Ta  femme  ? 

s    A    I    N    ï  -  A    L    B    I    N. 

Oui  ,  ma  femme. 


LE      COJIMANDEUK. 

Une  fiUc  de  rien  ! 


s    A    I    IV    T  -  A    L    B    I    N. 

Qui  m'a  appris  à  mépriser  tout  ce  qui  vous  en- 
chaîne et  vous  avilit. 

LE      COMMANDEUR. 

IS'as-tu  point  de  honte  ? 

SAINT-ALBirf, 

De  la  honte  ? 

LE       COMMANDEUR. 

Toi ,  fils  de  IVI.  d'Orbesson  I  neveu  du  coin- 
maudeur  d'Auvilé  ! 

SAINT-ALBIN. 

Moi ,  fils  de  M.  d'Orbesson  ,  et  votre  neveu. 

LE        C     O     I\I    BI    A    N    D     E    U    R. 

Voilà  donc  les  fruits  de  cette  éducation  merveil- 
^     leuse ,  dont  ton  père  éloit  si  vain  ?  Le  voilà ,  ce  mo- 
dèle de  tous  les  jeunes  gens  de  la  cour  et  de  la 
ville  ?  . . .  Mais  tu  te  crois  riche  peut-être? 

SAINT-ALBIN. 

Non. 

LE       COMMANDEUR. 

Sais-tu  ce  qui  te  revient  du  bien  de  ta  mère  ? 

SAlNT-ALllIN. 

Je  n'y  ai  jamais  pensé  ;  et  je  ne  veux  pas  le 
savoir.  . 


ACTE       II.  50i 

LE       C    O    31    M    A    N    n    E    U    R. 

Ecoule.  C'cloit  la  plus  jeune  de  six  enfans  que 
nous  étions  ,  et  cela  dans  une  province  où  l'on  ne 
«Jonne  rien  aux  filles.  Ton  père,  qui  ne  AjiLpiiS-plus 
5enséjc[ue_tpi  j  s'en  cnléla  et  la  prit.  Mille  écus  de 
renie  à  partager  avec  ta  sœur  ,  c'est  quinze  cents 
francs  pour  chacun  3  voilà  toute  voire  fortune. 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    IV. 

J'ai  quinze  cents  livres  de  renie  ? 

LE       G    O    M    I«    A    M    D    E    U    R. 

Tant  qu'elles  peuvent  s'étendre. 

s    A    I    N    T  -  A    L    E    I    N. 

Ah  ,  Sophie  I  vous  n'habiterez  plus  sous  un 
toit  I  vous  ne  sentirez  plus  les  atteintes  de  la  nii- 
gère.  J'ai  quinze  cents  livres  de  rente  ! 

LE       COMMANDEUn. 

Mais  tu  peux  en  attendre  vingt-cinq  mille  de 
ton  père ,  et  presque  le  double  de  moi.  Saint- Albin , 
on  fait  des  folies  j  mais  on  n'en  fait  pas  de  plus 
chcics. 

5    A    I    N   T  »-  A    L    13    I    N. 

Et  que  m'importe  la  richesse  ,  si  je  n'ai  pas  celle 
avec  qui  je  la  voudrois  partager? 

LE       C    o    r>I    H   A    N    D    E    u    R. 

Insensé  ! 

SAINT-ALBIN. 

Je  sais.  C'est  ainsi  qu'on  appelle  ceux  qui  pré- 
ferenl  à  tout  une  femme  jeune  ,  vertueuse  ot  bclle^ 
et  je  fais  gloire  d'être  à  la  tête  de  ces  fous-là. 


002       LE       PtRE       DE      FAMILLE, 
LE       COMMAMDEUR. 

Tu  cours  à  ton  malheur. 

SAINT-ALBIN. 

Je  mangeois  du  pain ,  jo  buvois  de  l'eau  à  côté 
d'elle  j  et  j'élois  heureux. 

LE       COMDIANDEUR. 

Tu  cours  à  ton  iiiallieur, 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    N. 

J'ai  quinze  cents  livres  de  rente  ! 

LE       COMMANDEUR. 

Que  feras-tu  ? 

SAINT-ALBIKT. 

Elle  sera  nourrie  ,  logée  ,  vêtue  j.  et  nous  vivrons. 

LE       C    O    BI   M    A    N    D    E    U    R, 

Comme  des  gueux. 

SAINT-ALBIN. 

Soit. 

LE       COMMANDEUR. 

Cela  aura  père ,  mère  ,  frère  ,  sœur;  et  tu  épou- 
seras tout  cela. 

SAINT-ALBIN. 

J'j  suis  résolu. 

LE       COMMANDEUR. 

Je  t'attends  aux  cnfans. 

SAINT-ALBIN. 

Alors  je  m'adresserai  à  toutes  les  amcs  sensibles. 
On  me  verra  ,  on  verra  la  compagne  de  mon  in- 
fortune j  je  dirai  mon  nom  ,  et  je  trouverai  du 
secours. 


A  c  T  I    I  î.  5o3 

tr      COMMANDEUR. 

Tu  connois  bien  les  hommes  ! 

SAINT-ALBIN, 

Vous  les  croyez  méchans. 

LE      COMMANDÏUR. 

Et  j'ai  tort? 

SAINT-ALBIN. 

Tort  OU  raison  j  il  me  restera  deux  appuis  avec 
lcs([uels  je  peux  défier  l'univers ,  l'amour  ,  qui  fait 
entreprendre,  et  la  fierté  ,  qui  sait  supporter. .. , 
On  n'entend  tant  de  plaintes  dans  le  monde  ,  que 
parce  que  le  pauvre  est  sans  courage. ...  et  que  le 
riche  est  sans  humanité. . . . 

LE       COBIBIANDEUR, 

J'entends. ...  Eh  Lien  !  aie  -  la  ,  ta  Sophie  j 
foule  aux  pieds  la  volonté  de  ton  père  ,  les  loix  de 
la  décence  ,  les  bienséances  de  ton  état.  Ruine-toi , 
avilis-toi,  roule-toi  dans  la  fange  ,  je  ne  ni'y  op- 
pose plus.  Tu  serviras  d'exemple  à  tous  les  enfans 
qui  ferment  l'oreille  à  la  vois  de  la  raison  ,  qui  se 
précipitent  dans  des  engagcmcns  honteux  ,  qui 
alîligeut  leurs  purens ,  et  qui  déshonorent  leur  nom. 
Tu  l'auras  ,  ta  Sophie  ,  puisque  tu  l'as  voulu  ;  mais 
tu  n'auras  pas  de  pain  à  lui  donner,  ni  à  ses  enfans 
qui  viendront  en  demander  à  ma  porte. 

SAINT-ALBIN. 

C'est  ce  que  vous  craignez. 

LE       COHBIANDEUR. 

Ne  suis  -  JG  pas  bien  à  plaindre  ? . . . ,  Je  rac  suis 


oo/j     LE     r  i:  n  E     de     famille, 
privé  de  tout  pendant  quarante  ans  ;  j'aurois  pu  me 
marier  ,  et  je  nie  suis  refusé  celle  consolation.  J'ai 
perdu  de  vue  les  miens,  pour  m'atlacher  à  ceux-ci: 
m'en  voilà  bien  récompensé  î  .  .  .  .   Que  dira-t-on 
dans  le  monde  ? . . . .  Voilà  qui  sera  fait ,  je  n'oserai 
\^i  plus  me  moutxer  j  ou  si  je  parois  quelque  part ,  et 
que  Ton  demande  (jui  est  celle  vieille  croix  ,  (|ui  a 
l'air  si  cliai^rin  ,  on  répondra  tout  bas  :   c'est   le 
commandeur  d'Auvilé.  . . .  l'oncle  de  ce  jeune  fou 
qui  a  épousé. . . .  oui. . . .  Ensuite  on  se  parlera  à 
l'oreille  ,  on  me  regardera  j  la  honte  cl  le  dépit  me 
"%   saisiront  ;  je  me  lèverai ,  je  prendrai  ma  canne  ,  et 
je  m'en  irai. . . .  Non  ,  je  voudrois  pour  tout  ce  que 
je  possède,  lorsque  tu  gravissois  le  long  des  murs 
du  fort  S.  Philippe  ,  que  quelqu'Anglais ,  d'un  bon 
coup  de  baïonnette,    t'eût  envoyé  dans  le  fosjé  , 
et  que  tu  y  fusses  demeuré  enseveli  avec  les  au- 
tres^  du-moins  on  auroit  dit:   c'est  dommage, 
c'éloit  un  sujet;  et  j'aurois  pu  solliciter  une  grâce 
du  roi  pour  l'établissement  de  ta  sœur....   IN'on  , 
il  est  innui  qu'il  y  ait  jamais  eu  un  pareil  mariage 
dans  une  famille. 

SAINT-ALBIN. 

Ce  sera  le  premier. 

LE       COMMANDEUR. 

Et  je  le  souffrirai  ? 

SAINT-ALBIN. 

S^ù  VOUS  plaît. 


ACTE    I  r.  5o5 

LE       C    0    M    JI    A    N    D    E    U    R. 

Tu  le  crois  ? 

SAINT-ALBIN. 

Assiirciiicnt. 

LE       COMMANDEUR* 

Allons  ,  nous  verrons. 

SAINT-ALBIN. 

Tout  est  vu. 

SCÈNE     t  X. 

SAINT-ALBIN,  SOPHIE,  Mad.  HEBERT. 

(  l^and's  que  Saint- Albin  continuG  comme  s'il 
doit  seul,  Sophie  et  sa  bonne  s'avancent ,  et 
parlent  dans  les  intervalles  du  monologue  de 
Saint- Albin). 

SAIN  r -ALBIN,  après  une  pause  j  en  se  pro- 
menant et  rêvant. 

Ol'I,  tout  est  vu.'...  ils  ont  conjuré  contre 
moi, ...  je  le  sens. . . . 

SOPHIE,  d'un  ton  doux  et  plaintif. 
On  le  veut. . . .  Allons  ,  ma  bonne. 

SAINT-ALBIN. 

C'est  pour  la  première  fois  que  mon  père  est 
d'accord  avec  cet  oncle  cruel. 


s  G  p  H  I  E ,  CAi  soupirant. 
Ah  ,  quel  moment  ! 


N^^ 


JCG       LE       PÈPxE       DE       r    A    MILLE, 

mad.      u  i  h  IL  R  t. 
11  est  vrai ,  mon  enfant. 

SOPHIE. 

Mon  cœur  se  trouble. 

mad.    II  É  B  E  n  T. 
Ne  perdons  point  de  temps  j  il  laul  l'aller  trouver. 

SOPHIE. 

Le  voilà  ,  ma  bonne  ,  c'est  lui. 

s    A    I    N    T  -  A    L    B   I    ]V. 

Oui  ,  Sophie  ,  oui ,  c'est  moi;  je  suis  Scrgi. 
s  o  p  H  1  E  ,  en  sanglotant. 

Non  ,  vous  ne  l'êtes  pas. .  . .  (  Elle  se  retourne 
vers  madame  Hébert  ).  Que  je  suis  malheureuse! 
je  voudrois  être  morte.  Ah,  ma  bonne!  à  quoi  me 
suis-je  engagée  ?  Que  vais-je  lui  apprendre  ?  que 
va-t-il  devenir  ?  a^yez  pilié  de  moi. . . .  dites-lui. 

SAIIVT-ALBIPf. 

Sophie  ,  ne  craignez  rien.  Sergi  vous  aimoit  j 
Saint- Albin  vous  adore  ,  et  vous  vojez  l'homme  le 
plus  vrai  et  l'amant  le  plus  passionné.  ' 

SOPHIE  soupire  profondément. 

Hélas  ! 

SAINT-ALBIN, 

Croyez  que  Sergi  ne  peut  vivre  ,  ne  veut  vivre 
que  pour  vous, 

SOPHIE, 

Je  le  crois;  mais  à  quoi  cela  sert-il  ? 

SAINT-ALBIN. 

Dites  un  mot. 


ACTE       II.  ■jO'y 

SOPHIE. 

Quel  mol? 

s    A    I    N    T  -  A    I,    13    I    IV. 

Que  vous  lu'aiiucz.  Sophie  ,  ni'ainioz-vons? 
s  0  p  11  1  E  ,  e//  soupirant  profondément. 
Ah  !  si  je  ne  vous  uiiuois  pas  ! 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    N, 

Donnez  -  moi  donc  votre  main  )  recevez  la 
mienne  ,  et  le  sernicnl  que  je  fais  ici  à  la  face  du 
ciel,  et  de  celle  honnête  fcmir.e  qui  nous  a  servi  de 
mère  ,  de  n'être  jamais  qu'à  vous. 

SOPHIE. 

Hélas  !  vous  savez  qu'une  fille  bien  née  ne  rc- 
ï^oit  et  ne  fait  de  senncns  qu'aux  pieds  des  autels. . . 
Et  ce  n'est  pas  moi  que  vous  y  conduirez. . .  Ah  , 
Sergi  !  c'est  à-picscat  que  je  sens  la  distance  qui 
nous  sépare  ! 

sAi^T -ALBIN,  avec  violence, 
Sophie,  et  vous  aussi? 

SOPHIE. 

Abandonnez- moi  à  ma  destinée,  et  rendez  le 
repos  à  un  père  qui  vous  aime. 

s    A    I    în    T   -  A    T,    B    I    N. 

Ce  n'est  pas  vous  qui  parlez  ,  c'est  lui.  Je  le  re-t 
connois ,  cet  homme  dur  et  cruel. 

SOPHIE. 

Il  ne  l'est  point  j  il  vous  airue. 


5o8       LE       PtHE       DE       FAMILLE," 
SAINT-ALlilX. 

Il  m'a  maudit ,  il  m'a  chassé  ;  il  ne  lui  reslolt 
plus  qu'à  se  servir  de  vous  pour  ni'arrachcr  îa  vie. 
SOPHIE. 
Vivez,  Sergi. 

SAINT-ALIÎIÎV. 

Jurez  donc  que  vous  serez  à  moi  malgré  lut. 

SOPHIE. 

Moi ,  Sergi  ?  ravir  un  fils  à  son  père  ! . . . .  J'en- 
trcrois  dans  une  famille  qui  me  rejette  ! 

SAINT  -ALBIN. 

Et  que  vous  importe  mon  père,  mon  oncle  ,  ma 
jœur  ,  et  toute  ma  famille  ,  si  vous  m'aimez  ? 

SOPHIE. 

Vous  avez  une  sœur? 

SAINT-ALBIN. 

Oui,  Sophie. 

SOPHIE. 

Qu'elle  est  heureuse  ! 

SAINT-ALBIN. 

Vous  me  désespérez. 

SOPHIE. 

J'obéis  à  vos  parens.  Puisse  le  ciel  vous  accorder, 
nn  jour  ,  une  épouse  qui  soit  digne  de  vous  ,  et  qui 
Yous  aime  autant  que  Sophie  ! 

SAINT-ALBIN, 

Et  vous  le  souhaitez? 

•  0  p  n  z  £. 
Je  le  dois. 


ACTE      1    T.  ÙCf) 

SAINT-ALBÎX, 

Malheur  à  qui  vous  a  connue  ,  et  f[uî  peut  être 
heureux  sans  vous  ! 

SOPHIE. 

Vous  le  serez  j  aous  jouirez  de  toutes  les  béné— 
tliclions  promises  aux  enfans  cuii  rf.^])ccteront  la 
volonté  de  leurs  parens  ;  j'emporterai  celles  de 
votre  père  ;  je  retournerai  seule  à  ma  misère  ;  et 
vous  vous  ressouviendrez  de  moi. 

SAI     KT-ALBIN. 

Je  mourrai  de  douleur  ,  et  vous  l'aurez  voulu. .i 
(^En  la  regardant  tristement).  Sophie. .. 

SOPHIE. 

Je  ressens  toute  la  peine  que  je  vous  cause. 

s  A  1  N  T  -  A  L  13  I  >  ,  en  la  regardant  encore. 
Sophie  ! . . . . 
s  o  p  H  I  E  ,  à  madame  Hébert,  en  sanglotant» 

O  ma  bonne  ,  que  ses  larmes  me  font  de 
mal?...  Sergi ,  n'opprimez  pas  mon  ame  foible.  .< 
j'en  ai  assez  de  ma  douleur. . .  (^Elle  se  couvre  les 
yeux  de  ses  mains).  Adieu  ,  Sergi. 

SAINT-ALBIN» 

Vous  m'abandonnez? 

SOPHIE. 

Je  n'oublierai  point  ce  que  vous  avez  fait  ponf 
moi.  Vous  m'avez  vraiment  aimée  :  ce  n'est  pas 
en  descendant  de  votre  état,  c'est  en  respectant 
mon  malheur  et  mon  indigence  ;  que  vous  l'avez 


5lO       l.    il       PKRt       tJE      FAMILLE, 

jiionlrij.  Je  me  rappellerai  souvent  ce  lieu  où  je 
vl>us  ai  connu....  Ah,  Sergi  ! 

s    A    1    N    T  -  A    L    B    I    N. 

Vous  voulez,  que  je  nieuic. 

SOPHIE. 

C'est  moi,  c'est  moi  qui  suis  à  plaindre* 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    IV. 

Sophie,  où  allez-vous? 

SOPHIE. 

Je  vais  subir  ma  destinée  ,  partager  les  peines 
de  mes  sœurs  ,  et  porter  les  miennes  dans  le  sein 
de  ma  mère.  Je  suis  la  plus  jeune  de  ses  enfans  , 
elle  m'aime  j  je  lui  dirai  tout ,  et  elle  me  consolera. 

s    A    1    IS    T  -  A    L    B    I    N. 

Vous  m'aimez  ,  cl  vous  m'abandonnez  ! 

SOPHIE. 

Pourquoi  vous  ai-je  connu  ? .  . .  Ah  î . . . 

(  Elle  s'éloigne  ). 

SAINT-  ALBIN. 

Non  ,  non.  ..je  ne  le  puis.. .  Madame  Hébert , 
releiiez-la. ..  a_yez  pitié  de  nous. 

niad.       HÉBERT. 

Pauvre  Sergi  I 

SAINT-ALBIN,    à   SopJue. 

Vous  ne  vous  éloignerez  pas.. .  j'irai...  je  vous 
cuivrai...  Sophie  ,  arrêtez. . .  Ce  n'est  ni  par  vous  , 
ni  par  moi  que  je  vous  conjure. . .  Vous  avez  résolu 
mon  malheur  et  le  vôtre. . .  C'est  au  nom  de  ces 
parens  cruels. . .  Si  je  vous  perds ,  je  ne  pourrai 


acte:;.  j  î  t 

ni  les  Voir,  ni  les  entendre,  ni   les   souliiir. ... 
Voulez-vous  que  je  les  haïsse  ? 

SOPHIE. 

Aimez  vos  parens  j  obàissez-Icur  ;  oubliez-moi. 
s  A I  M-  -  A  L  B I  N ,  qui  s'cst  jeté  à  ses  pieds ,  s 'écrie 

en  la  retenant  par  ses  habits. 

Sophie  ,  écoulez. . . .  vous   ne   connoîsscz  pas 
Saint  -Albin, 
s  o  p  H  I  E  ,  à  madame  Hébert^  qtn  pleure. 

Ma  bonne  ,  venez,  venez  j  arrachez-moi  d'ici» 
s  A  I  N  ï- A  L  B  I  N  ,  en  5e  relevant. 

11  peut  tout  oser  j  vous  le  conduisez  à  sa  peVle. . . 
Oui ,   vous  l'y  conduisez. . . 
(  Il  marche.  Il  se  plaint;  il  se  désespère.  Il  nomme 

Sophie  par  intervalles.  Ensuite  il  s"" appuyé  sur 

le  dos  d'unfauleuil,  lesj'cux  couverts  de  ses 

mains), 

S  C  È  N  E    X. 

SAINT-ALEIN,    CÉCILE,  GERMEUIL. 

(  Pendant  qu 'il  est  dans  cette  situation  ,  Cécile  et 
Germeuil  entrent). 

GERMEUIL,  s"*  arrêtant  sur  le  fond,  et  regardant 
tristement  Saint-Albin  ,  dit  à  Cécile  : 

Le  voilà  ,  le  malheureux!  il  est  accablé,  et  il 
ignore  que  dans  ce  moment...  Que  je  le  plains  !..  • 
Mademoiselle,  parlez-lui. 


'J12       r.    E      P   k    n    E      DE      FAMÎLLÉj 
CÉCILE. 

Saint -Albin. 
S  A I  N  T  -  A  L  B I  N  ,  qui  ne  les  V  oit  point ,  mais  qui 

les  cnlend  approdier  ^  leur  crie ,  sans  les  rc" 

garder  : 

Qui  que  vous  soyez.,  allez,  retrouver  les  bai  baies 
qui  vous  envoient.  Retirez.-vous. 

CÉCILE. 

ISÎon  frère ,  c'est  moi  >  c'est  Cécile  qui  connoît 
votre  peine  ,  et  qui  vient  à  vous, 
s  A I N  T  -  A  L  B I N  ,  toujours  d.atis  la  ineiue position. 

Retirez-vous. 

c    li   C   I    L   E. 

Je  m'en  irai ,  si  je  vous  afïlige.' 

SAINT-ALBIN. 

Vous  m'affligez.  (  Cécile  s'en  va  ;  mais  son 
frère  la  rappelle  d'une  voix  Joible  et  douloureuse), 
Cécile. 

CÉCILE,  se  rapprochant  de  son  frère. 

Mon  frère. 

SAINT-ALBIN, /a  prenant  par  la  main ,  sans 

changer  de  situation  et  sans  la  regarder. 

Elle  m'aimoit ,  ils  me  l'ont  ôtée  j  elle  nie  fait. 

GERMEuiL,  à  lui-même. 
Plût  au  ciel  ! 

SAINT-ALBIN, 

J'ai  tout  perdu. . . .  Ah  ! 

CÉCILE. 

Il  vous  reste  une  soeur  ;  un  ami. 


ACTEII.     .  5l5 

6  A  T  N  T-A  L  B  i  N  ,  Se  rclcvant  avec  vivacité. 
Où  est  Gcrmeuil  ? 

CÉCILE. 

Le  voilà, 
s  A I  IN  T-A  L  B I N  Se  promène  un  moment  en  si-_ 
lence  ,  puis  il  dit  : 
Ma  sœur ,  laissez-nous, 

SCÈNE    XI. 

S  AINT-ALBIÎ^,   G  E  RM  EU  IL. 

s  A  t  N  T-A  L  B  I  N,  e«  5e  promenant ,  et  à  plii" 
sieurs  reprises. 

Oui....  c'est  le  seul  parti  qui  me  reste. ...  et 
j'y  suis  résolu. . . .  Gernieuil ,  personne  ne  nous 
«ntend? 

G    E    R    M    E    U    I   L. 

Qu'avez-vous  à  me  dire? 

SAINT-AIiBIN. 

J'aime  Sophie,  j'en  suis  aimé ^  vous  aimez  Ce*- 
cile,  et  Cécile  vous  aime. 

G    E    R    M    E    u    I   L. 

Moi  !  votre  sœur  ! 

SAINT-ALBIrf. 

Vous  ,  ma  sœur  !  Mais  la  même  persécution 
({u'on  me  fait,  vous  attend;  et  si  vous  avez  du 
courage,  nous  irons,  Sophie,  Cécile,  vous  et  moi, 
chercher  le  bonheur  loin  de  ceux  qui  nous  entou- 
rent et  nous  tyrannisent. 

Théâtre.  O 


$l4       LE      pire      DE       FAMILLE," 
G    E    II    M    E    U    I    L, 

Qu'ai-je  entendu  7. ...  Il  ne  nie  manquoit  plus 
eue  cette  confidence. . . .  Qu'osez-vous  entrepren- 
dre} et  que  me  conseillez- vous  ?  C'est  ainsi  que 
je  reconnoîtrois  les  bienfaits  ,  dont  votre  père  m'a 
comblé  depuis  que  je  respire?  Pour  prix  de  sa  ten- 
dresse, je  reniplirois  son  ame  de  douleur  j  et  je 
l'enverrois  au  tombeau,  en  maudissant  le  jour  qu'il 
me  reçut  chez  lui. 

SAINT-ALBIN. 

Vous  avez  des  scrupules  ;  n'en  parlons  plus. 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

L'action  que  vous  me  proposez,  et  celle  que 
,  vous  avez  résolue,  sont  deux  crimes....  (  avec 
l  'vivacité  ).  Saint-Albin,  abandonnez  votre  pro- 
jet.... Yous  avez  encouru  la  disgrâce  de  votre 
père,  et  vous  allez  la  mériter^  attirer  sur  vous  le 
blâme  public  j  vous  exposer  à  la  poursuite  des 
loix  ;  désespérer  celle  que  vous  aimez. .. .  Quelles 
peines  vous  vous  préparez  !. . . .  Quel  trouble  vous 
me  causez!... . 

SAINT-ALBIN. 

Si  je  ne  peux  compter  sur  votre  secours,  épar- 
gnez-moi vos  conseils. 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Yous  vous  perdez. 

SAINT-ALBII*. 

Le  sort  en  est  jeté. 


XCTEII.  5l5 

e    E    R    M    E    U    I    L. 

Vous  rue  perdez  nioi-nicnie  :  vous  nie  perciez... 
Q  ue  dirai-je  à  votre  père  ,  lorsqu'il  m'apportera  sa 

douleur? à  votre  oncle?*....   Oncle  crueH 

neveu  plus  cruel  encore  !. . . .  Avez-vous  du  nie 
confier  vos  desseins  ?. ..  Vous  ne  savez  pas. . .  que 
suis-je  venu  chercher  ici?. . . .  pourquoi  vous  ai-]c 
vu?.... 

SAINT-ALBIN. 

Adieu,  Germcuil,  embrassez-moi;  je  compté 
«ur  votre  discrétion. 

G    E   n   M   E   u    I   L. 
Où  courez-vous  ? 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    N. 

M'assurer  le  seul  bien  dont  je  fasse  cas  j  et  m'c* 
îoigner  d'ici  pour  jamais. 

SCÈNE    XII. 

G  E  R  M  E  U  I  L ,  seul. 

Le  sort  m'en  veut-il  assez!  Le  voilà  résoltt 
d'enlever  sa  maîtresse  ;  et  il  ignore  qu'au  même 
instant  son  oncle  Cravaille  à  la  faire  enfermer. , .  Je 
deviens  coup  sur  coup  leur  confident  et  leur  com- 
plice. . . .  Quelle  situation  est  la  mienne  1  je  ne  puis 
ni  parler ,  ni  me  taire ,  ni  agir  ,  ni  cesser, ...  Si 
Ton  me  soupçonne  seulement  d'avoir  servi  l'oncle^ 
je  suis  un  tiaître  aux  j'eus  du  neveu;  et  je  me 
deshonore  dans  l'esprit  de  son  père. ...  Eacore  » 


5l6       LK       PÈRE       DE       famille; 

je  pouvois  m'ouvrir  à  celui-ci....  mais  ils  ont 
exigé  le  secret. ...  Y  manquer ,  je  ne  le  puis ,  ni  ne 
le  dois. . .  Voilà  ce  que  le  Coniinandeur  a  va  lors-^ 
qu'il  s'est  adressé  à  moi  ;  a  moi ,  qu'il  déteste ,  pour 
l'exécution  de  l'ordre  injuste  qu'il  sollicite...  En  me 
présentant  sa  fortune  et  sa  nièce  ,  deux  appas  aux- 
quels il  n'imagine  pas  qu'on  résiste ,  son  but  est  de 
ni'embarquer  dans  un  complot  qui  me  perde, . .  y 
Déjà  il  croit  la  chose  faite  ;  et  il  s'en  félicite. ...  Si 
spn  neveu  le  prévient,  autres  dangers  ;  il  se  croira 
joué;  il  sera  furieux;  il  éclatera.  ...  Mais  Cécile 
sait  tout  p  elle  connoît  mon  innocence..  . .  Eh  !  que 
«ervira  son  témoignage  contre  le  cri  de  la  famille 
entière  qui  se  soulèvera  ?. . .  On  n'entendra  qu'elle; 
et  je  n'en  passerai  pas  moins  pour  fauteur  d'un 
rapt?. . .  Dans  quels  embarras  ils  m'ont  précipité; 
le  neveu,  par  indiscrétion;  l'oncle  ,  par  méchan- 
ceté!. ...  Et  loi ,  pauvre  innocente,  dont  les  in- 
térêts ne  touchent  personne,  qui  te  sauvera  de 
deux  hommes  violens  qui  ont  également  résolu  ta 
ruine?. . . .  L'un  m'attend  pour  la  consommer,  l'au- 
tre y  court;  et  je  n'ai  qu'un  instant. . ..  mais  ne  le 
perdons  pas.. . .  Emparons-nous  d'abord  de  la  let- 
tre de  cachet. . . .  Ensuite. . . .  nous  verrons. 

VI  \     DU     SICPND     ACTE, 


1  c  T  E    I  r.  5i7 


ACTE    III. 

SCÈNE     PREMIÈRE. 

GERMEUIL,   CECILE. 
G  E  R  51 E 1 1  L ,  d'un  ton  suppliant, 

J-VX  ADEMOISELLE. 

6    É    C    I    L    E. 

Laissez-moi. 

G    E    R    Dl    E    U    I    c.' 

IMademoi  selle. 

CÉCILE. 

Qu'osez-voiis  me  demander?  Je  recevrois  la 
maîtresse  de  mon  fi  ère  chez  moi!  chez  moi!  dans 
mon  appartement!  dans  la  maison  de  mon  père  l 
Laissez-moi  ,  vous  dis-je  ,  je  ne  veux  pas  vous  en- 
tendre. 

G    £   R    M    E    u   I    li. 

C'est  le  seul  asyle  qui  lui  reste  ,  et  le  seul  qu'elle 
puisse  accepter. 

CÉCILE. 

Non  j  non  ,  non. 


3l8       LE      PÈRE       DE       JA    MILLE, 
G    E    R    M    E    U    I    L. 

Je  ne  vous  demande  qu'un  instant,  que  je  puisse 
regarder  autour  de  moi ,  me  reconnoîlre. 

CÉCILE. 

Non,  non....  Une  inconnue  ! 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Une  infortunée  ,  à  qui  vous  ne  pourriez  refuser 
de  la  commisération  ,  si  vous  la  vojiez. 

CÉCILE. 

Que  diroit  mon  père  ? 

G    E    R    BI    E    u    I    L. 

Le  respectai-je  moins  que  vous?  craindrois-}© 
njoins  de  l'offenser  ? 

CÉCILE. 

Et  le  Commandeur  ? 

G    E    R    M    E    u    I    t. 

C'est  un  homme  sans  principes» 

CÉCILE. 

Il  en  a  comme  tous  ses  pareils  ,  quand  il  s'agît 
d'accuser  et  de  noircir. 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Il  dira  que  je  l'ai  joué  ;  ou  votre  frère  se  croira 
trahi.  Je  ne  me  justifierai  jamais,. .  Mais  qu'est  ce 
que  cela  vous  importe  ? 

CÉCILE. 

Vous  êtes  la  cause  de  toutes  mes  peines. 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Dans  cette  conjoncture  difficile  ,  c'est  votre 


ACTE      I   i    r.  5i9 

frère,  c'est  voire  oncle  que  je  vous  prie  de  consi- 
dérer;  épargnez-leur  à  chacun  une  action  odieuse. 

CÉCILE. 

La  maîtresse  de  mon  frère!  une  inconnue  !.. ., 
Non  ,  monsieur;  mon  cœur  me  dit  que  cela  est 
mal  ;  et  il  ne  m'a  jamais  trompée.  Ne  m'en  parle» 
plus  ;  je  tremble  qu'on  ne  nous  écoule, 

G    E    K    M    E    U    I    L. 

Ne  craignez  rien;  votre  père  est  tout  à  sa  dou* 
leur;  le  Commandeur  et  voire  frère,  à  leurs  projets  : 
les  gens  sont  écartés.  J'ai  pressculi  voire  répu- 
gnance..  .. 

CÉCILE. 

Qu'avez-vous  fait  ? 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Le  moment  m'a  paru  favorable  ,  et  Je  l'ai  intro- 
duite ici.  Llle  y  est,  la  voilà.  Renvoyez-b ,  made- 
moiselle. 

CÉCILE. 

Gerrueuil,  qu'avez-vous  fait  7 


OaO       t«       PKRE       DE       JA    MILLE, 

SCÈNE    IL 

SOPHIE,  GERMEUIL,  CÉCILE,  Mlle.  CLAIRET. 

(Sophie  ejïlre  sur  la  scène  comme  une  troublée. 
Elle  ne  voit  point.  Elle  n'entend  point.  Elle  ne 
sait  oii  elle  est.  Cécile ,  de  son  côté  y  est  dans 
une  agitation  extrême. 

SOPHIE. 

Je  ne  sais  où  je  suis. ...  je  ne  sais  où  je  vais... 
il  me  semble  que  je  marche  dans  les  ténèbres. . . . 
Ne  rencontrerai-je  personne  qui  me  conduise  ?.. . , 
O  ciel!  ne  m'abandonnez  pasl 

GERMEUiL   l'appelle. 

Mademoiselle ,  mademoiselle. 

SOPHIE. 

Qui  est-ce  qui  m'appelle  ? 

GERMEUIL. 

C'est  moi ,  mademoiselle;  c'est  moi. 

SOPHIE. 

Qui  étes-vous?  où  êles-vous  ?  Qui  que  vou^ 
sojez  ,  secourez-moi. . . .  sauvez-moi. . . . 
«ERMEUiL    va  la  prendre  par  la  main  ,  et  lui  dit  : 

Venez. . . .  mon  enfant. . . .  par  ici. 
SOPUïE  fait (jiielr/ues  pas ,  et  tombe  sur  ses  genoux, 
■  Je  ne  puis., . .  la  force  m'ubaudonne. ...  je  suc- 
combe;. .. 


A    C    T    E       I    I    r.  32  î 

CÉCILE. 

O  ciel  '.  (  A  Germciùl^  :  Appelez*.  . .  Eh  non , 
n'appelez  pas. 

SOPHIE,  les  yeux  fermés  ,  et  comme  dans  le 

délire  de  la  défaillance. 
Les  cruels  !  .  . .  que  leur  ai-je  fait  ? 
(  Elle  regarde  autour  d'elle^    avec  toutes  les 
marques  de  l'effroi  ). 

G    E    R    M    E    U    I    L. 

Rassurez-vous  ,  je  suis  l'anii  de  Saint-Albin  ,  eî 
mademoiselle  est  sa  sœur. 

SOPHIE,  après  un  moment  de  silence. 

Mademoiselle  ,  que  vous  diral-je  ?  Vojez  ma 
peine  ;  elle  est  au-dessus  de  mes  forces...  Je  suis 
•  à  vos  pieds ,  et  il  faut  que  j  j  meure  ou  que  je  vous 
doive  tout. . .  Je  suis  une  infortunée  qui  cherche  un 
asjie. . .  C'est  devant  votre  oncle  et  votre  frè.  e 
que  je  suis. . .  Votre  oncle  ,  c[ue  je  ne  connois  pas  , 
et  que  je  n'ai  jamais  otlensé  j  votre  frère. .  .  Ah  !  ce 
n'est  pas  de  lui  que  j'altendois  mon  chagrin!...  Que 
vais-je  devenir  ,  si  vous  m'abandonnez  ?. . .  Ils  ac- 
compliront surmoi  leurs  desseins. .  .Secourez-moi, 
sauvez-moi. .  .  sauvez-moi  d'eux  ,  sauvez-moi  de 
moi-même.  Ils  ne  savent  pas  ce  que  peut  oser 
celle  qui  craint  le  déshonneur  ,  et  qu'on  réduit  à  la 
nécessité  de  haïr  la  vie. .  .  Je  n'ai  pas  cherché  mon 
malheur  ,  et  je  n'ai  rien  à  me  reprocher.  ..Je  tra- 
vaillois  ,  j'avois  du  pain  ,  et  je  vivois  tranquille. .  . 
Les  jours  de  la  douleur  sont  venus  :  ce  sont  Le» 


5^2       LE       PURE       DE       FAMILLE, 

vôtres  qui  les  ont  amenés  sur  rnoij  et  je  pleurerai 
toute  ma  vie  ,  parce  qu'ils  m'ont  connue. 

CÉCILE. 

Qu'elle  me  pciae  ! . . .  Oh  I  que  ceux  qui  peuvent 

la  tourmenter  sont  méchans  ! 

{Ici,  la  pitié  succède  à  V agitation  clans  le  cœur 
de  Cécité,  Elle  se  qeuche  sur  le  dos  d'un  fau- 
teuil ,  du  coté  de  Sophie ,  et  celle-ci  contiuue): 

SOPHIE. 

J'ai  une  mère  qai  m'aime...  comment  reparoî- 
trai-je  devant  elle  '. . .,  Mademoiselle  ,  conserve» 
une  fille  à  sa  mère  j  je  vous  en  conjure  par  la  vôtre, 
si  vous  l'avez,  encore.. .  Quand  je  la  cjuittai  ,  elle 
dit  :  Anges  du  ciel ,  prenez  cette  enfant  sous  votre 
garde  ,  et  conduisez-la.  Si  vous  fermez  votre  cœur 
à  la  pitié  ,  le  ciel  n'aura  point  entendu  sa  prière  j 
et  elle  en  mourra  de  douleur. . .  Tendez  la  main  à 
celle  qu'on  opprime  ,  afin  qu'elle  vous  bénisse 
toute  sa  vie. .  .Je  ne  peux  nen  ;  mais  il  est  un  Etre 
qui  peut  tout  ,  et  devant  lequel  les  œuvres  de  la 
connnisération  ne  sont  pas  perdues Made- 
moiselle. 

CÉCILE  s'approche  d'elle  ,  et  lui  tend  les  mains. 
■  Levez-vous. . . 

GEKBiEUiL,    à   Cécile,  ^ 

Vos  yeux  se  remplissent  de  larmes;  son  malheur 
vous  a  touchée. 

CECI  L  E ,  à  Germeuil. 

Qu'avez-Yous  fait  ? 


ACTE      III.  5^5 

SOPHIE. 

Dieu  soit  loué  ,  Ions  les  cœurs  ne  sont  pas  en- 
durcis. 

c   û   c    i   h  £, 

Je  connois  le  mien  ;  je  ne  voulois  ni  vous  voir  , 
ni  vous  entendre. . .  Enfant  aimable  et  malheureux , 
comment  vous  uonimez-vous  ? 

SOPHIE. 

Sophie. 

c  li  c  I  L  E  ,  en  Vevibrassant, 
Sophie,  venez. 

G    E    R    M    E    U    I    L. 

(  //  se  jette  aux  genoux  de  Cécile  ,  et  lui  prend 
une  main  qu'il  baise  sans  parler}. 

CÉCILE. 

Que  me  demandez-vous  encore  ?  ne  fais-|e  pas 
tout  ce  que  vous  voulez  ? 

{Cécile  s'as'ance  vers  le  fond  du  salon  avec  So" 
phie  ,  qu'elle  remet  à  sa fcvime-de- chambre)» 

G  e  R  ?i  E  u  I  L  ,  <??i  5e  relevant. 
Imprudent. ..  qu'allois-je  lui  dire  ?  .  .  . 
mile,      c    L   A   I   F   E  T. 

J'entends ,  mademoiselle  ;  reposez- vous  sur  moi. 


lJ2.\       LE      PÈhE      d'e      famille,- 

SCÈNE     III. 

GERMEUIL,     CÉCILE. 

CÉCILE,    après   un    moment    de  silence , 
avec  chagrin. 

M  E  vcilà  ,  grâces  à  vous ,  à  la  merci  de  mes 
gens, 

GERMEUIL. 

Je  ne  vous  ai  demandé  qu'un  instant  pour  lui 
trouver  un  asj'le.  Quel  mérite  y  auroit-il  à  faire  le 
bien  ,  s'iln'^y  avoit  aucun  inconvénient  ? 

,  CÉCILE. 

Que  les'hommes  sont  dangereux  !  Pour  son  bon- 
heur, on  ne  peut  les  tenir  trop  loin. .  .  .Homme  , 
éloignez-vous  de  moi.  . .  Vous  vous  en  allez  ,  je 
crois  ? 

GERMEUIL. 

Je  vous  obéis. 

CÉCILE. 

Fort  bien.  Après  m'avoir  mise  dans  la  position  la 
plus  cruelle,  il  ne  vous  reste  plus  qu'à  nCy  laisser. 
Allez  ,  monsieur  ,  allez. 

GERMEUIL, 

Que  je  suis  malheureux  ! 

CÉCILE. 

Vous  vous  plaignez  ,  je  crois? 

GERMEUIL. 

Je  ne  fais  rien  qui  ne  yous  déplaise» 


ACTE      I   I  r.  525 

CÉCILE. 

Vous  ni'inipalicntez. . .  Songez  que  je  suis  dans 
UQ  trouble  qui  ne  nie  laissera  rien  prévoir,  rien 
prévenir.  Comment  oserai-je  lever  les  yein  de- 
vant mon  père  ?  S'il  s'apperçoit  de  mon  embarras  , 
et  qu'il  m'iulerroge  ,  je  ne  mentirai  pas.  Savez- 
vous  qu'il  ne  faut  qu'un  mot  inconsidéré  pour  éclai? 
rer  un  homme  tel  que  le  commandeur  ?  ...  Et  nioa 
frère  7...  je  redoute  d  avance  le  spectacle  de  sa 
douleur.  Que  va-t-il  de\  enir,  lorsqu'il  ne  retrou- 
vera plus  Sophie?. ..  Monsieur  ,  ne  me  quittez 
pas  un  moment ,  si  vous  ne  voulez  pas  que  tout  se 
découvre. . .  Mais  on  vient  :  allez. . .  restez. . .  Non  , 
f  elirez-yous. . .  Ciel  1  dans  quel  état  je  suis  I 

SCÈNE    IV. 

CÉCILE,    LE    COMMANDEUR. 

LE     G  G  M  Jî  A  N  D  E  u  R ,  À  5a manière. 

Cécile,  te  voilà  seule.* 

CÉCILE,  d'une  voix  altérée. 
Oui,  mon  cher  oncle.  C'est  assez  mon  goût, 

LE       COMMANDEUR. 

Je  te  croyois   avec  l'aini. 

CÉCILE. 

Qui ,  l'ami  ? 

LE      C    0    M  M   A   Pf   D    ï   U   R, 

Eh  !  Genueuil, 


5^6     r-E    PÈRE     DE     famille; 

CÉCILE. 

Il  vient  de  sortir. 

LE      COMMANDEUR. 

Que  te  disoil-il  ?  que  lui  diiois-tu  ? 

C     É    C     I     L    h. 

Des  choses  déplaisantes  ,  comme  c'est  sa  cou- 
tume. 

LE      COMMANDEUR. 

Je  ne  vous  conçois  pas;  vous  ne  pouvez  vous 
accorder  un  moment:  cela  me  fâche.  11  a  de  l'esprit, 
des  talens  ,  des  connoissances  ,  des  mœurs  dont  je 
fais  grand  cas  j  point  de  fortune,  à-la-vérité  ,  mais 
de  la  naissance.  Je  l'estime  ;  et  je  lui  ai  conseillé  de 
penser  à  loi. 

C    É    C    I   L   B. 

Qu'appelez- vous  ,  penser  à  moi? 

LE       COMMAMDEUR, 

Cela  s'entend  ;  tu  n'as  pas  résolu  de  rester  fille  , 
apparemment  ? 

CÉCILE. 

Pardonnez-moi ,  monsieur  ,  c'est  mon  projet. 

LE      COMMANDEUR. 

Cécile  ,  veux-tu  que  je  te  parle  à  cœur  ouvert  ? 
Je  suis  entièrement  détaché  de  ton  frère.  C'est  une 
ame  dure  ,  un  esprit  intraitable  j  et  il  vient  encore 
toul-à-l*heure  d'eu  user  avec  moi  d'une  manière 
indigne  ,  et  que  je  ne  lui  pardonnerai  de  ma  vie. . . 
Il  peut,  à-présent,  courir  tant  qu'il  voudra  après  la 
créature  dont  il  s'est  enlélé  ;  je  ne  m'en  soucie 


ACTE      I    I   T.  527 

plus. . .  On  se  lasse  à-la-fin  d'clre  bon. . .  Toute  ma 
tendresse  s'est  1  clirce  sur  loi  ,  ma  chère  nièce, . .  Si 
lu  voulois  un  peu  ton  bonheur,  celui  de  ton  pèie  et 
le  mien. ... 

CÉCILE, 

Vous  devez  le  supposer. 

LE       C    0    BI    M   A    N    D    E    U    R, 

Mais  tu  ne  me  demandes  pas  ce  qu'il  faudroit 
faire. 

c    É    c     ILE. 

Vous  ne  me  le  laisserez  pas  ignorer. 

LE       c    O    M    M    A    N    D    E    u    nj 

Tu  as  raison.  Eh  bien  !  il  faudroit  le  rapprocher 
de  Germeuii.  C'est  un  mariage  auquel  tu  penses 
bien  que  ton  père  ne  consentira  pas  sans  la  der- 
nière répugnance.  Mais  je  parlerai,  je  lèverai  les 
obstacles  ;  si  tu  veux,  j'en  fins  mon  affaire. 

CÉCILE. 

Vous  me  conseilleriez  de  pensera  quelqu'un  qui 
ne  seroit  pas  du  choix  de  mon  père  ? 

LE       c    O    BI    M    A    M    D    E    u    R. 

Il  n^est_p£S  riche.  Toul  tienl  àcola.  INIais  ,  je  te 
l'ai  dit ,  ton  frère  ne  m'est  plus  rien  ;  et  je  vous  as-» 
surerai  tout  mon  bien.  Cécile  ,  cela  vaut  la  peine 
d'j  réfléchir. 

CÉCILE. 

Moi  ,  que  je  dépouille  mon  frère  ! 

LE       COMNANDEUIl. 

Qa'appcîles-lu  ,   dépouiller  ?  Je  ne   vous  dois 


5a8       I.   E       PÏRE       DE       FAMILLEi 

rien.  Ma  fortune  est  à  moi  ^  el  elle  me  coule  assez , 
pour  en  disposer  à  mon  gré. 

CÉCILE.  , 

Mon  oncle,  je  n'examinerai  point  jusqu'où  les 
parens  sont  les  maîtres  de  leur  fortune  ,  et  s'ils 
peuvent ,  sans  injustice,  la  transporter  oùilleurplaît. 
Je  sais  que  je  ne  pourrois  accepter  la  vôtic  sans 
honte  }  et  c'en  est  assez  pour  moi. 

LE       COMMANDEUR. 

Et  tu  crois  que  Saint- Albin  en  feroit  autant  pour 
sa  sœur  ? 

CÉCILE, 

Je  connois  mon  frère;  et  s'il  étoitici ,  nous  n'au- 
rions tous  les  deux  qu'une  voix. 

LE       COMNANDEUR, 

Et  que  me  diriez.- vous  ? 

CÉCILE. 

M.  le  Commandeur  ,  ne  me  pressez  pas  ;  je  suis 
vraie. 

LE       COMMANDEUR. 

Tant  mieux.  Parle.  J'aime  la  vérité.  Tu  dis  ? 
c   ife   c   ï  L   E. 

Que  c'est  une  inhumanité  sans  exemple,  que       - 
d'avoir  en  province  des  parens  plongés  dans  l'indi-      1 
gencc ,  que  mon  père  secoure  à  votre  insu  ,  et  que 
vous  frustrez  d'une  fortune  qui  leur  appartient ,  et 
dont  ils  ont  un  besoin  si  grand  ;  que  nous  ne  vou- 
lons ,  ni  mon  frère  ,  ni  moi ,  d'un  bien  qu'il  faudjoit 


A  c  T  ti     r  r  î.  529 

tcslîtuer  à  ceux  à  qui  les  lois  de  la  nalurc  et  de  la 
société  l'ont  destiné. 

LE       C    O    M    M    A    N    T)    E    U    I\. 

Eh  bien  î  vous  ne  l'aurez  ni  l'un  ni  l'aLitre.  Je 
vous  abandonnerai  tous.  Je  sortirai  d'une  rnoisoni 
où  tout  va  au  rebours  du  sens  coninuui ,  où  riert 
n'égale  l'insolence  des  cnfaus  ,  si  ce  n'est  l'imb.é-" 
ciilité  du  niaîlre.  Je  jouirai  de  la  vie  ,  et  je  ne  nie 
tournieuterai  pas  davantage  pour  des  ingrats. 

CÉCILE. 

INIon  cher  oncle  j  vous  ferez  bien. 

LE       c    o    IM    H    A    IV    D    E    u    R. 

Mademoiselle  ,  votre  approbation  est  de  trop;  et 
je  vous  conseille  de  vous  écouter.  Je  sais  ce  qui  se 
passe  dans  votre  amC;  je  ne  suis  pas  la  dupe  de 
votre  désintéressement  ;  et  vos  petits  secrets  ne 
sont  pas  aussi  cachés  que  vous  l'imaginez.  Mais  il 
suffit.  . .  et  je  m'entends. 

SCÈNE    V. 

CÉCILE  ,  LE  COMMANDEUR  ,  LE   PÈRE   DE 
FAMILLE  ,  SAINT -ALBIN. 

(  Le  père  de  famille  entre  le  premier.  Sonjtls  le 
»  suit). 

SAINT-ALBIN  ,  violeut ,  désolé ,  éperdu  ,  ici 
et  dans  toute  la  scène. 

Elles  n'y  sont  plus...  On  ne  sait  ce  qu'elles 
^cint  devenues. , .  Elles  ont  disparu. 

0* 


diO       LE       PERE       DE       FAMILLE,' 
LE       COJIMAWDEUHjà  patt. 

Bon.  Mon  ordre  est  ext  ciilé. 

SAINT-ALBIN. 

Mon  père  ,  écoutez  la  prière  d'un  fils  désespéré. 
Rendez-lui  Sophie.  11  est  impossible  qu'il  vive  sans 
elle.  Vous  faites  le  bonheur  de  tout  ce  qui  vous  en- 
vironne j  votre  fils  sera-t-il  le  §eul  que  vous  a_)ez 
rendu  malheureux?...  Elle  n'y  est  plus...  Elles 
ont  disparu.. .  Queferai-je?.  .Quelle sera  ma  vie  1 

LE       COMMANDEUR, à    parU 

Il  a  fait  diligence. 

SAINT-ALBIN. 

Mon  père. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  n'ai  aucune  part  à  leur  absence.  Je  vous  Tai 

déjà  dit.  Croyez-moi. 

(  Cela  dit,  le  Père  de  famille  se  promène  lente~ 
ment ,  la  tête  baissée,  et  l'air  chagrin;  et  Saint- 
Albin  s*écrie  ,  en  se  retournant  vers  le  fond): 

s    AINT-ALBIN. 

Sophie ,  oîi  étes-vous ?  Qu'êtes-vous  devenue  ? . .» 

c  É  c  I  L  E  ,  à  part^ 
Voilà  ce  que  j'avoîs  prévu. 

LE       COMMANDEUR,    à  part. 

Consommons  notre  ouvrage.  Allons.   {A  sort 
neveu  ,  d'un  ton  compatissant  )  ;  Saint- Albin. 

SAINT-ALBIN. 

Monsieur ,  laissei-moi.  Je  ne  me  repeos  qu^ 


A  c  T  E    r  I  I.  35 1 

Irop  de  vous  avoir  écoulé. ..  Je  la  suivois.  . .  Je 
l'aurois  fléchie. . .  Et  je  l'ai  perdue  ! 

LE       COMMANDEUn. 

Saint -Albin. 

SAINT-ALBIN. 

Laissez-moi. 

LE       COMMANDEUR, 

J'ai  causé  ta  peine  j   et  j'en  suis  affligé. 

SAI     NT-ALBIN. 

Que  je  suis  malheureux  ! 

LE       COMMANDEUR. 

Gcrmcuil  me  l'avoit  bien  dit.  Mais  gussî ,  qui 
pouvoil  imaginer  que  ,  pour  une  fille  comme  ily  en 
a  tant ,  tu  lombcrois  dans  l'état  où  je  te  vois? 

SAINT-ALB   IN,  ayec  terreur. 

Que  dites-vous  de  Germcuil  ? 

LE       COMMANDEUR. 

Je  dis, . .  Fiien... 

SAINT-ALBIN. 

Tout  me  manqueroit-il  en  un  jour  ?  et  le  mal- 
heur qui  me  poursuit  m'auroit-il  encore  ôté  mon 
ami?...  Monsieur  le  commandeur  ,  achevez, 

LE        c    O    BI    M    A    N    D    E    U    R. 

Germeuil  et  moi. . .  Je  n'ose  te  l'avouer. . .  Tu 
ïic  nous  le  pardonneras  jamais. . . 

LE       PÈRE        DK        FAMILLE. 

Qu'avez- vous  fait?  Seroit-xl  possible  ?. .,  Mo» 
frère,  expliquez  -  vous. 


ù:)2     le     pehe     de     famille," 
le     commandeur. 
Cécile...  Germeuil  te   l'aura   confié?...   Dis 
pour  moi. 

SAINT-ALBIN,  «1/  coiwnandeur. 
Yous  me  faites  mourir. 

LE     PÉKE     DE    FAMILLE,    aS'CC    Sévérîté. 

Cécile  ,  vous  vous  troublez. 

SAINT-ALBIN. 


Ma 


sœur  ; 


LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  regardant  encore  sa 

fdle  avec  sévérité. 

Cécile. . .  Mais  non ,  le  projet  est  trop  odieux. . , 
Ma  fille  et  Germeuil  en  sont  incapables. 

SAINT-ALBIN. 

Je  trenible, . .  je  frémis. . .  O  ciel  !  de  quoi  suis-je 
menacé  ! 

LE  PÈREDE  FAMILLE,  avec  sévérité. 

M.  le  Commandeur  ,  expliquez-vous  ,  vous  dis- 
je^  et  cessez.de  me  tourmenter  parles  soupçons 
que  vous  répandez  sur  tout  ce  qui  m'entoure. 

(  Le  Père  de  famille  se  promène  ;  il  est. indigne'. 
Le  commandeur  hjyocrite  paroit  honteux  ,  et 
se  tait.  Cécile  a  l'air  consternée.  Saint-Albin  a 
les  yeux  sur  le  commandeur,  et  attend  avec 
effroi  qu'il  s'explique  ). 
LE  PÈUE  DE  FAMiLEE,aH  commandèur. 
Avez-vous  résolu  de  garder  encore  long-temps 

ce  silence  cruel  ? 


A  ti  T  E    ï  I  r.  :>'>> 

LE     c  0  il  u  A  is  n  E  V  n  ,  à  sa  nièce. 
Puisque  lu   te  tais  ,  et  f[u'il  faut  que  je  parlcy., 
(^  Saint -Albin)  :  Ta  maîtresse... 

s    A    I    ?<    T  -  A    L    B    I    N. 

Sophie. . . 

LE       COMIMANDEUrv. 

Est  renfer niée, 

SAINT-ALBINr 

Grand  Dieu  ! 

LE       COMMANDEUR. 

J'ai  obtenu  la  lettre  de  cachet. . .  Et  Gerrneuiï 
s'est  chargé  du  reste. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE, 

Gernieuii  ! 

SAINT- ALBIN. 

Lui! 

CÉCILE. 

Mon  frère  ,  il  n'en  est  rien. 

SAINT-ALBIN. 

Sophie...   et  c'est  Germeuil  ! 

(il  se  renverse  sur  un  fauteuil ,  avec  toutes  les 
marques  du  désespoir  ). 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  OU  commandcur. 

Et  que  VOUS  a  fait  cette  infortunée  ,  pour  ajouter 
1  son  malheur  la  perte  de  l'honneur  et  de  la  liberté  ? 
Quels  droits  avez-vous  sur  elle  ? 

LE       C    O    M    M    A    W   D    E   U    h. 

La  maison  est  honnête. 


Oj4       ^    ^       PERE       DE       famille; 
SAINT-ALBIN. 

Je  la  vois...  Je  vois  ses  larmes.  J'entends  ses 
cris,  et  je  ne  meurs  pas...  Ç  Au  commondeur)  : 
Darbare  ,  appelez  votre  indigne  complice.  Venez 
tous  les  deux  j  par  pitié  ,  arrachez-moi  la  vie. .  . 
Sophie  I . . .  Mon  père  ^  secourez-moi.  Sauvez-  moi 
de  mon  désespoir. 

(Il se  Jette  entre  les  bras  de  son  père), 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Calmez-vous,  malheureux. 
SAINT-ALBIN  ,  enlre  les  bras  de  son  père  ,  et 
d'un  ton  plaintif  et  douloureux. 
Germeuil  ! . . .  Lui  !  . . .  Lui  I . . . 

LE       COMMANDEUR. 

Il  n'a  fait  que  ce  que  tout  autre  auroil  fait  à  sa 
place. 
SAINT-ALBIN,  toujours  sur  le  sein  de  son 

père ,  et  du  même  ton. 

Qui  se  dit  mon  ami  !  Le  perfide  ! 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Sur  qui  compter  ,  désormais  I 

LE       COMPIANDEUR. 

Il  ne  le  vouloit  pas  ^  mais  je  lui  ai  promis  ma 
fortune  et  ma  nièce. 

CÉCILE. 

Mon  père  ,  Germeuil  n'est  ni  vil  ni  perfide, 

LE      PÈRE      DE       ïAMILLE» 

Qu'est  -  il  donc  ? 


ACTE       ITT.  Ojy 

SAINT-ALBIN. 

Ecoutez.,  et  connoissez-le.. .  Ail  le  trailreJ... 
Chargé  de  votre  indignation  ,  irrité  par  cet  oncle 
inhumain ,   abandonné  de  Sophie. . . 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Eh  bien? 

SAINT-ALB     IN. 

J'allois  ,  dans  mon  désespoir,  m'en  saisir  et  l'em- 
porter au  bout  du  monde. ..  Non  ,  jamais  homme 
ne  fut  plus  indignement  joué.. .  Il  vient  à  moi.  . . 
Je  lui  ouvre  mon  cœur. . .  Je  lui  confie  ma  pensée 
comme  à  mon  ami.  . .  Il  me  blâme. . .  Il  me  dis- 
suade. . .  II  m'arrête  ,  et  c'est  pour  me  trahir  ,  me 
livrer  ,  me  perdre  ! .  . .  Il  lui  en  coûtera  la  vie. 

SCÈNE    VI. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  LE  COMMANDEUR, 
CÉCILE,  SAINT- ALBIN,  GERMEUIL. 

c  h;  G   ILE,  qui  Uapperçoit  la  première ,  cours 
à  lui  et  lui  crie  : 

G  ER  M  EU  IL,  où  allez-vous? 
SAINT-ALBIN  s'avance  vers  lui ,  et  lui  cris 

avec  fureur. 

Traître,  où  est -elle?  Rends-la-moi,   et  te 
prépare  à  défendre  ta  vie. 
LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  couront  après  Saint': 

Albin. 

Mon  fils  r 


:>j()     LE     pEnE     DE     FABrrttsj 

CÉCILE. 

Mon  frère. . .  Arrêtez. . .  Je  nie  meurs. . . 

(Elle  tombe  dans  iinfnuteinl), 
ï-  E  COMMANDEUR,  OU  Père  de  famille. 
Y  prend -elle  inlérêl?  Qu'en  dites- vous? 

LE        PÈRE        DE        FAMILLE* 

Germeuil  ,  relirez -vous. 

G    E    R    M    E    U    I    L. 

Monsieur  ,  permettez  que  je  resté. 

SAINT-ALBIN. 

Que  l*a  fait  Sophie?  Que  tai-je  fait  pour  me 
trahir  ? 

LE    PÈRE    DE    FAIMILLE,  fOUjOllKS  à   GennCllU. 

Yous  avez  commis  une  action  odieuse. 

SAINT-ALIJIN. 

Si  ma  sœur  t'est  chère  j   si  tu  la  voulois  ,  ne 
valoit-il  pas  mieux?...  Je  te  l'a  vois  j)  reposé.. , 
ÎNIais  c'est  par  une  trahison  qu'il  te  convenoit  de 
l'obtenir. . .  Homme  vil ,  tu  l'es  trompé. . .  Tu  ne 
connois  ni  Cécile,  ni  mon  père  ,  ni  ce  commandeur 
qui   t'a  dégradé  ,    et  qui  jouit  maintenant  de    ta 
confusion...  Tu  ne  réponds  rien...  Tu  te  tais. 
G  E  R  M  È  u  I  L,  avec  froideur  et  fermeté»- 
Je  vous  écoute ,  et  je  vois  qu'on  ôte  ici  l'estime] 
en  un  moment  ,  à  celui  qui  a  passé  toute  sa  vie  à  II 
mériter.  J'attendois  autre  chose. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

N'ajoutez  pas  la  fausseté  à  la  perfidie.  Retirez-^ 
vous. 


ACTE      T   I   T.  637 

G    E    R    M    E    U    I    K. 

Je  ne  suis  ni  faux  ,  ni  perfide. 

SAINT-ALBIN. 

Quelle  insolente  intrépidité  ! 

LE       C    O    BI    M    A    N    D    E    u    R. 

Mon  ami  ,  il  n'est  plus  temps  do  dissimuler.  J'ai 
tout  avoué. 

G    E    n    M    E    U--I     L. 

Monsieur,  je  vous  entends-,  et  je  vous  rcconuois. 

LE       COMMANDEUR. 

Que  veux-tu  dire?  Je  l'ai  promis  ma  fortune  et 
ma  nièce.  C'est  notre  traite  j  et  il  tient. 

s  A  I  N  ï  -  A   L  B  I  N ,  <7W  coimnandfiw. 

Du-moins  ,  grâce  à  votre  méchanceté  ,  je  suia 
le  seul  époux  ojuî  lui  reste. 

G  E  R  M  E  u  I  L  ,  OM  comnandciir. 

Je  n'estime  pas  assez  la  fortune^  pour  en  vouloir 
au  prix  de  l'iionnour  ;  et  votre  nièce  ne  doit  pas 
être  la  récompense 'd'une  perfidie...  Voilà  votre 
lettre  de  cachet. 
LE     c  o  M  ?i  A  N  D  E  u  R  ,  en  /rt  J'cprcnant, 

Ma  lettre  de  cachet  !  Vovons  ,  voyons. 

GERMEUIL. 

Elle  seroit  en  d'autres  mains ,  si  j'en  avois  fait 
usage. 

SAINT-ALBIN. 

Qu'ai -je  cnlendu  ?  Sophie  est  libre! 

G   E   R  M   E   u   I   r,.  ■ 
Saint-Albin  ,  apprenez  à  vous  méfier  des  sppa- 
Tiic-Ltre.  P 


53l8     le     père     de     famille, 
ronces  ,  et  à  rendre  justice  à  un  liomiuo  d'honneur, 
Pvl.  le  coniiiiandear  ,  je  voub  salue.  ( //  soil), 

LE     P  K  It  E     DE     F  A  lil  I  L  L  li  ,    aVCC    l'Cgrct, 

J'ai  jugé  trop  vite,  Je  l'ai  ofïcnsé. 

LE  c  0 iM  M  A  A'  D  E  u  R ,  Stupéfait ,  regarde  sa  lettre 
de  cachet. 

Ce  l'est. ..  Il  m'a  joue. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Vous  méritez,  cette  humiliation. 

LE       C    O    BI    M    A    N    D    E    U    n. 

Fort  bien,  encouiagez-lcs  à  me  manquer;  ils 
n'y  sont  pas   assez  disposés. 

SAINT  -ALBIN. 

En  quelqu'endroit  qu'elle  soit ,  sa  bonne  doit  tir* 
revenue...  J'irai.  Je  verrai  sa  bonne j  je  m'accu- 
serai; j'embrasserai  ses  genoux  ;  je  pleurerai;  je  la 
toucherai ,  et  je  percerai  ce  mjstère.  (//  sort), 
c  t  c  i  h  E. ,  en  le  suivant. 

Mon  frère  ! 

SAINT-ALBIN,    à    Cccile. 

Laissez-moi.  Vous  avez  des  intérêts >jui  ne  sont 
pas  les  miens. 

SCÈNE    Vil.       , 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  LE  CO?<IMANDEUR. 

LE       G    O    M    31    A    N    D    E    U    R. 

Vous  «vcz  entendu? 


ACTE      III. 
LE      PÈRE       DE       FAMILLE. 

Oui  ,  mon  fi  ère. 

LE       COMMANDEUR. 

Savez- VOUS  où  il  va  7 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  le  sais. 

LE       C    O    M    M    A    N    D    E    U    n. 

Et  vous  ne  l'arrèlez  pas  ? 

LE       PÈRE       DE       FABIILLE. 

Non, 

LE      COMMANDEUR. 

Et  s'il  vient  à  relrouver  celte  fille  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  compte  beaucoup  sur  elle.  C'est  un  enfant; 
mais  c'est  un  enfant  bien  né;  et  dans  celte  circons- 
tance ,  elle  fera  plus  que  vous  et  moi. 

LE       C    O    BI    31    A    31    D    E    U    R. 


Bien 


imagine  : 


LE       PERE       DE       FAMILLE, 

Mon  lils  n'est  pas  dans  un  moment  où  la  raison 
puisse  quelque  chose  sur  lui. 

LE       COMMANDEUR. 

Donc  ,  il  n'a  qu'à  se  perdre  ?  J'enrage.  Et  vous 
êtes  un  père  ue  famille?  Vous? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Pouriiez-vous  m'apprendre  ce  qu'il  faut  faire? 

LE       C    0    31    M    A    N    D    E    U    n. 

Ce  qu'il  faut  faire  ?  Etre  le  maître  chez  soi  ; 


5jO       LE       P    K    R    F,       DE       FAMILLE, 

se  nicnlrcr  homme  d'aljorJ  ,  cl  père  api  es  ,  s'ils  le 
jucritenl. 

LE       P    È    n    E        DE        F    A    M     I    L    L    r. 

Et  contre  qui ,  s'il  vous  plaît,  faulr-il  t[ue  j'agisse? 

LE        COMMANDEUR. 

Contre  qui  ?  Belle  question?  Contre  tous.  Contre 
ce  Gcrmeuil ,  qui  nouriit  votre  111s  dans  son  extra- 
vairance  ;  f|ui  cherche  à  faire  entrer  une  créature 
dans  la  famille,  pour  s'en  ouvrir  la  porte  à  lui-même; 
cl  que  je  thasserois  de  ma  maison.  Contre  une 
jille  qui  devient  de  jour  en  jour  plus  insolente  ;  qui 
jne  manque  à  moi;  qui  vous  manquera  bientôt  à 
vous;  et  que  j'cnfermcrois  dans  un  couvent.  Contre 
un  fils  qui  a  perdu  tout  sentiment  d'honneur;  qui 
va  nous  couvrir  de  ridicule  et  de  honte  ;  et  à  qui 
je  reudrois  la  vie  si  dure  ,  qu'il  ne  seroit  pas  tenté 
plus  long-temps  de  se  soustraire  à  mon  autoiitc. 
Pour  la  vieille  qui  l'a  attiré  chez  elle  ,  et  la  jeune 
dont  il  a  la  Icle  tournée,  il  J  a  beau^  jours  que 
j'aurois  fait  sauter  tout  cela.  C'est  par  où  j'ayrois 
commencé  ;  et  à  votre  place  ,  je  rougirois  qu'un 
autre  s'en  fût  avisé  le  premier.  .  .  INIais  il  faudroit 
de  la  fermeîé  ;  et  nous  n'en  avc^is  point. 

LE        PÈRE        DE       FAMILLE. 

Je  vous  entends;  c'est-à-dire  que  je  chasserai 
de  ma  maison  un  homme  (jue  j'j  ai  reçu  au   sortir 
du  berceau  ;  à  qui   j'ai  servi  do  pèic  ;   qui  s'est 
qttaché   à  mes  intérêts   depuis  qu'il  se  connaît  ;      ' 
tpi  aura  perdu  ses  plus  belles  années  auprès  de 


ACTE       II    I»  541 

tiioijqui  n'aura  plus  de  ressource,  si  je  l'abandonne^ 
et  à  qui  il  faut  que  mon  auiiliésoit  funeste  ,  si  elle 
ne  lui  devient  pas  utile  ;  et  cela  ,  sous  prétexte 
q»'il  donne  de.  mauvais  conseils  à  mon  lils  ,  dont 
il  a  desapprouvé  les  pir.jets  ;  qu'il  sert  une  créature 
que  peut-être  il  n'a  jamais  vue,  ou  plutôt  parce 
qu'ail  n'a  pas  voulu  être  l'instrument  de  sa  perte. 

J'enfermerai  ma  ftUe  dans  un  couvent  ;  je  cliar- 
gorai  sa  conduite  ou  son  caractère  de  soupçons  dé- 
savantageux ;  je  flétrirai  moi-même  sa  répulalionj 
et  cela  ,  parce  qu'elle  aura  ([uelquefois  usé  de  re- 
présailles avec  ÎSI.  le  Commandeur  j  (ju'irritée  par 
son  humeur  chagrine,  elle  sera  sortie  de  son  ca- 
ractère ,  et  qu'il  lui  sera  échappé  un  mot  peu 
mesuré. 

Je  me  rendrai  odieux  à  mou  fils  ;  j'éteindrai  dans 
son  ame  les  sentimcns  qu'il  me  doit  ;  j'achèveiai 
d'cnfiamer  son  caractère  impétueux  ,  et  de  le  por- 
ter à  quelqu'éclat  qui  le  deshonore  dans  le  monde , 
tout  en  _y  entrant  ;  et  cela  ,  parce  qu'il  a  l'encontré 
une  infortunée  qui  a  des  charmes  et  de  la  vertu  ; 
et  ([ue  ,  par  un  mouvement  de  jeunesse  ,  qui  marque 
au  (ond  la  bonté  de  son  naturel  ,  il  a  pris  un  atta- 
chement qui  m'afiligo. 

iN'avez.- vous  pas  honte  de  vos  conseils?  vous 
f  jui  devriez  être  le  protecteur  de  mes  cnfans  auprès 
de  moi ,  c'est  vous  qui  les  accusez.  :  aous  leur 
cherchez  des  torts  ;  vous  exagérez  ceux  qu'ils  ont  ) 
et  vous  seriez  fâché  de  ne  leur  en  pas  trouver  ? 


j)(iî 


"5/^2.     LE     ri:   \   F.      D   r.      i    \    •>:    i   i,  r  e  , 

LE        C    O     M    M    A    ?(     D     E    V     n. 

C'est  UT)  chagrin  tjue  j'ai  rarement. 

LE       PÈKE       DK       FAMILLF. 

Et  ces  fcninips,  contre  lesquelles  vous  oblcn» 
»nc  icllre  de  cachet? 

LE       COMMANDEUR, 

Il  ne  vous  restoit  plus  que  d'en  prendre  aussi  la 
«ï^ferise.  Allei,  allez. 

LE       PÈRE       DE       FA?ITLLK. 

J'ai  tort;  il  y  a  des  choses  qu'il  ne  faut  pas  vou- 
loir vous  faire  sentir,  mon  frère.  Mais  cette  affaire 
rue  touchoit  d'assez  près,  ce  me  semble,  pour  que 
vous  daignassiez  m'en  dire  un  mot. 

LE       COMMANDEUR. 

C'est  moi  (Tui  ai  tort  j  et  vous  avez  toujours  raison, 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Non  ,  M.  le  Commandeur,  vous  ne  ferez  de  moi 
tii  un  père  injuste  et  cruel ,  ni  un  homme  ingrat  et 
malfaisant.  Je  ne  commettrai  point  une  violence  , 
parce  (ju'elle  est  de  mon  intérêt;  je  ne  renoncerri 
point  à  mes  espérances,  parce  (ju'il  est  survenu 
des  obilacles  qui  les  éloignent;  et  je  ne  ferai  point 
un  désert  de  ma  maison  ,  parce  qu'il  s'y  passe  des 
choses  qui  me  déplaisent  comme  à  vous. 

LE        COMMANDEUR. 

Voilà  qui  est  expliqué.  Eh  bien  1  conservez  votre 
chère  fille;  aimez  bien  votre  cher  fils;  laissez  en 
paix  les  créatures  qui  le  perdent;  cela  est  trop  sage 
pour  qu'on  s'v  oppose.  Riais  pour  voire  Gcnueuil , 


ACTE       III  0/jt) 

je  vous  avcrlis  que  nous  ne  pouvons  plus  loger  lui 
el  moi  sous  un  nicme  toît.  ...  Il  nV  a  point  de  mi- 
lieu; il  faut  qu'il  soit  hors  d'ici  aujourd'hui ,  ou  qua 
j'en  sorte  demain. 

I,    E       P    i    R    E       DE       FAMILLE. 

IM.  le  Commandeur,  vous  êtes  le  maître.  ^.^ 

LE       C    0    M    N    A    N    D    E    U    H. 

Je  m'en  doutois.  Vous  seriez  enchanté  que  je 
m'en  allasse  ,  n'rsl-ce  pas  7  Mais  je  resterai  :  oui  , 
je  resterai ,  ne  fùl-ce  que  pour  vous  remettre  sous 
le  nex  vos  sôjtligfts,  et  vous  en  faire  honte.  Je  suî« 
curieux  de  voir  ce  que  tout  ceci  deviendra. 


r  I  N      DU     T  n  0  I  s  I  fc  M  E      A  C  T  ï. 


^/^/^       1.E       PÈKE       DE       FAMILLE, 

ACTE     IV. 

SCENE    PREMIÈRE. 
SAINT-ALBIN,  seul. 

(  /?  entre  furieux  ). 

jL  out  est  éclairci;  le  traître  est  démasqué.  Mal- 
heur à  lui!  malheur  à  lui  !  c'est  lui  quia  emmené 
Sophie  ;  il  faut  qu'il  périsse  par  mes  mains...  (  // 

appelle  )  :  Philippe  ! 

SCÈNE    IL 
SAINT-ALBIN,    PHILIPPE. 

ihilippe. 

Monsieur. 

SAINT-ALBIN,  en  dowiant  uiic  Icltrc. 
Portez  cela. 

PHILIPPE- 

A  qui,  monsieur? 

SAINT-ALBIN. 

A  Germeuil Je  l'atlire  hors  d'ici  ;  je   lui 

plonge  mon  épée  dans  le  sein  ;  je  lui  arrache  l'aveu 


;i    r.    T    E       IV.  !).|5 

de  son  crime  ot  le  secret  de  sa  retraite  ;  et  je  cours 
par-lout  où  rue  conduira  l'espoir  do  la  retrouver... 
(  H  apperçoit  PliUippe  qui  est  reste  ).  Tu  n'es 
pas  allé ,  revenu? 

PHILIPPE. 

JMonsleur. . . . 

SAINT-ALB     IN. 

Eh  Lien  ? 

PHILIPPE. 

N'y  a-t-il  rien  là-dedans,  dont  M.  votre  père 
soit  lâché? 

SAIPfT-ALBiN. 

Marchez. 

SCÈNE    III. 

SAINT-ALEIN,    CÉCILE. 

SAINT-ALBIN. 

Lui  qui  nie  doit  tout  !. ..  .  que  j'ai  cent  fois  dé- 
fendu contre  le  Commandeur  I. ...  à  qui. . . .  (  En 
appercesant  sa  sœur  ).  Malheureuse  ,  à  quel 
honune  t'es-tu  attachée  !. .  . . 

CÉCILE. 

Que  dites-vous? qu'avez-vous?  Mon  frère,  vous 
m'eifrayez. 

SAINT-ALBIN. 

Le  perfide  !  le  traître  !. . .  elle  alloit  dans  la  con- 
fiance qu'on  la  menoit  ici. ...  il  a  abusé  de  votre 
nom. . .. 


5/,6       LE       PÈr.    E       DE       FAMILLE, 
CÉCILE. 

Geinieuil  est  innocent. 

SAINT-ALB     IIV. 

Il  a  pu  voir  leurs  larmes  j  enlcndre  leurs  cris  j 
les-  arracher  l'une  à  l'anlre!  Le  barbare  ! 

CÉCILE, 

Ce  n'est  point  un  barbare^  c'est  votre  ami. 

s    A    I    K    T  -  A    L    B    I    N. 

Mon  ami  ?. . , .  Je  le  voulois. ...  il  n'a  tenu  qu'à 
lui  (le  partaç^er  mon  sort. ...  d'aller,  lui  et  moi, 
vous  et  6opliie. . .. 

CÉCILE. 

Oa'entenrJs-jc?.. . .  vous  lui  auriez, proposé  ?... 
lui ,  vous  ,  moi  voire  sœur  ? 

s    A    1    M    T  -  A    L    B    I    ]V. 

Que  ne  lue  dil-il  pas  I  que  ne  ra'opposa-t-il  pas  î 
Avec  (juclle  fausseté  ! . . . . 

CÉCILE. 

C'est  un  homme  d'honneur  j  oui,  Saint-Albin, 
et  c'est  en  l'accusant  que  vous  achevez  de  ni« 
Tappiendre. 

SAINT-ALBIN. 

Qu'osez-vous  dire?.. . .  Tremblez,  tremblez... 
Le  défendre,  c'est  redoubler  ma  fureur....  Eloi- 
gnez-vous. 

CÉCILE. 

Non,  mon  frère,  vous  m'écoulcrcz  j  vous  ver- 
rez Cécile  à  vos  genoux. . . .  Germeuil, . . .  rendez- 
lui  justice. . . .  Ne  le  connoissez-vous  plus?. . .  un 


A    C    T    F.       I    V.  0)7 

monienl  l'a-l-il   pu  changer?....  Vous  Isccusezl 
vous  !. . . .  homme  injuste  î 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    IV. 

Malheur  à  loi ,  s'il  te  reste  de  la  tendresse  ! ...  Je 
pleure....  tu  pleureras  bientôt  aussi. 
CECI  LE,  av'sc  terreur,  et  d'une  voix  tremblante. 

Vous  avez  un  dessein. 

s    A    I    >"    T  -  A    L    B    I    >-. 

Par  pitié  pour  vous-mcme,  ne  m'interrogez  pas. 

c   É  c   I  L  t. 
^  ous  nie  haïssez. 

s   A  I   ^    T  -  A  L  B  I  N. 
Je  vous  plains. 

CÉCILE. 

Vous  attendez  mon  père. 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    >'. 

Je  le  fuis  ;  je  fuis  toute  la  tene. 

CÉCILE. 

Je  le  vois  ,  vous  voulez  perdre  Germeuil. . .  vous 
voulez  me  perdre....  Eh  bien I  perdez-nous.... 
Dites  à  mon  père.  . .  . 

.SA^^T-ALBI^*. 
Je  n'ai  plus  rien  à  lui  dire. ...  il  sait  tout, 
c    t   c   1    L   E." 

Ah  ciel  ! 


5-4"^       LE       P    È    n    E       DE       r    A    ÎI    I    L    L    E  , 

S  c  :::  N  E   IV. 

s  A  I  ^"  T-A  LBIN,CÉt;iLE,    LE    PÈRE 
DE    FAMILLE. 

( Saint- Albin  uiarcjue  d'abord  de  l'impatience  à 
V approche  de  son  père  ;  ensuite  il  reste  im- 
mobile ). 

LE      PÈRE       DE       FAMILLE. 

Tu  me  fuis ,  et  je  ne  peux  l'abandonner  !. . . .  Je 
n'ai  plus  de  fils ,  et  il  le  reste  toujours  un  père  !.. . 
Saint-Albin ,  pourfpoi  me  fujea-vous  ?. . . .  Je  ne 
viens  pns  vous  affliger  davantage,  et  exposer  mou 
autorité  à  de  nouveaux  mépris....  Mon  fils,  mon 
ami ,  lu  ne  veux  pas  que  je  meure  de  chagrin. . . . 
Nous  sommes  seuls.  Voici  ton  père  ,  voilà  ta  sœur  j 
elle  pleure ,  et  mes  larmes  attendent  les  tiennes 
pour  s'y  mêler. . ..  <^ue  ce  moment  sera  doux  ,  situ 
veux  !. .. . 

Vous  avez,  perdu  celle  que  vous  aimiez,  et  vous 
l'avez  perdue  par  la  perfidie  d'un  homme  qui  vou» 
est  cher. 

SAIN  T-A  L  B  I  N ,  en  levaTit  les  yeux  au  ciel, 
avec  fureur. 

Ah! 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Triomphez  de  vous  et  de  lui;  domptez  une  pas- 
sion qui  vous  dégrade^  montrez-vous   digne  de 


ACTE       IV.  549 

moi. . . .  Saint-Albin,  renclcz-nioi  mon  fils.  (  Sdint- 
Albin  s'éloigne  ;  on  voit  qu'il  iwudroit  répondre 
(lux  sentimens  de  son  père,  etqu'il  ne  Iç  peut  pas. 
Son  père  se  méprend  à  son  action ,  et  dit  en  le 
suivant  )  :  Dieu  !  est-ce  ainsi  qu'on  accueille  un 
père  !  Il  s'éloigne  de  moi. . . .  Enfant  ingra  ,  enfant 
tlénaturél  Eh  !  oùirez-vous  que  je  ne  vous  suive?... 
Par-tout  je  vous  suivrai  ;  par-tout  je  vous  redeman- 
derai mon  fils. . . .  (  Saint- Albin  s'éloigne  encore, 
et  son  père  le  suit ,  en  lui  criant  avec  inolence  )  : 
Rends-moi  mon  fils. . .  rends-moi  mon  fils.  {Saint- 
Albin  va  s'appuyer  contre  le  mur,  élevant  ses 
mains ,  et  cachant  sa  tele  entre  ses  bras  ;  et  son 
père  continue  );  Il  ne  me  repond  rienj  Dia  voix 
n'arrive  pjus  jusqu'à  son  cœur  :  une  passion  insen- 
sée fa  fermé.  Elle  a  tout  détruit  ;  il  est  dovfMui  slu- 
pide  et  féroce.  {Il  se  renverse  dans  un  fauteuil^  et 
du)  :  Opère  malheureux  !  le  ciel  m'a  iiappé.  Il 
me  punit  dans  cet  objet  de  ma  foib'.esiP. . . .  j'en 
njoun  ai. . . .  Cruels  enfans  I  c'est  mon  souhait..  . . 
c'est  le  vôtre. . . . 

CJXILE,  s'approchant  de  son  père  en  sanglotant. 
Ah!....   ah:.... 

I<    E       P    k    K    E       B    E       FAMILLE. 

Consolez-vous....  vous  ne  verrez  pas  long- 
temps mon  chagriiu...  Je  me  retirerai....  j'irai 
dans  quelqu'endroil  ignoré,  attendre  la  fin  d'une  \ie 
qui  vous  pèse. 


55()       LE      l'KRE      DE      FAMILLE» 

CÉCILE,  avec  douleur ,  et  saisissant  les  mains 
de  son  père. 

Si  vous  quitlcz  vos  enfans,  c|ue  voulez  -  vous 
qu'ils  deviennent  ? 

LE    PÈRE    DE    FAMILLE,  oprès  UH  inomcnt 
de  silence. 

Cécile  ,  j'avois  des  vues  sur  vous...  Germeuil... 
Je  disois,  en  vous  regardant  tous  les  deux  :  voilà  ce- 
lui qui  fera  le  bonheur  de  ma  fille...  elle  relèvera 
la  famille  de  mon  ami. 

CÉCILE,  su7~prise, 
Qu'ai-je  entendu  ? 
s  A  I  iM  T  -  A  L  B  I  N  ,  se  touniont  avec  fureur. 

Il  auroit  épousé  ma  sœur  !  je  Pappellerois  mon 
frère!  lui! 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Tout  m'accable  h-la  -  fois....  il  n'y  faut  plus 
penser. 

SCÈNE    V. 

CÉCILE ,     SAINT-ALBIN,    LE  PÈRE 
DE   E  A  M  I  L  L  E  ,    GERMEUIL. 

SAINT-ALBIN. 

Le  voilà,  le  voilà;  sortez,  sortez  tous, 
c  É  c  1  L  E,  e/i  courant  au-devant  de  Germeuil. 
Germeuil,  arrêtez  j  n'approchez  pas.  Arrêtez. 


X    C    T    E      1    V.  55  f 

I-  E    PÈRE    n  K    F  A  n  \  i^  h  E  ,  en  saisissant  son 
fils  par  le  milieu  du  corps  ,  et  l'entraînant  hors 
la  salle. 
Saint-Albin. . . .  mon  fils. ... 

(  Cependant,  Germeuil s^ avance  d'une  démarche 
ferme  et  tranquille. 

(^  Saint- Albin,  ai>ant  que  de  sortir,   détourne  la 
tête ,  et  fait  signe  à  Germeuil. 

CÉCILE. 

Suis-jc  assez  malheureuse! 
(  Le  Père  de  famille  rentre ,  et  se  rencontre  sur  le 
fond  de  la  salle  avec  le  Commandeur  qui  s@ 
montre  ). 

SCÈNE    Y  I. 

Cj:CILE,    GERMEUIL,    LE    TÈRE    DE 
FAMILLE,  LE  COMMANDEUR. 

LE       PiiRE       DE       FAMILLE. 

Mon  frère  ,  dans  un  moment  je  suis  à  vous. 

LE       COMMANDEUR. 

C'est-à-dire  que  vous   ne  voulez  pas   de  moi 
flans  celui-ci.  Serviteur. 


033       LE       PÈRE       RE       FAMILLE, 

SCÈNE    VII. 

CÉCILE,  GERMEUIL,  LE  PÈRE  DE  FAMILLE. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,    à  GerineuU. 

La  division  et  le  trouble  sont  dans  ma  maison, 
et  c'est  vous  qui  les  causez-. ..  Germeuil,  je  suis 
mécontent.  Je  ne  vous  reprocherai  point  ce  que 
j'ai  fait  pour  vous  j  vous  le  voudriez  peut-être  : 
mais  après  la  confiance  que  je  vous  ai  marquée  au- 
jourd'hui ,  je  ne  daterai  pas  de  plus  loin  ;  je  m'at- 
tendois  à  autre  chose  de  votre  part. .  . .  Mon  fils 
médite  un  rapt 3  il  vous  le  confie:  et  vous  me  le 
laissez  ignorer.  Le  Commandeur  forme  un  autre 
projet  odieux;  il  vous  le  confie  :  et  vous  me  le  lais- 
sez ignorer. 

GERMEUIL. 

Ils  l'avoientexi^é. 

D 
LE       P    B    K    E       D    E       F    A    M    I    L    L    E. 

Avcz-vous  dû  le  promettre  ? . . .  Cependant  celle 
fliic  disparoît  ;  et  vous  clés  convaincu  de  l'avoir 
emmenée...  Qu'esf-cllc  devenue?...  que  faut-il 
que  j'augure  de  votre  silence  ?. ..  Mais  je  ne  vous 
presse  pas  de  répondre.  Il  j  a  dans  cette  conduite 
une  obscurité,  qu'il  ne  me  convient  pas  de  percer. 
Quoi  qu'il  en  soit,  je  m'intéresse  à  cette  fille  ;  et  je 
veuK  qu'elle  se  retrouve. 

Cécile  ,  je  ne  compte  plus  sur  la  consolation  que 


ACTE       I    V.  5j3 

jVspcrois  liouver  parmi  vous.  Je  pressens  les  cha- 
grins qui  allendcul  ma  vieillesse,"  et  je  veux  vous 
épargner  la  douleur  d'eu  élre  Icmoins.  Je  n'ai  rien 
néglige  ,  je  crois  ,  pour  voire  bonheur  ,  et  j'ap- 
prendrai avec  joie  ijae  mes  cafans  sont  heureux. 

SCENE    VIII. 

CÉCILE,   GERMEUIL. 

(  Cécile  se  jct*e  dans  un  fauteuil,  et  penche  trlS" 
tenient  sa  tête  sur  ses  mains  ). 

GERMEUIL. 

Je  vois  votre  incjuiétude j  et  j'attends  vos  re- 
proches. 

c  i:  G   I  L  E. 

Je  suis  désespérée.  . .  mon  frère  en  veut  à  voire 
vie. 

GERMEUIL. 

Son  défi  ne  signifie  rien  ;  il  se  croit  oiTensé,  mais 
je  suis  innocent  et  tranquille. 

CÉCILE. 

Pounjuoi  vous  ai-je  cru  I  que  n'ai-je  suivi  mon 
pressenliment  !.. .  Vous  avez  entendu  mon  père. 

GERMEUIL. 

Votre  père  est  un  homme  juste  )  et  je  n'en  crains 
rien. 

CÉCILE. 

Il  vous  ciimoit ,  il  vous  Cilimoit, 


354       l'E      PKr.E       DE       FAMILLE^ 
G    E    n    lil    E    U    I    L. 

S'il  eut  ces  sentinicns,je  les  recouvrerai. 

CÉCILE. 

A'ous  auriez  fait  le  bonheur  de  sa  fille.. .  Cécile 
eût  relevé  la  famille  de  son  ami. 

G    £    u    M    E    u    I    L. 

Ciel  !  il  est  possible! 

G  É  G  I  L  E  ,  «  cllc-inéme. 

Je  n'osoislui  ouvrir  mon  cœur. . .  désolé  qu'il  éloit 
de  la  passion  dé  mon  frère  ,  je  craignois  d'ajouter 
à  sa  peine.  .,Pouvois-je  penser  que,  malgré  l'oppo- 
sition ,  la  haine  du  Commandeur. . .  Ah  I  Gcrmeuil  \ 
c'est  à  vous  qu'il  me  destinoil. 

GERMEUIL. 

Et  vous  m'aimiez  ! . . .  Ah  !  .  .  .  mais  j'ai  fait  ce 
nue  je  devois. .  .  Quelles  qii'en  soient  les  suites  ,  je 
ne  me  repentirai  point  du  parti  que  j'ai  pris. . .  Ma- 
demoiselle ,  il  faut  que  vous  sachiez  tout. 

CÉCILE. 

Qu'est-il'cncore  arrivé  ? 

GERMEUIL. 

Celte  femme. . . . 

CÉCILE, 

Qui? 

GERMEUIL. 

Cette  bonne  de  Sophie. . .. 

C    É   C    I    L   1. 

Eh  bic»  ? 


A    d    T    E       IV.  555 

G    E    n    H    E    U    I    L. 

Est  assise  à  la  porle  de  la  maison  ;  les  gens  sont 
fisseinblcs  autour  d'elle  ;  elle  demande  à  entrer  ,  à 
parler. 

CÉCILE,  se  levant  a\-rc  précipitation  ,  et 
courant  pour  sortir. 

Ah  Dieu  ! . .  .  je  cours.. . 

G    E    R    M    E    u    I    L. 
Où? 

CÉCILE. 

Me  jetter  aux  pieds  de  mon  père. 

G    E    R    M    E    u    1    L. 

Arrêtez,  songez,. .  . 

C    É    d    I    L    E. 

Non,  monsieur. 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Ecoutez-moi. 

CÉCILE. 

Je  n'écoule  plus. 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Cécile...  Mademoiselle. . . 

CÉCILE. 

Çue  voulez-vous  de  moi? 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

J'ai  pris  mes  mesures.  On  relient  celte  femme  ; 
clic  n'entrera  pas;  et  quand  on  l'introduiroit ,  si  on 
ne  la  conduit  pas  au  Commandeur  ,  que  dira-t-elie 
aux  autres  qu'ils  ignorent  ? 


556       I,   f       PÈBE       DE       rAWlLLEi 
.     CÉCILE. 

Non,  monsieur,  je  ne  veux  pas  cire  exposée  da- 
vantage. INIon  père  saura  tout  ;  mon  père  est  bon  , 
il  verra  mon  innocenre  j  il  coriMiîtra  le  niolifdc 
votre  conduite  ,  et  j'obtÏL'ndrai  mon  pardon  et  le 
vôtre. 

G   E   R   BI   E  u    I   r... 

Et  celte  infortunée  à  (jui  vous  avez  accordé  un 
asjle  ?  . . .  Apres  l'avoir  reçue  ,  en  disposercz-vous 
sans  la  consulter  ? 

CÉCILE, 

Mon  père  est  bon. 

G    E    R    M    E    U    I    L. 

.Yoilà  votre  frère. 

SCÈNE    IX. 

CÉCILE^   GERMEIJIL,   SAINT-ALBIN. 

( Saint- Alh in  entre  à  pas  lents  ;  il  a  Voir  sombre 
etfnrouche  ,  la  tête  basse  ,  les  bras  croisés  et 
le  chapeau  renfoncé  sur  lesj'eux  ). 

CÉCILE  5e  jette  entre  Germeuilet  lui  ,  et  s'écrie: 
SAIN  T-A  L  B  1 N  ! . . .  Germeuil  î 

SAIN  T-A  c  B  I  N ,  à  Genneiiil. 
Je  vous  crojois  seul. 

CÉCILE. 

Germeuil ,  c'est  votre  ami  ;  c'est  mon  frère. 


ACTE       IV.  ÛL)7 

G    E    R    .-M    E    U    I    L. 

Mademoiselle,  je  ne  l'oublierai  pas. 

(  Il  s'assied  dans  unj'auttiiil). 
s  A I  N  T- A  L  B I  N  ,  cu  Se  jcUuit  dans  un  autre. 
Sortez  ou  restez,  5  je  ne  vous  quilte  ])lus. 

c  É  c  I  L  E  ,  «  Saint-Albin. 
Insensé  ! . . .  Ingrat! . . .  Qu'avez-voiis  résolu?... 
Vous  ne  savez  pas. . . 

s    A    I    ]V    T  -  A    L    B    I    X. 

Je  n'en  sais  que  trop  ! 

CÉCILE. 

Vous  vous  trompez. 

SAINT-ALBIN,   <?7J  5e  lei'aut. 
Laissez-moi.  Laissez-nous.  .  .  {et s'adrcssant à 
Genneuil,  en  portant  la  main  à  son  épée  )  :  Gcr— 
meuil  .  . . 

(  Gcrnieuil  se  lève  subitement  ). 
CÉCILE,  se  tournant  en  face  de  son  jrère  ^  lui  crie  t 
O  Dieu!. ..  Arrêtez.. .  Apprenez. . .  Sophie.. . . 

s    A    I    IV    T  -  A   L   B   1    iv. 

Eh  bien  ,  Sophie  ? 

CÉCILE. 

Que  vais-je  lui  dire  ?  . . . 

saint-albiw. 
Qu'en  a-t-il  fait  ?  Parlez  ,  parlez. 

CÉCILE. 

Ce  qu'il  en  a  fait  ?  Il  l'a  dérobée  à  vos  fureurs... 
Il  l'a  dérobée  aux  poursuites  du  Commandeur. .  . 
Il  l'a  conduire  ici. .  .  Il  a  fallu  la  recevoir.  , .  Elle 


f,ijB       LE       PÉI\E      DE       FAMILLE,' 

csl  ici  ,  et  file  y  est  malgré  moi.  . .  .  f  En  sanglo- 
tant ,  et  en  pleurant  ).  Allez,  maintenant  j  courez 
lui  enfoncer  voire  cpéc  dans  le  sein. 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    N. 

O  ciel  !  puis-je  le  croire  !  Sophie  est  ici  !  ...  Et 
c'est  lui  ?  .  . .  C'est  vous  ?  .  .  .  .  Ah  ma  sœur  !  Ah 
mon  ami  I  ....  Je  suis  un  malheureux.  Je  suis  un 
insensé. 

G    E    R    M    E    U    I    L. 

Vous  êtes  un  amant.  / 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    I    N*     . 

Cécile  ,  Germeuil  ,  je  vous  dois  tout..  .Me  paf» 
donnerez-vous  ?. .  .  Oui,  vous  êtes  justes  j  vous 
aimez  aussi  j  vous  vous  mettrez  à  ma  place  ,  et  vous 
me  pardonnerez. . .  Mais  elle  a  su  mon  projet  3 
elle  pleure,  elle  se  désespère,  elle  me  méprise, 
elle  me  hait, . .  Cécile  ,  voulez-vous  vous  venger  ? 
voulez-vous  m'accabler  sous  le  poids  de  mes  torts  ? 
Mettez  le  comble  à  vos  bontés.  . .  Que  je  la  voie. . . 
que  je  la  voie  un  instant.  .  . 

CÉCILE. 

Qu'osez-vous  me  demander  ? 

SAI.NT-ALBIITt 

Ma  sœur  ,  il  faut  que  je  la  voie  ;  il  le  faut* 

G  É  c  I  e  E. 
Y  pensez-vous  ? 

GERMEUIL.. 

Une  sera  raisonnable  qu'à  ce  priï. 


ACTE    î  V,  5'^g 

s    A    I    N    T  -  A    L    B    1    ^'. 

Cécile  ! 

CÉCILE. 

El  mon  père? El  le  Commandeur  ? 

SAINÏ-ALBIN. 

Et  que  m'imporle  ? . . .  11  Taul  que  je  la  voie  ,  et 
j  j  cours. 

G    E    R    M    E    U    l    L. 


Arrêtez. 
Gemieuil  î 


CECILE. 


G    E    R    !M    E    u    I    E. 

Mademoiselle  ,  il  faut  appeler, 

CÉCILE. 

Ola  cruelle  vie  ! 


C  Gtnneuil  sort  pour  appeler,  et  rentre  avec 
MadcnioistUe  Clairet.  Cécile  s'avance  sur  le 
fond  ). 

SAI^T-ALBllv   lui  saisit  la  main  en  passant  ^ 
et  la  baise  avec  transport.  Il  se  retourne  ensuite 
vers  Gemieuil ,  et  lui  dit  en  l'embrassant  : 
Je  vais  la  revoir  ! 

CÉCILE,  après  avoir  parlé  bas  à  mademoiselle 
Clairet,  continue  haut ,  et  d'un  ton  chagrin; 
Conduisez-la.  Prenez,  bien  garde. 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

•    Ne  perdez  pas  de  vue  le  Commandeur. 

SAIN  T-A  L  B   IN, 

Je  vais  revoir  Sophie  !  (  Il  s'avance  ,  en  dcou-' 


O^;)       LE       1'    Ù    K    E       DE       CAMILLE, 

tant  (la  côté  où  Sophie  doit  entrer ,  et  il  dit  )  : 
J'entends  ses  pas.. .  Lille  approche...  Je  Ireniblc. . 
je  frissonne.  . .  Il  semble  que  mon  cœur  veuille 
s'échapper  de  moi  ,  et  qu'il  craigne  d'aller  au- 
devonL  d'elle...  Je  n'oserai  lever  les  ^cux.  ..  je  ne 
pourrai  jamais  lui  parler. 

S  C  È  N  E    X. 

CECITE,  GERMEUIL,  SAINT-ALBIN, 
SOPHIE,  Mlle.  CLAIRET,  dans  Vanti- 
clianibre ,  à  l'entrée  de  la  salle. 

SOPHIE,  appercei>ajit  Saint' Albin  ,  court , 
effrayée  ,  se  Jeter  entre  les  bras  de  Cécile ,  et 
s'écrie  : 

IVI A  D  E  BI  O  1  s  E  L  L  E  ! 

SAINT-ALBIN,  7a  Suivant, 
Sophie  I 
(  Cécile  lient  Sophie  entre  ses  bras,  et  la  serre 
avec  tendresse  ). 

GERMEUIL  appelle. 
Mademoiselle  Clairet  ? 

ni"°,   c  L  A  I  R  E  T  ,  ^z^  dedans. 
J'y  suis. 

c  É  c  I  L  E  ,  à  Sophie. 
Ne  craignez  rien.  Rassurez-vpus.  Assejez-voust 
(^Sophie  s'assied.  Cécile  et  Germeuil se  retirent  au 
fond  du  théâtre  ,  ou  ils  demeurent  spectateurs 


I 


A    C    T   E      I   V.  56 1 

de  ce  qui  se  passe  entre  Sopliie  et  Saint-Albin. 
Genncuil  a  l'air  sérieux  et  rêveur.  Il  regarde 
qucl'juefois  tristement  Cécile  ,  qui ,  de  son 
coté,  montre  du  chagrin,  et  de  temps-en-temps, 
de  l'inquiétude. 
SAINT-ALBIN,  à  SopJiîe ,  qui  a  les  j'euX 
baissés  et  le  maintien  sévère. 

C'est  yous  ;  c'est   vous.  Je   a^ous   recouvre. . . 
Sophie. . .  O  ciel ,  quelie  sévérité  !  Quel  silence"! . . . 
Sophie,  ne  nie  refusez  pas  un  regard...  J'ai  tant 
souffert! . . .  Dites  un  mot  à  cet  infortuné. . . 
SOPHIE,  sans  le  regarder. 

Le  inérilez-voLis  ? 

s    A    I    -\    T  -  A    L    B    I    ri. 

Demandez-leur. 

SOPHIE. 

Qu'est-ce  qu'on  m'apprendra?  N'en  sais-je 
pas  assez?  Où  suis-je  ?  Que  fais-je  ici?  Qui  est- 
ce  qui  m'y  a  conduite  ?  Qui  m'y  rvîticnt?  . . .  Mon- 
sieur ,  qu'avez-vous  résolu  de  moi  ? 

s    A    I    N    T  -  A    I.   B    I    N. 

De  vous  aimer  ,  de  vous  posséder  ,  d'être  à  vous 
malgré  toute  la  terre  ,  malgré  vous. 

SOPHIE. 

Vous  me  montrez  bien  le  mépris  qu'on  fait  des  ' 
malheureux.  On  les  compte  pour  rien.  On  se  croit 
tout  permis  avec  eux.  Mais  ,  monsieur  ;  j'ai  des 
narens  aussi. 

Théâtre.  '  Q 


5^2       LE      PÉnE       DE      FAMILLE, 
SAINT-ALBIN. 

Je  les  connoîtrai.  J'irai  ;  j'embrasserai  leurs  ge- 
noux ;  et  c'est  d'eux  que  je  vous  obtiendrai. 

SOPHIE. 

Ne  l'espérez  pas.  Ils  sont  pauvres  ,  mais  ils  on' 
de  l'honneur....  Monsieur,  rendez- moi  à  iii^ 
parens  ;  rendez-pioi  à  moi-même  ;  renvojez-moi. 

SAINT-ALBIN. 

Demandez  plutôt  ma  vie ,  elle  est  à  vous. 

SOPHIE. 

O  dieu!  que  vais- je  devenir!  (A  Cécile,  à 
Germeuil ,  d'un  ton  désolé  et  suppliant)  :  Mon- 
sieur. . .  mademoiselle. . .  (  Et  se  tournant  vers 
Saint- Albin  )  :  Monsieur  ,  renvoyez-moi. .  .  ren- 
voyez-moi. . .  Homme  cruel ,  faut-il  tomber  à  vos 
pieds  ?  M'y  voilà. 

(^Elle  se  jette  aux  pieds  de  Saimt-Albin). 
SAINT-ALBIN  tombe  aux  siens ,  et  dit: 

Vous  ,  à  mes  pieds  !  C'est  à  moi  à  me  jeter  ,  à 
mourir  aux  vôtres. 

SOPHIE,  relevée. 

Vous  êtes  sans  pitié....  Oui,  vous  êtes  sans 
pitié...  Vil  ravisseur,  que  t'ai-je  fait  ?  quel  droit 
as-tu  sur  moi  ?. . .  Je  veux  m'en  aller. ..  Qui  est-ce 
qui  osera  m'arrêter  ?...  Yous  m'aimez?.,,  vous 
m'avez  aimée  ? . . .  vous  ? 

SAINT-ALBIN. 

Qu'ils  le  disent. 


ACTE      IV.  5Gj 

SOPHIE. 

Vous  avez,  résolu  ma  perle...  Oui,  vous  l'avez 
résolue  ,  et  vous  l'achèverez. . .  Ah  ,  Sergi  ! 
{En  disant  ce  mot  avec  douleuf ,  elle  se  laisse 
aller  dans  un  fauteuil}  elle  détourne  son  visage 
de  Saint-Albin  ,  et  se  met  à  pleurer). 

s    A    I    N    T  -  A    li    B    I    N. 

Vous  dclolunez,  vos  yeux  de  moi. . .  vous  pleu- 
rez. Ah!  j'ai  mérité  la  mort...  JMal'ioureux  que  je 
suis!  Qu'ai-je  voulu?  Qa'ai-jedit?  qu'ai-jeosc? 
qu'ai-je  fait  ? 

SOPHIE,  à  elle-même. 

Pauvre  Sophie,  à  quoi  le  ciel  ta  réservée!., 
La  misère  m'arrache  d'entre  les  bras  d'une  mère.. . 
j'arrive  ici  avec  un  de  mes  frères. ..  nous  y  ve- 
nions chercher  de  la  commisération  ;  et  nous  n'y 
rencontrons  que  le  mépris  et  la  dureté...  Parce 
que  nous  sommes  pauvres  ,  on  nous  méconnoit , 
on  nous  repousse. . .  Mon  frère  me  laisse. ..  je  reste  . 
seule. .  .  Une  bonne  femme  voit  ma  jeunesse  ,  et 
prend  pitié  de  mon  abandon. . .  Mais  une  étoile 
«|ui  veut  que  je  sois  malheureuse  ,  conduit  cet 
bomrue-là  sur  mes  pas  ,  et  l'attache  à  ma  perle. . ,' 
J'aurai  beau  pleurer...  ils  veulent  me  perdre ,  et 
ils  me  perdront...  Si  ce  n'est  celui-ci ,  ce  sera  son 
oncle. . .  (  Elle  se  lève  ).  Eh  !  que  me  veut  cet  on- 
cle?... pourquoi  me  poursuit-il  aussi?,..  Est-ce  moi 
<[ui  ai  appelé  son  neveu  ?  .. .  Le  voilà  ;  qu'il  parle  » 


564      LE      PÈRE       DE       FAMILLE," 

qu'il  s'accuse   lui-même...  Homme  trompeur, 
homme  ennemi  de  mon  repos,  parlez... 

SAI^T-ALBIN. 

RIon  cœur  est  innocent.  Sophie  ,  ayez  pitié  de 
moi. . .  pardonnez-  moi. 

SOPHIE. 

Qui  s'en  seroit  méfié  !  . . .  Il  paroissoit  si  tendre 
et  si  bon  1 ...  Je  le  crojois  doux. . . 

SAINT-ALBIiV. 

Sophie,  pardonnez -moi. 

SOPHIE. 

Çue  je  vous  pardonne  ! 

s   A   I   N   T  -  A   L   a    I   N. 

Sppliie  ! 

(  //  veut  lui  prendre  la  main  ). 

SOPHIE. 

Retirez-vous  )  je  ne  vous  aime  plus ,  je  ne  vous 
estime  plus.  Non. 

SAINT-ALBIN. 

O  dieu!  que  vais -je  devenir!...  Ma  sœur," 
Gernieuil ,  parlez  j  parlez  pour  moi. . .  Sophie  , 
pardonnez-moi. 

SOPHIE. 

Non. 

{Cécile  et  Genncuil  s'approchent). 

CÉCILE. 

Mon  enfant. 

G  E  R  M  E  u   I   r. 
C'est  un  homme  qui  vous  adore. 


ACTE       I  .V.  5G5 

SOPHIE. 

Eh  bien  !  qu'il  nie  le  prouve.  Qu'il  me  défende 
contre  son  oncle  ;  qu'il  me  rende  à  mes  parons  ^ 
qu'il  me  renvoyé }  et  je  lui  pardonne. 

S  G  E  TN  E    XI. 

GERMEUIL,  CÉCILE,  SAINT-ALBIN, 
SOPHIE,  Mlle.  CLAIRET. 

m"^.  CLAinET,    à  Cécile. 
Mademoiselle,  on  vient,  on  vient. 

Sortons  tous. 
(  Cécile  remet  Sophie  entre  les  innins  do  made^ 
moisclle  Clairet.  Ils  sortent  tous  de  la  salle  par 
drffcrens  côtés  ) . 

SCÈNE    XII. 

LE    C  O  M  LI  A  N  D  E  U  R  ,   Mad.    H  É  B  E  II  T  , 
D  E  S  C  H  A  M  P  S. 

(Z,e  Commandeur  entre  bruscjueinent.  Madame 
Hébert  et  Deschamps  le  suivent'). 

maJ.  HÉBERT,  en  inontrant  Deschamps. 

Oui,  monsieur ,  c'est  lui  :  c'est  lui  ([ui  accom- 
pngnoil  le  méchant  qui  me  l'a  ravie.  Je  l'ai  reconnu 
tout  d'abord. 


566       L    ï       P    £    K    E       B    E       FAMILLE,' 
LE       COMKATNBEUH. 

Co'^uin  !  A  quoi  tient-il  que  je  n'envoje  cherclicr 
un  commissaire ,  pour  t'apprendre  ce  que  i  oa 
gagne  à  se  prêter  à  des  forfaits  ? 

DESCHAMPS. 

Monsieur,  ne  me  perdez  pas;  vous  me  l'avezi 
promis. 

LE       COMMANDEUR. 

Eh  bien  !  elle  est  donc  ici  ? 

D    E    s    C    H    A    M    P    s. 

Oui ,  monsieur. 

LE       COMMANDEUR,    à   part. 

Elle  est  ici ,  ô  Commandeur ,  et  tu  ne  l'as  pas 
deviné  !  {A  Deschamps).  Yx  c'est  dans  Tapparte- 
nient  de  ma  nièce? 

DESCHAMPS. 

Oui ,  monsieur. 

LE       COMMANDEUR. 

Et  le  coquin  qui  suivoit  le  carrosse  ,  c'est  toi  ? 

DESCHAMPS. 

Oui,  monsieur. 

LE       COMMANDEUR. 

Et  l'autre  ,  qui  étoit  dedans  ,  c'est  Germeuil? 

DESCHAMPS. 

Oui ,  monsieur. 

LE       COMMANDEUR, 

Germeuil  ? 

mad.     HUBERT. 
Il  vous  l'a  déjà  dit. 


ACTE       IV.  367 

LE     coMiMAisDiiun,à  paft. 
Oh  I   pour  le  coup  ,  je  les  liens, 
niad.    H  ]Ê  B  E  R  T. 
Monsieur ,  quand  ils  l'ont  emmenée  ,   elle  m« 
tendûit  les  bras  ,  et  elle  me  disoil  :  Adieu ,  ma 
bonne,  je  ne  vous  reverrai  plusj  priez,  pour  moi* 
Monsieur  ,  que  je  la  vo;)e  ,  que  je  lui  parle  ,  que  je 
la  console  ! 

LE       C    O    M    El    A    N    D    E    U     n. 

Cela  ne  se  peut...   Quelle  découverte  ! 

mad.        HÉBERT. 

Sa  mère  et  son  frère  me  l'ont  confiée.  Que  leur 
réponurai-jo,  quand  ils  me  la  redemanderont? Mon- 
sieur ,  qu'on  me  la  rende ,  eu  qu'on  m'enferm» 
avec  elle. 

LE    coMMA>DEun,è  luL-inénie* 

Cela  se  fera  ,  je  l'espère.  (A  madame  Hébert)  t 
Mais  pour  le  présent ,  allez,  allez  vile  j  et  sur-}out 
re  reparoisscz  plus.  Si  l'on  vous  epperçoit ,  je  ne 
réponds  de  rien. 

maJ.      H  i  B  E  R  r. 

Mais  on  me  la  rendia,  et  je  puis  _y  compter? 

LE       C    0    M    31    A    N    D    K    U    R. 

Oui  ,  oui ,  comptez  ,  et  partez. 

p  E  s  c  u  A  II  p  s ,  e«  Za  voyant  sortir. 

Que  maudits  soient  la  vieille  ^  et  le  portier  qiiî 
Ta  laissé  passer  i 


568       LE       PÈr.    E       DE       FA^tlLLE, 

LE     co3HMANDEun,<2  Descliauips. 
Et  loi ,  maraud.  .  .  va, . .  conduis  cette  foinnie 
chez  elle. . .  et  songe  que  si  l'en  découvre  qu'elle 
m'a  parlé. . .  ou  si  elle  se  remontre  ici  ,  je  te  perds. 

SCÈNE    XIII. 
LE     COMMANDEUR,  seul. 

La  maîtresse  de  mon  neveu  dans  l'appartement 
de  ma  nièce  I  .  . . .  Quelle  découverte  1 ...  Je  me 
doutois  bien  que  les  valets  étoient  mêlés  là-dcdansi 
On  alloit ,  on  venoit ,  on  se  faisoit  des  signes  ,  on  se 
parloit  bas  j  tantôt  on  me  suivoit ,  tantôt  on  m'é- 
,vitoît. . .  Il  j  a  là  une  femme-de-chambre  qui  ue 
me  quitte  non  plus  que  mon  ombre...  Yoilà  donc 
la  cause  de  tous  ces  mouvemens  auxquels  je  n'en- 
tendois  rien. .  .Commandeur  ,  cela  doit  vous  ap- 
prendre à  ne  jamais  rien  négliger.  Il  y  a  toujours 
quelque  chose  à  savoir  où  l'on  fait  du  bruit. . .  S'ils 
empéchoient  cette  vieille  d'entrer ,  ils  en  avoicnt 
de  bonnes  raisons.  .  .  Les  coquins  ! . . .  le  hasard 
m'a  conduit  là  bicnà  propos...  Maintenant,  vojoiis, 
examinons  ce  qui  nous  reste  à  faire, . .  D'abord  , 
marcher  sourdement  ,  et  ne  point  troubler  leur 
sécurité...  Et  si  nous  allions  droit  au  l)on-hom\ue  ?... 
Non.  A  quoi  cela  scrviroit-il?  . . .  D'Auvilé  ,  il  faut 
montrer  ici  ce  que  lu  sais. . .  ISlais  j'ai  ma  lettre  de 
cachet  !  . . .  ils  me  l'ont  rendue  !  ...  La  voici.  .  . 
oui. . .  la  voici.  Que  je  suis  fortuné  !  . . .  Peur  celle 


A  c  T  E     1  y.  569 

fois  ,  elle  me  servira.  Dans  un  luomont  ,  je  tombe 
sur  eux.  Je  me  saisis  de  la  créature  ;  je  chasse  le 
cof  juin  (jui  a  tramé  tout  ceci. . .  Je  romps  à-la-fois 
deux  mariages.  .  .  Ma  nièce  ,  rna  prude  nièce  s'en 
ressouviendra  ,  je  l'espère.  .  .  El  le  bonhonjuie  , 
j'aurai  mon  touravec  lui.  .  .  Je  me  venge  du  père  , 
du  iils  ,  de  la  fille,  de  son  ami. . .  O  Conmiandeurl 
(]ueUe  journée  pour  toi  I 


FIN     DU      Q  f  A  T  R  I  K  M  c     À  C  T  Er 


SjO       LE      l'fcllE      DE       FAStlLLE, 


ACTE     Y. 

SCÈNE    PRE  M  1ER  K. 

CÉCILE,    Mlle.    CLAIRET. 

CÉCILE. 

*-'  E  meurs  (l'inquicludeel  de  crainte...  Deschanipa 
a-t-il  reparu? 

mile.      CLAIRET. 

Non  ,  mademoiselle. 

CÉCILE. 

Où  peut-il  être  allé  ? 

mile.     CLAIRET. 

Je  n'ai  pu  le  savoir. 

CÉCILE. 

Que  s'est-il  passe  ? 

ïnllc.        CLAIRET. 

D'abord  ,  il  s'est  fait  heaucou[)  de  mouvement  et 
de  bruit.  Je  ne  sais  combien  ils  cloient  ;  ils  alloient 
et  vcnoient.  Tout-à-coup,  le  mouvement  et  le 
bruit  ont  cessé.  Alors  ,  je  me  suis  avancée  sur  la 
pointe  des  pieds  ,  et  j'ei  écoulé  Je  toutes  mes 
oreilles;  mais  il  ne  me  parvenoiL  (pae  des  mois  sans 


A    C    T    E       V.  071 

euite.  J'ai  seulement  entendu  M.  le  Commandeur 
nui  crioit  d'un  ton  menaçant  :  Un  commissaire* 

CÉCILE. 

Quelqu'un  l'auroit-il  apperçuc  ? 

mile.       CLAIRET. 

Non ,  Mademoiselle. 

CÉCILE. 

Deschamps  auroit-il  parlé  ? 

mile.       CLAIRET. 

C'est  autre  chose.  Il  est  parti  comme  un  éclair. 

CÉCILE. 

Et  mon  oncle  ? 

mile.       CLAIRET. 

Je  l'ai  vu.  Il  gesticuloit ,  il  se  parloit  à  lui-même  , 
il  avoit  tous  les  signes  de  cette  gaîté  méchante, 
que  vous  lui  connoissez. 

CÉCILE, 

Où  est-il  ? 

mile.     CLAIRET". 
Il  est  sorti  seul ,  et  à  pied. 

CÉCILE. 

Allez.  . .  .  courez  ,  attendez  le  retour  de  mon 
oncle. .  .  ne  le  perdez  pas  de  vue. ...  Il  faut  trou- 
ver Deschaiiips.  ...  11  faut  savoir  ce  qu'il  a  dit. 
(  Mademoiselle  Clairet  sort  ;  Cécile  la  rappelle, 
et  lui  dit)  :  Si-tôt  que  Gcnneuil  sera  ren'.ré,  ditCv- 
luique  je  suis  ici. 


572       LE      rÈRE       n    Z      FAMILLE,  I 

S  C  È  N  E    I  I.  k 

CÉCILE,    SAINT-ALBIN. 

CÉCILE. 

Où  en  suis-je  réduite  î . . .  Ah  ,  Germeuil  ! ...  ; 
Le  trouble  me  suit.  . .  Tout  semble  me  menacer. . . 
Tout  m'effraje...  (  Saint-Albin  entre  ,  et  Cécile 
allant  à  lui):  Mon  frère  ,  Deschamps  a  disparu. 
On  ne  sait  ce  qu'il  a  dit ,  ni  ce  qu'il  est  devenu. 
Le  Commandeur  est  sorli  en  secret ,  et  seul. ...  Il 
se  forme  un  orage.  Je  le  vois  j  je  le  sens ,  je  ne  veux 
pas  l'allendre. 

SAINT-ALBIN. 

Après  ce  que  vous  avez  fait  pour  moi ,  m'abau"* 
donncrez-vous  ? 

CÉCILE, 

J'ai  mal  fait..  .  j'ai  mal  fait..  .  Cet  enfant  ne 
veut  plus  rester  5  il  faut  la  laisser  aller.  Mon  père  a 
vu  mes  allarmes.  Plongé  dans  la  peine  ,  et  délaissé 
par  ses  enfans  ,  que  voulez- vous  qu'il  pense, 
si-non  que  la  honte  de  quelque  action  indiscrète 
leur  a  fait  éviter  sa  présence  ,  et  néi^liger  sa  dou- 
leur ?...  Il  faut  s'en  rapprocher.  Germeuil  est 
perdu  dans  son  esprit;  Germeuil,  rpi'ilavoit  résolu... 
î\Ion  frère,  vous  êtes  généreux ^  n'exposez  pas 
plus  long-temps  voire  ami  ,  votre  sœur,  la  tran- 
quillité et  les  jours  de  mon  père. 


ACTE       V.  373 

SAINT-ALBIJf. 

Non  ,  il  est  dit  que  je  n'aurai  pas  un  instant  de 
repos. 

CÉCILE. 

Si  cette  femme  avoit  pénétré  !...  Si  le  Com- 
mandeur savoit  ! ...  Je  n'y  pense  pas  sans  frémir... 
Avec  quelle  vraisemblance  et  quel  avantage  il  nous 
attaqueroit  1  quelles  couleurs  il  pourroit  donner  à 
notre  conduite  !  et  cela  ,  dans  un  moment  où  l'ame 
de  mon  père  est  ouverte  à  toutes  les  impressions 
qu'on  y  voudra  jeter. 

saiivt-Albin. 

Où  est  Germeuil  ? 

CÉCILE. 

Il  craint  pour  vous  j  il  craint  pour  moi  :  il  est  allé 
chez,  cette  femme.  . . 

SCÈNE    I  I  r. 

CÉCILE,  SAINT-ALBIN,  Mlle.  CLAIRET. 

m''".  CLAIRET  se  montre  sur  le  fond  ^et  leur  crie  .* 
Le  Commandeur  est  rentré. 

SCÈNE     IV. 

CÉCILE,  SAINT- ALBIN,  GERMEUIL. 

GERMEUIL. 

Le  Commandeur  sait  tout» 


^4         ^Ê       PÈRE      UE.FAMILLEi 
CÉCILE    et    SAINT-ALBIN,   avcc  effioi. 
Le  Conmiandeur  sait  tout! 

G    E    R    M    E    U    I    L. 

Cette  femme  a  pénétré  j  elle  a  reconnu  Des- 
champs. Les  menaces  du  Commandeur  ont  inti- 
luidé  celui-ci  ^  et  il  a  tout  dit. 

CÉCILE* 

Ah! 

SAINT-ALBIN, 

Que  vais-je  devenir! 

CÉCILE. 

Que  dira  mon  père  ! 

G    E    R    M    E    U    I    II. 

Le  temps  presse.  Il  ne  s'agit  pas  de  se  plaindre. 
Si  nous  n'avons  pu  ni  écarter ,  ni  prévenir  le  coup 
qui  nous  menace  ,  du-moins  qu'il  nous  trouve 
rassemblés  ,  et  prêts  à  le  recevoir. 

CÉCILE, 

Ah  !  Germeuil ,  qu'avez-vous  fait  ? 

G    K   R    M    E    u    I    L. 

Ne  suis-je  pas  assez  malheureux  ? 


ACTE      V.  575 

SCÈNE    V. 

CÉCILE,  SAINT-ALBIN,  GERMEUIL, 
Mii«.     CLAIRET. 

mile,  c  L  A  I  R  E  T  ^e  remontre  sur  le  fond  ^ 
et  leur  crie  : 

V  o  I  c  I  le  Coniniandcur. 

G  E  K  M  E  u  1  r« 
Il  faut  nous  retirer. 

c   É   c   I  li  E. 

Non  ,  j'attendrai  mon  père. 

SAINT-ALBIN. 

Ciel ,  qu'allez-vous  faire  ! 

G    E    R    M    E    U    I    t. 

Allons  ,  mon  ami. 

s    A    I    N    T  -  A    li   B    r    IV. 

Allons  sauver  Sophie. 

CÉCILE, 

Vous  me  laissez  ! 

S  G  È  N  E    V  L 

CÉCILE,  seule. 

(  Elle  va  ;  elle  vient;  elle  dit)  : 

Je  ne  sais  que  devenir. . .  (  Elle  se  tourne  vers 
le  fond  de  la  salle ,  et  crie  )  :  Genneuil.  . .  Sain!- 
Albia.. .  O  mon  père  ,  que  vous  répondrai-jeî..; 


576        LE       PÈRE       DE       FAMILLE, 

Que dirai-je  à  mon  oncle  ?.  .  .  Mais  le  voici.  .  . . 
Asséyons-noiis. ..  Prenons  mon  ouvrage....  Cela 
nie  dispensera  du-moins  de  le  regarder. 

(  Le  Commandeur  entre  ;    Cécile  se  lève  et  le 
salue  ,  lesjyeux  baissés  ). 

SCÈNE     VII. 

CÉCILE,  LE   COMMANDEUR. 

LE  c  o  Bi  M  A  IV D  E  u  R  5e  rctoume ,  regarde  vers 
le  fond  ,  et  dit  : 

]\Ia  nièce  ,  tu  as  là  une  femme-de-chambre 
bien  alerte...  On  ne  sauroit  faire  un  pas  sans  la 
rencontrer.  .  ,  Mais  le  voilà  ,  toi ,  bien  rêveuse,  et 
bien  délaissée. . .  Il  me  semble  que  tout  commence 
à  se  rasseoir  ici. 

c  É  G  I  li  E  ,  en  bégaj'ant. 

Oui.. .  je  crois,  . .  que..  .Ah! 
LE  c  0  Bi  M  A  K  p  F  u  R  ,  appiijé  sur  Sa  canne,  et 
debout  devante/le, 

La  vois  et  i:s  mains  te  Iremljlent. . .  C'est  une 
cruelle  chose  que  le  trouble. . .  Ton  frère  me  paroit 
un  peu  remis...  Voilà  comme  ils  sont  tous.  D'a- 
bord ,  c'est  un  désespoir  où  il  ne  s'agit  de  rien  moins 
que  de  se  nojer  ou  se  pendre.  Tournez,  la  main  , 
pist ,  ce  n'est  plus  cela...  Je  me  trompe  fort  ,  ou  il 
n'en  seroit  pas  de  même  de  toi.  Si  Ion  cœur  se 
^rçnd  une  fois  ,  cela  durera. 


ACTE      V.  ^77 

c  K  c  ILE,  parlant  à  son  ouvrage. 
Encore  ! 

LE  c  0  M  iM  A  N  D  E  u  u  ,  ironùjucmcnt. 
Ton  ouvrogeva  mal. 

c  K  c  I  LE,    trisleincjit. 
Fort  mal. 

LE       COMMANDEUR.' 

Comiiidnl  Gornicuil  el  Ion  frère  sont-ils  main- 
tenant ?..  .  Assez  bien  ,  ce  me  semble  ?.. .  Cda 
s'est  apparemnicnl  cclairci...  Tout  s'est  eclairci  à  la 
fin....  et  puis  on  est  si  honteux  de  s'être  mal 
conduit  ! .  . .  Tu  ne  sais  pas  cela  ,  toi  ,  qui  a  tou- 
jours été  si  réservée  ,  si  circonspecte, 
c  É   c  I  L  E  ,  À  part. 

Je  n'y  tiens  plus.  (  Elle  se  lève  ).  J'entends  ,  je 
crois  ,  mon  père. 

LE       COMMANDEUR. 

Non,  tu  n'entends  rien ....  C'est  un  étrange 
homme  ,  que  ton  père  ',  toujours  occupé  ,  sans  sa- 
voir de  quoi.  Personne  ,  conmie  lui,  n'a  le  talent 
de  regarder,  et  de  ne  rien  voir. . ..  Mais,  revenons 
à  l'ami  Gernicuil...  Quand  tn  n'es  pas  avec  lui, 
lu  n'es  pas  trop  fâchée  qu'on  t'en  parle. . .  Je  n'ai 
pas  changé  d'avis  sur  son  compte  ,  au-moins.  .  . . 

CECILE, 

I\Ion  oncle. . . . 

LE       C    O    TM    M    A    N    D    E    U    r.. 

JNi  toi  non  plus,  n'est-ce  pas?. ...  Je  lui  décou- 
vre tous  les  jours  quelque  qualité;  et  je  ne  fai  ja- 


078       LE       P    È    r.    E      DE       FAMILLE, 

mais  si  biea  connu...  C'est  un  garçon  surprenant... 
(  Cécile  se  lève  encore  ).  Mais  tu  es  bien  pressée  ? 

CÉCILE. 

Il  est  vrai. 

LE       C    0    Ur    M    A    N    D    E    U    B. 

Qu'as-tu  ,  cjui  t'appelle  ? 

CÉCILE. 

J'attendois  mon  père.  Il  larde  à  venir  j  et  j'en 
suis  incjuièle. 

SCÈNE    VIII. 
LE   COMMANDEUR,  seul. 

Inquiète;  je  te  conseille  de  l'être.  Tu  ne  sais 
pas  ce  qui  t'attend....  Tu  auras  beau  pleurer,  gé- 
mir ,  soupirer ,  il  faudra  se  séparer  de  l'ami  Ger- 
meuil.. . .  Un  ou  deux  ans  de  couvent  seulement. .. 
Mais  j'ai  fait  une  bévue.  Le  nom  de  celte  Clairet 
eût  été  fort  bien  sur  ma  lettre  de  cachet  ;  et  il  n'en 
auroit  pas  coûté  davantage. .. .  IVIais  le  bonhomme 
ne  vient  point. ...  Je  n'ai  plus  rien  à  faire  ',  et  je 
commence  à  m'ennujer. . . .  (  fl  se  retourne  ;  et 
appercevant  le  Père  de  famille  qui  7)ient ,  il  lui 
dit):  Arrivez-donc  ,  bonhomme  ;  arrivez.-donc. 


1 


ACTE      V.  D79 

SCÈNE    IX. 

LE  COMMANDEUR,  LE  PERE  DE  FAMILLE. 

LE       PKnii       DK       FAMILLE. 

Et  f]!i'avcz,-voiis  de  si  pressé  à  me  Jire  ? 

LE       COMMANDEUR. 

Vous  Tallcz  savoir...  Mais  attendez  un  luonicnt. 
(  //  s'm'ance  doucement  vers  lej'ond  de  la  salle  , 
et  dit  à  la  fcmirw-de-chambre  qu'il  surprend  au 
guet  )  :  Mademoiselle  ,  approchez.  Ne  vous  gênez 
pas.  Vous  entendrez  mieux. 

LE       PÈnE       DE       FAMILLE. 

Qu'est-ce  f]u'il  j  a?  A  qui  parlez-vous? 

LE        G     O    ?I    M    A     IN     D    E    U     R. 

Je  parle  à  la  femrne-de-chainbre  de  votre  fille  ^ 
<|ui  nous  écoute. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Voilà  l'edet  de  la  méfiance  que  vous  avez  semée 
entre  vous  et  mes  enfans.  Vous  les  avez  éloignés  de 
moi ,  et  vous  les  avez  mis  en  société  avec  leurs  gens.' 

LE       COMMANDEUR. 

Non  ,  mon  frère  ,  ce  n'est  pas  moi  qui  les  ai  éloi- 
gnés de  vous  ;  c'est  la  crainte  que  leurs  démarches 
ne  fussent  éclairées  de  trop  près.  S'ils  sont ,  pour 
parler  comme  vous,  en  société  avec  leurs  gens  , 
c'est  par  le  besoin  qu'ils  ont  eu  de  quelqu'un  qui  les 
servît  dans  leur  mauvaise  couduile.  Entendez-vous , 


380       LE      PKRE       DE       FAMILLE, 

mon  frère?. . . .  Vous  ne  savez  pas  ce  qui  se  passe  / 
autour  de  vous.  Tandis  que  vous  dormez  dans  unef^j 
sécurité  qui  n'a  point  d'pxenîpie ,  ou  que  vous  vous     ^ 
abandonnez  à  une  tristesse  inutile  ,  le  désordre  s'est     / 
établi  dans  votre  maison.  Il  a  gagné  de  toute  part, 
cl  les  valets  ,  et  les  enfans  ,  et  leurs  entours. ...  Il 
ïi'_y  eut  jamais  ici  de  subordination  j  il  i^y  a  plus  ni 
décence,  ni  mœurs. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

J\i  mœurs  î 

LE       C    O    31    DI    A    N    D    E    U    R. 

Ni  mœurs. 

LE       PÈRE       DE       FA    PI    IL    LE. 

M.  le  Coniraandeur,  e:ipliquez-vous. . . .  I\Iaia 
Bon ,  épargnez-moi. . . . 

LE       COMMANDEUR. 

Ce  n'est  pas  mon  dessein. 

LE       piiRE       DE       FAMILL3. 

J'ai  de  la  peine,  tout  ce  que  j'en  peux  porter. 

LE       COMMANDEUR. 

Du  caractère  foible  dont  vous  êtes,  je  n'espère 
pas  que  vous  en  conceviez  le  ressentiment  vif  et 
profond  qui  conyiendroit  à   un  père.  N'importe 
j'aurai  fait  ce  que  j'ai  du;  et  les  suites  en  retombe- 
ront sur  vous  seul. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

jYous  mefîrayçz.  Qu'est-ce  donc  qu'ils  out  fait  ? 


A    C    T    E       V.  58 1 

1,E       COMMANDEUR. 

Ce  qu'ils  onl  fail  ?  De  belles  choses.  Ecoutez, 
écoulez. 

LE       PÈRE       DE       F    A    31    I    L    L    E.» 

J'altends. 

LE       COMMANDEUR. 

Celte  pclite  fille,  dont  vous  êtes  si  fort  en  peine... 

LE       !•    È    R    K       DE       FAMILLE. 

Eh  bien  ? 

LE       COMMANDEUR. 

Où  crojez-vous  qu'elle  soil  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  ne  sais. 

LE       COMMANDEUR. 

Vous  ne  savez?....  Sachez-donc  qu'ellje  est  chez 
vous. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 


Ch 


ez  moi 


LE       COMMANDEUR. 

Chez  VOUS.  Oui ,  chez  vous. ...  Et  qui  crojez- 
vous  qui  l'y  ail  introduite  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Germeuil  ? 

LE      COMMANDEUR. 

Et  celle  qui  l'a  reçue  ?  ^ 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Mon  frère  ,  arrêtez....  Cécile.. ..  ma  fille..,. 

LE      COMMANDIUK. 

Oui ,  Cécile;  oui ,  yotie  fiUe  a  reçu  chez  elle  la 


ÛO.-1       tj   t      i'    k   n    ]•-      U    E      F   A    M    I    I.   îi   C  5 

maîtresse  de  son  frère.  Cela  est  honnèle  ,  qu'en 
p:nsez-vous  V 

I.    E       V    ii    R    E       DE       F    A    M    I    L    L    t. 
Ah.I 

I,    E       C    O    ]M    ]>I    A    IS    n    E    U    R. 

Ce  Gernieuil  rcconuoît  d'une  étrange  manière 
les  obligations  ([u'il  vous  a. 

LE       P    È    n    E       DE       F    A    M    I    I,    L    E. 

i      Ah!  Cécile,  Cécile!    oîisonl  les  principes  cpie 
'  vous  a  inspirés  votre  inère  ? 

LE       COMMANDEUR. 

La  maîtresse  de  votre  fils  ,  cliez  vous  ,  dans  l'ap- 
partement de  voire  fille!  Jugei,  jugez. 

LE       p    È    r.    E       DE       FAMILLE. 

Ah  Gçrmeuill ....  ah  mon  fils  I, . . .  que  je  suis 
malheureux  î 

LE       COMMANDEUR. 

Si  vous  l'êtes,  c'est  par  votre  fijute.  Rendez-vous 
justice. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Je  perds  tout  eu  un  moment  ;  mon  fils,  ma  fille  , 
un  ami. 

LE       COMMANDEUR. 

C'est  votre  faute. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Il  ne  me  reste  qu'un  frère  cruel,  qui  se  plaît  à 
agraver  sur  moi  la  douleur. . . .  Ilonune  cruel,  éloi- 
gnez-vous. Faites-moi  venir  mes  enfans;  je  veux 
voir  mes  eafans. 


A    t    T    E       V.  0'"'J 

î,    E       C    O    M    M    A    N    n    E    U    P. 

Vos  cnfans  ?  Vos  enfans  ont  bien  mieux  à  faire 
que  d'écouler  vos  lamentations.  La  maîtresse  de 
votre  fils....  à  côte  de  lui. ...  dans  rapparlement 
de  votre  fille....  Crojcz-vous  qu'ils  s'ennuient  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Frère  barbare  ,  arrêtez. . . .  Mais  non  ,  achevez 
de  m'assassiner. 

LE       G    G    M    M    A    N    n    E    U    n. 

Puisque  vous  n'avez  pas  voulu  que  je  prévinsse 
votre  peine,  il  faut  que  vous  en  buviez  toute  l'a- 
nierttime. 

I-    E       P    È    n    E       DE       FAMILLE. 

O  mes  espérances  perdues! 

LE       COMMANDEUR. 

Vous  avez  laissé  croître  leurs  défauts  avec  eux  5 
et  s'il  arrivoit  qu'on  vous  les  monlrât ,  vous  avez 
détourné  la  vue.  Vous  leur  avez  appris  vous-même 
à  mépriser  votre  autorité  :  ils  ont  tout  osé  ,  parce 
qu'ils  le  pou  voient  impunément. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Quel  sera  le  reste  de  ma  vie  ?  qui  adoucira  les 
peines  de  mes  dernières  années  ?  qui  me  consolera? 

LE       COMMANDEUR. 

Quand  je  vous  disois  :  Veillez  sur  votre  fille; 
votre  fils  se  dérange  ;  vous  avez  chez  vous  un  co- 
quin ^  j'étois  un  homme  dur ,  méchant ,  importun. 


Ôb-i        ï.    E      r    L.    K    È       DE       r    A    M    I    L   t,    E  j 

IjE     pkf.  e     de     famille. 
J'en  niouriiti ,  j'en  moiirrai.  Et  ([ui  chercherai-JG 
aulour  de  moi. .  • .  Ali!...,  ah.'.... 

(  Il  pleure  ). 

LE       C    0    M    m    A    N    D    h    U    R. 

Vous  avez,  ncgligé  mes  conseils^  vous  en  avezji. 
Pleuiez. ,  pleurez,  maintenant. 

LE       P    È    n    E        DE       FAMILLE. 

J'aurai  eu  des  enfans  ,  j'aurai  vécu  malheureux, 
et  je  mourrai  seul  !. . .  Que  m'aura-t-il  servi  d'avoir 
été  père?. ...  Ah  I.  •  .  . 

LE       C    O    31    M    A    N    D    E    U    K. 

Pleurez. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLEé 

Homme  cruel  !  épargnez-moi.  A  chaque  mot 
qui  sort  de  votre  bouche  ,  je  sens  une  secousse  qui 
tire  mon  ame  et  qui  la  déchire. ...  Mais  non  ,  mes 
enfans  ne  sont  pas  tombés  dans  les  égaremens  que 
vous  leur  reprochez..  Ils  sontinnoccns  ;  je  ne  croirai 
point  qu'ils  se  soient  avilis ,  qu'ils  m'aient  oublié 
jusques-là.. . .  Sainl-Albin  !... .  Cécile!...  Ger- 
nieuil  !.. . .  Où  sont-ils?.  .  .S'ils  peuvent  vivre  sans 
iiioi,  je  ne  peux  vivre  sans  eux....  J'ai  voulu  les 
quitter. . .  Moi ,  les  quitter  !. . .  Qu'ils  viennent. .  • 
qu'ils  vienncait  tous  se  jeter  à  mes  pieds. 

LE       COM3IANDEUR. 

Homme   pusillanime  ,   n'avez. -vous  poiat  de 
honte? 


ACTE     V.  585 

CE      PÈRE       DE      rAMIIiliE. 

Qu'ils  viennent. ...  qu'ils  s'accusent....  qu'ils 
3e  repentent. .  . . 

LE       COBIMANDEUR. 

Non  ;  je  voudrois  qu'ils  fussent  cachés  quelque 
part ,  et  qu'ils  vous  entendissent. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Et  qu'entendroient-ils ,  qu'ils  ne  sachent? 

LE     comma:vdeur. 
El  dont  ils  n'abusent. 

LE       PÈRE       DE       FAJIILLE. 

Il  faut  que  je  les  voie  et  que  je  leur  pardonne  ,' 
ou  que  je  les  haïsse... 

LE       COBIMANDEUR. 

Eh  bien  !  vojez-les  ;  pardonnez-leur.  Aimez- 
les  j  et  qu'ils  soient  à  jamais  votre  tourraent  et 
votre  honte.  Je  m'en  irai  si  loin  ,  que  je  n'enten- 
drai parler  ni  d'eux  ni  de  vous. 

SCENE    X. 

LE  COMMANDEUR  ,  LE  PÈRE  DE  FAMILLE  , 
mad.  HEBERT,  M.  LE  BON  ,  DESCHAMPS. 

I. E    COMMANDEUR,  apperccvant  madame 
Hébert. 

Femme  maudite!  {A  Deschamps')  :  Ettoi ,  co-; 
i(uin  ,  que  fais -lu  ici? 

Tliéàtre.  R 


586       LE      P'ÈRE      DE       FAMILLE, 

niad.  HiiiîiiRT,    m.  le   bon    et   des  champs, 
au  Commandeur, 
Monsieur. 
LE  COMMANDEUR,  à  madame  Hébert, 

Que  venez-vous  chercher?  Retournez-vous-en, 
Je  sais  ce  que  je  vous  ai  promis  ;  et  je  vous  tiendrai 
parole. 

mad.      HÉBERT. 

Monsieur...  vous  vojez  ma  joie...  Sophie..." 

LE       COMMANDEUR. 

Allez  ,  vous  dis-je. 

M.       LE       B    O    N. 

Monsieur,  monsieur,  écoutez-la. 

niad.       HÉBERT. 

Ma  Sophie. ..  mon  enfant. . .  n'est  pas  ce  qu'oe 
pense...  M.  Le  Bon...  parlez...  je  ne  puis. 

ïjE     commandeur,*  m.  Le  Bon. 

Est-ce  que  vous  ne  connoissez  pas  ces  femmes- 
là  ,  et  les  contes  qu'elles  savent  faire  ? . . .  M.  Le 
Bon  ,  à  votre  âge  vous  donnez  là-dedans  ? 

niad.     HÉBERT,  au  Père  de  famille. 

Monsieur  ,  elle  est  chez  vous. 
i,E  PÈRE  DE  FAMILLE,  à  pari,  ct  douloureuscmcuL 

Il  est  donc  vrai  ! 

mad.       HÉBERT. 

Je  ne  demande  pas  qu'on  m'en  croie. .  .  Qu'ob 
Ja  fasse  venir» 


ACTE       V.  5'57 

LE       C    O    M    M    A    >    D    E    U    F. 

Ce  sera  quelque  parente  do  ce  Gerrneuil ,   qui 
c'aura  pas  de  souliers  à  mettre  à  ses  pieds. 

(  Ici  on  entend ,  au-dcdans ,  du  bruit,  du  tumulte j 
des  cris  confus  ). 

LE       PÈRE       DE       TA    MILLE. 

J'entends  du  bruit. 

LE       C    0    il    M    A    >■    D    E    U    B. 

Ce  n'est  rien. 

CÉCILE,   au- dedans. 
Philippe,  Philippe  ,  appelez  mon  père. 

LE        PÈRE        DE        F    A    >I    I    L    L    E, 

C'est  la  vois  de  lua  fiile. 

mad.     HÉBERT,  au  Père  de  famiUc, 

Monsieur  ,  faites  venir  mon  enfant. 

SAi>T-ALBi>,   au -dedans» 
N'approchez  pas.    Sur  votre  ^^e  ,  n'approchez 
pas. 
mâd.  HÉBERT  et  M.  LE  BOX  ,  Qu  Père  de  famille, 

^Monsieur ,  accourez. 

LE  c  0  :>t  M  A  >  D  c  u  K  ,   au  Père  defaJnHIc, 

Ce  n  est  rien  ,  vous  dis-je. 


5S8        LE      pi;nE      DE       FAHILLB^ 

SCÈNE     XI. 

LE  COMMANDEUR,  LE  PÈRE  DE  FAMILLE  , 
mad.  HEBERT,  M.  LE  BON,  DESCHAMPS, 
mile.  CLAIRET. 

ni^'®.    CLAIRET,  fffrayée  ^  au  Père  de  famille-. 

Des  épées  ,  un  exempt,  des  gardes.  Monsieur, 
accourez,  si  vous  ne  voulez  pas  qu'il  arrive  malheur. 

SCÈNE     XII    et  dernière. 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE  ,  LE  COMMANDEUR  , 
mad.  HEBERT,  M.  LE  BON,  DESCHAMPS, 
Mlle.  CLAIRET,  CECILE,  SOPHIE,  SAINT- 
ALBIN,  GERMEUIL,  UN  EXEMPT,  PHI- 
LIPPE, des  domesiùjues ,  toute  la  maison^ 

(  Cécile  ,  Sophie ,  l'exempt,  Saint-Albin  ,  Ger- 
meuil  et  Philippe  entrent  en.  tumulte;  Saini" 
Albin  a  l'epée  tirée  ,  et  Germeuil  le  retient  }<. 

CÉCILE,  entra  en  criant  •• 

Mon  père  ! 

SOPHIE,  en  courant  vers  le   Pire  de  fa- 
mille ,  et  en  criant  : 
Monsieur  ! 

j,  E  c  o  !vt  M  A  N  D  E  u  R  ,  fi  Vcxemvt ,  CH  Criant  : 
Mcubieur  l'exempt ,  faites  votre  devoir. 


ACTE      V.  589" 

SOPHIE  et  niad.  h  é  b  k  r  t  ,  e.-i  s*adrcssant  au 
Père  de  famille -y  et  la  première ,  en  se  jetant  à 
ses  genoux. 

Monsieur  ! 
SAINT-ALBIN,  toujoius  relcnu  par  Germeuil, 

Auparavant  ,  il  faut  ni'ôler  la  vie.   Germeuil , 
laissez-iuoi. 

LE     c  0  :m  M  A  K  D  E  u  R ,   à  l'excmpt. 

Faites  votre  devoir. 

ÏjE    père    de    KAIMILLE,    SAINT-AliBINj 

ïuad.  HÉBEnT,M.  LE    BON,  à  Vexcmpt. 
Arrêtez. 

mad.  H  t:  B  E  ;\  T  et  m.  l  e  d  o  n  ,  au  Comman- 
deur, en  tournant  de  son  côté  Sophie,  qui  est 
toujours   à  genoux. 
Monsieur,  regardez*  la.  ' 

LE     COMMANDEUR,  sons  la  regarder. 

De  par  le  roi ,  M.  l'exempt ,  faites  votre  devoir. 
SAINT-ALBIN,  <?7Z  crïant. 

Arrêtez, 
înad.  HKBEKT  et  m.  le  bon  ,  en  criant  au  Com- 
mandeur, et  en-mc'/ne-temps  que  Saint-Albin, 

Regardez-la. 
S  o  p  H  I  E ,  en  s' adressant  au  Commandeur, 

IVIonsieur  ! 
LE  COMMANDEUR  Se  rctournc ,  la  regarde , 

et  s'écrie,  stupéfait: 

Ahî 


5tjO       LE       Ptnt       DE       FAMrLLt/ 

inadl    H  É  B  E  R  T    et    M.     le     bon. 
Oui  ,  jnonsieur  ,  c'est  elle.  C'est  votre  nièce. 

iAlNT-ALUlIN,      CKCILK,      GEhMEUlL, 
nil'e.       CLAIRET. 

Sophie  ,  la  nièce  du   Commandeur  ! 
i  op  H  I  E ,  toujours  à  genoux ,  au  Commandeur, 
Mon   cher  oncle 

LE     COMMANDEUR,   brusqueiHcnt, 
Que  faites-vous  i  .î  ? 

SOPHIE,  tremblante. 
Ne  me  perdez  pas. 

LE       COMMANDEUR. 

Que  ne  resticz-vous  dans  votre  province?  Pour- 
quoi n'y  pas  retourner  ,  quand  je  vous  l'ai  fait  dire? 

SOPHIE. 

IVIon  cher  oncle  ,  je  m'en  irai;  je  m'en  retour- 
nerai j  ne  me  perdez  pas. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Yenez  ,  mon  enfant ,  levez-vous. 

mad.     HÉBERT. 
Ah  ,  Sophie  I  -^ 

SOPHIE. 

Ah  ,  ma  bonne  ; 

mad.       H   É   B    R   E   T. 

Je  vous  embrasse. 

SOPHIE,   en-meme-lernps. 
Je  vous  revois. 
CÉCILE,  en  se  jetant  aux  pieds  de  son  père. 
Mon  père  ,  ne  condamnez  pas  votre  fille  sans 


ACTE    r.  Sgr 

l'enlcndre.   Malgré  les  apparences  ,  Cécile  n'est 
point  coupable  ,  elle  n'a  pu  ni  délibérer  ,   ni  vous 
consulter.. . 
LE  PKRE  DE  tAM  MILLE,  d'un   air  un  peu 

sévère ,  mais  touc/ié. 

ÎSIa  fille  ,  vous  êtes  tombée  dans  une  grande 
iniprudcDce. 

CÉCILE. 

Mon  père  ! 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  avcc  tcndressCi 

Levez- vous. 

SAINT-ALBIN. 

Mon  père  ,  vous  pleurez. 

LE       PÈRE       DE       FAjriLLT. 

C'est  sur  vous  ,  c'est  sur  votre  sœur.  Mes  en^ 
fans  ,  pourquoi  ni'avez-vous  négligé  ?  Voyez  ,vous 
n'avez  pu  vous  éloigner  de  inoi ,  sans  vous  égarer. 
SAINT- ALBIN,  et  CÉCILE,  en  luL  baisant  les 

mains. 

Ah  ,  mon  père  ! 
(^Cependant  le  Commandeur  paraît  confondu). 
LE  PÈRE  DE  FAr.iiLLE,  aprés  avoir  essuyé  ses 

larmr's ,  prend  un  air  d'autorité,  et  dit  au  Corn' 

rnandeur .' 

M.  le  Commandeur ,  vous  avez  oublié  fjue  vous 
étiez  chez  moi. 

l'exempt. 

Est-re  que  monsieur  n'est  pas  le  nidîlre  de  la 
maison? 


Sga       LE       PÈHE       DE       FAMILLE, 
LE    rÈRE   DE    FAMILLE,  <i    l'eXeinpt. 

C'est  ce  que  vous  auriez  dû  savoir,  avant  que  d'y 
entrer.  Allez,  monsieur  ;  je  réponds  de  tout. 

(L'exempt  son). 

SAINT-ALBIN. 

Mon  père! 

LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  a^'cc  tctidresse. 

Je?  t'entends. 
SAINT-ALBIN,  €71  présentant  Sophie  au  Corn" 

rnandeur. 

Mon  oncle  î 
S  0  p  H I E,  aw  Commandeur  qui  se  détourne  d'elle. 

Ne  repoussez  pas  l'enfant  de  votre  frère. 
LE     COMMANDEUR,  SOUS  la  regarder. 

■  Oui ,  d'un  honiine  sans  arrangement ,  sans  con- 
duite ,  qui  avoit  plus  que  moi ,  qui  a  tout  dissipé  , 
et  qui  vous  a  réduits  dans  l'état  où  vous  êtes. 

s  o  P  H  I  K. 
Je  me  souviens ,  lorsque  j'étois  enfant  :  alors 
vousdaigniez  me  caresser.  Vous  disiez  que  je  vous 
étois  chère.  Si  je  vous  afflige  aujourd'hui ,  je  m'en 
irai ,  je  m'en  retournerai.  J'irai  retrouver  ma  mère , 
ma  pauvre  mère  ,  qui  avoit  mis  toutes  ses  espé- 
rances en  vous. 

SAINT -ALBIN. 

Mon  oncle  ! 

LE       COMMANDEUR. 

Je  ne  veux  ni  vous  voir,  ni  vous  entendre» 


ACTE    V.  og> 

Le  père  de  famille,   saint-albin, 
M.  LE  a  0  y  ,  en  s'assemblant  autour  de  lui. 
INIon  frcrc. . . .  Monsieur  le  Coiniuandcur. . .  • 
Mon  oncle. 

liE      PÈRE      DE      FAINIILLE. 

C'est  votre  nièce. 

LE       C    O    M    M    A    N    D    E    U    Ra 

Çu'est-elle  venue  faire  ici  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

C'est  votre  sang. 

LE       COMMANDEUR. 

J'en,  suis  assez  fôché. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Ils  portent  votre  nom. 

LE       COMMANDEUR. 

C'est  ce  qui  me  désole. 
LE  PÈRE  DE  FAMiLLL,  €11  motitraut  Sofliie. 
Vojez,-la.  Où  sont  les  parens  qui  n'en  fussent 
vains  ? 

LE       COMMANDEUR. 

Elle  n'a  rien  :  je  vous  en  avertis. 

SAINT-ALBIN. 

Elle  a  tout. 

LE       PÈRE       DE       FABIILLE. 

Ils  s'aiment. 

LE  COMMANDEUR,  au  Père  de  famille. 
Vous  la  voulez  pour  votre  fille  ? 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE, 

Ils  s'aiment. 


Sg4       LE      PÈRE      DE       FAMILLE, 

LE     coMMANDEURjà  Saint-Albin. 
Tu  la  veux  pour  ta  femme  ? 

SAINT-ALBIN. 

Si  je  la  veux  ! 

LE       COMMANDEUR. 

Ajé-la  ,  j'y  consens:  aussi  bien  je  n'j  con- 
sentirois  pas  ,  qu'il  n'en  soroit  ni  plus  ni  moins... 
{Au  Père  de  famille).  Mais  c'est  à  une  condition. 

SAINT-ALBIN,    à    Sophio* 

Ah  ,  Sophie  î  nous  ne  serons  plus  séparés. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Mon  frère  ,  grâce   entière.  Point  de  condition. 

LE       COMMANDEUR. 

Non,  Il  faut  que  vous  me  fassiez  justice  de  voir* 
fille  ,  et  de  cet  homme-là. 

SAINT-A    LBIN. 

Justice!  Et  de  quoi?  Qa'ont-ils  fait ,  mon  père? 
c'est  à  vous-même  que  j'en  appelle. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Cécile  pense  et  sent.  Elle  a  l'ame  délicate  ;  elle 
se  dira  ce  qu'elle  a  dû  me  paioître  pendant  un  ins- 
tant. Je  n'ajouterai  rien  à  son  propre  reproche. 

Gormcuil...  je  vous  pardonne...  Mon  estime 
et  mon  amitié  vous  seront  conservées  j  mes  bien- 
faits vous  suivront  par-tout  j  mais.  .. 

( Germeuil  s' enva  tristement ,  et  Cécile  le  regarde 
aller). 


ACTE      V.  59'J 

LE      C    O    M    M    A    N    D    E    U    n. 

Encore  passe. 

mile.       CLAIRET. 

IMon  tour  va  venir.  Allons  préparernos  paquets. 
(  Elle  sort  ). 
SAiwT-ALBiN,  à  son  père. 

Mon  père  ,  écoutez-moi. .  .  Gcnncuil ,  demeu- 
rez... C'est  lui  qui  vous  a  conservé  voire  fils...  Sans 
lui  ,  vous  n'en  auriez  plus.  Qu'ailois-je  devenir?  . . . 
C'est  lui  qui  m'a  conservé  Sophie.. ,  Menacée  par 
moi  ,  menacée  par  mon  oncle  ;  c'est  Germcuil  , 
c'est  ma  sœur  qui  l'ont  sauvée. .  .  Ils  n'avoient 
qu'un  instant.  .  .  elle  n'avoit  «pa'un  asvle.  .  .  Ils 
l'ont  dérobée  à  ma  violence.  .  .  Les  punirez-vous 
de  ma  faute  ?  . .  .  Cécile  ,  venez,  il  faut  fléchir  le 
meilleur  des  pères. 

(  Il  amène  sa  sœur  aux  pieds  de  son  père  ,  et  s'j" 
Jette  avec  elle  ). 

LE       PÈRE       DE       FAWILL3. 

Ma  fille,  je  vous  ai  pardonné  j  que  me  deman- 
dez-vous ? 

SAINT-ALBIN. 

D'assurer  pour  jamais  son  bonheur  ,  le  mien  , 
et  le  vôtre.  Cécile. ..  Germeuil. .  .  Ils  s'aiment ,  ils 
s  adorent..  .  Mon  père,  livrez-vous  à  toute  voire 
bonté.  Que  ce  jour  soit  le  plus  beau  jour  de  notre 
vie.  (  Il  court  à  Germeuil,  il  appelle  Sophie)  % 
Germeuil,  Sophie....  Venez,  venez....  Allons 
tous  nous  jeter  aux  pieds  de  mon  père. 


Sj6       LE       PÈnE      DE       l^AMILLE, 

SOPHIE,  5^  jettant  aussi  aux  pieds  du  Père 

de  famille  ,  dont  elle  ne  cjuitte  guère  les  mains 

le  reste  de  la  scènci 

Monsieur  ! 
LE  PÈRE  DE  FAMILLE,  Se  penchant  sur  eux  y 
et  les  relevant. 

Mes  enfans. , .  mes  enfans  ! . . ,  Cécile  ,  vous  ai- 
jnez  Germe Liil? 

LE       COBIMANDEUR. 

Et  ne  vous  en  ai- je  pas  averti  ! 

CÉCILE. 

Mon  père  ,  pardonnez-moi. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Pourquoi  me  l'avoir  célé  ?  Mes  enfans  !  vous"  né 
connoissezpas  votre  père...Germeuil , approchez, 
Yos  réserves  m'ont  affligé;  mais  je  vous  ai  re- 
gardé de  tout  temps  comme  mon  second  fils.  Je 
vous  avois  destiné  ma  fille.  Qu'elle  soit  avec  vous  la 
plus  heureuse  des  femmes. 

LE      COMMANDEUR. 

Fort  bien.  Voilà  le  comble.  J'ai  vu  arriver  de 
loin  cette  extravagance  ;  mais  il  étoit  dit  qu'elle  se 
feroit  malgré  moi  ;  et  Dieu  merci ,  la  voilà  faite. 
Soyons  tous  bien  jojeux  ,  nous  ne  nous  reverrons 
plus. 

LE      PÈRE       DE      FAMILLE. 

Vous  vous  trompez  ,  M.  le  Commandeur* 

s    A    I    N    T  -  A    L   B    1    K, 

Mon  oncle  ! 


ACTE       V.  597 

LE       C    0    M    IVI    A    P."    D    E    U    I\. 

Relire-toi.  Je  voue  à  ta  sœur  la  haine  la  mieux 
çondilionnce  ;  el  loi  ,  lu  aurois  cent  enlans  ,  que 
je  n'en  nommerois  pas  un.  Adieu. 

(  //  5o;Y  ) . 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Allons  ,  mes  enfans.  Vojons  qui  de  nous  saura 
le  mieux  réparer  les  peines  qu'il  a  causées. 

SAlNT-ALBlN. 

Mon  père  ,  ma  soeur  ,  mon  ami  ,  je  vous  ai  tous 
afiflij^és.  Mais  vojez-la  ,  el  accusez-moi ,  si  vous 
pouvez. 

LE       PÈRE       DE       FAMILLE. 

Allons  ,  mes  enfans  ;  M.  Le  Bon  ,  amenez  mes 
pupilles.  IMadame  Hébert ,  j'aurai  soin  de  vous. 
Soyons  tous  heureux.  (A  Sophie  J  :  Ma  fille  , 
votre  bonheur  sera  désormais  l'occupation  la  plus 
douce  de  mon  fils.  Apprenez- lui ,  à  voire  tour,  à 
calmer  les  eniporlcmens  d'un  caractère  trop  vio- 
lent. Qu'il  sache  qu'on  ne  peut  ctie  heureux,  quand 
on  abandonne  son  tort  à  ses  passions.  Que  votre 
soumission  ,  voire  douceur,  voire  patience  ,  toutes 
les  vertus  que  vous  nous  avez  montrées  en  ce  jour, 
soient  à  jamais  le  modèle  de  sa  conduite  et  l'objet 
de  sa  plus  tendi  e  estime. . . 

SAINT -ALBIN,    OVCC  vivacité. 

Ah  I  oui,  mon  papa. 

LE   PÈRE   DE     FAMILLE,   à     GcmieUil. 

Mon  fils ,  mon  cher  fils  I  Qu'il  me  larde  de  vous 


59S     IjE     père     de     famille, 
appeler  de  ce  nom.  (  [ci  Cécile  boise  la  main  du 
son  père).  Vous  ferez  des  jours  heureux  à  ma  fille. 
J'espère  (jue  vous  n'en  passerez  avec    elle  aucun 
qui  ne  le  soit.  .  .  Je  ferai  ,  si  je  le  puis  ,  le  bonheur 
de  lous. . .  Sophie  ,  il  faut  appeler  ici  votre  uièrc, 
vos  frères.  ]Mes  enfans  ,  vous  allez  faire  ,  aux  pieds 
des  autels  ,    le  serinent  de   vous  aimer  toujours. 
.  Vous  ne  sauriez  en  avoir  trop  de  témoins.  Appro- 
chez ,  mes  enfans...,.   Venez,  Germeuil,  venez 
Sophie.  (  Il  unit  ses  quatre  enfans,  et  il  dit)  : 
Une  belle  femme  ,    un  honmie  de  bien  ,  sont  les 
deux  êtres  les  plus  touchans  de  la  nature.  Donnez 
deux  fois  ,  en  un  même  jour  ,  ce  spectacle  aux 
hommes. ..  Mes  enfans  ,  que  le  ciel  vous  bénisse  , 
comme  je  vous  bénis  I  (  //  étend  les  mains  sureuXy 
et  ils  s'inclinent ,  pour  recevoir  sa  bénédiction  ). 
Le  jour  qui  vous  unira ,  sera  le  jotTï-  le  plus  solemnel 
de  votre  vie.  Puisse-t-il  être  aussi  le  plus  fortuné!... 
Allons  ,  mes  enfans. . . 

Oh  !  qu'il  est  cruel. . .  qu'il  est  doux  d'être  père  ! 
(  En  sortant  de  la  salle  ,  le  Père  de  famille 
conduit  ses  deux  filles  ;  Saint-^ibin  a  les  bras 
jettes  autour  de  son  ami  Germeuil}  M.  Le  Bon 
donne  la  main  à  madame  Hébert  ^  le  reste 
suit ,  en  confusion  ;  et  tous  marquent  le  trans-' 
vort  delà  joie). 

FIN     DU      PÈRE     PE     FAMILLE. 


PELA 

POÉSIE  DRAMATIQUE. 


A  -MON  AMI  M.  GRIMM. 


4- 


SOMMAIRES. 


I.  Des  genres  dramatiques.  De  l'habitude  des 
peuples.  Des  limites  de  l'art.  De  l'injustice  des 
hommes.  Se  complaire  dans  son  travail,  ChercJier 
les  suffrages  de  ses  amis.  Attendre  les  autres  lu 
temps.  Intervalle  des  genres.  Système  dramatique, 

II.  De  r.  a  Comédie  séri  euse.  Des  qualités  du  poëte 
en  ce  genre.  Objection.  Réponse.  Juger  les  pro- 
ductions de  l'esprit  en  elles-mêmes.  Avantages  du 
comique  honnête  et  sérieux,  sur  -  tout  chez  un 
peuple  corrompu.  De  quelques  scènes  du  Faux 
Généreux.  De  l'honnête.  Seconde  objection.  Ré- 
ponse. Le  Juge  ,  comédie  ,  sujet  proposé.  Manière 
de  juger  un  ouvrage  dramatique  De  la  nature  hu- 
maine. Du  spectacle.  Des  fictions.  Du  poëte,  du 
romancier  et  du  comédien.  Du  but  commun  à  tous 
les  arts  d'imitation.  Exemple  d'un  tableau  honnête 
et  pathétique. 

III.  D'une  sorti  de  drame  moral.  Ses  règles  , 
ses  avantages.  Des  impressions.  Des  applaudisse* 
mens. 

ÏV.  D'une  sorti  de  drame  philosophiqu'e.  La 
mort  de  Socra/e ,  exemple  de  ce  drame.  Du  drame 
ancien  et  de  sa  simplicité,  • 


/,02  SOMMAIRES. 

y.  Des  drames  simples  et  des  drames  com- 
posés. Le  drame  simple  est  proféré,  et  pourquoi. 
Difficulté  de  conduire  deux  intrigues  à -la -fois. 
Exemples  tirés  de  Vénérienne  et  de  VEaittonit- 
morumenos.  Observation  sur  la  conduite  du  Père 
de  Jamille.  Inconvénient  des  incidens  multipliés. 

VI.  Du  DRAME  BURLESQUE.  De  son  action  et  de 
son  mouvement.  Il  exige  une  gaité  originale.  Il 
n'est  pas  donné  h.  tous  d'y  réussir.  Yi'udriitophane. 
L'usage  que  le  gouvernement  pourroit  faire  d'un 
bon  farceur.  De  l'action  et  du  mouvement  en  gé- 
néral. De  son  accroissement. 

VU.  Du  PLAN  ET  DU  DIALOGUE.  Quel  est  le  plus 
difficile.  D^s  qualités  du  poêle  ,  pour  former  un 
plan.  De  ses  qualités ,  pour  bien  dialoguer.  Le  plan 
et  le  dialogue  ne  peuvent  être  de  deux  mains  dif- 
férentes. Un  même  sujet  fournira  plusieurs  plans  ; 
mais  les  caraclbres  étant  donnés  ,  les  discours  sont 
uns.  Il  y  a  plus  de  pièces  bien  dialoguées ,  que 
de  pifeces  bien  ordonnées.  Un  poète  forme  son  plan  , 
/  et  projette  ses  scènes  d'après  son  talent  et  son  ca- 
I  laclère.  Du  soliloque  et  de  son  avantage.  Défaut 
des  jeunes  poiites. 

VIII.  De  l'isquisse.  Idée  à'Aristote.  Poëliquea 
à'^rùtote  ,  à* Horace  et  de  Boileau.  Exemple  d'es- 
quisse d'un  poëme  tragique.  Exemple  d'esquisse 
d'un  po'ème  comique.  Avantages  de  l'esquisse. 
Moyen  de  la  fécooder  et  d'en  faire  sortir  les  in- 
cidens, 

ÏS,,  D£S  INCIDENS,  Du  chois  des  iacidços.  Moîièrs 


SOMMAIRES.  /|0!> 

et  Racine  ,  cités.  Des  Incidens  frivoles.  De  la  fa- 
talité. Objection.  Réponse.  Térencc  et  Blotière^ 
cités.  Des  (ils.  Des  liis  tendus  à  faux.  Molière  ,  cite. 

X.  Du  PLAN  DE  LA  TRA'GÉDIE  ,  IT  BTJ  PLAN  DK 
LA  COMÉDIE,  ^iiel  est  le  plus  difficile  ?  Trois 
ordres  de  choses.  Le  potite  comique,  créateur  de 
son  genre.  Son  modHe.  La  poésie  comparée  k  l'his- 
toire plus  utilement  qa'h  la  peinture.  Du  mer- 
veilleux. Imitation  de  la  nature  ,  dans  la  com- 
binaison des  incidens  extraordinaires.  Des  incidens 
simultanés.  Du  vernis  romanesque.  De  l'illusion. 
L'illusion  ,  quantité  constante  Du  drame  et  du 
roman.  Téléinacjue ,  cité.  Tragédies  toutes  d'in- 
Ventiou.  De  la  tragédie  domestique.  S'il  faut  l'éJ 
crire  en  vers.  Résumé.  Du  poëte  et  du  versifica- 
teur. De  l'imigination.  De  la  réalité  et  de  la 
fiction.  Du  philosophe  et  du  poëte.  Ils  sontcon— ^ 
séquens  et  inconséquens  dans  le  même  sens.  Eloge 
de  l'imagination.  Imagination  réglée.  Racheter  le 
merveilleux  par  des  choses  communes.  De  la  com- 
position du  drame.  Faire  la  première  scène  la  pre- 
mière ,  et  la  dernit;re  scène  la  dernière.  De  l'in- 
fluence des  scènes  les  imes  sur  les  autres.  Objec- 
tion. Réponse.  Du  Père  de  Jamille.  De  Vudmi 
sincère  de  Galdoni,  Du  Fils  naturel.  Réponse  auX 
critiques  du  Fils  naturel.  De  la  simplicité.  De  la| 
lecture  des  anciens.  De  la  lecture  ^Homère.  Son 
utilité  au  poëte  dramatique  ,  prouvée  par  (juelv[ues 
morceaux  traduits. 

XI.  De  L'intérêt.  Perdre  de  vue  le  spectateiir. 
Faut-il  l'instruire  ,  ou  le  tenir  dans  l'ignorance 
des  iacidens?  Ineptie  des  règles  s<3aérales.  Exem- 


if>!\  SOMMAIRES. 

pies  tirés  de  Zaïre,  à' JpJn'génic  en  TauriJe  91  de 
Britannicus.  Le  sujet  où  les  réticences  sont  né- 
cessaires est  ingrat.  Preuves  tirées  du  Père  de  Jc^- 
mille  ,  et  de  VHécyre  de  Térence.  De  l'efl'et  des 
monologues.  De  la  nature  de  l'intérêt  ,  et  de  son 
accroissement.  De  l'art  poétique  ,  et  de  ceux  qui 
en  ont  écrit.  Si  un  Lomme  de  génie  compose 
jamais  un  art  poétique  ,  savoir  si  le  mot  specta- 
teur s'y  trouvera.  D'autres  moJëles  ,  d'autres  loir. 
Comparaison  du  peintre  et  du  poëte  dramatique. 
Ij'attention  du  poëte  au  spectateur  gêne  le  poët8 
et  suspend  l'action.  Molière ,  cité. 

XII.  De  l'exposition.  Qu'est-ce  que  c'est?  Dans 
la  comédie.  Dans  la  tragédie.  Y  a-t-il  toujours  une 
exposition?  De  l'avant-scëue  ,  ou  du  moment  où 
commence  l'action.  Il  Importe  de  l'avoir  bien  choisi. 
11  faut  avoir  un  censeur  ,  et  qui  soit  Lomme  de 
génie.  Expliquer  ce  qu'il  faut  expliquer.  Négliger 
les  minuties.  Débuter  fortement.  Cependant  uns 
premi?ire  situation  forte  la'esl  pas  sans  inconvénient. 

XIII.  Des  caractères.  Il  faut  les  mettre  en  con- 
traste avec  les  situations  et  les  intérêts  ,  et  noa 
entre  eux.  Du  contraste  des  caraclëres  entre  eux^ 
Ixamen  de  ce  contraste.  Le  contraste  en  général 
TÎcieux.    Celui   des  caractères,   multiplié  dans  un 

,  ^  drame  ,  le  rendroit  maussade.  Fausse  supposition 
qui  le  prouve.  11  montre  l'art.  11  ajoute  au  vernis 
romanesque,  11  gêne  la  conduite.  Il  rend  le  dia- 
logue monotone.  Bien  fait ,  il  rendroit  le  sujet 
du  drame  équivoque. Preuves  tirées  du  Misarflirope 
<ie  3Iolière  ,  et  des  Adelphes  de  Térence.  Drames 
jans  contraste,  plus  vrais ,  plus  siœples,  plus  dif- 


SOMMAIRE    S.  /\05' 

ficlle,'!  .  et  plus  beaux.  Il  u'y  a  point  de  conlra.ile 
dans  la  tragédie.  Corne  il  le  ,  Piaule  ,  Molière  , 
Térence y  cilés.  Le  contraste  des  sentiinens  et  des 
images  est  le  seul  ciui  me  plaise  Ce  que  c'est» 
Exemples  tirés  A' Homère  ,  de  Lucrèce  ,  à^ Horace , 
ù' ^iiacréon  y  de  Catulle  ,  de  V Histoire  naturelle  f 
de  V Esprit,  D'un  tableau  du  Poussin.  Du  con- 
traste par  la  vertu.  Du  contraste  par  le  vice. 
Contraste  réel.  Contraste  feint.  Les  anciens  n'ont 
<    pas  connu  le  contraste. 

XIV.  De  ^a  division  de  l'action  et  des  actes^ 
De  quel-{ues  relaies  arbitraires,  comme  paroi tre  ou 
être  annoncé  ;  rentrer  sur  la  scène ,  couper  ses  actes 
à-peu-près  de  la  même  long^ueur.  Exemples  du 
contraire. 

XV.  Des  entb.' actes.  Ce  que  c'est.  Quelle  en  est 
Ta  loi.  L'action  ne  s'arrête  pas  même  dans  l'en- 
tr'acte.  Cliaque  acte  d'une  pièce  bien  faite  pour- 
Toit  avoir  un  titre.  Des  scènes  supposées.  Précept* 
important  là-dessus.  Exemple  de  ce  pré^cepte. 

XVL  Des  scènes.  Voir  son  personnage  ,  quand  ii 
entre.  Le  faire  parler  d'après  la  situation  de  ceux 
qu'il  aborde.  Oublier  le  talc'nt  de  l'acteur.  Défaut 
des  modernes  ,  dans  lequel  sont  aussi  tombés  les 
anciens.  Des  scènes  pantomimes.  Des  scènes  par- 
lées. Des  scènes  pantomimes  et  parlées.  Des  scènes 
simultanées.  Des  scènes  épisodicjues.  Avantages  et 
exemples  rares  de  ces  scènes. 

XVII.  Du  TON.  Chaque  caractère  a  le  sien,  De  la 


4^0  SOMMAIRES 

plaisanterie.  De  la  vérité  du  discours  en  philosO" 
])l)ie  et  ea  poésie.  Peindre  d'après  la  passion  et 
l'intérêt.  Combien  il  est  injuste  de  confondre  le 
poëie  et  le  personnage.  De  l'homme  ,et  de  l'homme 
de  génie  Difl'érence  d'un  dialogue  et  d'une  scbue. 
Dialogue  de  Corneille  et  de  Racine,  comparé. 
Exemple.  De  la  liaisort  du  disloqué  par  les  sen- 
timens.  Exemples.  Dialogue  de  Molière.  Les  Fem- 
ines  savantes  et  le  Tartiiffe  ,  cités.  Du  dialogue  de 
Térence.  UEunucjue ,  cité.  Des  scènes  isolées.  Diffi- 
culté des  scènes ,  lorsque  le  sujet  est  simple.  Faux 
jugement  du  spectateur.  Des  scbnes  du  Jsjf'/j  valti- 
rcl ,  et  du  Père  dejamille.  Du  monologue.  Règle 
générale  ,  et  peut-être  la  seule  de  l'art  dramatique. 
Des  caricatures.  Du  foible  et  de  l'outré.  Térence  ^ 
cité.  Des  Daves.  Des  arûans  de  la  scèue  ancienne j 
et  des  nôtres. 

XVIII.  Des  mœurs.  De  l'utilité  des  spectacles.  Des 
mœurs  des  comédiens.  De  l'abus  prétendu  des  spec-* 
tacles.  Des  mœurs  d'un  peuple.  Tout  peuple  n'est 
pas  également  propre  k  réussir  dans  tontes  sortes 
de  drames.  Du  drame  ,  sors  ditférens  gouverne- 
mens.  De  la  comédie,  dans  un  état  monarchique. 
Inconvénient.  De  la  poésie  et  des  poètes,  chez  ua 
peuple  esclave  et  avili.  Des  mœurs  poétiques.  Des 
mœurs  anciennes.  De  la  nature  propre  h  la  poésie. 
Des  temps  qui  annoncent  la  naissance  des  poètes. 
Du  génie.  De  l'art  d'embellir  les  mœurs.  Bizarre- 
ries des  peuples  policés.  Térence  ,  cité.  Cause  de 
l'incertitude  du  goût. 

XIX.  Dk  la  décoration.  Montrer  le  lieu  de  la 
scbne^  tel  qu'il  est.  De  la  peinture  théâtrale.  Deux 


s    O    H    ?I    A    1    R    E    s.  4^7 

poG'cs  ne  peuvent  îi-la-fois  se  montrer  avec  un  égal 
avantage.  Du  drame  lyricjue. 

XX.  Des  vêtemens.  Du  mauvais  goût.  Du  luxe. 
De  la  représentation  de  V Orphelin  de  la  Chine. 
l?es  personnages  du  Pèr,i  de  J'amille  ,  et  de  leur 
vêtement.  Discours  adiessé  ci  une  célèbre  actrice  de 
nos  jours. 

XXI.  De  i,A  PANTOMIME.  Du  jeu  des  comédiens 
Italiens.  Objection.  Réponse.  Du  jeu  des  princi- 
paux personnages.  Du  jeu  des  personnages  subal- 
fernes.  Pédanterie  de  théâtre.  La  pantomime  ,  por- 
tion importante  du  drame,  ^'^ërité  de  cjuelcjues 
scènes  pantomimes.  Exemples.  Nécessité  d'écrire 
le  jeu.  Quand  ,  et  qutl  est  son  efl'et.  Térence  et 
Molière ,  cités.  On  connoit  si  le  poète  a  négligé  ou 
considéré  la  pantomime.  S'il  l'a  négligée  ,  on  nff 
l'introduira  point  dans  son  drame.  Molière  l'avoit 
écrite.  Très-liumble  représentation  à  nos  critiques. 
Endroits  des  anciens  poè'tes  ob<5curs ,  et  pourqi'.oi? 
La  pantomime  ,  partie  importante  du  roman. 
Richardson  ,  cité.  Scène  d'Ors.f/e  et  de  Pilade  ,  avee 
sa  pantomime.  Mort  de  Sacrale  ,  avec  sa  panto- 
mime. Loix  de  la  composition  ,  communes  à  la 
peinture  et  à  l'action  dramatique.  Difficulté  de 
l'action  théâtrale  ,  sous  ce  point  de  vue.  Objection. 
Réponse,  Utilité  de  la  pantomime  écrite  ,  pour 
nous.  Qu'est-ce  que  la  pantoinime  ?  Qu'est-ce  que 
le  poëte  qui  l'écrit  dit  au  peuple  ?  Qu'est-ce  qn'il 
dit  au  comédien  ?  Il  est  difficile  de  l'écrire  ,  et  fa- 
cile de  la  critiquer. 

XXII.  Des  axtxeurs  et  dis  CRiiiQtJEs.  Crititiues 


/^rS  s  0  N  BT  A  r  n  E  3. 

comparés  à  cerlaias  honnmes  sauvages  ,  h  une  eî- 
pî'ce  de  solitaire  imbécille.  Vanité  de  l'auteur. 
Vanité  du  critique.  Plaintes  des  uns  et  des  autres. 
Equité  du  public.  Critique  desvirans.  Critique  des 
raorts.  Le  succès  équivoque  du  Misanthrope  ,  con- 
solation des  auteni's  malheureux.  L'auteur  est  le 
meilleur  critique  de  son  ouvrage.  Auteurs  et  cri- 
tiques, ni  assez  honnêtes-gens  ,  ni  assez  instruits. 
Liaison  du  goût  avec  la  morale.  Conseils  à  un  au- 
teur. Plxemple  proposé  aux  auteurs  et  aux  critiques, 
clans  la  personne  à' triste.  Soliloque  à^udriste  ,  sur 
le  vrai  ,  le  bon  et  le  beau.  Fin  du  discours  sur  la 
poésie  dramatique. 


^C1 


DE    LA 


POÉSIE  DRAMATIQUE. 


A   MONSIEUR  GRÎMM. 


.     .    .  • Vice  colis  acntaw 

Reddere  t^uos  ferruni  valet,  essors  ip3a  seciudi. 


^i  un  peuple  n'avoit  jamais  eu  qu'uïi  genre  de 
spectacle,  plaisant  et  gai ,  et  qu'on  lui  en  proposât 
un  autre,  sérieux  et  touchant ,sauriez-vous  ,  mon 
ami,  ce  qu'il  en  penseroit  ?  Je  rue  trompe  fort, 
ou  les  hommes  de  sens ,  après  en  avoir  conçu  la 
possibilité  ,  ne  manqueroient  pas  de  dire  ;  A  quoi 
bon  ce  genre  ?  La  vie  ne  nous  apporte-t-elle  pas 
assez  de  peines  rt  elles  ,  sans  qu'on  nous  en  fasse 
encore  d'imaginaires?  Pourquoi  donner  entrée  à  la 
tristesse  jusques  dans  nos  amusemens  ?  Ils  parle- 
roient  comme  des  gens  étrangers  au  plaisir  de 
s'attendrir  et  de  répandre  des  larmes. 

L'habitude  nous  captive.  Un  homme  a^il  para 
Thiàtre.  S 


4lO  DELA       POÉSIX 

avec  une  étincelle  de  génie  ?  a-t-il  produit  quelque 
ouvrage  ?  D'abord  il  clonne  et  partage  les  es- 
prits j  pcu-à-pcu  il  les  réunit  j  bientôt  il  est  suivi 
d'une  foule  d'imitateurs  j  les  modèles  se  multi- 
plient, on  accunmle  les  observations  ,  on  pose  des 
règles  ,  l'art  naît ,  on  fiie  ses  limites  ;  et  l'on  pro- 
nonce c[ue  tout  ce  qui  n'est  pas  compris  dans  l'en- 
ceinte étroite  qu'on  a  tracée  ,  est  bizarre  et  mau- 
vais :  ce  sont  les  colonnes  d'Hercule  j  on  n'ira  point 
au-delà,  sans  s'égarer. 

IVIais  rien  ne  prévaut  contre  le  vrai.  Le  mauvais 
passe,  malgré  l'éloge  de  l'imbécillitéjetlebon  reste, 
malgré  l'indécision  de  l'ignorance  et  la  clameur  de 
l'envie.  Ce  qu'il  y  a  de  fâcheux ,  c'est  que  les 
hommes  n'obtiennent  justice  ,  que  quand  ils  ne 
sont  plus.  Ce  n'est  qu'après  qu'on  a  tourmenté 
leur  vie  ,  qu'on  jette  sur  leurs  toinbcaux  quelques 
fleurs  inodores.  Que  faire  donc  ?  Se  reposer  ,  ou 
subir  une  loi  à  laquelle  de  meilleurs  que  nous  ont 
été  soumis.  Malheur  à  celui  qui  s'occupe  ,  si  son 
travail  n'est  pas  la  source  de  ses  instans  les  plus 
doux  ,  et  s'il  ne  sait  pas  se  contenter  de  peu  de 
suffrages  I  Le  nombre  des  bons  juges  est  borné.  O 
mon  ami,  lorsque  j'aurai  publié  quelque  choS(î  , 
que  ce  soit  l'ébauche  d'un  drame  ,  une  idée  philo- 
sophique, un  niorceau  de  morale  ou  de  litlérature, 
car  mon  esprit  se  délasse  par  la  varieié  ,  j'irai  vous 
voir.  Si  ma  présence  ne  vous  géae  pas  ,  si  vous 
venez ^noi  d'un  air  satisfait ,  j'attendrai  sans  iiu- 


D    R    A    M    1    T   I    Ç   U    f.  4^t 

palicnce  que  le  temps  et  Tàjuité  ,  <juc  le  temps 
aniène  toujours  ,  ajent  apprécie  mon  ouvrage. 

S'il  ciislc  un  genre ,  il  est  diflîcile  d'en  in- 
troduire un  nouveau.  Celui-ci  est  il  introduit  ? 
auirè  préjugé  :  bientôt  on  imagine  que  les  deux 
genres  adoptes  sont  voisins  et  se  touchent. 

Zenon  nioit  la  réalité  du  mouvement.  Pour  toute 
réponse,  sou  adversaire  se  mil  à  marcher  j  et 
quand  il  n'auroit  fait  que  boiter  ,  il  eût  toujours 
répondu. 

J'ai  essayé  de  donner ,  dans  le  Fils  naturel,  l'idée 

d'un  drame  qui  fût  entre  la  comédie  et  la  tragédie. 

Le  Père  de  famille  ,  q'je  je  prcniis  alors  ,  et  que 

des  distractions  continuelles  ont  retardé  ,  est  entre 

le  genre  sérieux  du  Fils  naturel ,  et  la  comédie. 

Et  si  jamais  j'en  ai  le  loisir  et  le  courage  ,  je  r.e 
désespère  pas  de  composer  un  drame  qui  se  place 
entre  le  genre  sérieux  et  la  tragédie. 

Qu'on  rcconnoisse  à  ces  ouvrages  quelque  mé- 
rile  ,  ou  qu'on  ne  leur  en  accorde  aucun  ;  ils  n'en 
démontreront  pas  moins  cpe  l'intervalle  que  j'ap- 
percevois  enU  e  les  deux  genres  établis  ,  n'étoit  pas 
chimérique» 

\oici  donc  le  système  dramatique  dans  toute 

son  étendu^ .^J^HSOHtédie  gaie  ,  qui  a  pour  ol^ct  le 

1     ridicule  et  le  vice  ;  la  comédie  sérieuse,  qui  a^O^^ 

I     objet  la  vertu  et  les  devoirs  de  rhomme.  La  tra- 

î      g'die ,  qui  auroit  pour  objet  ucs  malheurs  dômes- 


4ia  DELAPoisiK 

tiques;  la  tragédie,  f|ui a  pourobjetics  catastrophes 
publiijucs  et  les  malheurs  des  grands.     * 

Mais  ,  qui  est-ce  qui  nous  peindia  fortement  les 
devoirs  des  honmies  ?  Quelles  seront  les  qualités 
du  poêle  qui  se  proposera  cette  tâche  ? 

Qu'il  soit  philosophe  ,  qu'il  ail  descendu  en 
lui-même  ,  qu'il  y  ait  vu  la  nature  humaine  ,  qu'il 
soil  prolondément  instruit  des  états  de  la  société  , 
qu'il  en  connoisse  bien  les  fonctions  et  le  poids , 
les  inconvéniens  et  ifs  avantages. 

=  Mais  ,  comment  renfermer,  dans  les  bornes 
étroites  d'un  drame  ,  tout  ce  qui  appartient  à  la 
condition  d'un  homme?  Ouest  l'intrigue  qu!  puisse 
embrasser  cet  objet?  On  fera,  dans  ce  genre,  de  ces 
pièces  que  nous  appelons  à  l\fi^  j  des  scènes  épi^ 
sodiques  succéderont  à  des  scènes  épisodiques  et 
décousues ,  ou  tout  au  plus  liées  par  une  petite 
intrigue  qui  serpentera  entre  elles  :  mais  plus  d'u- 
i)ité  ,  peu  d'action  ,  point  d'intérêt.  Chaque  scène 
réunira  les  deux  points  si  reconmiandés  par  Ho- 
race ;  mais  il  ny  aura  point  d'ensemble ,  et  le  tout 
sera  sans  consistance  et  sans  énergie. 

=  Si  les  conditions  des  hommes  nous  fournis- 
sent des  pièces  ,  telles  ,  par  exemple,  que  les 
Fâcheux  de  Molière  ,  c'est  déjà  quelque  chose  : 
mais  je  crois  qu'on  en  peut  lirer  un  meilleur  parti. 
Les  obligations  et  les  inconvéniens  d'un  élat,ne 
sont  pas  tous  de  la  même  importance.  Il  me  sembla 


î/ 


^ 


D    R    A    ?I    A    T    I    Q    l)    E.  4'^ 

qu'on  peut  s'attacher  aii\  principaux  ,  en  faire  la 
base  de  son  ouvrage  ,  et  jeter  le  reste  dans  des  dé- 
tails. C'est  ce  cjue  je  me  suis  proposé  dans  le 
Père  de  famille  ,  où  l'établissement  du  fils  et  celui 
de  la  fille  sont  nies  deux  grands  pivots.  La  for- 
tune, la  naissance,  l'éducation^  les  devoirs  des 
pères  envers  leurs  enfans  ,  et  des  enfans  envers 
leurs  parens  ,  le  mariage  ,  le  célibat  ,  tout  ce  qui 
tient  à  l'état  d'un  père  de  famille  ,  vient  amené  par 
le  dialogue.  Qu'un  autre  entre  dans  la  carrière  , 
qu'il  aille  talent  qui  me  manque  }  et  vous  verrez, 
ce  que  son  drame  deviendra. 

Ce  qu'on  objecte  contre  ce  genre  ,  ne  prouve 
qu'une  clîose  ,  c'est  ([u'il  est  diflicile  à  uianicr  ; 
que  ce  ne  peut  élre  l'ouvrage  d'un  enfant  ;  et  qu'il 
suppose  plus  d'art,  de  connôîssaçccs  ,  de  gravi;,* 
et  de  force  d'esprit,  qu'on  n'en  a  couimuuén)ent 
quand  ou  se  livre  au  théùlie. 

Pour  bien  juger  d'tuie  production  ,  il  ne  faut  pas 
la  rapporter  ^^  ^uno^iilf e  procîucliLiu  Ce  fut  ainsi 
([u'un  de  nos  ^^^Bfe  critiques  se  trompa.  Il  dit  : 
Les  ancicns^^^BPIRit  eu  d'opéra  ,  donc  l'opéra 
uniuaiLVâislgeiarç.  Plus  circonspect  ou  plus 
\t,  il. eût  di!  peut-être  :  Los  anciens  n'avoient 
opéra  ,  donc  notre  tragédie  n'est  pas  bonne., 
illeur  logicien  ,  il  n'eût  fait  ni  l'un  ni  l'autre 
raisonuemerh  Qu'il  y  ait  ou  non  des  modèles 
subsisians  ,  il  n'importe.  Il  est  une  règle  antérieure 
à  tout  j  et  la  raison  poétique  étoit  qu'il  uj  avojt 


'4  l  .\  T)    t       r,    A       P    0    f:    s    T    1! 

point  encore  de  poètes  ',  sans  cela  ,  coiiinient  auroit- 
on  jugé  le  premier  poctne  ?  Fut-il  bon  , parce  f|u'il 
jiUit  ?  ou  plut-il  ,  parce  qu'il  étoit  bon  ? 

Les  devoirs  des  hommes  sont  au  fond  aussi  ri- 
ches pour  le  poète  dramatique ,  que  leurs  ridicules 
et  leurs  vices  j  et  les  pièces  honnêtes  et  sérieuses 
rèiissiront  par- tout,  mais  plus  sûrement  encore 
chez  un  peuple  corrompu  qu'ailleurs.  C'est  en 
allant^  au  théâtre  qu'ils  se  sauveront  de  la  compa- 
gnie des  niéchans  dont  ils  sont  entourés;  c'est  là  , 
q  j'ils  trouveront  ceux  avec  lesquels  ils  aimeroient 
î!  vivre  j  c'est  là  ,  qu'ils  verront  l'espèce  humaine  l» 
comme  elle  est,  et  qu'ils  se  réconcilieront  avec  elle. 
Les  gens  de  bien  sont  rares  ;  mais  il  y  en  a.  Celui 
qui  pense  autrement  s'accuse  lui-même,  et  montre 
combien  il  est  malheureux  dans  sa  femme,  dans 
5es  parens,  dans  ses  amis  ,  dans  ses  connoissanccs. 
<^;ielqu'un  me  disoit  un  jour,  après  la  lecture  d'un 
d'.ivrage  honnête  qui  l'avoit  délicieusement  occupé: 
i!  me  semble  que  je  suis  resté  SSU^:  L'ouvrage  nié- 
rîtoit  cet  éloge;  mais  ses  ai^^^^toéritoient  pas 
cette  satyre.  ^^Pt 

C'est  toujours  la  vertu  et  les  gens  verlueus  q 
faut  avoir  en  vue  quand  on  écrit^  C'est  vous  , 
ami ,  que  j'évoque ,  quand  je  prends  la  plume  ; 
vous  que  j'ai  devant  les  jeux  ,  quand  j'agis.  C'est 
Sophie  ((ue  je  veux  plaire.  Si  vous  m'avez  souri , 
si  elle  averse  une  larme,  si  vous  m'en  aimez  tous 
les  deux  davantage ,  je  suis  recompcTisé. 


D    R    A    H    A    T    I    Q    U    B.  4'^ 

Lorscjue  j'enlendis  les  scènes  du  Paysan  dans  le 
Faux  généreux ,  je  dis  :  Voilà  cjui  plaira  à  Icule  la 
terre  ,  et  dans  tous  les  temps  ;  voilà  cjuitcra  fondre 
en  larmes.  L'effet  a  conliniié  mon  jugement.  Cet 
épisode  est  tout-à-fait  dans  le  genre  honnête  et 
sérieux. 

=  L'exemple  d'un  épisode  lieureus  ne  prouve 
rien  ,  dira-t-on.  Et  si  vous  ne  rompez  le  discours 
monotone  de  la  vertu,  parle  fracas  de  quelques 
caractères  ridicules  et  même  un  peu  forcés,  comme 
tous  les  autres  ont  fait,  quoi  que  vous  disiez,  du 
genre  honnête  et  sérieux ,  je  craindrai  toujours 
que  vous  n'en  tiriez,  que  des  scènes  froides  et  sans 
couleur,  de  la  morale  ennuyeuse  et  triste,  et  des 
espèces  de  sermons  dialogues. 

=  Parcourons  les  parties  d'un  drame ,  et  voyons. 
Est-ce  par  le  sujet  qu'il  en  faut  juger?  Dans  le 
genre  honnête  et  sérieux  ,  le  sujel,  n'est  pas  moins 
important  que  dans  la  comédie  gaie;  et  il  y  csÈ 
traité  d'une  manière  plus  vraie.  Est-ce  par  les  ca- 
ractères? lis  y  gpuvent  être  aussi  divers  et  aussi 
originaux;  et  le"ffocte  est  contraint  de  les  dessiner 
encore  plus  fortement.  Est-ce  par  les  passions  ? 
Elles  s'y  montreront  d'r.utant  plus  énorgicjues  ,  que 
l'intérêt  sera  plus  grand.  Est-ce  par  le  style?  II  y 
sera  plus  nerveux,  plus  grave  ,  plus  élevé,  plus, 
violent,  plus  susceptible  de  ce  que  nous  appelons 
le  senlimont  ,  qualité  sans  laquelle  aucun  style  ne 
parle  au  cœur..  Est-ce  par  l'absence  du  ridicule  ? 


^l-O  h    p.       Ij    A       r    n    i>    s    1    E 

Comme  si  la  folie  des  actions  et  des  discours  ,  lors- 
<{a'ils  sont  suggérés  par  un  intérêt  mal  entendu  , 
ou  par  le  transport  de  la  passion  ,  n'étoit  pas  le  vrai 
ridicule  des  hommes  et  de  la  vie. 

J'en  appelle  aux  beaux  endroits  de  Térence  ;  et 
je  demande  dans  quel  genre  sont  écrites  ses  scènes 
de  Pères  et  d'Amans? 

Si,  dans  le  Pèro  de  famille,  je  n'ai  pas  su  répondre 
à  l'importance  de  mon  sujet  ;  si  la  marche  en  est 
froide  ,  les  passions  discoureuses  et  moralistes;  si 
les  caractères  du  Père  ,  de  son  Fils  ,  de  Sophie  ,  du 
Commandeur,  de  Germenil  et  de  Cécile  manquent 
de  vigueur  comique  ,  sera-ce  la  faute  du  genre  ou 
la  mienne? 

Que  quelqu'un  se  propose  de  mettre  sur  la 
srène  la  condition  du  Juge  ;  qu'il  intrigue  son  sujet 
d'une  manière  aussi  intéressante  qu'il  le  comporte 
et  ((lie  je  le  conçois  ;  que  l'homme  y  soit  forcé  par 
les  fonctions  de  son  état,  ou  de  manquer  à  la  di- 
gnité et  à  la  sainteté  de  son  minislère ,  et  de  so 
déshonorer  aux  yeux  des  autres  çt  aux  siens  ,  ou 
de  s'immoler  lui-même  dans  Ses  passions,  ses 
goûts  ,  sa  fortune  ,  sa  naissance  ,  sa  femme  et  ses 
enfans  ;  et  l'on  prononcera  après  ,  si  l'on  veut,  que 
le  drame  honnête  et  sérieux  est  sans  chaleur  ,  s^ns 
couleur  et  sans  force. 

Une  manière  de  me  décider ,  qui  m'a  souvent 
réussi ,  et  à  laquelle  je  reviens  toutes  les  fois  que 
l'habitude  ou  la  nouveauté  rend  mon  jugement  in-- 


DRAMATIQUE.  /jiy 

certain  ,  car  l'une  el  l'autre  produisent  cet  effet  , 
c'est  de  saisir  ,  parla  pensée  ,  les  objets  ;  de  les 
transporter  de  la  nature  sur  la  toile  ,  el  de  les 
examiner  à  cette  distance,  où  ils  ne  sont  ni  trop  près , 
ni  trop  loin  de  moi. 

Appliquons  ici  ce  moyen., Prenons  deux  comé- 
dies ,  l'une  dans  le  genre  sérieux  ,  et  l'autre  dans  le 
genre  gai  ;  formons-en  ,  scène  à  scène ,  deux  galeries 
de  tableaux  ;  et  voyons  celle  où  nous  nous  promè- 
nerons le  plus  long-temps  et  le  plus  volontiers  ;  où 
nous  éprouverons  les  sensations  les  plus  fortes  et 
les  plus  agréables  j  el  où  nous  serons  le  plus  pressés 
de  retourner. 

Je  le  répète  donc  :  l'honnête  ,  l'honnête.  Il  nous 
touche  d'une  manière  plus  intime  et  plus  douce , 
que  ce  qui  excite  notre  mépris  et  nos  ris.  Poète, 
êtes-vous  sensible  et  délicat  ?  pincez  cette  corde  ; 
el  vous  l'entendrez  résonner ,  ou  frémir  dans  toutes 
les  arnes. 

=7f  La  nature  humaine  est  donc  bonne  ? 
V^Oui ,  Jiioa  ami- ,  et  très-bonu'î.  L'eaii ,  l'a_ir  , 
ikTla  ierre^  le;, feu,  tout  est  bon  dans  la  naturej  et 
l'ouragan, qui  s'élève  sur  la^n  de  l'automne, secoue 
les  forêts  ,  et  frappant  les  arbres  les  uns  contre  les 
autres  ,  en  brise  et  sépare  les  branches  mortes  ;  et 
^aj^nipête ,  qui  bat  les  eaux  de  la  mer  et  les  purifie^ 
et  le  volcân  ,  qui  verse  de  son  flanc  enlr^ouverl  des 
flols  de  nialières  embrasées  ,  et  porte  dans  l'aii"  la 
vapeur  qui  le  nettoyé. 


S^r^ 


4tB  Dr,       LA       FOÉSIJI  tAj*^^ 

.  Ce  sont  les  niisérabîes  conven lions  qui  pervet- 
lissenl  l'homme,  et  non  la  nature  liimiaine.<[u'il 
faut  accuser.  En  effet ,  qu^esl-ce  qui  nous  atîccte 
comme  le  récit  d'une  action  généreuse  ?  Où  est  le 
malheureux, quipuissc  écoulerfroidementla  plainte 
d'un  homme  de  bien  ? 

Le  parterre  de  la  comédie  est  le  seul  endroit  où 
les  larmes  de  l'homme  vertueux  et  du  méchant 
soient  confondues.  Là  ,  le  méchant  s'irrite  contre 
des  injustices  qu'il  auroit  commises  j  compatit  à  des 
i  maux  qu'il  auroit  occasionnés  ,  et  s'indigne  contre 
*  un  honmje  de  son  propre  caraclère;  Mais  l'impres- 
sion est  reçue  j  elle  demeure  en  nous,  malgré  nous  J 
cl  le  méchant  sort  de  sa  loge,  moins  disposé  à  faire 
le  mal ,  que  s'il  eût  été  commandé  par  un  orateur 
sévère  cl  dur. 

Le  poète  ,  le  romancier  ,  le  comédien  vont  au 
cœur  d'une  manière  détournée  ,  et  en  frappent 
d'aijtant  plus  sûrement  et  plus  rorlemcnl  lame  , 
qu'elle  s'étend  et  s'offre  d'elle-inéme  au  coi^p.  Les 
peines  sur  lesquelles  ils  m'allendrisscnt  sont  imar 
ginaires;  d'accord  :  mais  ils  m'attendrissent.  Cha- 
que ligne  de  VlJofnine  â^  qualité  reliré-du  monde, 
du  Doyen  de  Killerine  cl  de  Clcveland ,  csciîe 
en  moi  un  mouvement  d'intcrctsur  les  malheurs 
de  la  vertu  ,  cl  me  coûte  des  larmes.  Quel  art 
seroit  plus  funcile  <jue  celui  qui  me  rcndroit  com- 
plice du  vicieux?  Mais  aussi  quel  art  plus  précicuï, 
que  celui  qui  m'attache  innperceptiblement  au  sort 


D    n    A    M    A    T    î    Q    U    K.  4'0 

de  1  homme  Je  biciij  i(ui  me  lire  de  la  situation 
tranquille  et  douce  dont  je  jouis  ,  pour  me  prome- 
ner avec  lui,  m'enfonccr  dans  les  cavernes  où  il 
^c  réfugie  ,  et  ni'associcr  à  toutes  les  traverses  par 
lesquelles  il  plaît  au  poète  d'éprouver  sa  constance.    ' 

O  quel  bien  il  en  reviendroit  aux  honiines  ,  si 
tous  les  arts  d'imitation   se  proposoient  un  objet      I 
coniinun  ,  et  concouroient  un  jour  avec  les  loix      i 
pour  nous  faire  aimer   la  vertu   et  haïr  le  vice  !      1 
C'est  au  philosophe  à  les  y  inviter  j  c'est  à  lui  à      i 
s'adresser  au  poêle  ,   au  peintre  ,  au  musicien  ,  et       \ 
à  leur  crier  fivec  force  :  Houmies  de  génie,  pour- 
quoi le  ciel  vous  a-l-il  doués  ?  Sil  en  ^'st  entendu  , 
bientôt  les  images  de  la  débauche  ne  couvriront 
plus  les  murs  de  nos  palais  ;  nos  vois  ne  seront  plus 
des  orgPxncs  du  crime  j  et  le  goût  et  les  mœurs  j 
gagneront.  Croit- on  en  efFet  cjue  l'action  de  deux 
cpoui  aveugles  ,  rpi  se  chercheroienl  encore  dans 
un  âge  avancé  ,  el  qui  ,  les  paupières  humides  des 
larmes  de  la  tendresse  ,  se  serrerotent  les  mains  et 
se  caresscroient ,  pour  ainsi  dire  ,  au  bord  du  tom- 
beau ,  ne  demandeioit  pas  le  même  talent,  et  ne 
Di'intéresseroit  pas  davantage  que  le  spectacle  dea 
plaisirs  violcns  dont  leurs  sens  tout  nouveaux"  s'eni- 
vroient  dans  l'adolescence  ? 

Oueb^uefois^lai^efué. qu'on  disculcroit  au  théâ-    '''' 
tre  des  pqinls  de  mcjale  les  plus  irupoxlans;  et 
cela  ,  sans  nuire  à  là  luarche  violente  et  rapide  de 
faction  dramatique. 


4?0  DE       r.    A      POI^.    SIE 

D(3  quoi  s'agiroil-il  en  cffcl  ?  De  disposer  le 
pocme  de  manière  que  les  choies  _y  fussent  ame- 
nées ,  comme  l'abdication  de  l'empire  l'est  dans 
Cinna.  C'est  ainsi  qfi'un  poète  agiteroit  la  queslion 
du  suicide  ,  de  l'honneur  ,  du  duel ,  de  la  fortune  , 
des  dignités,  et  cent  autres.  Nos  poënjcs  en  pren- 
droient  une  gravité  qu'ilSn'out  pas.  Si  une  telle 
scène  est  nécessaire  ,  si  elle  lient  au  fond,  si  elle 
est  annoncée  et  que  le  spectateur  la  désire,  il  y 
donnera  toute  son  attention  ,  el  il  en  sera  bien 
autrement  affecté  '[lao  de  ces  p'-lites  sentences 
alanjjiquées  ,  dont  nos  ouvir;.'?'s  modernes  sont 
cousus. 

Ce  nesont  pasjlâSJUat^-qucjje.-Yey.x ,  rçraporter 
du  théutrej,iijiai^..de.simpressioais..  Celui  qui  pro- 
noncera d'un  drame  ,  dont  on  citera  beaucoup  de 
pensées  détachées,  <(uc  c'est  un  ouvrage  médiocre, 
se  trompera  raremenl.  Lepoèii!''  excellent  est  celui 
dont  rctfet  démeure  lonu-ii  m'ià  en  moi. 

O  poètes  dramatiques  !  l'applaudissement  vrai 
que  vous  devez  vous  proooser  d'obtenir ',  ce  n'est 
pas  ce  batlcment  de  nita'  s  •  ^.li  se  fait  entendre  su- 
bitement après  un  vers  éciatant,  mais  ce  soupir 
profon  1  qui  part  de  l'ame  après  la  coJitraiute  d'un 
long  silence  ,  et  qui  ia  soulage.  Il  est  une  impres- 
sion plus  violente  encore,  et  ([ue  vous  concevre?, , 
si  vous  éles  nés  pour  voire  art,  et  si  vous  en  pres- 
sentez toute  laniagie:  c'est  de  mettre  un  peuple 
coumic  à  la  gêne.  Alors  les  esprits  seront  ti'oublés, 


D    n    A    M    A   T   I    Q   U    E.  4^ï 

încerlains  ,  flottans  ,  éperdus;  et  vos  spectateurs  , 
tels  que  ceux  qui,  dans  les  trembleniens  d'une  par-7 
tie  du  globe ,  voient  les  murs  de  leurs  maisons  va-  ' 
ciller  j   et  sentent  la  terre  se  dérober  sous  leurs) 
pieds. 

Il  est  une  sorte  de. drame ,  où  l'on  présenteroit  la  ; 
morale  directement  et  avec  succès.  En  voici  un 
exemple.  Ecoutez  bien  ce  que  nos  juges  en  diront; 
et  s'ils  le  trouvent  froid  ,  croyez,  qu'ils  n'ont  ni  éper- 
gie  dans  l'ame  ,  ni  idée  de  la  véritable  éloquence  , 
ni  sensibilité,  ni  entrailles.  Pour  moi,  je  pense  que  i 
l'homme  de  génie  qui  s'en  emparera  ,  ne  laissera 
pas  aux  yeux  le  temps  de  se  sécher  ;  et  que  nous  lui 
devrons  le  spectacle  le  plus  touchant ,  et  une  des 
lectures  les  plus  instructives  et  les  plus  délicieuses 
que  nous  puissions  faire.  C'est  la  mort  de  Socrate. 

La  scène  est  dans  une  prison.  On  y  voit  le  phi- 
losophe enchaîne  et  couché  sur  la  paille.  Il  est  en- 
dormi. Ses  amis  ont  corrompu  ses  gardes  ;  et  ils 
viennent,  dès  la  pointe  du  jour,  lui  annoncer  sa  dé- 
livrance. 

Tout  Athènes  est  dans  la  rumeur;  maisl'hommG 
juste  dort. 

De  l'innocence  de  la  vie.  Qu'il  est  doux  d'avoir 
bien  vécu,  lorsqu'on  est  sur-le-point  de  mourir  î 
Scène  première. 

Socrate  s'éveille  ;  il  apperçoit  ses  amis  ;  il  est  sur- 
pris de  les  voir  si  malin. 

Le  son;^e  de  Socrate. 


J^22  DE       LA       POÉSIE 

Ils  lui  apprennent  ce  qu'ils  ont  exéculéj  il  esa- 
mine  avec  eux  ce  qu'il  lui  convienl  de  faire. 

Du  respect  qu'on  se  doit  à  soi  -  même  ,  et  de  la 
sainteté  des  loix.  Scène  seconde. 

Les  gardes  arrivent;  on  lui  ôle  ses  chaînes. 

La  fable  sur  la  peine  et  sur  le  plaisir. 

Les  juges  entrent;  et  avec  eux  ,  les  accusateurs 
de  Socrate  et  la  foule  du  peuple.  11  est  accusé  ;  et  il 
se  défend. 

L'apologie.  Scène  troisième. 

Il  faut  ici  s'assujettir  au  costume:  il  faut  qu'on 
lise  les  accusaiionsj  que  Socrate  interpelle  ses  ju- 
ges, ses  accusateurs  et  lé  peuple;  qu'il  les  presse  j 
qu'il  les  interroge  ;  qu'il  leur  réponde.  Il  faut  mon- 
trer la  chose  connue  elle  s'est  passée;  et  le  spec- 
tacle n'en  sera  que  plus  vrai ,  plus  frappant  et  plus 
beau. 

L^s  juges  se  retirent;  les  amis  de  Socrate  restent  ; 
ils  ont  pressenti  la  condamnation.  Socrate  les  entre- 
tient, et  les  console. 

De  l'iannortalilé  de  Tamc.  Scène  qualriènic. 

Il  est  jugé.  On  lui  annonce  sa  mort.  Il  voit  sa 
fear.ne  '•t  ses  enfans.  On  lui  apporte  la  ciguë.  Il 
meurt.  Scène  cinquième. 

Ce  n'est  là  qu'un  acte;  mais  s'il  est  bien  fait ,  il 
aura  presque  l'éteadue  d'une  pièce  ordinaire.  Quelle 
éloquence  ne  demande-t-il  pas?  quelle  profondeur 
de  philosophie!  quel  naturel  I  quelle  véritéî'Si  l'on 
Saisit  bien  le  caractère  ferme,  simple,  tranquille  , 


F 


DRAMATIQUE.  JiT.^ 

serein  et  élevé  du  philosoplie  ,  on  éprouvera  coin- 
bien   il  est  difficile  à  peindre.  A  chaque  instant  il 
doit  amener  le  ris  sur  le  bord  des  lèvres,  et  les  lar- 
mes ausyeux.  Jo  niourrois  content,  si  j'avois  rem- 
pli cette  tache  comme  je  la  conçois.  Encore   une  ') 
fois  ,  si  les  critirjues  ne  voient  là-dedans  qu'un  en-    I 
chaînemenl  de  discours  philosophiques  et  froids  ,  ô    , 
les  pauvres  gens!  r|ue  je  les  plains  !  ' 

Pour  moi ,  je  fais  plus  de  cas  d'une  passion  ,  d'un 
caractère  qui  se  développe  peu-à-peu  et  qui  finit 
par  se  montrer  dans  toute  son  énergie ,  que  de  ces  a. 

combinaisons  d'incidens  dont  on  forme  le  tissu  d'une        -Jr 
pièce  où  les  personnages   et  les   spectateurs  sont  ^ 

également  ballotés.  Il  me  semble  que  le  bon  goût     *? 
les  dédaigne ,  et  que  les  grands  effets  ne  s'en  ac- 
çonnnodent  pas.  Voilà  cependant  ce  f|ue  nous  ap- 
pelons du  mouvement.  Les  anciens  en  avoient  une 
autre  idée.  Une  conduite  simple  j^iinc  action  prise  ', 
le  plus  près  de  sa  fin'',  pour  que  tout  fût  dans  l'ex-  ■ 
tréiun  ;  une  catastrophe  sans  cesse  itnmincnte'"et 
toujours  éloignée  par  une  circonstance   simple  et    )  ; 

vraie;  des  discours  éncrgi(juos  ;  des  passions  fortes;  ; 
des  tableaux;   un   ou  deux  caractères   ferruemeot 
dessinés  :  voilà  tout  leur  appareil.  Il  n'en  falloit  pas  ' 
davantage  à  Sophocle  ,  pour  renverser  les  esprits. 
Celui  à  qui  la  lecture  des  anciens  a  déplu,  ne  saura 
j  nuais  combien  notre  Racine  doit  au  vieil  Homère. 

iN'avez-vous  pas  remarqué  ,  cDiunie  moi,  que  , 
qiclque  compliquée  que  fût  une  pièce,  il  n'càt 


^^4  ï**       ^    ^       POÉSIE 

presque  personne  qui  n'en  rendît  compte  nu  sortir 
de  la  première  représentation.  On  se  rappelle  (;ici- 
lement  les  cvéncmens ,  mais  non  les  discours  ;  et 
les  événemens  une  t'ois  connus,  la  pièce  compli- 
quée a  perdu  son  cflet. 

Si  un  ouvrage  dramatique  ne  doit  être  repré- 
senté qu'une  fois  et  jamais  imprimé ,  je  dirai  au 
poêle:  Compliquez  tant  qu'il  vous  plaira j  vous 
agiterez,  vous  occuperez  sûrement;  mais  soyez 
simple ,  si  vous  voulez  être  lu  et  rester. 

Une  belle  scène  contient  plus  d'idées^ue  tout  un 
jJranj£  iTepeut  offrir,  d'uiçidens  ;  et  c'est  sur  les 
idées  qu'on  revient,  c'est  ce  qu'on  entend  sans  se 
lasser ,  c'est  ce  qui  affecte  en  tout  temps.  La  scène 
de  Roland  dans  l'antre,  où  il  attend  en-vain  la  per- 
fide Angeli(jue  j  le  discours  de  Lusignan  à  sa  fille  j, 
celui  de  Clj'temnestre  à  Agamenmon ,  me  sont  tou- 
jours nouveaux. 

Quand  je  permets  de  compliquer  tant  qu'on 
voudra,  c'est  lamême  action.  Ilest  presqueù^iiBoa- 
siblejΣjjonduire  deux  intrigues  à-la^^oiSjSans  fjue 
l'une  njntéresse  aux  dépens  de  l'autre.  Combien 
j'en  pourvois  citer  d'exemples  modernes  !  mais  je 
ne  veux  pas  offenser. 

Qu'y  a-t-il  de  plus  adroit  que  là  manière  dont 
Térence  a  entrelacé  les  amours  de  Pamphilc  et  de 
ClTannus  dans  l'Andrienne?  Cependant  l'a-t-il  fait 
sans  inconv(;nien'i?  Au  commencement  du  second 
acte,  ne  crojroit-on  pas  entrer  dans  une  autre 


fl^  D    p.    A    JI    A    T    I    Q    U    E.'  4^5 

■Hncce?  et  le  cincjuicnic  llnil-  il  d'une  manière  Liea 
intéressante? 

Celui  qui  s'engage  à  mener  deux  intrigues  à-la- 
fois  ,  s'impose  la  nécessité  de  les  dénouer  dans  un 
niênje  inslanl.  Si  la  principale  s'achève  la  première, 
celle  (jui  reste  ne  se  supporte  plus  j  si  c'est  au  con- 
traire l'intrigue  épisodi(|ne  qui  ajjandonne  la  prin- 
cipale ,  autre  inconvénient  j  des  personnages  ou 
disparoisscnt  lout-à-coup  ,  ou  se  remontrent  sans 
raison;  et  l'ouvrage  se  mutile  ou  se  refroidit. 

Que  devierid'ioit  la  pièce  que  Térence  a  intitu- 
lée VEaulontiniorwnencs ,  ou  V Ennemi  de  lui-' 
inétne,s\,  par  uti  effort  de  génie,  le  poète  n'avoit  su 
reprendre  l'intrigue  de  Clinia,  qui  se  termine  au 
troisième  acte  ,  et  la  renouer  avec  celle  de  Cliti- 
phon. 

Térence  transporta  l'intrigue  de  la  Périnthienne 
de  Ménandre  dans  l'Andricnne  du  même  Doè'te 
grec  ;  et  de  deux  pièces  simples  il  en  fit  une  com- 
posée. Je  fis  le  contraire  dans  le  Fils  naturel.  Gol- 
doni  avoil  fondu  dans  une  farce  en  trois  ad  es  VA- 
,^vore  de  Molière  avec  les  caractères  de  VAml  vrai. 
Je  séparai  ces  sujets,  et  je  fis  une  pièce  en  cinq 
actes  :  bonne  ou  mauvaise ,  il  est  certain  que  j'eus 
raison  en  ce  point. 

Térence  prétend  que  pour  avoir  doublé  le  sujet 
de  VEautontiinorwnc.aos ,  sa  pièce  est  nouvelle^  et 
j'^  consens  :  pour  meilleure  ,  c'est  autre  chose. 

Sij'osois  aie  flatter  de  quelque  adresse  dansl^ 

S? 


f 


/l^G  DE       LA       l''oi.SlE 

Pcrc  de  famille  ^  ce  seroit  d'avoir  donne  à  Gc 
rneuil  et  à  Cécile  une  passion  qu'ils  ne  peuvent  s'a- 
vouer dans  les  premiers  actes ,  et  de  l'avoir  telle- 
ment subordonnée  dans  toute  la  pièce,  à  celle  de 
Saint-Albin  pour  Sophie  ,  que  même  après  une  dé- 
claration, Genueuil  et  Cécile  ne  peuvent  s'entre- 
tenir de  leur  passion  ,  quoiqu'ils  se  retrouvent  en- 
semble à  tout  moment. 

Il  n'j^  a  point  de  milieu:  on  perd  toujours  d'un 
côté  ce  que  l'on  gngne  de  l'autre.  Si  vous  obtenez 
de  riutérêt  et  de  la  rapidité  par  des  incidens  multi- 
pliés ,  vous  n'aurez  plus  de  discours;  vos  pej;sron- 
rages  auront  à-peine  le  temps  de  parler  ;  ils  agiront 
au  lieu  de  se  développer.  J'en  parle  par  expérience. 

On  n^j^eut  niettrelrop  d'acticrLetdcmouvement 
dans  la  farce  :  qu'j'  diroit-on  de  supportable  ?  Il 
en  faut  moins  dans  la  comédie  gaie^jrnoinsencore 
dans  la  comédie  sérieuse ,  et  presque^oint  dans  la 
Lracédie.  " 

vloins  un  genre  est  vraisemblable ,  plus  il  est  fa- 
cile d'y  être  rapide  et  chaud.  On  a  de  la  chaleur  ans 
dépens  de  la  vérité  et  des  bienséances,  La  chose  lai^ 
plus  maussade,  ce  seroit  un  drame  burlesque  et 
froid.  Dans  les  genres  sérieux,  le  choix  des  incidens 
rend  la  chaleur  difficile  à  conserver. 

Cependant  une  farce  excellente  n'est  pas  l'ou- 
vrage d'un  homme  ordinaire.  Elle  suppose  une 
gaîté  originale  ',  les  caractères  en  sont  comme  leà 
grotesques  de  Calot,  où  les  principaux  traits  de  la 


.     DRAMATIQUE.  /j9J 

figure  liuMiaiiie  sont  conservés.  Il  n'est  pas  donné  à 
tout  le  monde  d'estropier  ainsi.  Si  l'on  croit  qu'il  y 
aitbcaucoupplusd'honunes  capablcsde  faire Poj//"- 
ceaugnac  que  le  j^Iisaiilhrope ,  on  se  trompe. 

Qu'est-ce  qu'Aris.ophane  ?  Un  farceur  original. 
Un  auteur  de  cetle  espèce  doit  être  précieux  pour 
le  gouvernement,  s'il  sait  l'employer.  C'est  à  lui 
qu'il  faut  abandonner  tous  les  enthousiastes  qui 
troublent  de  temps-en-tenips  la  société.  Si  on  les 
lt>c/  expose  à  la  foire  j  on  n'en  remplira  pas  les  prisons. 

Quoique  le  mouvement  varie  selon  les  genres 
qu'on  traite  ,  l'action  marche  toujours  ',  elle  ne  s'ar- 
rête pas  même  dans  les  entr'actes.  C'est  une  masse 
qui  se  détache  du  sommet  d'un  rocher  :  sa  vitesse 
s'accroît  à-mesure  qu'elle  descend;  et  elle  bondit 
d'espace  en  espace  ,  par  les  obstacles  qu'elle  ren- 
contre. 

Si  celle  comparaison  est  juste  ;  s'il  est  vrai  qu'il 
y  ait  d'autant  moins  de  discours  qu'il  j  a  plus  d'ac- 
tion; on  doit  plus  parler  qu'agir  dans  les  premiers 
actes  ,  et  plus  agir  que  parler  dans  les  derniers. 
^J%!**^Kst-il  plus  dilîicile  d'établir  le  plan  que  de  dia- 
loguer ?  C'est  une  question  que  j'ai  souvent  entendu 
agiter;  et  il  m'a  toujours  semble  que  chacun  répon- 
doit  plutôt  selon  son  talent ,  que  selon  la  vérité  de 
la  chose. 

Un  homme  à  qui  le  commerce  dn  monde  est  fa-    / 
iviilicr,  qui  parle  avec  aisance,    qui  conaoît  les 


^28  DE       LA       POÉSIE- 

hommes,   qui  les  a  ôludics,   écoutes,    cl  qui  sait 
écrire ,  trouve  le  plan  difllcilc. 

Un  autre  qui  a  de  l'étendue  dans  l'esprit ,  qui  a 
médité  l'art  poétique,  qui  connoît  le  théâde ,  à  qui 
l'expérience  et  le  goût  ont  indiqué  les  situations  qui 
intéressent ,  qui  sait  combiner  des  événemens ,  for- 
mera son  plan  avec  assez  dofacilité;  mais  les  scènes 
lui  donneront  de  la  peine.  Celui-ci  se  contentera 
d'autant  moins  de  son  travail ,  que  ,  verse  dans  les  . 
meilleurs  auteurs  de  sa  langue  et  des  langues  an- 
ciennes ,  il  ne  peut  s'empêcher  de  comparer  ce 
qu'il  fait  à  des  chefs-d'œuvre  qui  lui  sont  présens. 
S'agil-il  d'un  récit?  celui  del'Andrienne  lui  revient. 
D'une  scène  de  passion  ?  l'Eunuque  lui  en  offrira 
dix  pour  une  qui  le  désespéreront. 

Au-rcste,  l'un  et  l'autre  sont  l'ouvrage  du  génie; 
mais  le  génie  n'est  pas  le  même.  C'est  le  plan  qui 
soutient  une  pièce  compliquée;  c'est  l'art  du  dis- 
cours et  du  dialogue  qui  fait  écouter  et  lire  une 
pièce  siniple. 

J'observerai  pourtant  qu'en  général  il  y  a  plus  ds 
pièces  bien  dialoguées  ,  que  de  pièces  bien  condui^'-*f 
tes.  Le  génie  qui  dispose  lesincidens,  paroît  plus 
rare  que  celui  qui  trouve  les  vrais  discours.  Com- 
bien (Je  belles  scènes  dans  Molière  !  On  compte  ses 
dénouemens  henreux. 
}  Les  plans  se  forment  d'après  l'imagination;  les 
discours ,  d'après  la  nature. 


DRAMATIQUE.  4''f> 

On  peut  former  une  infinilc  de  plans  d'un  niénic 
sujet,  et  d'nprès  les  niciiies  caractères.  Mais  les 
cai  actères  étant  donnés  ,  la  manière  de  faire  parler 
est  une.  Vos  personnages  auront  telle  ou  telle  chose 
à  dire  ,  selon  les  situations  où  vous  les  aurez  placés  :. 
mais  étant  les  mêmes  hommes  dans  toutes  ces  si- 
tuations ,  jamais  ils  ne  se  contrediront. 

On  seroit  tenté  de  croire  qu'un  drame  devroit 
élre  l'ouvrage  de  deux  hommes  de  génie  ;  l'un  qui 
arrangeât  ^  et  l'autre  qui  fit  parler.  JMais  qui  est-ce 
qui  pourra  dialoguer  d'après  le  plan  d'un  autre  ?  Le 
génie  du  dialogue  n'est  pas  universel;  chaque  hom- 
me se  tàte  et  sent  ce  qu'il  peut  :  sans  qu'il  s'en  ap- 
pcrçoive  ,  en  formant  son  plan  ,il  cherche  les  silua- 
lioMS  dont  il  espère  sortir  avec  succès.  Changez 
ces  situations  ,  et  il  lui  semblera  que  son  génie  l'a- 
bandonne^Il  faut  à  l'un  des  situations  plaisantes  ;  à 
l'autre,  des  scènes  morales*et  graves;  à  un  troi- 
sième ,  des  lieux  d'éloquence  et  de  pathétique.  Don- 
nez à  Corneille  un  plan  de  Piacine  ,  et  à  Racine  un 
plan  de  Corneille  }  et  vous  verrez  comment  ils  s'en 
tireront. 

ISé  avec   un  caractère  sensible  et  droit,  j'avoue, 

mon  ami,  que  je  n'ai  jamais  été  effrayé  d'un  mor- 

ceaad'où  j'espcrois  sortir  avec  les  ressources  de 

la  raison  et  de  l'honnêteté.  Ce  sont  des  armes  que 

mes  parens  m'ont  appris  a  manier  de  bonne  heure: 

je  les  ai  si  souvent  employées  contre  les  autres  et 

contre  moi, 

l 


M^<^ 


4"jO  bg     LA     PO  K  Sic 

Vous  savez  que  je  suis  habitue  de  longue  main 
à  l'art  du  soliloque.  Si  je  quille  la  société  et  (juc  je 
rentre  chez  moi,  triste  et  chagrin,  je  rnc  retire  dans 
non  cabinet  ,  et  là  je  me  questionne  et  je  me  de- 
niandc  :  Qu'avez-vous?.. .  de  l'humeur?...  Oui... 
Est-ce  que  vous  vous  portez  mal  ?...  Non...  Je  nie 
presse  j  j'arrache  de  moi  la  vérité.  Alors  il  me 
semble  que  j'aie  une  ame  gaie  ,  tranquille,  hon- 
nête et  sereine,  qui  en  interroge  une  autre  qui  est 
honteuse  de  quclf[ue  sottise  cp'elle  craint  d'avouer. 
Cependant  l'aveu  vient.  Si  c'est  une  sol  lise  que  j'ai 
commise  ,  comme  il  m'arrive  assez  souvent  ,  je 
m'absous.  Si  c'en  est  une  qu'on  m'a  faite  ,  comme 
il  arrive  quand  j'ai  rencontré  des  gens  disposés  à 
abuser  de  la  facilité  de  mon  caractère  ,  je  par- 
donne. La  tristesse  se  dissipej  je  rentre  dans  ma 
famille,  bon  époux  ,  bon  père,  bon  maître  ,  du- 
moins  je  l'imagine  j  et  "personne  ne  se  ressent  d'un 
chagrin  qui  alloit  se  répandre  sur  tout  ce  qui  m'eût 
approché. 

Je  conseillerai'  cet  examen  secret  à  tous  ceux  qui 
voudront  écrire  j  ils  en  deviendront  à-coup-sùr 
plus  honnêtes  gens  ,  et  meilleurs  auteurs. 

Que  j'aie  un  plan  à  former,  sans  que  je  m'en  ap- 
porçoive  ,  je  chercherai  des  situations  qui  quadre-*  . 
ront  à  mon  talent  et  à  mon  caraclère. 

=  Ce  plan  sera-t-il  le  meilleur  ? 

=z  II  me  le  paroîtra  sans-doulc. 

=  Mais  aus  autres  ? 


ti  n  A  s:  A  T  t  Q  u  i:.  4>I 

=;  C'est  une  autre  ([ueblion. 

Ecouter  les  hommes, et  s'entretenir  soiivont  avec 
soi:  voilà  les  luojcns  de  se  lormer  au  dialogue. 

Avoir  une  belle  imagination  j  consulter  l'ordre 
et  reuchaînement  des  clioses;  ne  pas  redouter  les 
scènes  difficiles  ,  ni  le  long  travail;  entrer  par  le 
cen!re  de  son  sujet  ^  bien  discerner  le  moment  où 
l'acli^n  doit  commencer  j  savoir  ce  qu'il  est  à-pro- 
pns  de  laisser  en  arrière;  connoîlre  les  situations 
qui  aû'eclenl:  voilà  le  talent  d'après  lequel  on  saura 
former  un  plan. 

Sur-tout  s'imposer  la  loi  de  n?^  pas  jeter  sur  le 
papier,  une  seule  idée  de  détail,  c|ue  le  plan  ne  sétt 
arrclé. 

Comme  le  plan  coûte  beaucoup,  et  qu'il  veut 
^tre  long-temps  médité  ,  qu'arrive-t-il  à  ceux  qui 
se  livrent  au  genre  dramatique  ,  et  qui  ont  quelque 
facilité  à  peindre  des  caractères  ?  Ils  ont  une  vue 
générale  de  leur  sujet  ;  ils  connoissent  à-peu-près 
ïes  situations  ;  ils  ont  projeté  leurs  caractères  ;  et 
lorsqu'ils  se  sont  dit  :  Cette  mère  sera  coquette  j 
ce  père  sera  dur;  cet  amant,  libertin  ;  cette  jeune 
fdle,  sensible  et  tendre;  la  fureur  de  faire  les  scènes 
les  prend.  Ils  écrivent,  ils  écrivent;  ils  rencontrent 
des  idées  fines  ,  délicates ,  fortes  mcnic  ;  ils  ont 
des  morceaux  charmans  et  tout  prêts  :  mais  lors- 
qu'ils ont  beaucoup  travaillé  ,  et  qu'ils  en  viennent 
au  plan  ,  car  c'est  toujours  là  qu'il  en  faut  venir,  ils 
cherchent  à  placer  ce  morceau  charmant;  ils  ne  se 


452  DE       LA       POÉSIE 

résoudront  jamais  à  perdre  cette  idée  dclîcalc  ou 
lurte;  ils  feront  le  contraire  de  ce  qu'il  falloit ,  le 
plan  pour  les  scènes  qu'il  falloit  faire  pour  le  plan. 
De-là,  une  conduite  et  iiièriic  un  dialogue  contraints^ 
beaucoup  de  peine  et  de  temps  perdus  ,  et  une 
inultiludc  de  copeaux  qui  demeurent  sur  le  chan- 
tier. Quel  chagrin  ,  sur-tout  si  l'ouvrage  est  en 
vers  ! 

J'ai  connu  un  jeune  poëte  qui  ne  manquoit  pas 

de  génie,    et  qui  a  écrit  plus  de  trois  ou  quatre 

niille  vers  d'une  tragédie  qu'il  n'a  point  achevée, 

.  et  <[u'il  n'achèvera  jamais.  '•' 

/^  *»    'i^Soit  donc  que  vous  composiez  en  vers  ,  ou  que         1 

^      vous   écriviez  en  prose  ,  faites  d'abord  le  plan  ;         ) 

après  cela  vous  songerez  aux  scènes.  '■ 

Mais  comment  former  le  pfan  ?  Il  jr  a,  dans  la^     j| 

poétique  d'Aristote  ,  une  belle  idée  là-dessus.  Elle   '   I 

m'a  servi  ;  elle  peut  servir  à  d'autres ,   et  la  voici  :         \ 

Entre   une  infinité  d'hommes  qui  ont  écrit  de      ^ 
l'art  poétique ,  trois  sont  particulièrement  célèbres  ;        / 
Aristote  ,  Horace  et  Boileau.  Arislote  est  un  phi- 
losophe ,  qui  marche  avec  ordre  ,  qui  établit  des       1 
principes   généraux ,   et  qui  en  laisse  les  consé- 
quences à  tirer,  et  les  applications  à  faire.  Horace 
est  un  homme  de  génie  ,  qui  semble  affecter  le  dé- 
sordre ,  et  qui  parle  en  poëte  à  des  poètes.  Boileau 
est  un  maître ,  qui  cherche  à  donner  le  précepte  et 
l'exemple  à  son  disciple. 

Aristote  dit  en  quclqu'endroit  de  sa  poétique  : 


DRAMATIQUE.  4^> 

Soit  que  VOUS  travailliez  sur  un  sujet  connu  ,  soit 
que  vous  en  tentiez  un  nouveau  ,  commencez  par 
esquisser  la  fable  ;  et  vous  penserez  ensuite  aux 
épisodes  ou  circonstances  qui    doivent  rétendre, 
Eit-ce  une  tragédie  ?  dites  :  Une  jeune  princesse 
est  conduite  sur  un   autel ,  pour  j  être  immolée  ; 
mais  elle  disparoît  tout-à-coup  aux  yeux  des  spec- 
tateurs ,  et  elle  est  transportée  dans  un  pays ,  où  la 
coutume  est  de  sacrifier  les  étrangers  à  la  déesse 
qu'on  y  adore.  On  la  fait  prêtresse.  Quelques  an- 
nées après  ,  le  frère  de  cette  princesse  arrive  dans 
ce  pays.  Il  est  saisi  parles  habitans;  et  sur-le-point 
d'être  sacrifié  par  les  mains  de  sa  sœur  ,  il  s'écrie  : 
Ce  n'est  donc  pas  assez  que  ma  sœur  ait  été  sacri- 
fiée, il  faut  que  je  le  sois  aussi!  A  ce  mot ,  il  est 
reconnu  et  sauvé. 

Mais  pourquoi  la  princesse  avoit-elle  été  con-« 
damnée  à  mourir  sur  un  autel  ? 

Pourquoi  innnole-t-on  les  étrangers  dans  la  terre 
barbare  où  son  frère  la  rencontre  ? 
Comment  a-l-il  été  pris  ? 

Il  vient  pour  obéir  h  un  oracle.  Et  pourquoi  cet 
oracle  ?  * 

Il  est  reconnu  par  sa  sœur.  Mais  celte  recon- 
noissancene  se  pouvoit-elle  faire  autrement  ? 

Toutes  ces  choses  sont  hors  du  sujet.  Il  faut  les 
suppléer  dans  la  fable. 

Le  sujet  appartient  à  tous  ;  mais  le  poète  dispo- 
sera da  reste  à  sa  fantaisie;  et  celui  qui  aura  rempli 
Thé;Uie.  T 


454  ï>E    L*    POÉSIE- 

sa  tâche,  de  la  manière  la  plus  simple  et  la  plus  né- 
cessaire ,  aura  le  mieux  réussi. 

L'idée  (l'Arislole  est  propre  à  tous  les  genres 
dramatiques;  et  voici  conmient  j'en  ai  fait  usage 
pour  moi. 

Un  père  a  deux  enfans ,  un  fils  et  une  fille.  La  fille 
aime  secrètement  un  jeune  Ixjimne  qui  demeure 
dans  la  maison.  Le  fils  est  enlcté  d'une  inconnue 
qu'il  a  vue  dans  son  voisinage.  Il  a  tâché  de  la  cor- 
rompre, mais  inutilement.  Il  s'est  déguisé  et  établi 
à  côté  d'elle  ,  sous  un  noni  et  sous  des  habits  em- 
pruntés. Il  passe,  là,  pour  un  homme  du  peuple  , 
attaché  à  quelque  profession  mécanique.  Censé  le 
jour  à  son  travail ,  il  ne  voit  celle  qu'il  ainie  que  le 
soir.  Mais  le  père,  attentif  à  ce  qui  se  passe  dans  sa 
niaison  ,  apprend  que  son  fils  s'absente ^tout es  les 
nuits.  Cette  conduite,  qui  annonce  le  dérèglemeut , 
l'inquiète  :  il  attend  son  fils. 

C'est  là  que  la  pièce  commence. 

Qu'arrive-t-il  ensuite  ?  C'est  que  cette  fille 
convient  à  son  fils;  et  <[ue  ,  découvrant  en-méme-r 
temps  que  sa  fille  aime  le  jeune  homme  à  qui  il  la 
destinoit ,  il  la  lui  accorde  ;  et  qu'il  conclut  deux 
mariages  contre  le  gré  de  son  beau-frère ,  qui  avoi^ 
d'autres  vues. 

Mais,  pourquoi  la  fille  aime-t-elle  secrètement? 

Pourquoi  le  jeune  homme  qu'elle  aime  ç.st-ildans 
la  niaison?  Qny  fait-il  ?  qui  est-il? 

Qui  est  cette  inconnue ,  dont  le  fils  est  épris? 


DRAMATIQUE.  4^^ 

Comment  est-elle  tombée  dans  l'étal  de  pauvreté 
où  elle  est  ?  . 

D'où  esl-clle?  Née  dans  la  province  ,  qu'est-ce 
qui  l'a  aiuencc  k  Paris  ?  Qu'est-ce  qui  Vy  relient? 

Qu'est-ce  que  le  beau-frère  ? 

D'où  vient  l'autorité  qu'il  a  dans  la  maison  da 
père  ? 

p.  urquoi  s'oppose-t-il  à  des  mariages  qui  con- 
viennent au  père  ? 

Mais  ,  la  scène  ne  pouvant  se  passer  en  deux 
endroits  ,  comment  la  jeune  inconnue  entrcra-t- 
elle  dans  la  maison  du  père  ? 

Comment  le  père  dccouvre-t-il  la  passion  de 
sa  fille  et  du  jeune  iiomme  qu'il  a  chez,  lui? 

Quelle  raison  a-t-il  de  dissimuler  ses  desseins? 

Comment  arrive-t-il  que  la  jeune  inconnue  lui 
convienne  ? 

Quels  sont  les  obstacles  que  le  beau-frère  ap- 
porte à  ses  vues  ? 

Comment  le  double  mariage  se  fait- il  malgré 
■ces  obstacles? 

Combien  de  choses  qui  demeurent  indétermi- 
nées, après  que  le  poète  a  fait  son  esquisse  !  Mais 
voilà  l'argument  et  le  fond.  C'est  de-là  qu'il  doit 
tirer  la  division  des  actes  ,  le  nombre  des  person- 
nages ,  leur  caractère  ,  et  le  sujet  des  scène». 

Je  vois  que  cette  esquisse  me  convient ,  parce 
que  le  père  ,  dont  je  me  propose  de  faire  sortir 
ie  caractère  ,  sera  très-malheureux.  Il  ne  voudrf 


^j56  DE      LA      POisit 

point  un  mariage  cjui  convient  à  son  fils  ;  sa  fille 
lui  paroîtra  s'éloigner  d'un  mariage  qu'il  veut  ;  et 
la  défiance  d'une  délicatesse  réciproque  les  empê- 
chera l'un  et  l'autre  de  s'avouer  lears  sentimcns. 

Le  nombre  de  mes  personnages  sera  décidé. 

Je  ne  suis  plus  incertain  sur  leurs  caraclères. 

Le  père  aura  le  caractère  de  son  état.  Il  sera 
bon ,  vigilant ,  ferme  et  tendre.  Placé  dans  la  cir- 
constance la  plus  difficile  de  sa  vie  ,  elle  suffira 
pour  déptojer  toute  son  ame. 

Il  faut  que  son  fils  soit  violent.  Plus  une  passion 
est  déraisonnable  ,  moins  il  faut  qu'elle  soit  libre. 

Sa  maîtresse  ne  sera  jamais  assez  aimable.  J'en 
ai  fait  un  enfant  innocent,  honnête  et  sensible. 

Le  beau-frère  ,  qui  est  mon  machiniste ,  homme 
d'une  tête  étroite  et  à  préjugés  ,  sera  dur  ,  foible, 
méchant ,  importun ,  rusé  ,  Iracassier  ,  le  trouble 
de  la  maison  ,  le  fléau  du  père  et  des  enfans  ,  et 
l'aversion  de  tout  le  monde. 

Qu'est-ce  que  Germeuil  ?  C'est  le  fils  d'un  an)i 
du  père  de  famille  ,  dont  les  affaires  se  sont  dé- 
rangées ,  et  qui  a  laissé  cet  enfant  sans  ressource. 
Le  père  de  famille  l'a  pris  chez  lui  après  la  mort 
de  son  ami  ,  et  l'a  fait  élever  conune  son  fils. 

Cécile  ,  persuadée  que  son  père  ne  lui  accordera 
jamais  cet  homme  pour  époux  ,  le  tiendra  à  une 
grande  distance  d'elle,  le  traitera  quelquefois  avec 
dureté  ;  et  Germeuil ,  arrêté  par  cette  conduite  f 
par  la  crainte  de  manquer  au  père  de  famille  ,  sa.    ^ 


T)    R    A    M     A    T    l    Q    U    E.  4^7 

•Icnfaileui' ,  se  icnrcnucra  dans  les  bornes  du  rcs- 
ect  j  n;ais  les  apparences  ne  seront  pas  si  bien 
jardées  de  part  et  d'autre  ,  que  la  passion  ne 
perce  ,  tantôt  dans  les  discours  ,  tantôt  dans  les 
actions  ,  mais  toujours  d'un  luauièrc  incertaine  el 
légère. 

Gerrueuil  sera  donc  d'un  caractère  ferme,  tran- 
quille ,  el  un  peu  renfermé. 

Et  Cécile  ,  un  composé  de  hauteur  ,  de  vivacité, 
de  réserve  et  de  sensibilité. 

L'espèce  de  dissimulation  ,  qui  contiendra  ces 
amans  ,  trompera  aussi  le  père  de  famille.  Dé- 
tourné de  ses  desseins  par  cette  fausse  antipathie, 
il  n'osera  proposer  à  sa  fille ,  pour  époux ,  un  homme 
qui  ne  laisse  appercevoir  aucun  penchant  pour 
elle  ,  et  qu'elle  paroît  avoir  pris  en  aversion. 

•Le  père  dira  :  N'est-ce  pas  assez  de  tourmenter 
mon  fils  ,  en  lui  ôtant  une  femme  qu'il  aime  ,  sans 
aller  encore  persécuter  ma  fille  ,  en  lui  proposant 
pour  époux  un  homme  qu'elle  n'aime  pas  ? 

La  fille  dira  :  N'est-ce  pas  assez  du  chagrin  que 
mon  père  el  mon  oncle  ressentent  de  la  passion  d« 
n:on  frère  ,  sans  l'accroître  encore  par  un  aveu  qui 
révolteroit  tout  le  monde  ? 

Par  ce  niojcn  ,  l'intrigue  de  la  fille  et  de  Ger- 
mcuil  sera  sourde ,  ne  nuira  point  à  celle  du  fils 
et  de  sa  maîtresse  ,  et  ne  servira  qu'à  augmenter 
riiurneur  de  l'oncle  et  le  chagrin  du  père. 

J'aurai  réussi  au-delà  de  mes  espérances,  si  je 


4''jS  us      h    A       FOÉîrE 

parviens  à  tellemenl  inlcrcsser  ces  deux  person- 
nages à  la  passion  du  fils  ,  qu'ils  ne  puissent  s'oc- 
cuper de  la  leur.  Lcuj-  penchant  ne  partagera  plus 
l'intérêt  j  il  rendra  seulement  leurs  scènes  plus 
-piquantes. 

J'ai  voulu  que  le  père  fût  le  personnage  princî- 

«/•^pal.  L'esquisse   restoit  la  même  ;  mais   tous  les 

épisodes "cliangcoient  ,  si  j'avois  choisi  pour  mon 

héros  ,  ou  le, fils  ,  ou  l'ami  ,  ou  l'oncle. 

■^_-    A[^'"  le  poète  a  de  l'imagination,  et  qu'il  se  re- 

y      pose  sur  son  esquisse  ,  il  la  fécondera  j  il  en  verra 

sortir  une  foule  d'incidens  ;  et  il  ne  sera  plus  em- 

fcarrassé  que  du  choix. 

Qu'il  se  rende  diiïicile  sur  ce  point  ,  lorsque 
son  sujet  est  sérieux.  On  ne  souffriroit  pas  ,  au- 
jourd'hui ,  qu'un  père  vînt  avec  une  cloche  de 
jnulet  mettre  en  fuite  un  pédant ,  ni»  qu'un  nii%i 
se  cachât  sous  une  \àb\e  ,  pour  s'assurer  ,  par  lui- 
même  ,  des  discours  qu'on,  tient  à  sa  femme.  Ces 
moyens  sont  de  la  farce. 

Si  une  jeune  princesse  est  conduite  vers  un 
autel  sur  lequel  on  doit  l'immoler,  on  ne  voudra 
pas  qu'un  si  grand  événement  ne  soil  fondé  que 
sur  l'erreur  d'un  messager  qui  suit  un  chemin  , 
tandis  que  la  princesse  et  sa  mère  s'avancent  par 
un  autre. 

=  La  fatalité  qui  nous  Joue  ,  n'attache-t-c-lle 
pas  des  révolutions  plus  iinpoitaotes  à  des  causes 
plus  légères  ? 


DRAMATIQUE.  4^9 

=  Il  est  vrai.  Mais  le  poète  ne  doit  pas  l'iniiler 
en  cela  ;  il  emploiera  cet  incident  ,  s'il  est  donné 
par  riiistoire  :  mais  il  ne  l'inventera  pas.  Je  jugerai 
SCS  niojcns  plus  sévèrement ,  cjue  la  conduite  des 
dieux. 

<^)u'il  soit  scrupuleux  dans  le  choix  des  incidcns  , 
et  sobre  dans  leur  usage  j  qu'il  les  proportionne 
à  l'importance  de  son  sujet  j  et  qu'il  établisse  entre 
eux  une.  liaison  presque  nécessaire. 

•=  Plus  les  mojens  ,  par  lesquels  la  volonté  des 
dieux  s'accomplira  sur  les  hon)mcs  ,  seront  obs-* 
Curs  et  foibles,  plus  je  serai  effrayé  sur  leur  sort. 

=  J'en  conviens.  Mais  il  faut  que  je  ne  puisse 
douter  que  telle  a  été  la  volonté;  non  du  poète, 
mais  des  dieux. 

La  tragédie  demande  de  l'importance  dans  lea 
tiiojens  ;  ia  comédie  ,  de  la  finesse. 

Un  amant  jaloux  est-il  incertain  des  sentimens 
de  son  ami  ?  Térence  laissera  sur  la  scène  un  Dave 
qui  écoutera  les  discours  de  celui-ci ,  et  qui  en 
fera  le  récit  à  son  maître.  Nos  Français  voudront 
que  leur  poète  en  sache  davantage. 

Un  vieillard ,  sollomenlvain  ,  changera  son  nom 
bourgeois  d'Arnolphe ,  en  celui  de  M.  de  la  Souchê*j 
et  cet  expédient  ingénieux  fondera  tou*e  l'intrigue, 
et  en  amènera  te  dénouement  d'une  manière  sim- 
ple et  inattendue  ;  alors  ils  s'écrieront  :  à  mer- 
veilles !  et  ils  auront  raison.  Mais  si_,  sans  aucune 
vraisemblance  ,  et  cinq  ou  six  fois  de  suite  ,  oa 


\ 


4mO  de       la       POASIE 

ieur  montre  cet  Arnolplie  devenu  le  confiJenî  de 
son  rival  cl  la  dupe  de  sa  pupile  j  allanl  de  Valcre  à 
Agnès,  et  retournant  d'Agnès  à  Yalère,  ils  diront: 
Ce  n'est  pas  un  drame  ,  que  cela  ;  c'est  un  conte  t 
et  si  vous  n'avez  pas  tout  l'esprit ,  toute  la  gaîlc  , 
tout  le  génie  de  Molière  ,  ils  vous  accuseront 
d'avoir  manqué  d'invention  ]  et  ils  répéteront  : 
C'est  un  conte  à  dormir. 

Si  vous  avez  peu  d'incidens  ,  vous  aurez  peu 
de  personnages.  IN'ajez  point  de  personnages  su- 
perflus ,  et  que  des  fils  imperceptibles  lient  tous 
vos  incidens. 

Sur-tout  ,  ne  tendez  point  de  fils  à  faux  :  en 
ni'occupant  d'un  embarras  qui  ne  viendra  point, 
vous  égarerez  mon  attention. 

Tel  est ,  si  je  ne  me  tron)pe  ,  l'effet  du  discours 
de  Frosine  dans  V Avare.  Elle  s'engage  à  détourner 
l'Avare  du  dessein  d'épouser  Marianne  ,  par  le 
moyen  d'une  vicomtesse  de  Basse-Bietogne  ,  dont 
elle  se  promet  des  merveilles  ,  et  le  spectateur 
avec  elle.  Cependant  la  pièce  finit  ,  sahs  qu'ort 
revoie  ni  Frosine  ,  ni  sa  Basse  -  Bretonne  qu'on 
attend  toujours. 
-J^Quel  ouvrage,  qu'un  plan  contre  lequel  on  n'au- 
''/roit  .point  d'objection  !  Y  en  a-t-il  un  ?  Plus  il 
/  sera  compliqué  ,  moins  il  sera  vrai.  Mais  on  de- 
mande du  plan  d'une  comédie  et  du  plan  d'une 
1   tragédie  ,  quel  est  le  plus  difficile  ? 

Il  y  a  trois  ordres  de  choses.  L'histoire ,  où  1« 


D    R    A    ]\î    A    T    I    Q    U    E.  44* 

fait  est  donné  j  la  tiîigcdic  ,  où  le  poète  .ijoiile  à 
I  bistoire  ce  qu'il  imagine  en  pouvoir  augmenter 
i'inléiét;  la  comédie  ,  où  le  poète  invente  tout. 

D'où  l'on  peut  conclure  que  le  poète  comique 
est  le  poète  par  excellence.  C'tstlui  qui  fait  j  il  est, 
dans  sa  sphère,  ce  que  l'Etre  tout-puissant  est  dans 
la  nalurc.  C'est  lui  qui  crée  ,  quî  lire  du  néant  j 
avec  cette  différence ,  que  nous  n'entrevojons  dans 
la  nature  ,  qii'un  enchaînement  d'effets  dont  les 
causes  nous  sont  mconnues  ,  au-lieu  que  la  marche 
du  drame  if  est  jamais  obscure  ;  et  que  ,  si  le  poète 
nous  cache  assez  de  ses  ressorts  pour  nous  piquer, 
il  nous  en  laisse  toujours  appercevoir  assez  pour 
nous  satisfaire. 

=  INIais  ,  la  comédie  étant  une  imitation  de  la 
nature  dans  toutes  ses  parties  ,  le  poète  n'a-t-il 
pas  un  modèle  auquel  il  se  doive  conformer  , 
niéme  lorsqu'il  forme  son  plan  ? 

=  Sans-doute. 

=  Quel  est  donc  ce  modèle  ? 

=^  Avant  que  de  répondre  ,  je  demanderai  , 
qu'est-ce  qu'uu  plan  ? 

=  L  n  plan  ,  c'est  une  histoire  merveilleuse  , 
distribuée  selon  les  règles  du  genre  dramatique  ; 
histoire  ,  qui  est  en  partie  de  linvention  du  poète 
tragique  ,  et  toute  entière  de  l'invention  du  poète 
comique. 

=  Fort  bien.  Quel  est  donc  le  fondement  de 
i'art  dramatique  ? 

=  L'art  historique. 


442  DE       L    K       Poisil 

=  Rien  n'est  plus  raisonnable.  On  a  comparé 
la  poésie  à  la  peinture  j  et  l'on  a  bien  fait  :  mais 
une  comparaison  plus  utile  et  plus  féconde  en  vé- 
rités ,  ç'auroit  été  celle  de  l'hiitoire  à  la  poésie. 
On  se  seroit  ainsi  formé  des  notions  exactes  du 
vrai ,  du  vraisemblable,  et  du  possible  j  et  l'on  eût 
fixé  l'idée  nette  et  précise  du.  merveilleux  ,  terme 
commun  à  tous  les  genres  de  poésie  ,  et  que  peu 
de  poètes  sont  en  état  de  bien  définir. 

Tous  les  événemens  historiques  ne  sont  pas 
propres  à  faire  des  tragédies  ;  ni  tous  les  événemens 
domestiques  ,  à  fournir  des  sujets  de  comédie.  Les 
anciens  renfermoient  le  genre  tragique  dans  les 
familles  d'Alcméon  ,  d'OEdipe  ,  d'Oreste ,  de  Mé- 
léagre  ,  de  Thj'este  ,  de  Télephe  et  d'Hercule. 

Horace  ne  veut  pas  qu'on  nielle  sur  la  scène  un 
personnage  qui  arrache  un  enfant  tout  vivant  deà 
entrailles  d'une  Lamie.  Si  on  lui  montre  quel({ue 
chose  de  semblable  ,  il  n'en  pourra  ni  croire  la 
possibilité  ,  ni  supporter  la  vue.  INIais  où  est  le 
terme  où  l'absurdité  des  événemens  cesse  ,  et  où  la 
vraisemblance  commence?  Comment  le  poète  sen- 
tira-t-il  ce  qu'il  peut  oser? 

Il  arrive  quelquefois  à  l'ordre  naturel  des  choses  , 
d'enchaîner  dos  incideus' extraordinaires.  C'est  le 
même  ordre  qui  dislingue  le  merveilleux  du  mira- 
culeux. Les  cas  rares  sont  merveilleux  j  les  cas 
naturellement  impossibles  sont  miraculeux;  l'art 
\  dramatique  rejette  les  miracles. 

Si  la  nalure  ne  combinoit  jamais  des  événemecs 


DRAMATIQUE.  /f/jS 

d'une  inaaière  cxlraordinaire  ,  tout  ce  que  le. poêle 
iiuûgincroit  au  defà  de  la  simple  el  froide  unifor- 
riiitc  des  choses  communes  ,  seroit  incro_)ahIe. 
Mais  il  n'en  est  pas  ainsi.  Que  fail  donc  le  poêle  ? 
Ou  il  s'empare  de  ces  combinaisons  extraordi- 
naires ,  ou  il  en  imagine  de  semblables.  Mais ,  au- 
*yj  -  lieu  que  la  liaison  des  cvcnemens  nous  échappe 
souvent  dans  la  nalure  ,  et  que  ,  laule  de  connoître 
l'ensemble  des  choses,  nous  ne  voyons  qu'une  con- 
comitance fatale  dans  les  faits  j  le  poète  veut ,  lui  ,  , 
qu'il  règne  dans  toute  la  texture  de  son  ouvrage 
une  liaison  apparente  et  sensible  ;  en  sorte  qu'il  est 
moins  vrai  et  plus  vraisemblable  que  l'historien. 

=  Mais,  puisqu'il  suffit  de  la  seule  co-existence 
des  événemens,paur  fonder  le  merveilleuxdans  l'his- 
toire, pour([uoi  le  poêle  ne  s'en  contenteroit-il  pas? 

=^  Il  s'en  contente  aussi 'quelquefois  ,  sur- 
tout le  poète  tragique.  Mais  la  supposition  d'in- 
cidens  simultanés  n'est  pas  aussi  permise  au  pocle 
comique. 

=^  Et  la  raison  ? 

=  C'est  que  la  portion  connue  ,  que  le  poète 
tragique  emprunte  de  l'histoire  ,  fait.  adojDter  ce- 
qui  est  d'imagination  ,  connue  s'il  étoit  historique* 
Les  choses  qu'il  invenle  reçoivent  de  la  vraisem- 
blance par  celles  qui  lui  sont  données.  Mais  rien 
n'est  donné  au  poète  comique  :  il  lui  est  donc 
moins  permis  de  s'appuyer  sur  la  simultanéité  des 
évtnemens.  D'ailleurs ,  la  fatalité  ou  la  volonté  des' 


444  'de       T^A       rOKSiE 

dieux  ,  qui  eiFraio  si  Ibrl  les  honitnos  f^e  (jul  !a 
destinée  se  trouve  abandonnée  à  des  êtres  supé- 
rieurs auxquels  ils  ne  peuvent  se  soustraire  ,  dont 
la  main  les  Suit  et  les  atteint  au  nioiucnt  où  ils  sont 
dans  la  sécurité  la  plus  entière  ,  est  plus  nécessaire 
à  la  tragédie.  S'il  y  a  quelque  chose  de  touchant , 
c'est  le  spectacle  d'un  homme  rendu  coupable  et 
malheureux  malgré  lui. 

Il  faut  ({ue  les  hommes  fassent ,  dans  la  comédie , 
le  rôle  que  font  les  dieua  dans  la  tragédie.  La  fa- 
talité et  la  méchanceté ,  voilà ,  dans  l'un  et  l'autre 
\. genre  ,  les  bases  de  l'intérêt  dramatique.  ^y' 

=  Qu'est-ce  donc  que  le  vernis  romanesque» 
^u'on  reproche  à  quelques-unes  de  nos  pièces? 

=■  Un  ouvrage  sera  romanesque  ,  si  le  merveil- 
leux naît  de  la  siirmltanéité  des  évéoemens  ;  si 
l'on  y  voit  les  dieux  ou  les  hommes  trop  méchans 
ou  trop  bons  j  si  les  choses  et  les  caractères  y 
diiîèrent  trop  de  ce  que  l'expérience  ou  l'histoire 
nous  les  montre  ;  et  sur-tout  si  l'enchaînement  des 
événcmens  j  est  trop  extraordinaire  et  trop  com- 
pliqué. 

D'où  l'on  peut  conclure  que  le  roman  ,dont  on 
ne  pourra  faire  un  bon  drame  ,  ne  sera  pas  mauvais 
pour  cela  j  mais  qu'il  ny  a  point  de  bon  drame  ,  dont 
on  ne  puisse  faire  un  excellent  roman.  C'est  par 
les  règles  que  ces  deux  genres  de  poésie  dilTèrent. 
L'illusion  est  leur  but  commun  :  mais,  d'où  dépend 
l'jllusioa?  Des  circonstances.  Ce  sont  les  circons- 


DRAMATIQUE.        44^ 

tances  qui  la  rcndeut  plus  ou  moins  difficile  à 
produire. 

Me  permettra- 1- on  de  parler  un  moment  la 
langue  des  géomètres?  On  sait  ce  qu'ils  appellent 
une  équation.  L'illusion  est  seule  d'un  côté.  C'est 
une  quantité  constante ,  qui  est  égale  à  une  somme 
de  termes  ,  les  uns  positifs  ,  les  antres  négatifs; 
dont  le  nombre  et  la  combinaison  peuvent  varier 
sans  fin,  mais  dont  la  valeur  totale  est  toujours  la 
même^  Les  termes  positifs  représentent  les  circons- 
tances communes  ;  et  les  négatifs ,  les  circonstances 
extraordinaires.  11  faut  qu'elles  se  rachètent  les  unes 
par  les  autres. 

L'illusion  n'est  pas  volontaire.  Celui  qui  diroit  : 
Je  veux  me  faire  illusion  ,  rcssembleroit  à  celui  qui 
diroit:  J'ai  une  expérience  des  choses  de  la  vie,  à 
laquelle  je  ne  ferai  aucune  attention. 

Quand  je  dis  que  l'illusion  est  une  quantité  cons- 
tante, c'est  dans  un  homme  qui  juge  de  différentes 
productions  ,  et  non  dans  des  hommes  di/Tcrens. 
Il  n'^ a  peut-être  pas,  sur  toute  la  surface* de  la  terre, 
deux  individus  qui  aient  la  même  mesure  de  la  cer- 
titude ;  et  cependant  le  poète  est  condamné  à  faire 
illusion  également  à  tous  !  Le  poète  se  joue  de 
la  raison  et  de  l'expérience  de  l'homme  instruit  , 
comme  une  gouvernante  se  joue  de  l'imbécillité 
d'un  enfant.-  Un  bon  poème  est  un  conte  digne 
d'être  fait  à  des  hommes  sensés. 

Le  romancier  a  le  temps  et  l'espace  qui  man'^ 


44^  DE       LA       POÉSIE 

cjuent  au  poêle  dramatique  :  à  njérite  égal  ,  J'eslî- 
îuerai  donc  moins  un  roman",  qu'une  pièce  de  ihcâ- 
tre.  D'ailleurs ,  il  n'_y  a  point  de  difllculté  que  le 
premier  ne  puisse  esquiver.  Il  dira  ;  u  La  vapeur 
»  du  sommeil  ne  coule  pas  plus  doucement  dans 
»  lesjeus  appesantis  et  dans  les  membres  fatigués 
»  d'un  homme  abattu  ,  que  les  paroles  flatteuses 
))  de  la  déesse  ;  mais  elle  sentoit  toujours  je  ne 
))  sais  quoi ,  qui  repoussoit  ses  efforts  et  qui  se 
»  jouoit  du  ses  charmes.. .  Mentor  ,  immobile  dans 
»  ses  sages  conseils  ,  se  laissoit  presser  j  quelque- 
j)  fois  même  il  lui  laisso  t  espérer  qu'elle  l'enibar- 
))  rasseroit  par  ses  questions  j  mais  au  moment  où 
»  elle  crojoit  satisfaire  sa  curiosité ,  ses  espérances 
»  s'évanouissoient.  Ce  qu'elle  iraaginoit  tenir  ,  lui 
»  échappoit  tout-à-coup  ^ et  une  léponse  courte  la 
n  replongeoit  dans  les  incertitudes  ». . .  Et  voilà  le 
romancier  hors  d'.ûffaire.  Mais  ,  quelque  difficulté 
qu'il  y  eût  eu  à  faire  cet  entrelien  ,  il  eût  fallu  ,  ou 
que  le  poêle  dramatique  renversât  son  plan,  ou 
qu'il  la  surmontât.  Quelle difl'crencc  de  peiadjX-ua 
effet ,  ou  de  le  produirej^ 

Les  anciens  ont  eu  des  tragédies  où  tout  étoit 
de  l'invention  du  poète.  L'histoire  n'olfroit  pas 
même  les  noms  des  personnages.  Et  qu'importe^ 
si  le  poète  n'excède  pas  la  vraie  mesure  du  mer- 
veilleux? 

Ce  qu'il  y  a  d'historique  dans  un  drame  est 
coaim  d'assez,  peu  de  personne;  si  cependant  le 


D    n    A   M    A   T   I    Q    U    fi.  /|47 

poënic  est  bien  fait  ,  il  intéresse  également  tout  le 
monde  ,  plus  peut-être  le  spectateur  ignorant ,  que 
le  spectateur  inslruil.  Tout  est  d'une  égale  vérité 
pour  celui-là  j  au-lieu  que  les  épisodes  ne  sont  que 
vraisemblables  pour  celui-ci.  Ce  sont  des  men- 
songes mêlés  à  des  vérités  avec  tant  d'art ,  qu'il 
n'éprouve  aucune  répugnance  à  les  recevoir. 

La  tragédie  domestique  auroit  la  difficulté  des 
deux  genres  ;  TeiFet  de  la  tragédie  héroïque  à  pro- 
duire ,  et  tout  le  plan  à  former  d'invention  ,  ainsi 

que  dans  la  comédie.  ^^ --^ 

Je  me  suis  demandé  quelquefois  si  la  tragédie  •; 
domestique  se  pouvoit  écrire  en  vers  j  et  sans  trop 
savoir  pourquoi  ,  je  me  suis  répondu  que  non» 
Cependant ,  la  comédie  ordinaire  s'écrit  en  vers  j 
la  tragédie  héroïque  s'écrit  en  vers.  Que  ne  peuî- 
pn  pas  écrire  en  vers  !  Ce  genre  exigeroit-il  un 
stjle  particulier  ,  dont  je  n'ai  pas  la  notion?  ou  la 
vérité  du  sujet  et  la  violence  de  l'intérêt  rejelte- 
roient-elles  un  langage  s_)'mmétrisé?  La  condition 
des  personnages  seroit-elle  trop  voisine  de  la  nôtre, 
pour  admettre  une  harmonie  régulière  ? 

Résumons.  Si  l'on  mcttoit  en  vers  l'histoire  de 
Charles  XII,  elle  n'en  seroit  pas  moins  une  his- 
toire. Si  l'on  mettoit  la  Henriade  en  prose,  elle 
n'en  seroit  pas  moins  un  poénie.  Mais  l'historien 
a  écrit  ce  qui  est  arrivé  ,  purement  et  simplement  j 
ce  qui  ne  fait  pas  toujours  sortir  les  caractères 
,    autant  qu'ils  pourroientj  ce  qui  n'émeut  ni  n'inté- 


44^  DE       LA       POÉSIl 

resse  pas  autant  qu'il  est  possible  d'émouvoir  et 
d'intéresser.  Le  poète  eût  écrit  tout  ce  qui  lui 
auroit  semblé  devoir  affecter  le  plus,  11  eût  imaginé 
des  événemens.  Il  eût  feint  des  discours.  Il  eût 
chargé  l'histoire.  Le  point  important  pour  lui  eût 
été  d'être  merveilleux  ,  sans  cesser  d'être  vraisem- 
blable j  ce  qu'il  eût  obtenu,  en  se  conformant  à 
l'ordre  de  la  nature  ,  lorsqu'elle  se  plaît  à  combiner 
des  incidens  extraordinaires ,  et  à  sauver  les  incidens 
extraordinaires  par  des  circonstances  conmiunes.] 

Voilà  la  fonction  du  poète.  Quelle  différence 
entre  le  versificateur  et  lui  !  Cependant  ne  croyez 
pas  ([ue  je  méprise  le  premier  3  son  talent  est  rare. 
Mais  si  vous  faites  du  versificateur  un  Apollon ,  le- 
poète  sera  pour  moi  un  Hercule.  Or ,  supposez 
une  Ijre  à  la  main  d'Hercule  j  et  vous  n'en  ferez 
pas  un  Apollon.  Appuyez  un  Apollon  sur  une  mas- 
sue ,  jelez  sur  ses  épaules  la  peau  du  lion  de  Né- 
mée;  et  vous  n'en  ferez  pas  un  Hercule. 

D'où  l'on  voit  qu'une  tragédie  en  prose  est  tout 
Butant  un  poème,  qu'une  tragédie  en  vers  j  qu'il  en 
est  de  même  de  la  comédie  et  du  roman  j  mais 
que  !c  but  de  la  poésie  est  plus  général  que  celui 
de  l'histoire.  On  lit,  dans  rhistoire,  ce  ([u'un  lionnue 
du  caractère  de  Henri  IV  a  fait  et  souffert.  Riais 
combien  de  cii.consla  ices  possibles  où  il  eût  agi 
et  souffert  d'une  manière  conforme  à  son  caractère , 
plus  merveilleuse,  que  Thisloire  n'offre  pas  ,  mais 
que  la  poésie  imagine. 


^nAMATIQU»i  '449 

Limnginalion  ;  voilà  la  (jualilé  sans  laquelle  on 
li'esl  ni  un  pocle  ,  ni  un  philosophe  ,  ni  un  homme 
d'esprit ,  ni  un  être, raisonnable  ,  ni  un  honnne. 

=  Qu'est-ce  donc  que  l'imagination,  me  ditcz.- 
Vous  ? 

=^  O  mon  ami ,  quel  piège  vous  tendez  à  celui 
qui  s'est  proposé  de  vous  entretenir  de  l'art  drama— 
liqfte!  S'il  se  met  à  philosopher  ,  adieu  son  objet. 

L'imagination  est  la  faculté  de  se  rappeler  des 
images  .Un  homme,  entièrement  privé  de  cette fa-^ 
culte  seroit  un  stupide,  dont  toutes  les  fonctions 
intellectuelles  se  réduiroient  à  produire  les  sons 
qu'il  auroit  appris  à  combiner  dans  l'enfance  ,  et  à 
les  appliquer  machinalement  aux  circonstances  de 
la  vie. 

C'est  la  triste  condition  du  peuple,  et  quelque- 
fois du  philosophe.  Lorsque  la  rapidité  de  la  con- 
versation entraîne  celui-ci,  et  ne  lui  laisse  pas  le 
temps  de  descendre  des  mots  aux  images  ;  que  fait- 
il  autre  chose  ,  si  ce  n'est  de  se  rappeler  des  sons  et 
de  les  produire  combinés  dans  un  certain  ordre? 
O  combien  l'homme  qui  pense  le  plus  est  encore  i 
automate  !  ' 

Mais  quel  est  le  moment  oîi  il  cesse  d'exercer  sa 
mémoire  ,  et  oîi  il  commence  à  appliquer  son  ima- 
gination? C'est  celui  où,  de  questions  en  questions,' 
vous  le  forcez,  d'imaginer  j  c'est-à-dire ,  de  passer  ,' 
de  sons  abstraits  et  généraux ,  à  des  sons  moins  abs- 
traits el  moins  généraux ,  jusqu'à  ce  qu'il  soit  arrivé 


/ 


Jl'jO  DE       LA       POKSIE 

à  quelque  représentation  sensible  ,  le  dernier  tcrnïc 
et  le  repos  de  sa  raison.  Alors ,  que  deviect-ii  ?  Pein- 
tre ou  poète. 

Demandez-lui,  par  exemple:  qu'est-ce  que  la 
justice?  et  vous  serez,  convaincu  qu'il  ne  s'entendra 
lui-même  que  quand ,  la  connoissance  se  portant  de 
son  ame  vers  les  objets  par  le  même  chemin  qu'elle 
y  est  venue,  il  inmginera  deuxhonniies  conduits  par 
la  faim  vers  un  arbre  chargé  de  fruits  j  l'un  monté 
sur  l'arbre,  et  cueillant;  et  l'aulres'einparant,  par  la 
violence  ,  du  fruit  que  le  premier  a  cueilli.  Alors  il 
vous  fera  remarquer  les  mouvemens  qui  se  mani- 
festeront en  eux;  les  signes  du  ressentiment  d'urt 
côté  ,  les  symptômes  de  la  crainte  de  l'autre  ;  celui- 
là  se  tenant  pour  offensé ,  et  l'autre  se  chargeant 
lui-même  du  litre  odieux  d'offenseur. 

Si  vous  faites  la  même  question  à  un  autre,  sa 
dernière  réponse  se  résoudra  à  un  autre  tableau. 
Autant  de  têtes,  autant  de  tableaux  diffthens  peut- 
être:  mais  tous  représenteront  deux  hommes  éprou- 
vant dans  un  même  instant  des  impressions  con- 
traires; produisant  des  mouvemens  opposés;  ou 
poussant  des  cris  inarticulés  et  sauvages  ^  qui,  ren- 
dus avec  le  temps  dans  la  langue  de  l'homme  police, 
signifient  et  signifieront  éternellement  ,  justice  , 
injustice. 

C'est  par  un  toucher,  qui  se  diversifie  dans  la  na- 
ture animée  en  une  infinité  de  manières  et  de  de- 
grés, et  qui  s'appelle  dans  l'homme,  voir,  entendre, 


ÔRAMATIQUE.  4^1 

jflaircr,  goùler  el  sentir,  qu'il  reçoit  des  impres- 
sions qui  se  conservent  clans  ses  organes  j  qu'il  dis- 
tingue ensuite  par  des  mots  ,  et  qu'il  se  rappelle  ou 
par  ces  mots  mêmes,  ou  par  des  images. 

Se  rappeler  une  suite  nécessaire  d'images  telles 
qu'elles  se  succèdent  dans  la  nature,  c'est  raisonner 
d'après  les  faits.  Se  rappeler  une  suite  d'images 
comme  elles  se  succéderoient  nécessairement  dans 
la  nature,  tel  ou  tel  phénomène  étant  donné,  c'est 
raisonner  d'après  une  hjpotbèse  ,  ou  feindre;  c'est 
être  philosophe  ou  poète ,  selon  le  btit  qu'on  se 
propose. 

Et  le  poète  qui  feint ,  et  le  philosophe  qui  rai- 
sonne ,  sont  également ,  et  dans  le  même  sens ,  con- 
séquens  ou  inconséquensj  car  être  conséquent,  ou 
avoir  l'expérience  de  l'enchaînement  nécessaire  des 
plîénomènes  ,  c'est  la  même  chose. 

En  voilà ,  ce  me  semble ,  assez  pour  montrer  l'a- 
nalogie de  la  vérité  et  de  la  fiction  ,  caractériser  le 
poète  et  le  philosophe,  et  relever  le  mérite  du  poète, 
sur-tout  épique  ou  dramatique.  Il  a  reçu  de  la  na- 
ture, dans  un  degré  supérieur ,  la  qualité  qui  dis- 
tingue l'homme  de  génie  de  l'homme  ordinaire,  et 
celui-ci  du  stupide  ;  l'imagination  ,  sans  laquelle  le 
discours  se  réduit  à  l'habitude  mécanique  d'appUr 
quer  des  sons  combinés. 

Mais  ,  le  poète  ne  peut  s'abandonner  à  toute  la 
fougue  de  son  imagination  ;  il  est  des  bornes  qui  lui 
sont  prescrites.  Il  à  le  modèle  de  sa  conduite  ckn» 


V 


ijSî  DE      LA      POÉSIE 

les  cas  rares  de  l'ordre  général  des  choses.  Voilà  sa 
règle. 

Plus  ces  cas  seront  rares  et  singuliers  ,  plus  il  lui 
faudra  d'art,  de  temps,  d'espace  et  de  circonstances 
communes  pour  en  compenser  le  merveilleux  et 
fonder  l'illusion. 

Bi  le  fait  historiijne  n'est  pas  assez  merveilleux, 
il  le  fortifiera  par  des  incidens  extraordinaires  j  s'i{ 
l'est  trop ,  il  l'afToiblira  par  des  incidens  communs. 

Ce  n'est  pas  assez,  ô  poète  comique,  d'avoir  dit, 
dans  votre  esquisse  :  Je  veux  que  ce  jeune  homme 
ne  soit  que  foiblement  attaché  à  cette  courtisannc  j 
qu'il  la  quitte  j  qu'il  se^  marie  j  qu'il  ne  manque  pas 
de  goût  pour  sa  femme  ;  que  cette  femme  soit  ai- 
mable j  et  que  son  époux  se  promette  une  vie  sup- 
portable avec  elle;  je  veux  encore  qu'il  couche  à 
côté  d'elle  pendant  deux  mois,  sans  en  approcher, 
et  cependant,  qu'elle  se  trouve  grosse.  Je  veux  une 
belle-mère  qui  soit  folle  de  sa  bru  ;  j'ai  besoin  d'une- 
courtisanne  qui  ait  des  sentimensj  je  ne  puis  me 
passer  d'un  viol ,  et  je  veux  qu'il  se  soit  fait  dans  la 
rue,  par  un  jeune  homme  ivre.  Fort  bien,  courage  f 
entassez,  entassez  circonstances  bizarres  sur  cir- 
constances bizarres  j  j'y  consens.  Votre  fable  sera 
merveilleuse,  sans  contredit;  mais  n'oubliez  pas 
que  vous  aurez  à  racheter  tout  ce  merveilleux  par 
une  multitude  d'incidens  communs  qui  le  sauvent 
et  qui  m'en  imposent. 

L'art  poétique  seroit  donc  hie^  avancé ,  si  le 


DRAMATIQUE,         4*^^ 

traité  de  la  certitude  historiijue  éloil  fait.  Les 
mêmes  principes  s'appliqueroient  au  conte ,  au 
roman  ,  à  l'opéra  ,  à  lu  farce ,  à  toutes  les  sortes  de 
poèmes  ,  sans  en  excepter  la  fable^ 

Si  un  peuple  étoit  persuadé  ,  con)nie  d'un  point 
fondamental  de  sa  croyance  ,  ([ue  les  animaux 
parloient  autrefois; la  fable  auroit,  chez  ce  peuple, 
un  degré  de  vraisemblance  qu'elle  ne  peut  avoir 
parmi  nous. 

Lorsque  le  poêle  aura  formé  son  plan  ,  en  don- 
nant à  son  esquisse  l'étendue  convenable ,  et  que 
son  drame  sera  distribué  par  actes  et  par  scènes  , 
qu'il  travaille  j  qu'il  commence  par  la  première 
scène,  et  qu'il  finisse  par  la  dernière.  Use  trompe, 
s'il  croit  pouvoir  impunément  s'abandonner  à  soa 
caprice ,  sauter  d'un  endroit  à  un  autre ,  et  se  por- 
ter par-tout  où  son  génie  l'appellera.  Il  ne  sait  pas 
la  peine  qu'il  se  prépare ,  s'il  veut  que  son  ouvrage 
soit  un.  Combien  d'idées  déplacées  ,  qu'il  arrachera 
d'un  endroit  pour  les  insérer  dans  un  autre.  L'objet 
de  sa  scène  aura  beau  être  déterminé ,  il  le  man- 
quera. 

Les  scènes  ont  une  influence  les  unes  sur  les 
autres  ,  qu'il  ne  sentira  pas.  Ici,  il  sera  diffus  j  là  , 
trop  court  ;  tantôt ,  froid;  tantôt ,  trop  passionné. 
Le  désordre  de  sa  manière  de  faire  se  répandra  sur 
toute  sa  composition  ;  et  ,  quelque  soin  qu'il  se 
donne  ,  il  en  restera  toujours  des  traces. 

Avant  que  de  passer  d'une  scène  à  celle  qui 


-2 


4^54  DE      LA      POÉSIE 

suit ,  on  ne  peut  trop  se  remplir  de  celles  qui  pré- 
cèdent. 

=  Voilà  une  manière  de  travailler  bien  sévère. 

=  Il  est  vrai. 

=  Que  fera  le  poète  ,  si  au  commencement  de 
son  poème  ,  c'est  la  fin  qui  l'inspire  ? 

=  Qu'il  se  repose. 

m  Mais  ,  plein  de  ce  morceau  ,  il  l'eût  exécuté 
de  génie. 

=  S'il  a  du  génie  ,  qu'il  n'appréhende  rien. 
Les  idées, qu'il  craint  de  perdre,  reviendront j elles 
reviendront  fortifiées  d'un  cortège  d'autres  qui 
naîtront  de  ce  qu'il  aura  fait ,  et  qui  donneront  à  la 
scène  plus  de  chaleur  ,  plus  de  couleur  ,  et  plus  de 
liaison  avec  le  tout.  Tout  ce  qu'il  pourra  dire  ,  il 
le  dira  ^  et  crojez-vous  qu'il  en  soit  ainsi ,  s'il 
marche  par  bonds  et  par  sauts  ? 

Ce  n'est  pas  ainsi  que  j'ai  cru  devoir  travailler, 
convaincu  que  ma  manière  étoit  la  plus  pure  et  la 
plus  aisée. 

Le  Père  de  famille  a  cinquante-trois  scènes  j  la\ 
première  a  été  écrite  la  première  ,  la  dernière  a 
été  écrite  la  dernière  j  et  sans  un  enchaînement  de 
circonstances  singulières  ,  qui  m'ont  rendu  la  vie 
pénible  et  le  travail  rebutant  ,  cette  occupation 
n'eût  été  pour  moi  qu'un  amusement  de  quelques 
semaines.  Mais  comment  se  métamorphoser  en 
différens caractères,  lorsque  le  chagrin  nous  attache 

nous-mêmes  ?  Comment  s'oublier  ,  lorsque  Tea- 


DRAMATIQUE.  '     /]S'j> 

nui  nous  rappelle  à  notre  existence  ?  Connnent 
cchauller  ,  éclairer  les  autres  ,  lorsque  la  lampe  de 
l'enthousiasme  est  éteinte  ,  et  que  la  fianmie  du 
génie  ne  luit  plus  sur  le  front  ? 

Que  d'efforts  n'a-t-on  j)as  fait  pour  m'étouffer 
en  naissant  ?  Après  la  persécution  du  Fils  naturel, 
cvoyez  vous  ,  6  mon  ami  !  (pie  je  dusse  être  tenté 
de  ni'occupcr  du  Père  de  famille  ?  Le  voilà  ce- 
pendant. Vous  avez  exigé  que  j'achevasse  cet  ou- 
vrage ;  et  je  n'ai  pu  vous  refuser  celte  satisfaction. 
En  revanche  ,  permettez-moi  dédire  un  mot  de  ce 
Fils  naturel  si  méchamment  persécuté. 

Charles  Goldoni  a  écrit  en  italien  une  comédie  , 
eu  plutôt  une  farce  en  trois  actes  ,  qu'il  a  intitulée 
WAini  sincère.  C'est  un  tissu  des  caractères  de 
ï Ami  vrai,  et  de  V  Avare  de  Molière.  La  cassette 
et  le  vol  y  sont  j  et  la  moitié  des  scènes  se  passent 
dans  la  maison  d'un  père  avare. 

Je  laissai  là  toute  cette  portion  de  l'intrigue  ,  car 
je  n'ai ,  dans  le  Fils  naturel  y  ni  avare,  ni  père  ,  ni 
vol  ,  ni  cassette. 

Je  crus  que  l'on  pouvoit  faire  cfuelque  chose  de- 
supportable  de  l'autre  portion  ;  et  je  m'en  emparai 
eomme  d'un  bien  qui  m'eût  appartenu.  Goldoni 
n'avoit  pas  été  plus  scrupuleux,  il  s'étoit  emparé 
de  M  Avare,  sans  que  personne  se  fût  avisé  de  le 
trouver  mauvais^  et  l'on  n'avoit  point  imaginé  parmi 
nous  d'accuser  Molière  ou  Corneille  de  plagiat, 
pour  avoir  emprunté  tacitement  l'idée  de  quelque 


/l^C  ÙE     LÀ     *»oÉste 

pièce,  ou  d'un  auteur  italien  ,  ou  du  théutre  cspa-» 
gnol.  Ç)uoi<|u'il  en  soit  de  cette  portion  d'une  farce 
en  trois  actes  ,  j'en  fis  la  comédie  du  Fils  naturel 
en  cinq  j  et  mon  dessein  n'étant  pas  de  donner 
cet  ouvrage  au  théâtre  ,  j'y  joignis  quelques  idées 
que  j'avois  sur  la  poclique  ,  la  musique  ,  la  décla- 
mation, et  la  panlominic  ;  et  je  formai  de  tout  une 
espèce  de  roman  que  j'intitulai  le  Fils  naturel^  ou 
les  Épreuves  de  la  vertu  ,  avec  l'histoire  véritable 
de  la  pièce. 

Sans  la  supposition  que  l'avenlure  du  Filsnatu-' 
tel  étoit  réelle  ,  que  devenoient  l'illusion  de  ce 
roman,  et  toutes  les  observations  répandues  dans 
les  entretiens  ,  sur  la  différence  qu'il  y  a  entre  un 
fait  vrai,  et  un  fait  imaginé;  des  personnages  réels, 
et  des  personnages  fictifs  ;  des  discours  tenus  ,  et 
des  discours  supposés  j  en  un  mot ,  toute  la  poé- 
tique où  la  vérité  est  mise  sans  cesse  en  parallèle 
avec  la  fiction  ? 

Mais  comparons  un  peu  plus  rigoureusement 
ÏAmi  vraij  du  poète  italien  ,  avec  le  Fils  naturel» 

Quelles  sont  les  parties  principales  d'un  drame  ? 
L'intrigue  ,  les  caractères  et  les  détails. 

La  naissance  illégitime  de  Dorval ,  est  la  base  du 
Fils  naturel.  Sans  cette  circonstance ,  la  fuite  de 
son  père  aux  îles  reste  sans  fondement.  Dorval  ne 
peut  ignorer  qu'il  a  une  sœur,  et  qu'il  vit  à  côté 
d'elle.  Il  n'en  deviendra  pas  amoureux  ',  il  ne  sera 
plus  le  rival  de  sou  anù  ;  il  faut  que  Dorval  soit 


BRAMATIQUE."  l^f 

riche  ;  cl  son  pcrc  n'aura  plus  aucune  raison  de 
l'enrichir.  Que  signifie  la  crainle  qu'il  a  de  s'ouvrir 
à  Constance  ?  La  scène  d'André  n'a  plus  lieu.  Plus 
de  père  qui  revienne  des  îles  ,  qui  soit  pris  dans  la 
traversée  ,  el  qui  dénoue.  Plus  d'intrigue.  Plus  de 
pièce. 

Or  y  a-t-il ,  dans  X And  sincère  ,  aucune  de  ces 
choses  ,  sans  lesquelles  le  Fils  naturel  tiQ  peul  sub- 
iister  7  Aucune,  Voilà  pour  l'intrigue. 

Venons  aux  caractères.  Y  a-t-il  un  amant  vio- 
lent ,  tel  que  Clairville  ?  Non.  Y  a-t-il  une  fille  in- 
génue , telle  que  Rosalie  ?  Non.  \  a-t-il  une  femme 
qui  ait  Tanie  et  l'élévation  des  sentimens  de  Cons- 
tance? Non.  Y  a-t-il  un  honmie  du  caractère 
sombre  et  farouche  de  Dorval  ?  Non.  Il  n'y  a  donc, 
dans  ÏAuii  vrai ,  aucun  de  mes  caractères  7  Au- 
cun ,  sans  excepter  André.  Passons  aux  détails. 

Dois-je  au  poète  étranger  une  seule  idée  qu'om 
puisse  citer  ?  Pas  une. 

Qu'est-ce  que  sa  pièce  ?  Une  farce.  Est  -  ce  une 
farce  ,  que  le  Fils  naturel  ?  Je  ne  le  crois  pas. 

Je  puis  donc  avancer  : 

Que  celui  qui  dit  que  le  genre  ,  dans  lequel  j'ai 
écrit  le  Fils  na'urel,  est  le  même  que  le  genre, 
dans  lequel  Goîdoni  a  écrit  Y  Ami  vrai  ^  dit  un  men- 
songe : 

Que  celui  qui  dit  que  mes  caractères  et  ceux 
do  Goldoni  ont  la  moindre  ressemblance  ,  dit  un 
iMcnsRngc; 

Théâtre.  V 


458  DE       LA       POÉSIE 

Que  celui  qui  dit  qu'il  y  a  dans  les  détails  un 
mot  important ,  qu'on  ail  transporté  de  V Ami  vrai 
dans  le  Fils  naturel,  dit  un  mensonge: 

Que  celui  qui  dit  que  la  conduite  dix  Fils  naturel 
ne  diffère  point  de  celle  de  V Ami  vrai  ^  dit  un  men- 
songe. 

Cet  auteur  a  écrit  une  soixantaine  de  pièces.  Si 
quelqu'un  se  sent  porté  à  ce  genre  de  travail ,  je 
l'invite  à  choisir  parmi  celles  qui  restent ,  et  à  en 
composer  un  ouvrage  qui  puisse  nous  plaire. 

Je  voudrois  bien  qu'on  eût  une  douzaine  de  pa- 
reils larcins  à  me  reprocher;  et  je  ne  sais  si  le 
Père  de  famille  aura  gagné  quelque  chose  à  ni'ap- 
partenir  en  entier. 

Au  reste  ,  puisqu'on  n'a  pas-dédaigné  de  m'a- 
dresser  les  mêmes  reproches  que  certaines  gens 
faisoient  autrefois  à  Térence,  je  renverrai  nies 
censeurs  aux  prologues  de  ce  poète.  Qu'ils  les 
lisent,  pendant  que  je  m'occuperai,  dans  mes  heures 
<3e  délassement ,  à  écrire  quelque  pièce  nouvelle. 
Comme  mes  vues  sont  droites  et  pures  ,  je 
2ne  consolerai  facilement  de  leur  méchanceté  , 
si  je  puis  réussir  encore  à  attendrir  les  honnéles- 
gcns. 
j  Ija  nature  m'a  donné  le  goûl  de  la  simplicité  ;  et 
je  tâche  de  le  perfectionner  par  b  lecture  des  an- 
ciens. Voilà  mon  secret.  Celui  (}ui  liroit  Homère 
avec  un  peu  de  génie  ,  v  découvrifoil  bien  plus  sû- 
Vcmenl  la  source  où  je  puis^.  • 


CnAMATIQUE.  4^9 

O  mon  ami ,  que  la  simpHcilc  est  belle  !  Que 
Dous  avons  mal  fait  de  nous  en  éloigner  ! 

Youlez-vous  onîcndre  ce  <{ue  la  douleur  inspire 
à  un  père  qui  vienl  de  perdre  son  fils  ?  Ecoutez. 
Priam. 

«  Eloignez-vous  ,  mes  amis  ;  laissez  -  moi  seul  j 
»  votre  consolation  m'importune. . .  J'irai  sur  les  vais- 
»  seaux  des  Grecs  :  oui ,  ]'irai.  Je  verrai  ccthomme 
«  terrible  j  je  le  supplierai.  Peut-élre  il  aura  pilié 
»  de  mes  ans  j  il  respectera  ma  vieillesse.. .  Il  a  un 
«  père  âgé  comme  moi...  Hélas  !  ce  père  l'a  mis 
»  au  monde  pour  la  honte  et  le  désastre  de  cette 
)i  vilU! ...  Quels  maux  ne  nous  a-l-il  pas  faits  à 
»  tous  ?  Mais  à  qui  en  a~t-il  fait  autant  qu'à  moi  ? 
n  Combien  ne  m'a-t-il  pas  ravi  d'enfans,  et  dans 
»  la  fleur  de  leur  jeunesse  I  .  .  .  Tous  m'étoient 
«  chers. . .  je  les  ai  tous  pleures.  Mais  c'est  la  perte 
»  de  ce  dernier  qui  m'est  sur-tout  cruelle  j  j'en 
»  porterai  la  douleur  jusqu'aux  enfers. ..  Eh  !  poui;*» 
»  quoi  n'est -il  ]ias  mort  entre  mes  bras  ?.....' 
»  iVous  nous  serions  rassasiés  de  pleurs  sur  lui,' 
»  moi ,  et  la  mère  malheureuse  qui  lui  donna  la 
»  vie  ». 

;  Voulez-vous  savoir  quels  sont  les  vrais  discours 
d'un  père  suppliant  aux  genoux  ou  meurtrier  de 
son  fils  ?  Ecoutez  le  même  Px'iam  aux  genoux  d'A- 
chille. 

«  Aclîillc,  ressouvenez-vous  de  vol  re  père  ;  il  est 
»  du  même  âge  que  moi ,  et  nous  f  émissonj,  tous 


Ifio  DE       LA       POtSIf. 

»  les  deux  sousle-poids  des  années...  Hélas  !  peul- 
Yi  élre  est-il  pressé  par  des  voisins  ennemis  ,  snns 
»  avoir  à  côté  de  lui  personne^  qui  puisse  éloigner  le 
})  péril  qui  le  menace. ..  Mais  s'il  a  entendu  dire 
«  que  vous  vivez,  son  cœur  s'ouvre  à  l'espérance 
»  et  à  la  joie  ;  et  il  passe  les  jours  dans  l'altcnte 
))  du  moment  où  il  reverra  son  fils. . .  Quelle  dilTcT- 
»  rcnce  de  son  sort  au  mien  !  .  .  .  J'avois  des  en- 
»)  fans,  et  je  suis  comme  si  je  les  a  vois  tous  perdus... 
»  De  cinquante  que  je  coniptois  autour  de  moi  , 
«  lorsque  les  Grecs  sont  arrivés  ,  il  ne  m'en  restoit 
»  qu'un  qui  pût  nous  défendre  j  et  il  vient  de  périr 

))  par  vos  mains  ,  sous  les  murs  de  cette  ville 

»  Rendez-moi  son  corps  ;  recevez  mes  présens  ; 
j)  respectez  les  dieux;  rappelez- vous  de  votre 
»  père  ,  et  aj^ez  pitié  de  moi, . .  Yoj'cz  où  j'en  suis 
»  réduit...  Tut-il  un  monarque  plus  humilié  ?  un 
»  homme  pins  à  plaindre  ?  Je  suis  à  vos  pieds  ,  et 
»  je  baise  vos  mains  teintes  du  sang  de  mon  fils  n. 

Ainsi  parla  Piiam  j  et  le  fils  de  Pelée  S(Milit ,  au 
souvenir  de  son  père  ,  la  pitié  s'émouvoir  au  fond 
de  son  cœur.  Il  releva  le  vieillard;  et  le  repous- 
sant douceniient ,  il  l'éoarla  de  lui. 

Qu'est-ca  qu'il  j  a  là-dedans?  Point  d'esprit < 
ruais  des  chcises  d'une  vériié  si  grande  ,  qu'on  se 
pereuaderoit  presque  qu'on  les  aruoit  trouvées 
comme  Honijcre.  Pour  nous  ,  qui  connoissons  uji 
peuïa  difliculté  et  le  mérite  d'elle  simple,  lisons 
ces  riiorceaui  ;  lisor§-lcs  bien;  et  puis  prenons 


^i 


D    n    A    M    A   T    t    Q    U    E.  J^6l 

tous  nos  pafiiers,  et  les  jetons  au  Icu.  Le  génie  se 
sent  ;  mais  il  ne  s'imite  point. 
^«i^Dans  les  pièces  compliquées  ,  rinlérét  est  plus 
rollct  d'un  plan  que  des  discours  ;  c'est  au  contraire 
plus  l'effet  des  discours  que  du  plan ,  dans  les 
pièces  simples.  Mais  à  qui  doit-on  rapporter  l'iu- 
lért'l  ?  Est-ce  aux  personnages  ?  est-ce  aux  spec- 
tateurs ? 

Les  spectateurs  ne  sont  que  des  témoins  ignorés 
de  la  chose. 

=  Ce  sont  donc  les  personnages  qu'il  faut  avoir 
en  vue  ? 

=  Je  le  crois.  Qu'ils  forment  le  nœud,  sans  s'en 
appercevoir  j  que  tout  soit  impénétrable  pour* 
eux  j  qu'ils  s'avancent  an  dénouement  ,  sans  s'en 
douter.  S'ils  sont  dans  l'agitation  ,  il  faudra  bien 
que  je  suive,  et  que  j'éprouve  les  mêmes  mouve-» 
m  eus. 

Je  suis  si  loin  de  penser,  avec  la  plupart  de  ceux 
qui  ont  écrit  de  l'art  tirauialique  ,  qu'il  faille  déro- 
ber au  spectateur  le  dénouement ,  que  je  ne  croirois 
pas  me  proposer  une  tâche  fort  au-dessus  de  mes 
forces  ,  si  j'entreprenois  un  drame  ,  où  le  dénoue- 
ment seroit  annoncé  dès  la  première  scène,  et  où 
je  fcrois  sortir  l'intérêt  le  plus  violent  de  celte  cir- 
constance même. 

Tout  doit  être  clair  pour  le  spectateur.  Confi- 
dent de  chaque  personnage ,  instruit  de  ce  qui  s'est 
passé  et  de  ce  qui  se  passe  ^  il  y  a  cent  nionicns  où 


46'2  T>    E       î^    A       r    0    l!.    S    I    E 

l'on  n'a  rien  de  mieux  à  taire  que  de  lui  déclarer 
nettement  ce  qui  se  passera. 

O   faiseurs  de  règles  générales  ,  que  vous  rf»  fM 
«onnoissez  guère  1  art,  et  que  vous  avez  peu  de  ce 
génie  qui  a  produit  les  modèles  sur  lesquels  vous 
avez  établi  ces  règles ,  qu'il  est  le  maître d'enfejndre 
quand  il  lui  plaît  ! 

Ou  trouvera  ,  dans  mes  idées  ,  tant  de  paradoxes 
qu'on  voudra  ;  mais  je  persisterai  à  croire  que ,  pour 
une  occasion  où  il  est  à-propos  de  cacher  au  spec- 
tateur un  incident  important  avant  qu'il  ait  lieu, 
iJ  y  en  a  plusieurs  où  l'intérêt  demande  le  contraire. 

Le  poète  me  ménage,  p^rje  secret,  un  instant  de 
surprise-,  il  m'eût^exposé  ,  par  la  confidence^  une 
long.ue  inquiétude. 

Je  ne  plaindrai  qu'un  instant  celui  cpii  sera  frappé 
et  accablé  dans  un  instant.  Mais  que  deviens -je, 
si  le  coup  se  fait  attendre  ,  si  je  vois  l'orage  t>e 
former,  sur  ma  tête  ou  sur  celle  d  un  autre  ,  et  y 
demeurer  long-temps  suspendu? 

Lusignan  ignore  qu'il  va  retrouver  ses  enfanS;  le 
spectateur  l'ignore  aussi.  Zaïre  et  Nérestan  igno- 
rent qu'ils  sont  frère  et  sœur;  le  spectateur  l'ignore 
aussi.  Mais,  quel({ue pathétique  quesoit  cette  recon- 
noissancé.  Je  suis  sur  que  l'efFel  en  eût  été  beau- 
coup plus  grand  encore  ^  si  le  spectateur  eût  été 
prévenu.  Que  ne  me  scrois-je  pas  dit  à  moi-même, 
à  l'approche  de  ces  ([uatre  persQunages?  Avec 
quelle  allcnlioa  et  quel  trouble  n'aurois-je  pv^s 


D    R    A    M    A    T    I    Q  'U    E.  4^'j 

écoulé  chaque  mot  qui  seroit  sorli  de  leur  bouche? 
A  quelle  gène  le  poète  ne  ru'auroit-il  pas  mis  ?  Mes 
larmes  ne  coulent  qu'au  moment  de  la  roconnois- 
sance;  elles  auroicnt  coule  long-temps  auparavant. 
Quelle  difTérence  d'intérêt  entre  cette  situation 
où  je  ne  suis  pas  du  secret ,  et  celle  où  je  sais  tout , 
et  où  je  vois  Orosmanc  ,  un  poignard  à  la  main,  at- 
tendre Zaïre  ,  et  cette  infortunée,  s'avancer  vers  le 
coup  ?  Quels  mouvemens  le  spectateur  n'eût-il  pas 
éprouvés,  s'il  eût  été  libre  au  poète  de  tirer  de  cet 
instant  tout  l'effet  qu'il  pou  voit  produire  j  et  si  notre 
scène  ,  qui  s'oppose  aux  plus  grands  effets,  lui  eût 
permis  défaire  entendre  dans  les  ténèbres  ,  la  voix 
de  Zaïre ,  et  de  me  la  montrer  de  plus  loin? 

Dans  Iphigénie  en  Tauride  ,  le  spectateur  con- 
noît  l'état  des  personnages;  supprimez  cette  cir- 
constance ,  et  vojez  si  vous  ajouterez  ou  si  vous 
ôterez  à  l'intérêt. 

Si  j'ignore  que  Néron  écoute  l'entretien  de  Bri- 
tannicus  et  de  Junie  ,  je  n'éprouve  plus  la  terreur. 

Lorsque  Lusignan  et  ses  enfans  se  sont  recon- 
nus,  en  devionnent-ils  moina  intéressans  ?  Nulle- 
ment. Qu'est-ce  qui  soutient  et  fortifie  l'intérêt  ? 
C'est  ce  (jue  le  sultan  ne  sait  pas ,  et  ce  dont  lu 
spectateur  est  instruit. 

Que  tous  les  personnages  s'ignorent  ,  si  vous  le 
voulez  ;  mais  que  le  spectateur_Jes_çflruiQis3e  tous. 

J'oserois  presrjue  assurer  qu'un  sujet  où  les  réli-« 
cencôs  sont   ucce&saires,  Côt  un  sujet  ingrat j  et 


464  J9  E     LA     voisin 

qu'un  plan  où  l'on  y  a  recours  esL  moins  bon  ,  que 
si  l'on  eut  pu  s'en  passer.  On  n'en  tirera  rien  de  bien 
énergique  ;  on  s'assujettira  à  des  préparations  tou- 
jours trop  obscures  ou  trop  claires.  Le  poème 
deviendra  un  tissu  de  petites  Huesses,  à  l'aide  des- 
quelles on  ne  produira  que  de  petites  surprises. 
Mais,  tout  ce  qui  concerne  les  personnages  est-il  con- 
»u?  J'entrevois  ,  dans  cette  supposition  ,  la  source 
des  mouvemens  les  plus  violens.  Le  poète  grec  ,  qui 
différa  jusqu'à  la  dernière  scène  la  reconnoissance 
d'Oresle  et  d'Iphigénie  ,  fut  un  homme  de  génie. 
Oreste  est  appuyé  sur  l'autel  j  sa  sœur  a  le  couteau 
sacré  levé  sur  son  sein.  Oreste ,  prêt  à  périr ,  s'écrie  : 
N'étoil-ce  pas  assez  que  la  sœur  fut  innnolée  ? 
falloit-il  que  le  frère  le  fut  aussi  ?  Voilà  le  moment , 
que  le  poète  m'a  fait  attendre  pendant  cinq  actes. 

=  Dans  quelque  drame  (jue  ce  soit ,  le  nœud 
est  connu  j  il  se  forme  en  présence  du  spectateur. 
Souvent  le  titre  seul  d'une  tragédie  en  annonce  le  ^ 
dénouement;  c'est  un  fait  donné  par  1  histoire.  C'est 
la  mort  de  César,  c'est  le  sacrifice  d'Iphigénie: 
mais  il  n'en  est  pas  ainsi  dans  la  comédie. 

^^  Pourquoi  donc?  Le  poète  n'est -il  pas  le 
maître  de  me  révéler  de  son  sujet  ce  qu'il  juge  à 
propos?  Pour  moi ,  je  me  serois  beaucoup  applaudi, 
si ,  dans  le  Père  de  fainilh  (qui  n'eût  plus  été  le 
Père  de  famille  ,  mais  une  pièce  d'un  autre  nom), 
j'avois  pu  ramasser  toute  la  persécution  du  Com- 
niandeui'  sur  Sophie.  L'intérêt  ne  se  seroit-il  pas 


DRAMATIQUE.  /j65 

accru ,  par  la  conuoisbance  (jue  cette  jeune  fille  ,  dont 
il  pai  loit  si  mal ,  qu'il  poursuivoit  si  vivement ,  qu'il 
vouloit  faire  enfermer ,  étoit  sa  propre  nièce  7  Avec 
quelle  impatience  n'auroit-on  pas  attendu  l'instant  de 
la  reconnoissance ,  qui  ne  produit ,  dans  ma  pièce  , 
qu'une  surprise  passagère?  C'eût  été  celui  du  îrioni- 
phe  d'une  infortunée  à  laquelle  on  eût  pris  le  plus 
grand  intérêt,  et  de  la  confusion  d'un  honnne  dur 
qu'on  n'aimoit  pas. 

Pourquoi  l'arrivée  de  Pampliile  n'est- elle  ,  dans 
l'Hecjre  ,  qu'un  incident  ordinaire  ?  c'est  que  le 
spectateur  ignore  que  sa  femme  est  grosse;  qa'elle 
ne  l'est  pas  de  lui  j  et  que  le  moment  de  son  retour 
est  précisément  celui  des  couches  de  sa  femme. 

Pounjuoi  certains  monologues  ont  -  ils  de  si 
grands  effets?  c'est  qu'ils  m^instruisent  des  des- 
seins secrets  d'un  pei'sonnage  ;  et  cpie  celte  confi- 
dence me  saisit  à  1  instant  de  crainte  ou  d'espérance. 

Si  l'état  des  personnages  est  inconnu  ,  le  specta- 
teur ne  pourra  prendre  à  l'action  plus  d'intérêt 
que  les  personnages  :  mais  l'intérêt  doublei-a  pour 
le  spectateur,  s'il  est  assez  instruit  ,  et  f[u'il  sente 
que  les  actions  et  les  discours  scroicnt  bien  diffé- 
rens,si  les  personnages  se  connoissoienl.  C'est  ainsi 
que  vous  produirez  en  moi  une  atlenlc  violente  de 
ce  (ju'ils  deviendront ,  lorsqu'ils  pourront  comparer 
ce  qu'ils  sont  avec  ce  qu'ils  ont  fait  ou  voulu  faire. 

Que  le  spectateur  soit  instruit  de  tout,  et  f[ue 
les  personnages  s'ignorent  s'il  se  peut;  que  satisfait 


4oti  DE       LA       P    0    fe    S    1    K 

de  ce  qui  est  présent ,  je  souhaite  vivement  ce  qui 
va  suivre  j  qu'un  personnage  m'en  fasse  désirer  un 
autre;  qu'un  incident  me  liàte  vers  l'incident  qui 
lui  est  lié  ;  (jue  les  scènes  soient  rapides  ;  qu'elles 
ne  contiennent  que  des  choses  essentielles  à  l'ac- 
tion ;  et  je  serai  intéressé. 

Au  leste  ,  plus  je  réfléchis  sur  l'art  dramatique  , 
i  plus  j'entre   en  humeur  contre  ceux   qui  en  ont 
]  écrit.  C'est  un  tissu  de  loix  particulières,  dont  on  a 
j  fait  des  préceptes  généraux.  On  a  vu  certains  inci- 
dens  produire  de  grands  effets  ;  et  aussi-tôt  on  a 
imposé  au  poète  Ma  nécessité  des  mêmes  mojens  , 
pour  obtenir  les  mêmes  efïetsj  tandis  qu'en  ^  re- 
gardant de  plus  près  ,  ils  auroient  apperçu  de  plus 
grands  effets  encore  à  produire  par  des  moyens  tout 
coi;itraires.  C'est  ainsi  que  l'art  s'est  surchargé  de 
règles;  et  que  les  auteurs  ,  en  s'y  assujettissant  ser- 
vilement ,  se  sont  quel({uefois  donné  beaucoup  de 
peine,  pour  faire  moins  bien. 

Si  l'on  avoit  conçu  que  ,  quoiqu'un  ouvrage 
dramatique  ait  été  fait  pour  être  représenté,  il 
fuiioil  cependant  que  l'auteur  et  l'acteur  oubliassent 
le  spectateur  ,  et  que  tout  l'intérêt  fût  relatif  aux 
personnages  ,  on  ne  liroit  pas  si  souvent  dans  les 
poëti(jues  :  Si  vous  faites  ceci  ou  cela ,  vous  affec- 
terez ainsi  ou  autrement  votre  spectateur.  On  jr 
liroit  au  contraire  :  Si  vous  faites  ceci  ou  cela  , 
voici  ce  ({ui  en  résultera  parnji  vos  personnages. 
Ceui  qui  ont  écrit  de  l'art  dramatique  rcssem- 


DRAMATIQUE.  ^G/ 

Lient  à  un  hoinnic  qui ,  s'occupaut  des  moyens  de 
remplir  de  trouble  toute  une  famille,  au-lieu  de. 
peser  ces  moyens  par  rapport  au  trouble  de  la 
iaïuille  ,  les  pesei'oit  relalivement  à  ce  qu'en  diront 
les  voisins.  Eh!  laissez  là  les  voisins;  tourmentez 
vos  personnages  ;  et  soyez  sûr  que  ceux-ci  n'éprou- 
veront aucune  peine,  que  les  autres  ne  partaji[ent. 

D'a^utres  modèles  j  l'on  eût  prescrit  d'autres  lois , 
et  peut-être  on  eût  dit  :  Que  votre  dénouement  soit 
connu;  qu'il  le  soit  de  bonne  heure j  et  que  le 
spectateur  soit  perpétuellement  suspendu  dans 
l'attente  du  coup  de  lumière  qui  va  éclairer  tous 
les  personnages  sur  leurs  actions  et  sur  leur  état. 

Eit-il  important  de  rasseuibler  l'intérêL  d'un 
drame  vers  sa  fin  ?  Ce  moyen  m'y  paroît  aussi 
propre  que  le  moyen  contraire.  L'ignorance  et  la 
perplexité  excitent  la  curiosité  du  spectateur ,  et 
la  soutiennent  ;  mais  ce  sont  les  choses  connues  et 
toujours  attendues,  qui  le  troublent  et  <{ui  l'agitent. 
Cette  ressource  est  sûie  pour  tenir  la  catastrophe 
toujours  présente. 

Si,  au-lieu  de  se  renfermer  entre  les  personnages , 
et  de  laisser  le  spectateur  devenir  ce  qu'il  voudra  , 
le  poète  sort  de  l'action,  et  descend  dans  le  par- 
terre j  il  gênera  son  plan.  Il  imitera  les  peintres, 
qui,  au-lieu  de  s'attacher  à  la  représentation  rigou- 
reuse de  la  nature  ,  la  perdent  de  vue  pour  s'oc- 
cuper des  ressources  de  l'art,  et  songent,  non  pas 
à  me  la  montrer  comme  elle  est  et  comme  ils  la 


468  DE       LA       POÉSIE 

Voient  ,  mais  à  en  disposer  relativement  à  des 
moyens  techniques  et  conmmns. 

Tous  les  points  d'un  espace  ne  sont-ils  pas  di- 
versement éclairés?  ne  se  séparent-ils  pas?  ne 
fuient- ils  pas  dans  une  plaine  aride  et  déserte, 
comme  dans  le  paysage  le  plus  varié  ?  Si  vous 
suivez,  la  routine  du  peintre  ,  il  en  sera  de  votre 
drame  ainsi  que  de  son  tableau.  Il  a  quelques  beaux 
endroits  ,  vous  aurez  quelques  beaux  instans  :  mais 
il  ne  s'agit  pas  de  cela  ;  il  faut  que  le  tableau  soit 
beau  dans  toute  son  étendue;  et  votre  drame ,  dans 
toute  sa  durée. 

Et  l'acteur  ,  que  deviendra  - 1  -  il ,  si  vous  vous 
êtes  occupé  du  spectateur?  Croyez- vous  qu'il  ne 
sentira  pas  que  ce  que  vous  avez  placé  dans  cet 
endroit  et  dans  celui-ci  n'a  pas  été  imaginé  pour 
lui  ?  Vous  avez  pensé  au  spectateur  ,  il  s'y  adres- 
sera.' Vous  avez  voulu  qu'on  vous  applaudît ,  il 
voudra  qu'on  l'applaudisse  ;  et  je  ne  sais  plus  ce 
que  l'illusion  deviendra. 

J'ai  remarqué  que  l'acteur  jouoit  mal  tout  ce 
que  le  poêle  avoit  composé  pour  le  spectateur  • 
et  que  ,  si  le  parterre  eût  fait  son  rôle ,  il  eût  dit  su 
personnage  :  «  A  qui  en  voulez-vous  ?  je  n'en  suis 
»  pas.  Est-ce  que  je  me  môle  de  vos  affaires  ? 
»  rentrez  chez  vous  «j  et  que,  si  l'auteur  eût  fait 
le  sien  ,  il  seroil  sorti  de  la  coulisse  et  eût  répondu 
au  parterre  :  c;  Pardon  ,  messieurs ,  c'est  ma  faute  j 
))  une  autre  fois  je  ferai  mieux  ,  et  lui  aussi  », 


n    R   A    M    A   T   I    Q   U    E.  4^3 

Soit  donc  que  vous  composiez,  soil  que  vous 
jouiez  ,  ne  pensez  non  plus  au  spectateur  ,  que  s'il 
n'exisloit  pas.  Imaginez,  sur  le  bord  du  tlitâlrc,un 
grand  mur  qui  vous  sépare  du  parterre  j  jouez 
comme  si  la  toile  ne  se  ievoit  pas. 

=  Mais  l'Avare  qui  a  perdu  sa  cassette  ,  dit 
cependant  au  spectateur  :  Messieurs,  mon  voleur 
n'est-il  pas  parmi  vous  ? 

=^  Eh  !  laissez  là  cet  auteur.  L'écart  d'un 
homme  de  génie,  ne  prouve  rien  contre  le  sens 
connnun.  Dites-moi  seulement  s'il  est  possible  que 
vous  vous  adressiez  un  instant  au  spectateur  sans 
arrêter  l'action  ;  et  si  le  moindre  défaut  des  détails 
où  vous  l'aurez  considéré  ,  n'est  pas  de  disperser 
autant  de  petits  repos  sur  toute  la  durée  de  votre 
drame,  et  de  le  rallentir? 

Qu'un  auteur  intelligent  fasse  entrer,  dans  son 
ouvrage,  des  traits  (jue  le  spectateur  s'applique  , 
j'y  consens;  qu'il  y  rr.ppelle  des  ridicules  en  vogue, 
des  vices  dominans  ,  des  événemens  publics  ;  qu'il 
instruise  et  qu'il  plaise  ;  mais  que  ce  soit  sans  y 
penser.  Si  l'on  remarque  son  but,  il  le  manque;  il 
i.esse  de  dialoguer  ,  il  préclie. 
T|lj^*^La  p; emière  paitie  d'un  plan  ,  disent  nos  criti- 
ques ,  c'est  l'exposition. 

Une  ei:position  dans  la  tragédie  ,  où  le  fait  est 
connu  ,  s'exécute  en  un  mot.  Si  ma  fille  met  le 
])icd  dans  l'Aulide  ,  elle  est  morte.  Dans  la  comédie, 
ô!  j'osois  ,  je   dirois  que  c'est  l'aluche.  Dans  lo 


470  IIE      LA       POÉSIE 

Tartuffe^  ouest  rcxpcsilion  ?  J'aimerois  aulant 
qu'on  demandai  au  pocle  d'arranger  ses  premières 
scènes  ,  de  manière  qu'elles  continssent  l'esquisse 
même  de  son  drame. 

l^out  ce  que  je  conçois  j  c'est  qu'il  y  a  un  mo- 
nicnl  où  l'action  dramatique  doit  commencer  ;  et 
que  si  le  poète  a  mal  choisi  ce  moment ,  il  sera 
trop  éloigné  ou  trop  voisin^de  la  catastrophe.  Trop 
voisin  de  la  cataitroplie  ,  il  manquera  de  matière  j 
et  peut-être  sera-t-il  forcé  d'étendre  son  sujet  par 
une  intrigue  épisodique.  Trop  éloigné  ,  son  mou- 
vement sera  lâche,  ses  actes  longs  et  chargés  d'évé- 
nemens  ou  de  détails  qui  n'intéresseront  pas. 

La  clarté  veut  qu'on  dise  tout.  Le  genre  veut 
qu'on  soit  rapide.  Mais  ,  comment  tout  dire  ,  et 
marcher  rapidement  ? 

L'incident  qu'on  aura  choisi  ,  coaime  le  pre- 
mier,  sera  le  sujet  de  la  première  scène.  Il  amè- 
nera la  seconde  ;  la  seconde  an^ènera  la  troisième, 
et  l'acte  se  remplira.  Le  point  important  ,  c'est 
que  l'action  croisse  en  vitesse,  et  soit  claire;  c'est 
ici  le  cas  de  penser  au  spectateur.  D'où  Pon  voit 
que  l'exposition  se  fait  à-mesure  que  le  drame  s'ac- 
complit ',  et  que  le  spectateur  ne  sait  tout  et  ilV/^ 
tout  vu,  que  qunnd  la  toile  lomhe. 

Plus  le  premier  incident  laissera  de  choses  en 
anièrc  ,  ])lus  on  aura  de  détails  pour  les  actes  sui- 
vans.  Plus  le  pocle  sera  rapide  et  plein  ,  plus  il 
faudra  qu'il  soit  attentif.  Il  ne  peut  se  supposer 


DRAMATIQUE.  47"^ 

-.1  la  place  du  spectateur  ,  que  Jusqu'à  un  certain 
point.  Son  intrigue  lui  est  si  faniilicre  ,  qu'il  lu^^ 
sera  facile  de  se  croire  clair,  quand  il  sera  obscur. 
C'est  à  son  censeur  à  l'instruire  ;  car  ,  quelqW*^ 
génie  qu'ait  un  poète  ,  il  lui  faut  iiixxxiQSCtjr.  Heu- 
reux, mon  ami ,  s'il  en  rencontre  un  qui  soit  vrai ,  et 
qui  ait  plus  de  génie  que  lui  !  C'est  de  lui  qu'il  appren- 
dra que  l'oubli  le  ])!us  léger  sufïlt  pour  de  traire  toute 
illusion  ;  qu'une  petite  circonstance  omise  ou  mal 
présentée  décèle  le  mensonge  •  qu'ufi  drame  est 
fait  pour  le  peuple ,  et  qu'il  ne  faut  supposer  au 
peuple  ni  trop  d'imbécillité  ,  ni  trop  de  finesse. 

Expliquer  tout  ce  qui  le  demande,  mais  jien 
au-delà. 

11  j  a  des  choses  minutieuses  que  le  spectateur 
ne  se  soucie  pas  d'apprendre  ,  et  dont  il  se  rendra 
raison  à  lui-même.  Un  incident  n'a -t -il  qu'une 
cause  ,  et  cette  cause  ne  se  présente  - 1  -  elle  pas 
tout-à-ccup  à  l'esprit  ?  C'est  une  énigme  qu'on 
laisseroil  à  deviner.  Un  incident  a-t-il  pu  naître 
d'une  manière  simple  et  naturelle?  L'expliquer^ 
c'est  s'appesantir  sur  un  détail  qui  n'excite  point 
ma  curiosité. 
i  Rien  n'cil  beau  ,  s'il  n'est  un  ;  et  c'est  le  jire-  ' 
niier  incident,  qui  décidera  de  la  couleur  de  l'ou- 
vrage entier. 

Si  l'on  débute  par  une  situation  forte  ,  tout  le 
reste  sera  de  la  même  vigueur  ,  ou  languira.  Com- 
bien de  pièces  ,  que  le  début  a  tuées  !  Le  poète  a 


\. 


1^'J2  DE       LA       POÉSIE 

craint  Je  commencer  frcidcflicnt  ;  cl  ses  situations 
ont  «île  si  forlcs  ,  qu'il  n'a  pu  soutenir  les  prc- 
riiières  impressions  qu'il  m'a  faites. 

Si  le  plan  de  l'ouvrage  est  Lien  lait ,  si  le  poclc 
a  bien  choisi  son  premier  moment  ,  s'il  est  entré 
par  le  centre  de  l'action  ,  s'il  a  bien  dessiné  ses 
caractères  ,  comment  n'auroil-il  pas  du  succès  ? 

Mais  c'est  aux  situations  à  décider  des_xarac» 
lèrcs. 

Le  plan  d'un  drame  peut  cire  fait  et  bien  fait , 
sans  que  le  poète  sache  rien  encore  du  caractère 
(ju'il  attachera  à  ses  personnages.  Des  hommes 
de  ditrércns  caractères  sont  tous  les  jours  expo- 
ses à  un  même  événement.  Celui  qui  sacrifie  sa 
fille  peut  être  ambitieux  ,  foible  ou  féroce.  Celui 
qui  a  perdu  son  argent ,  riche  ou  pauvre.  Celui 
f|ui  craint  pour  sa  maîtresse  ,  bourgeois  ou  héros  , 
lendre-ou  jaloux  ,  prince  ou  valet. 

Les  caractères  seront  bien  pris  ,  si  les  situations 
ei  deviennent  plus  embarrassantes  et  plus  fâ- 
cheuses. Songez  que  les  vingt-quatre  heures  ,  que 
vos  personnages  vont  passer^  sont  les  plus  agitées 
et  les  plus  cruelles  de  leur  vie.  Tenez -les  donc 
dans  la  plus  grande  gêne  possible.  Que  vos  silua-^ 
lions  soient  fortes  j  opposez-les  aux  caractères  ; 
opposez  encore  les  intérêts  aux  intérêts.  Que  l'un 
ne  puisse  tendre  à  son  but,  sans  croiser  les  des- 
seins d'un  autre  j  cl  que,  tous  occupés  d'un  nicme 
événement ,  ch  .cun  le  veuille  à  sa  manière. 


DRAMATIQUE.  ^/'^  JL 

Le  véiitaLle  conlrasLe ,  c'est  celui  des  carac- 
tères avec  les  situations;  c'est  cetoi  des  intérêts 
avec  les  intérêts. Si  vous  rendez  Alcestc  amoureux, 
<|ue  ce  soit  d'une  coquette  ;  Harpagon  ,  d'une  fille 
pauvre. 

=  Mais  ,  pourquoi  ne  pas  ajouter  à  ces  deux 
sortes  de  contrastes  ,  celui  des  caractères  entre 
eux?  Cette  ressource  est  si  commode  au  poète. 

=  Ajoutez  ,  et  si  conmiune,  que  celle  de  placer 
sur  le  devant  d'un  tableau  des  objets  qui  "servent  de 
repoussoir  ,  n'est  pas  plus  familière  au  peintre. 

Je  veux  que  les  caractères  soient  différensj  mais 
je  vous  avoue  que  le  contraste  m'en  déplaît.  Ecou- 
tez mes  raisons  ,  et  jugez. 

Je  remarque  d'abord  que  le  contraste  est  mau- 
vais dans  le  stjle.  Voulez  -  vous  que  des  idées 
grandes,  nobles  et  simples  se  réduisent  à  rien? 
faites-les  contraster  entre  elles  ,  ou  dans  l'expres- 
sion. 

Youlez-vous  qu'une  pièce  de  musique  soit  sans 
expression  et  sans  génie  ?  jetez-y  du  contraste  ,  et 
Vous  n'aurez  qu'une  suite  alternative  de  doux  et  de 
fort ,  de  grave  et  d'aigu. 

Voulez-vous  qu'un  tableau  soit  d'une  composi- 
tion désagréable  et  forcée  ?  méprisez  la  sagesse  de 
Raphaël  j  strapassez  ,  faites  contraster  vos  figures. 

L'architecture  aime  la  grandeur  et  la  simplicité  j 
je  ne  dirai  pas  cju'elle  rejette  le  contraste  j  elle  ne 
l'admet  point. 

y.* 


474  DE      LA       POÉSIE 

Ditcs-nioi  comment  il  se  fait  f[ue  le  contraste 
soit  une  si  pauvre  chose  dans  tous  les  genres  d'imi- 
talion  ,  excepté  dans  le  dramatique? 

Mais  ,  un  moj'en  sûr  de  gâter  un  drame  et  de  le 
rendre  insoutenable  à  tout  homme  de  goût  ,  ce 
seroit  d'y  multiplier  les  contrastes. 

Je  ne  sais  quel  juge'.nent  on  portera  du  Père  du 
famille;  mais  s'il  n'est  que  mauvais,  je  l'aurois 
rendu  détestable  ,  en  mettant  le  Commandeur  en 
contraste  avec  le  Père  de  famille  ;  Germeuil ,  avec 
Cécile  ;  Saint-Albin  ,  avec  Sophie  j  et  la  femme- 
de-chambre  ,  avec  un  des  valets.  Voyez  ce  qui 
résulteroit  de  ces  antithèses  j  je  dis  ,  antithèses  j 
car  le  contraste  des  caractères  est  dans  le  plan 
d'un  drame,  ce  que  cette  figure  est  dans  le  discours. 
Elle  est  heurejAse ,  mais  il  en  faut  user  avec  so- 
briété }  et  celui  qui  a  le  ton  élevé  ,  s'en  passe  tou- 
jours. 

Une  des  parties  les  plus  importantes  dans  l'art 
dramatique  ,  et  une  des  plus  difficiles  ,  n'esl-ce 
pas  de  cacher  l'art  ?  Or  ,  qu'est-ce  qui  en  montre 
plus  que  le  contraste  ?  Ne  paroît-il  pas  fait  à  la 
jnaiu  ?  N'est-ce  pas  un  moyen  usé  ?  Quelle  est  la 
pièce  comique,  où  il  n'ait  pas  été  mis  en  œuvre? 
Et  quand  on  voit  arriver  sur  la  scène  uu  person- 
nage impatient  ou  bourru  ,  où  est  le  jeune  homme 
échappé  du  collège  ,  et  caché  dans  un  <M\n  du 
parterre  ,  qui  ne  se  dise  à  lui-même  :  te  person- 
nage tranquille  et  doux  a'est  pas  loin  ? 


D    R    A    H    A    T    I    Q    V    E.  •    /p^ 

Mais  n'esl-ce  pas  assez,  du  vernis  romancscj.t:"  , 
nialheureuserneot  alîaché  au  genre  clramoti  :  r 
par  la  nécessite  de  n'iuiiler  l'ordre  gLntrni  '  \. 
choses  que  dans  le  cas  où  il  s'est  plu  à  c<;nii  ;. 
desincidens  extraordinaires,  sans  ajouter  ennui»;  .t 
ce  vernis  si  opposé  à  l'illusion  un  choix  de  cariu  ■ 
tères  qui  ne  se  trouvent  presque  jamais  rassemblés? 
Quel  est  l'état  conuiiun  des  sociétés  ?  Est-ce  celui 
où  les  caractères  sont  didérens  ,  ou  celui  où  ils 
sont  contrastés  ?  Pour  une  circonstance  do  la  vie 
où  le  contraste  des  caractères  se  montre  auêsi 
tranché  qu'on  le  demande  au  poète  ,  il  J  en  a  cent 
mille  où  ils  ne  sont  que  différens. 

Le  contraste  des  caractères  avec  les  situations  , 
et  des  intérêts  entr'eux  ,  est  au  contraire  de  tous 
les  instans. 

Pourc|uoi  a-t-on  imaginé  de  faire  contraster  un 
caractère  avec  un  autre  ?  C'est  sans-doute  afin  de 
rendre  l'un  des  deux  plus  sgx^^t;  niiiis  on  n'obtien- 
dra cet  effet  qu'autant  que  ces  caractères  paroî- 
tront  ensemble  :  de-là  ,  quelle  monotonie  peur  le 
dialogue,  quelle  gène  pour  la  conduite  I  Comment 
réussirai-je  à  enchaîner  naturellement  les  événe- 
mens  ,  et  à  établir  entre  les  scènes  la  succession 
convenable  ,  si  je  suis  occupé  de  la  nécessité  de 
rapprocher  tel  personnage  de  tel  a.Ttre  ?  Ci^nibien 
de  fois  n'arrivera-t-il  pas  que  le  contraste  demande 
line  scène  ,  et  que  la  vérité  de  la  fable  en  demande 
une  autre  ? 


A'jG  DE       T.    K       POÉSIE 

D'ailleurs  ,  si  les  deux  personnages  contrastan3 
étoient  dessinés  avec  la  riiénie  force  ,  ils  rcndroient 
le  sujet  du  drame  c(juivo(|ue.   u^^xA^Cm^-w.— J 

Je  suppose  que  le  Misanthrope  n'eût  point  clé 
affiché  ,  et  qu'on  l'eût  joué  sans  annonce  ;  que  se- 
roit-il  arrivé  si  PliiLnle  eût  eu  son  cnraclère  , 
comme  Alceste  a  le  sien  ?  Le  spectateur  n'auroit-il 
pas  été  dans  le  cas  de  demander ,  du-moins  à  la 
première  scène,  où  rien  ne  distingue  encore  le 
personnage  principal ,  lequel  des  deux  on  jouoit, 
du  Philanthrope  ou  du  Misanthrope  ?  Et  conmient 
évile-t-on  cet  inconvénient  ?  On  sacrifie  l'un  des 
deux  caractères.  On  met ,  dans  la  bouche  du  pre- 
mier, tout  ce  qui  est  pour  lui;  et  l'on  fait  du  second, 
un  sot  ou  un  mal-adroit.  Mais  le  spectateur  ne 
sent-il  pas  ce  défaut ,  sur-tout  lorsque  le  carac- 
tère vicieux  est  le  principal,  comme  dans  l'exemple 
que  je  viens  de  citer  ? 

=;  La  première  scène  du  Misanthrope  est  ce- 
pendant un  chef-d'œuvre. 

=  Oui:  mais  qu'un  homme  de  génie  s'en  em- 
pare; qu'il  donne  à  Philinte  autant  de  sang-froid, 
de  fermeté  ,  d'éloquence  ,  d'honnêteté  ,  d'amour 
pour  les  hommes,  d'indulgence  pour  leurs  défauts, 
de  compassion  pour  leur  foiblesse  qu'un  ami  vé- 
jitable  du  genre  humain  en  doit  avoir  ,  et  tout-à- 
coup  ,  sans  toucher  au  discours  d' Alceste  ,  vous 
verrez  le  sujet  de  la  pièce  devenir  incertain.  Pour- 
r|uoi  donc  ne  l'est-il  pas  ?  Est-ce  q^u'Alcesle  a  rai^ 


DRABÏATIQUF*  4''7 

son  ?  Est-ce  que  Philinle  a  tort  ?  Non  ;  c'est  que 
l'un  plaide  bien  sa  cause ,  et  que  l'autre  défend  mal 
la  sienne. 

Youlez-vous,  mon  ami ,  vous  convaincre  de 
toute  la  force  de  cette  observation  ?  ouvrez  les 
Adelphes  de  Térence  ,  vous  y  verrez  deux  pères 
contrastés  ;  et  tous  les  deux  ,  avec  la  même  force  } 
et  défiez  le  critique  le  plus  déhé  ,  de  vous  dire  ,  de 
Mlcion  ou  de  Déméa  ,  qui  est  le  personnage  prin- 
cipal ?  S'il  ose  prononcer  avant  la  dernière  scène, 
il  trouvera  ,  à  son  étonnement  ,  que  celui  qu'il  a 
pris  pendant  cinq  actes  pour  un  homme  sensé  , 
n'est  qu'un  fou  j  et  que  celui  qu'il  a  pris  pour  un 
fou  ,  pourroit  bien  être  fhomme  sensé. 

Ondiroit,au  commencement  du  cinquième  acte 
de  ce  drame,  que  l'auteur,  embarrassé  du  contraste 
qu'il  avoit  établi  ,  a  été  contraint  d'abandonner  son 
but  ,  et  de  renverser  l'intérêt  de  sa  pièce.  Mais  , 
qu'est-il  arrivé  ?  C'est  qu'on  ne  sait  plus  à  qui 
s'intéresser;  et  qu'après  avoir  été  pour  Alicion 
contre  Déméa ,  on  finit  sans  savoir  pour  qui  l'on 
est.  On  désireroit  presque  un  troisième  père  qai 
tînt  le  milieu  entre  ces  deux  personnages  ,  et  qui 
en  fît  connoîtrc  le  vice. 

Si  l'on  croit  qu'un  drame  sans  personnages 
contrastés  en  sera  plus  facile  ,  on  se  trompe.  Lors- 
que le  poète  ne  pourra  faire  valoir  ses  rôles  que 
par  leurs  différences  ,  avec  quelle  vigueur  ne  fait- 
dra-t-il  pas  qu'il  les  dessine  et  les  colorie  ?  S'il  ne 


4;8  DE      LA      PoésiB 

veut  pas  cire  aussi  froid  qu'un  peintre  qui  place— 
roil  des  objets  blancs  sur  un  fond  blanc  ,  il  aura 
sans  cesse  les  ^cux  sur  la  diversité  des  états,  des 
âges,  des  situations  et  des  intérêts;  et  loin  d'être 
jamais  dans  le  cas  d'affûiblir  un  caractère  pour 
donner  de  la  force  à  un  autre,  son  travail  sera  de 
les  foi  tifier  tous. 

Plus  un  genre  sera  sérieux,  moins  il  me  semblera 
adiuellre  le  contraste.  Il  est  rare  dans  la  tragédie. 
Si  on  Vy  introduit ,  ce  n'est  qu'entre  les  subalternes. 
Le  héros  est  seul.  Il  ny  a  point  de  contraste  dans 
Britannicus  ,  point  dans  Andromaque ^  point  dans 
Cinna  ,  point  dans  Iphigénie  ,  point  dans  Zaïre  , 
point  dans  le  Tartuffe. 

Le  contraste  n'est  pas  nécessaire  dans  les  co- 
médies de  caractère;  il  est  au-nioins  superflu  dans 
les  autres. 

Il  y  a  une  tragédie  de  Corneille  ;  c'est ,  je  crois  , 
Nicomède ,  où  la  générosité  est  la  qualité  domi- 
nante de  tous  les  personnages.  Quel  mérite  ne  lui 
a  t-on  pas  fait  de  celte  fécondité,  et  avec  combien 
juste  raison  ? 

Térence  contraste  peu  ;  Plaute  contraste  moin* 
encore;  Molière,  plus  souvent.  Mais,  si  le  contraste 
fut  quelquefois  pour  Molière  le  moyen  d'un  homme 
de  génie  ,  est-ce  une  raison  pour  le  prescrire  aux 
autres  poètes?  N'en  seroit-ce  pas  une  au  contraire, 
pour  le  leur  interdire*? 

Mais  que  devient  le  dialogue  entre  des  pcrson- 


DRAMATIQUE.  ij-f) 

nages  conlrastans  ?  Un  tissu  de  pelilcs  idOcs  , 
d'antithèses  j  car  il  faudra  bien  que  Ifes  propos 
^aient  entre  eux  la  même  opposition  que  les  carac- 
tères. Or  c'est  à  vous,  mon  ami,  que  j'en  ap- 
pelle ,  et  à  tout  homme  de  goût.  L'entretien  simple 
et  naturel  de  deux  hommes  qui  auront  des  inté- 
rêts ,  des  passions,  et  des  âges  dilîérens  ,  ne  vous 
plaira- t-il  pas  davantage  ? 

Je  ne  puis  supporter  le  contraste  dans  l'épique  , 
à-moins  qu'il  ne  soit  de  sentimens  ou  d'images.  II 
me  déplaît  dans  la  tragédie.  Il  est  superflu  dans  le 
comique  sérieux.  On  peut  s'en  passer  dans  la  co- 
médie gaie.  Je  l'abandonnerai  donc  au  farceur. 
Pour  celui-ci ,  qu'il  le  multiplie  et  le  force  dans  sa 
composition ,  tant  qu'il  lui  plaira  ;  il  n'a  rien  qui 
vaille  à  gâter. 

Quant  à  ce  contraste  de  sentimens  ou  d'in)age3 
que  j'aime  dans  l'épique,  dans  l'ode  et  dans  quelques 
genres  de  poésie  élevée  ,  si  l'on  me  demande  ce 
que  c'est ,  je  répondrai  :  C'est  un  des  caractères 
les  plus  marqués  du  génie;  c'est  l'art  de  porter 
dans  l'ame  des  sensations  extrêmes  et  opposées  ; 
de  la  secouer ,  pour  ainsi  dire  ,  en  sens  contraires  ^ 
et  d'y  exciter  un  tressaillement  mêlé  de  peine  et  de 
plaisir,  d'amertume  et  de  douceur  ,  de  douceur  et 
d'effroi. 

Tel  est  l'effet  de  cet  endroit  de  l'Iliade  ,  où  le 
poète  me  montre  Jupiter  assis  sur  l'Ida;  au  pied 
du  inont ,  les  Troyens  et  les  Grecs  s'ectr'égorgeant 


4*^0  DE      T,   A      POÉSIE 

dans  la  nuit  qu'il  a  répandue  sur  eux,  et  cependant 
les  regards  du  dieu  ,  inaltentifs  et  sereins  ,  tournes 
sur  les  campagnes  innocentes  des  Elhiopieiis  qui,  - 
vivent  de  lait.  C'est  ainsi  qu'il  m'oflre  à  -  la  -  fois 
le  spectacle  de  la  misère  et  du  bonheur ,  de  la 
paix  et  du  trouble,  de  l'innocence  et  du  crime, 
de  la  fatalité  de  l'homme  et  de  la  grandeur  des 
dieux.  Je  ne  vois  ,  au  pied  de  l'Ida  ,  qu'un  amas  de 
fournfis. 

Le  même  poète  propose-t-il  un  prix  à  des 
combattans  ?  Il  met  devant  eux  des  armes ,  un  tau- 
reau qui  menace  de  la  corne  ,  des  belles  femmes  , 
et  du  fer. 

Lucrèce  a  bien  connu  ce  que  pouvoit  l'opposi- 
tion du  terrible  et  du  voluptueux ,  lorsqu'ajant  à 
peindi;^  le  transport  eflfrené  de  l'amour  ,  quand  il 
s'est  emparé  des  sens ,  il  me  réveille  l'idée  d'un 
lion  qui ,  les  flancs  traversés  d'un  trait  mortel  , 
s'élance  avec  fureur  sur  le  chasseur  qui  l'a  blessé, 
le  renverse  ,  cherche  à  expirer  sur  lui ,  et  le  laisse 
tout  couvert  de  son  propre  sang. 

L'image  de  la  mort  est  à  côté  de  celle  du  plai- 
sir ,  dans  les  odes  les  plus  piquantes  d'Horace  ,  et 
dans  les  chansons  les  plus  belles  d'Anacréon. 

Et  Catulle  ignoroit-il  la  magie  de  ce  contracte  , 
lorsqu'il  a  dit  : 

VivamiiSj  mea  Lesbîa  ,  atqiie  ataemuS  ; 
Rnmoresque  senum  sevëriorum 
Oiunes  unius  ssstimcmus  assis. 


DRAMATIQUE.  4^^ 

Soles occidere ,  et  redire  possunt; 
Wobis  curr.  semel  occidei  brcvis  lux, 
Kox  est  perpétua  una  dormienda. 
Da.  ini  baiia  mille. 

Et  l'auteur  de  ÏHistoire  naturelle  ,  lorsqu'après 
la  peinture  d'un  jeune  animal,  tranquille  habitant 
des  forets  ,  qu'un  bruit  subit  et  nouveau  a  rempli 
d'effroi ,  opposant  le  délicat  et  le  sublime  ,  il 
ajoute  :  c(  Mais  si  le  bruit  est  sans  effet  ,  s'il  cesse, 
»  l'animal  reconnoît  le  silence  ordinaire  de  la  na- 
))  ture  ;  il  se  calme  ,  il  s'arrête  ,  et  regagne  ,  à  pas 
»  t'gaus  ,'sa  paisible  retraite  ». 

Et  l'auteur  de  VJEsprit,  lors<jue  ,  confondant  des 
idées  sensuelles  à  des  idées  féroces ,  il  s'écrie ,  par  la 
bouche  d'un  fanatique  expirant  :  «Je  meurs  j  mais 
»  j'éprouve  une  douceur  incroyable  à  mourir  I  J'en- 
r>  tends  la  vois  d'Odin  qui  m'appelle.  Déjà  les 
»  portes  de  son  palais  sont  ouvertes.  J'en  vois  sortir 
»  des  filles  à  denû-nues.  Elles  sont  ceintes  d'une 
j)  écharpe  d'azur-,  qui  relève  la  blancheur  de  leur 
»  sein.  Elles  s'avancent  vers  moi,  et  m'offrent  une 
}i  bierre  délicieuse  dans  le  crâne  sanglant  de  mes 
n  ennemis  ». 

Il  y  a  un  paysage  du  Poussin,  où  l'on  voit  de  jeu- 
nes bergères  qui  dansent  au  son  du  chalumeau  ;  et 
à  l'écart ,  un  tombeau  avec  cette  inscription:  Je 
iiivois  aussi  dans  la  délicieuse  Ârcadie.  Le  pres- 
tige de  si  vie  dont  il  s'agit,  tient  quelquefois  à  un 
mat  qui  détourne  ma  vue  du  sujet  principal ,  et  qui 
Théâtre.  X 


482  DE      LA       POÉSIE 

me  montre  de  côté ,  comme  dans  le  poysa^cje  du 
Poussin,  l'espace,  le  temps,  la  vie,  la  mort,  ou 
A  quclcjue  autre  idée  grande  et  mélancolique,  jetée 
tout  au  travers  des  images  de  la  gailé. 

Voila  les  seuls  contrastes  qui  me  plaisent.  An- 
reste,  il  y  en  a  de  trois  sortes  entre  les  caractères. 
Un  contraste  de  vertu  ,  et  un  contraste  de  vice.  Si 
un  personnage  est  avare  ,  un  autre  peut  contraster 
avec  lui,  ou  par  récononiie,  ou  par  la  prodigalité; 
et  le  contraste  de  vice  ou  de  vertu  peut  être  réel  ou 
feint.  Je  ne  connois  aucun  esenjple  de  ce  dernier: 
il  est  vrai  que  je  connoispeu  le  théâtre.  Il  me  sem- 
ble que  jdans  la  comédie  gaie ,  il  feroit  un  eftet  assez 
cgréable;  mais  une  fois  seulement.  Ce  caractère 
sera  use  dès  la  première  pièce.  J'aiuierois  bien  à 
voir  un  homme  qui  ne  fût  pas,  mais  qui  affectât 
d'être  d'un  caractère  opposé  à  un  autre.  Ce  carac- 
tère seroit  original;  pour  neuf,  je  n'en  sais  rien. 

Concluons  qu'il  ny  a  qu'une  raison  pour  contras- 
ter les  caraclères  ,  et  qu'il  y  en  a  plusieurs  pour  les 
montrer  diiférens. 

Mais  qu'on  lise  les  poétiques;  on  n'y  trouvera 
pas  un  mol  de  ces  contrastes.  Il  luc  paroît  dons 
qu'il  en  est  de  cette  loi  côniato  de  beaucoup  d'a.i- 
Ires^  fju'elle  a  élé  faite  d'après  f[uel(|ue  production 
de  génie,  où  Ton  aura  renianjLié  un  ^.rand  effet  du 
contraste  ,  et  qu'on  aura  dit  :  Le  conlras'.e  fait  bien 
ici;  dpnc  on  ne  peut  bien  fairr sans  contraste.  Voilà 
\»  logi([iio  de  la  plupart  de  ceux  qui  ont  osé  doaufr 


BRAMATIQUE.  45^ 

des  bornos  à  un  art ,  dans  lequel  ils  ne  se  sont  jamais 
exercés.  C'est  aussi  celle  des  critiques  sans  expé- 
rience ,  qui  nous  jugent  d'après  ces  autorités. 
^       Je  ne  sais  ,  mon  ami ,  si  l'étude  de  la  philosophie 
ne  me  rappellera  pas  à  elle  j  et  si   \e  Père  de  fu" 
mille  est  ou  n'est  pas  mon  dernier  drame  :  mais  je 
suis  sûr  de  n'introduire  le  contraste  des  caractères 
dans  aucun. 
G[\V/^orsque  l'esquisse  est  faite  et  remplie,  et  que  les 
^caractères  sont  arrêtés ,  on  passe  à  la  division  de 
l'action. 

Les  actes  sont  les  parties  du  drame.  Les  scènes 
sont  les  parties  de  l'acte. 

L'acte  est  une  portion  de  l'action  totale  d'un 
drame.  Il  en  renferme  un  ou  plusieurs  incidens. 

Après  avoir  donné  l'avantage  aux  pièces  simples 
sur  les  pièces  composées,  il  seroit  bien  singulier 
que  je  préférasse  un  acte  rempli  d'incidens  ,  à  un 
acte  qui  n'en  auroit  qu'un. 

On  a  voulu  que  les  principaux  personnages  se 
montrassent  ou  fussent  nommés  dans  le  premier 
actej  je  ne  sais  trop  pourquoi.  II  y  a  telle  action 
dramatique, où  il  ne  faudroit  faire  ni  l'un  ni  l'autre. 

On  a  voulu  qu'un  même  personnnge  ne  rentrât 
pas  sur  la  scène  plusieurs  fois  dans  un  même  acte  : 
et  pourquoi  l'a-t-on  voulu?  Si  ce  qu'il  vient  dire^ 
il  ne  l'a  pu  quand  il  étoil  sur  la  scène;  si  ce  qui  le 
ramène  s'est  passé  pendant  son  absence;  s'il  a  laissé 
sur  la  scène  celui  qu'il  j  cherche;  si  celui-ci  y  est 


484  UE      l'A      POÉSIE 

en  effet  j  ou  si,  ny  étant  pas  ,  il  ne  le  sait  pas  ail- 
leurs j  si  le  moment  le  demande  j  si  son  retour  ajoute 
à  l'intcrci  ;  en  un  mot,  s'il  reparoît  dans  Taction  , 
comme  il  nous  arrive  tous  les  jours  dans  la  société  j 
alors  ,"(ju'il  revienne  j  je  suis  tout  prêt  à  le  revoir  et 
à  l'écouler.  Le  criticjuc  citera  ses  auteurs  tant  qu'il 
voudra:  le  spectateur  sera  de  mon  avis. 

On  exige  que  les   actes  soient  à-peu-près  de  la 
même  longueur  :  il  seroit  bien  plus  sensé  do  demttii-'  ^ 
der  que  la  durée  en  fût  proportionnée  à  l'étendue 
de  l'action  qu'ils  embrassent. 

Un  acte  sera  toujours  trop  long ,  s'il  est  vide 
d'action  et  chargé  de  discours;  et  il  sera  toujours 
«ssez,  court,  si  les  discours  et  les  incidcns  déro- 
bent au  spectateur  sa  durée.  Ne  diroit-on  pas  qu'oa 
écoute  un  drânie,  la  luontre  à  la  main?  Il  s'agit  de 
sentir  j  et  toi ,  tu  comptes  les  pages  et  les  lignes. 

Le  premier  acte  de  ï Eunuque  n'a  que  deux  scè- 
nes et  un  petit  monologue  j  et  le  dernier  acte  en  a 
dis.  Us  sont ,  l'un  et  l'autre,  également  courts,  parce 
que  le  spectateur  n'a  langui  ni  dans  l'un ,  ni  daTis 
l'autre. 

Le  premier  acte  d'un  drame  en  est  peut-éire  la 
portion  la  plus  difficile.  Il  faut  qu'il  entame,  qu'il 
jliiarchc  ,  quelquefois  qu'il  expose,  et  toujours  qu'il 
/lie. 

Si  ce  qu'on  appelle  une  exposition  n'est  pas  amené 
par  un  incident  important ,  ou  s'il  n'ep^st  pas  suivi, 
l'acte  sera  froid.  Voyez  la  différence  du  premier 


n  n  A  M  A  T  I  Q  u  E.  485 

âtUc  de  V Andrienne  ou  de  \! Euniujue  ,  et  du  prc- 
ruior  acte  de  VHt'cyre. 
^ij'^On  appelle  eiilr'acte,  la  durée  qui  sépare  unacle 
^^  du  suivant.  Cette  durée  est  variable;  mais  puisque 
l'aclion  ne  s'airête  point,  il  faut  que,  lorsque  le 
niouveuienl  cesse  sur  la  scène,  il  continue  denièie. 
Point  de  repos;  point  de  suspension.  Si  les  person- 
.^   nages  reparoissoient ,  et  que  l'action  ne  fut  pas  plus 
avancée  que  quand  ils  ont  disparu  ,  ils  se  seroient 
tous  reposés  ,  ou  ils  auroient  été  distraits  par  des 
occupations  étrangères;  doux  suppositions  contrai- 
res ,  si-non  à  la  vérité  ,  du-nioins  à  l'intérêt. . 

Le  poète  aura  rempli  sa  lâche  ,  s'il  uj'a  laissé 
dans  rattcnle  do  quelque  grand  événement,  et  si 
l'action  qui  doit  remplir  son  cnlr'acte  excite  ma  cu- 
riosité ,  et  forliiie  linipression  que  j'ai  préconçue. 
Car,  il  ne  s'agit  pas  délever  dans  mon  anse  diué- 
rens  mouvcmens,  mais  d'y  conserver  celui  qui  y 
règne,  et  de  l'accroître  sans-cesse.  C'est  un  dard 
^qu'il  faut  enfoncer  depuis  la  pointe  jusqu'à  son  autre  i 
estrcmité  ;  effet  qu'on  n'obtiendra  point  d'une  pièce 
coniplii|aée,  à-moins  que  tous  les  incidens  rappor- 
tés à  un  seul  personnage  ne  fondent  sur  lui ,  ne  l'at- 
terrent et  ne  l'écrasent.  Alors  ce  personnage  est 
vraiment  dans  la  situation  dramatique.  Il  est  gé- 
missant et  passif;  c'est  lui  qui  parie  ;  et  ce  sont  les 
autres  qui  agissent. 

Il  se  passe  toujours  ,  dans  l'entr'acte,  et  souvent 
il  survient,  dans  le  courant  de  la  pièce,  desincidens 


^8(3  t>    V.        LA        PO!'      '■'  7i 

«jue  le  pocto  dérobe  aux  spectateurs  ,  et  (pî  sup- 
posent, dans  rintcrieurdela  maison,  des  enlrcliens 
entre  ses  personnages.  Je  ne  demanderai  pas  qu'il ^\  A 
s'occupe  de  ces  scènes,  et  qu'il  les  rende  avec  le 
nîênie  soin  que  si  je  devois  les  entendre.  IMais  s'il 
en  faisoil  une  esquisse  ,  elle  achèveroil  de  le  rem- 
plir de  son  sujet  et  de  ses  caractères  ;  et  conmiuni- 
quce  à  l'acteur,  elle  le  soutiendroit  dans  l'esprit  de 
son  rôle ,  et  dans  la  chaleur  de  son  action.  C'est 
un  surcroît  de  travail  que  je  me  suis  quelquefois 
donné. 

Ainsi ,  lorsffue  le  Commandeur  pervers  va  trou- 
ver Germeuil  pour  le  perdre  ,  en  l'embarquant 
dans  le  projet  d'enfermer  Sophie  ,  il  me  semble  que 
je  le  vois  arriver  d'une  démarche  composée,  avec 
un  visage  hjpocrile  et  radouci ,  et  que  je  lui  en- 
tends dire ,  d'un  ton  insinuant  et  patelin  : 

LE       COMMANDEUR. 

Germeuil  ,  je  te  clierchois. 

G    E    n    M    E    u    I    L. 

Mol,  M.  le  Commandeur? 

LE       COMMANDEUR. 

Toi-ménie. 

GERIVIEUIL. 

Cela  vous  arrive  peu. 

LE       COMMANDEUR. 

Il  est  vrai  ;  mais  ini  homme  tel  que  Germeuil  se 
fait  rechercher  tôt  ou  tard.  J'ai  réfléchi  sur  ton 
caractère  ;  je  ine  suis  rappelé  tous  les  services  que 


I)    R    A    ^^    A    T   î    Q    U    Ei  4^7 

ta  as  rendus  a  la  famille;  cl  comme  je  m'interroge 
qucl<|uel'ois  ({iiand  je  suis  seul ,  je  me  suis  demandé 
à  (juoi  teuoil  cette  espèce  d'aversion  qui  dnioit  en- 
tre nous  ,  et  ([ui  cloi<jnoit  deux  honnêtes  gens  l'un 
de  l'autre?  J'ai  découvert  f[ue  j'avois  tort  3  et  je  suis 
venu  sur-le-champ  te  piier  d'ouhlicr  le  passé  :  oui, 
te  prier,  et  te  demander  iilu  veux  que  nous  soyons 
ouiis? 

O    E    R    M    E    u    I    L. 

Si  je  le  veux,  monsieur?  En  pouvcz-vous  dou* 
ter? 

LE       C    0    31    31    A    N    D    E    U    n. 

Germeuil ,  quand  je  hais  ,  je  hais  hien» 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Je  le  sais. 

LE      COMMANDEUR. 

Quand  j'aime  ausii ,  c'est  de  même  ;  et  lu  vas  en 
juger. 

Ici ,  le  Commandeur  laisse  appercevoir  à  Ger-> 
meuil ,  que  les  vues  qu'il  peut  avoir  sur  sa  nièce  ne 
lui  sont  pas  cachées.  Il  les  approuve,  et  s'offre  à 
le  servir.  ^::=  ti  Tu  recherches  ma  nièce;  tu  n'en 
conviendras  pas ,  jo  le  connois.  Mais  pour  te  ren— 
tire  dé  bons  offices  auprès  d'elle  ,  auprès  de  son 
père  ,  je  n'ai  que  faire  de  ton  aveu  ;  et  tu  me  trou- 
veras ,  quand  il  en  sera  temps  ». 

Germeuil  connoit  trop  h" en  le  Commandeur, 
pour  se  tromper  à  ses  offres.  Il  ne  doute  point  que 


4B8  DE      LA      P    0  7:    S    I    B 

ce  préairibule  obligeant  n'annonce  quelque  scclc— 
ralesse ,  el  il  dit  au  Conimaiideur  : 

G    E    R    H    E    U    1    L. 

Ensuite,  M.  le  Commandeur ,  de  quoi  s'aj^il-il? 

LE       C    O    M    H    A    N    D    E    U    I\. 

D'abord,  de  me  croire  vrai ,  comme  je  le  suis. 
G   E   n   M   E   u   I   !.. 

Cela  se  peut. 

LE       COMMANDEUR. 

Et  de  me  montrer  que  tu  n'es  pas  indifférent  à 
mon  retour  et  à  ma  bienveillance. 

G    E    R    BI    E    u    I    L. 

yy  suis  disposé. 

Alors  le  Commandeur ,  après  un  peu  de  silence  , 
jette  négligemment  et  comme  par  forme  de  con- 
versation :  =  «  Tu  as  vu  mon  neveu  ))  ? 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

ïl  sort  d'ici. 

LE       C    O    M    ?I    A    N    D    E    u    R. 

Tu  ne  sais  pas  ce  que  l'on  dit  ? 

G    E    R    M    E    u    1    L. 

Et  que  dit-on  ? 

LE       C    G    M    Bl    A    N    D    E    u    B. 

Que  c'est  toi  qui  l'entretiens  dans  sa  folie  j  mais 
il  n'en  est  rien? 

G    E    R    BI    E    u    I    L. 

Rien ,  monsieur. 


D    1\    A    H    A    T    I    Q    U    E.  /|f^9 

LE       C    O    IM    31    A    N    D    E    U    R. 

El  lu  ne  prends  aucun  intérêt  à  cette  petite 
fille  ? 

G    E    R    M    E    U    1    L. 

Aucun. 

LE       COMMANDEUR, 

D'honneur  ? 

G    E    R    n    E    u    I    L. 

Je  vous  l'ai  dit. 

LE       COMIMANDEUR. 

Et  si  je  te  proposois  de  te  joindre  h  moi ,  pour* 
terminer  en  un  nioçîent  tout  le  trouble  de  la  fa- 
mille ,  tu  le  ferois  ? 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Assurément. 

LE       C    O    M    PI    A    N    D    E    u    R. 

Et  je  pourrois  m'ouvrir  à  toi? 

G    E    R    DI    E    u    I    L. 

Si  vous  le  jugez  à  propos. 

LE       COMMANDEUR. 

El  lu  nie  garderois  le  secret  ? 

G    E    R    M    E    u    I    L. 

Si  vous  l'exigez. 

LE       COMMANDEUR. 

Gernieuil et  qui  empécheroit tu  ne 

devines  pas? 

G    E    R    M    E    u    1    L, 

E&t-ce  qu'on  vous  devine  ? 


,jOO  t)    V.       LA       POFSIE 

Le  Coniinamlcur  lui  révèle  son  projet.  Ger-» 
nieuil  voit  lout-d'un-coup  le  danger  de  celte  confi- 
dence; il  en  est  troublé.  Il  cherche,  mais  inutile- 
ment ,  à  ramener  le  Commandeur.  Il  se  récrie  sur 
rinhumanlté  qu'il  J  a  îi  persécuter  une  innocente... 
Où  est  la  commisération  ,  la  justice?  =  «  La  com- 
misération ?  il  s'agit  bien  de  cela  ;  et  la  justice  est 
à  séquestrer  des  créatures  qui  ne  sont  dans  le 
monde  ,  que  pour  égarer  les  enfans  et  désoler 
leurs  parcns  ».  Et  votre  neveu?  ;=  «  Il  en  aura 
d'abord  quelque  chagrin  j  mais  une  autre  fantaisie 
effacera  celle-là.  Dans  deux  jpurs ,  il  n'y  paroîtra 
plus;  et  nous  lui  aurons  rendu  un  service  im- 
portant ».  Et  ces  ordres  qui  disposent  des  citoyens, 
crojez-vous  qu'on  les  obtienne  ainsi  ?  =  «  J'at- 
tends le  mien  ;  et  dans  une  heure  ou  deux  nous 
pourrons  manœuvrer  ».  M.  le  Commandein-  ,  à 
quoi  m'engagez-vous  ?  =^  ((  11  accède  ;  je  le  tiens. 
A  faire  ta  cour  à  mon  frère  ,  et  à  m'atlacher  à  toi 
pour  jamais  ».  ^^  Saint- Albin  ! ...  «  Eh  bien  !  Saint. 
Albin  ,  Saint-Albin  !  c'est  ton  ami  ,  mais  ce  n'est 
pas  toi.  Gerineuil  ,  soi ,  soi  d'abord  ,  et  les  autjcs 
après,  si  l'on  peut  ».  Monsieur.  =  u  Adieu  ;  je  vais 
savoir  si  ma  lottre-de-cachet  est  venue  ,  et  te  re- 
joindre sur-le-champ  ».  Un  mot  encore  ,  s'il  vous 
plaît.  =  ((  Tout  est  entendu  ,  tout  est  dit  ;  ma  for- 
tune et  ma  nièce  ». 

Le  Connuandeur,  rempli  d'une  joie  qu'il  a  peine 
à  dissimuler  ,  s'éloigne  vite  ;  il  croit  Germcuil  cm- 


n    n    A    IM    A    T    I    Q    U    E.  /.f)I 

barque  et  perdu  sans  ressource;  il  crai'nl  de  lui 
donner  le  temps  du  remords.  Germeuil  le  rappelle  ', 
mais  il  va  toujours,  et  ne  se  retourne  (|ue  pour 
lui  dire  ,  du  fond  de  la  salle  :  ^^  «  Et  ma  lurlunc  , 
et  ma  nièce  «. 

Je  me  trompe  fort  ,  ou  l'ulllilé  de  ces  scènes- 
ébauchées  dédommageroit  un  auteur  de  la  peine 
légère  qu'il  auroit  prise  à  les  faire. 

Si  un  poète  a  bien  médité  son  sujet  et  l)icn  di- 
visé son  action  ,  il  n'y  aura  aucun  de  ses  actes 
auquel  il  ne  puisse  donner  un  titre  j  et  de  même 
que  dans  le  poème  épique  on  dit  la -descente  aux 
enfers  ,  les  jeux  funèbres  ,  le  dénombrement  de 
l'armée,  l'apparition  de  l'ouibre;  on  diroit,  dans  le 
dramatique,  l'acte  des  soupçons,  l'acte  des  fureurs, 
celui  de  la  reconnoissancc  ou  du  sacrifice.  Je  suis 
étonné  que  les  anciens  ne  s'en  soient  pas  avisés  : 
cela  est  tout-a-fait  dans  leur  goût.  S'ils  eussent 
intitulé  leurs  actes  ,  ils  auroicnt  rendu  service  aux 
modernes  ,  qui  irauroicnl  pas  manqué  de  les  imi- 
ter ;  et  le  caractère  de  l'acte  fixé  ,  le  poète  auroit 
été  forcé  de  le  remplir. 
Sr^\.i^Lorsque  le  poète  aura  donné  à  ses  personnages 
les  caractères  les  plus  convenables  ,  c'est-à-dire 
les  plus  opposés  aux  situations  ,  s'il  a  un  peu  d'ima- 
gination ,  je  ne  pense  pas  qu'il  puisse  s'empêcher 
de  s'en  former  des  images.  C'est  ce  qui  nous  arriv'e 
-tous  les  jours  à  l'égard  des  personnes  dont  nous 
avohs  beaucoup  entendu  parler.  Je  ne  sais  s'il  y  a 


/jy2  n    E       Tj    A       POÉSIE 

tjuelq;ie  analogie  cnli  e  Jes  physionomies  et  les  ac- 
tions j  mais  je  sais  que  les  passions  ,  les  discours  et 
les  actions  ne  nous  sont  pas  plus-tôt  connus  ,  qu'au 
même  instant  nous  imaginons  un  visage  auquel 
nous  les  rapportons  ;  et  s'il  arrive  que  nous  rencon* 
trions  l'hoanne  ,  et  qu'il  ne  ressemble  pas  à  l'image 
que  nous  nous  en  sommes  formée ,  nous  lui  dirions 
voloiiliers  que  nous  ne  le  reconnoissons  pas  ,  quoi- 
que nous  ne  l'ajons  jamais  vu.  Tout  peintre  ,  tout 
poète  diainalique  sera  physionomiste. 

Ces  images  ,  formées  d'après  les  caractères  ,  in- 
flueront aussi  sur  les  discours  et  sur  le  mouvement 
delà  scène  j  sur-tout  si  le  poète  les  évoque  ,  les 
voit ,  les  arrête  devant  lui  ,  et  en  remarque  les 
changemens. 

Pour  moi  ,  je  ne  conçois  pas  comment  le  poète 
pcuV  commencer  une  scène,  s'il  n'imagine  pas  l'ac***' 
tion  et  le  mouvement  du  personnage  qu'il  intro- 
duit j  si  sa  démarche  et  son  masque  ne  lui  sont  pas 
présens.  C'est  ce  simulacre  qui  inspire  le  premier 
mot ,  et  le  premier  mot  donne  le  reste. 

Si  le  poêle  est  secouru  par  ces  physionomies 
idéales  ,  lorsqu'il  débute  ,  quel  parti  ne  lirera-triï^  ^ 
pas  des  impressions  subites  tt  momentanées  qui 
les  font  varier  dans  le  cours  du  drame ,  et  même 
dans  le  cours  d'une  scène  ?  .  .  .  Tu  pâlis.  .  .  tu 
trembles. . .  tu  me  trompes. . .  Dans  le  monde  , 
parle-t-on  à  quelqu'un  ?  On  le  regarde  ,  on  cherche 
à  démêler  dans  ses  ^eux  ,  dans  ses  mouvcnicns , 


D    Tx    A    M    A    T    I    Q    U    E.  /|C)>i 

dans  ses  traits ,  dans  sa  vois  ,  ce  ((ui  se  passe  au 
fond  de  son  cœur;  rarement  au  théâtre.  Pourquoi? 
c'est  que  nous  sommes  encore  loin  de  la  vérité. 

Un  personnage  sera  nécessairement  chaud  et 
pathéli([uc  ,  s'il  part  de  la  situation  même  de  ceux 
qu'il  trouve  sur  la  scène. 

Attachez  une  ph^ysionomie  à  vos  personnages  ; 
mais  que  ce  ne  soit  pas  celle  des  aoteurs.  C'est  à 
l'acteur  à  convenir  au  rôle  ,  et  non  pas  au  rôle  à 
convenir  à  l'acteur.  Qu'on  ne  dise  jamais  de  vous  , 
qu'au-lieu  de  chercher  vos  caractères  dans  les 
situations ,  vous  avez  ajusté  vos  situations  au  carac- 
tère et  au  talent  du  comédien. 

rs'étes-vous  pas  étonné,  mon  ami,  que  les  an- 
ciens soient  quelquefois  tonjbés  dans  celte  peti- 
tesse ?  Alors  on  couronnoit  le  poète  et  le  coniédien. 
Et  lorsqu'il  y  avoit  un  acteur  aimé  du  public,  le 
poète  complaisant  inséroit  dans  son  drame  un  épi- 
sode qui  communément  le  gdtoit ,  mais  qui  amenoit 
sur  la  scène  l'acteur  chéri. 

J'appelle  scènes  composées  ,  celles  où  plusieurs 
personnages  sont  occupés  d'une  chose  ,  tandis  que 
d'autres  personnages  sont  à  une  chose  difFérentc 
pu  à  la  même  chose  ,  mais  à  part. 

Dans  une  scène  simple  ,  le  dialogue  se  succède 
sans  interruption.  Les  scènes  conjposées  sont  ou 
parlées  ,  ou  pantomimes  et  parlées  ,  ou  toutes 
pantomimes. 

Lorsqu'elles   sont   panlominics  et  parlées  ,    Iç 


U' 


4g4  DE    i-^    POÉSIE 

discours  se  jjlace  dans  les  inlcrvalles  de  la  panlo- 
niirne  ;  et  tout  se  passe  sans  confusion.  Mais  il 
faut  de  l'art ,  pour  ménager  ces  jours. 

C'est  ce  que  j'ai  essaye  dans  la  première  scène 
du  second  acte  du  Père  de  famille;  c'est  ce  que 
j'aurois  pu  tenter  à  la  troisième  scène  du  même 
acte.  Madame  Iltbcrt  ,  personnage  pantomime  et 
muet ,  auroit  pu  jettcr  ,  par  intervalles  ,  quelques 
mots  qui  ii'auroicnl  pas  nui  h  l'efTct  j  mais  il  falloit 
trouver  ces  mots.  Il  en  cùl  été  de  même  de  la  scène 
du  quatrième  acte  ,  où  Saint-Albin  revoit  sa  maî- 
tresse en  présence  de  Germeuil  et  de  Cécile.  Là  , 
un  plus  habile  "eût  exécuté  deux  scènes  sinmlta- 
nées  j  l'une  ,  sur  le  devant ,  entre  Saint- Albin  et 
Sophie j  l'autre,  sur  le  fond  ,  entre  Cécile  et  Ger- 
meuil,  peut-élre  en  ce  moment  plus  difficiles  à 
peindre  que  les  prenn'ere  ;  mais  des  acteurs  intelli- 
geus  sauront  bien  créer  ce'.te  scène. 

Combien  je  vois  encore  de  tableaux  à  exposer, 
si  j'osois ,  ou  plutôt  si  je  réunissois  le  talent  de 
faire  à  celui  d'imaginer! 

Il  Cbt  diiïlcilc  au  poète  d'écrire  en-même-tcmps 
ces  scèuos  6i:uullf.né(>s  )  mais  connue  elles  ont  dos 
objets  diîlincls,  il  s'occupera  d'abord  delà  prin- 
cipale. J'appelle  la  principale,  celle  qui,  panto- 
mime ou  parlée  ,  doit  sur-tout  fixer  l'attention  du 
spectateur. 
•*  J'ai  lâché  de  séparer  tellouienl  les  deux  scènes 
siuiultauces  de  Cjcile  et  du  Père  de  famille  ,  qui 


B    R    A   W    A    T   I    Q   U    E.  /jgS 

commencent  le  second  acte  ,  qu'on  pourroil  les  im- 
primer à  deux  colonnes  ,  où  l'on  vcrroit  la  panto- 
jiiime  de  l'une  correspondre  au  discours  de  l'autre; 
el  le  discours  de  celle-ci  correspondre  altcrnati- 
veiuent  à  la  pantomime  de  celle-là.  Ce  partage 
seroil  commode  pour  celui  qui  lit  ,  et  qui  n'est  pas 
fait  au  mélange  du  discours  eL  du  mouvement. 

Il  est  une  sorte  de  scènes  cpisodiqucS;  dont  nos 
poètes  nous  ollirent  peu  d'exemples,  et  qui  me 
paroissent  bien  naturelles.  Ce  sont  des  personnages 
comme  il  y  en  a  tant  dans  le  monde  et  dans  les 
familles  ,  qui  se  fourrent  par-tout  sans  êlre  appelés., 
et  qui,  soil  bonne  ou  mauvaise  volonté,  intérêt, 
curiosité,  ou  quelqu'autre  motif  pareil ,  se  mêlent 
de  nos  affaires  ,  et  les  terminent  ou  les  brouillent 
malgré  nous.  Ces  scènes  ,  bien  ménagées  ,  ne  sus- 
pcndroiont  point  l'intérêt  j  loin  de  couper  l'action, 
elles  pourroient  l'accélérer.  On  donnera  à  cesinter- 
venans  le  caractère  qu'on  voudra:  rien  n'empêche 
même  qu'on  ne  les  fasse  contraster.  Ils  demeurent 
trop  peu  pour  fatiguer.  Ils  relèveront  alors  le  ca- 
ractère auc|uel  on  les  opposera.  Telle  est  madame 
Peinelle  dans  le  Tartvjfo  ,  el  Anlipiion  dans  VEu" 
nuque.  Antiphon  court  après  Cliéréa  ,  qui  s'étoit 
chargé  d'arranger  un  souper;  il  le  rencontre  avec 
son  habit  d'eunuque  ,  au  sortir  de  chez  la  courti- 
sanne ,  appelant  un  ami  dans  le  sein  de  (|ui  il  puisse 
répandre  toute  la  joie  scélérate  dont  son  ?.me  est 
remplie.  Autiphou  est  ajnené  là  fort  nalurellement 


V 


/iq")  DE       LA      POÉSIE 

\  i  €l  fort  à  propos.  Passé  cctlc  scène  ,  on  ne  le  revoit 
'i  plus. 
^'     La  ressource  de  ces  personnages  nous  est  d'au- 
tant plus  nécessaire  ,  que,  privés  des  chœurs  qui 
représentoient  le  peuple  dans  les  drames  anciens  , 
nos  pièces,  renfermées  dans  l'intérieur  de  nos  habi- 
tations, n)anf|uenl ,  pour  ainsi  dire  ,  d'un  fond  sur 
lequel  les  figures  soient  projetées. 
^>f  \V^Ii  y  a  ,  dans  le  drame  ,  ainsi  cjue  dans  le  inonde  , 
'^^un  Ion  propre   à  chaque  caractère.  La  bassesse 
de  l'ame  ,  la  méchanceté  tracassière,  et  la  bon- 
boimuic  ,  ont  pour  l'ordinaire  le  ton  bourgeois  et 


commun. 


\\  Il  jf  a  de  la  diflerence  entre  la  plaisanterie  de 
théâtre  et  la  plaisanterie  de  société.  Celle-ci  seroit 
trop  foi!>le  sur  la  scène,  et  n'y  ieroit  aucun  eifet. 
L'autre  seroit  trop  dur  dans  le  monde,  et  elle  oûéu- 
seroit.  Le  cynisme,  si  odieux  ,  si  incommode  dans 
la  société  ,  Cit  excellent  sur  la  scène. 

Aulre  chose  est  la  véiité  en  poésie;  autre  cliose  , 
en  philosophie.  Pour  être  vrai ,  le  pliilosophe  doit 
conformer  son  discours  à  la  nature  <les  objets  ;  le 
})oct.e  ,  à  la  nature  de  ses  caractères. 

Poindre  d'après  la  passion  et  l'intérêt ,  voilà  son 
talent. 

De-là  ,•  à  chaque  instant  la  nécessité  de  fouler 
aux  pieds  les  choses  les  plus  saintes,  et  de  préco- 
niser des  allions  atroces. 

Il  ii'y  a  r^ea  de  sacré  pour  le  poète ,  pas  même 


DRAMATIQUE.  497 

îa  vertu,  qu'il  couvrira  de  ridicule,  si  la  personiiG 
et  le  luoinenl  l'exigent.  Il  ii'esl  ni  impie,  lorsqu'il 
tourne  ses  regîirds  indignés  vers  le  ciel ,  et  qu'il 
interpelle  les  dieux  dans  sa  fureur j  ni  religieux,  ^ 

lorsqu'il  se  prosterne  au  pied  de  leurs  autels  ,  et 
qu'il  leur  adrese  une  humble  prière. 

Il  a  introduit  un  méchant?  Mais  ce  méchant 
vous  est  odieux;  ses  grandes  qualités,  s'il  en  a,  ne 
vous  ont  point  ébloui  sur  ses  vices;  vous  ne  l'avez 
point  vu;  vous  ne  l'avez  point  entendu,  sans  en  fré- 
mir d'horreur;  et  vous  êtes  sorti  consterne  sur  son 
sort. 

Pourquoi  chercher  Tauteur  dans  ses  personna- 
ges? Qu'a  de  commun  Racine  avec  Athalie  y  ]Mo- 
lière  avec  le  Tartitffe  ?  Ce  sont  des  honmies  de 
génie  qui  ont  su  fouiHer  au  fond  de  nos  entrailles  , 
et  en  arracher  le  trait  qui  nous  fiappe.  Jugeons  les 
poèmes,  et  laissons  là  les  personnes. 

Nous  ne  confondrons  ,  ni  vous  ,  ni  moi ,  l'homme 
qui  vit ,  pense,  a^itetse  meut  au  milieu  des  autres j 
et  l'homme  enthousiaste ,  qui  prend  la  plume,  l'ar- 
chet,  le  pinceau,  ou  qui  monte  sur  ses  trétp.TUT- /ùAàK-AX 
Hors  de  lui ,  il  est  tout  ce  qu'il  plaît  à  l'art  qui  le 
domine.  ISIais  l'instant  de  l'inspiration  pabsé,  il 
rentre  et  redevient  ce  qu'il  étoit;  quelquefois  un 
homme  conmiun.  Car  ,  telle  est  la  différeç'je  de  l'es- 
prit et  du  génie,  que  l'un  est  presque  toujours  pré-, 
sent,  et  que  souvent  l'autre  s'absente. 

Il  ne  faut  pas  coasidérer  uoe  scène  comme  luj 


iJfjS  BE       LA       l'OÉSIE 

dialogue.  Un  homme  d'esprit  se  tirera  d'un  dialo- 
gue isolé.  La  scène  est  toujours  l'ouvrage  du  génie. 
."Chaque  scène  a  son  mouvement  et  sa  durée.  On  ne 
trouve  point  le  mouvement  vrai,  sans  effort  d'ima- 
gination. On  ne  mesure  pas  exactement  la  durée, 
sans  l'expérience  et  le  goût. 

Cet  art  du  dialogue  dramatique,  si  diflicile  ,  per- 
sonne, peut-être,  ne  l'a  possédé  au  même  degré 
<]ue  Corneille.  Ses  personnages  se  pressent  sans 
ménagemensj  ils  parent  et  portent  en-méme-tempsj 
c'est  une  lutte.  La  réponse  ne  s'accroche  pas  au 
dernier  mot  de  l'interlocuteur  j  elle  touche  à  la  chose 
et  au  fond.  Arrêtez-vous  où  vous  voudrez;  c'est 
toujours  celui  qui  parle  ,  qui  vous  paroîl  avoir  rai- 
son. 

Lorsque  livré  tout  entier  à  l'étude  des  lettres  ,  je 
îis'ois  Corneille  ,  souvent  je  fcrmois  le  livre  au  milieu 
d'une  scène  ,  et  je  cherchois  la  réponse  :  il  est  assez 
inutile  de  dire  que  mes  efforts  ne  servoicnt  com- 
munément qu'à  m'effrajer  sur  la  lngi(jue  et  sur  la 
force  de  tête  de  ce  poète.  J'en  pourrois  citer  mille 
exemples  j  mais  en  voici  un  entre  autres  ,  i[uc  je  me 
rappelle;  il  est  de  sa  tragédie  de  Cinna.  Emilie  a 
déterminé  Cinn^  à  ôter  la  vie  à  Auguste.  Cinna  s'y 
est  engagé  j  il  y  va.  Mais  il  se  percera  le  sein  du 
même  poignard  dent  il  l'aura  vengée.  Emilie  reste 
avec  sa  confidente.  Dans  son  trouble  ,  elle  s'écrie  : 
«  Cours  après  lui ,  Fulvie  »,  =  Que  lui  dirai-je  ? 
==  «  Dis  lui. . , .  qu'il  dégage  sa  foi ,  et  qu'il  choi" 


t)    R    A    M    A    T    I    Q    U    C.  /^q(\ 

sîsse  après  de  la  mort  on  de  moi  )i.  =  C'est  ainsi 
fju'il  conserve  le  caractère,  et  qu'il  satisfait  en  un 
n.iot  à  la  dignité  d'une  anie  romaine  ,  à  la  vengeance, 
à  l'ambition  ,  à  l'amour.  Toute  la  scène  de  Cinna , 
de  Maxime  ,  et  d'Auguste  est  incomprchcusible. 

Cependant  ceux  c|ui  se  piquent  d'un  goût  déli- 
cat, prétendent  que  celte  manière  de  diaU^guer  est 
roide  ;  qu'elle  présente  par-tout  un  air  d'urguiîion- 
talion;  qu'elle  étonne  plus  qu'elle  n'émeut,  ils  ai- 
ment mieux  une  scène  où  l'on  s'entretient  moins 
rigoureusement,  et  où  l'on  met  plus  de  sentiment, 
et  moins  de  dialectique.  On  pense  bien  que  ces 
gens-là  sont  fous  de  Racine  :  et  j'avoue  que  je  le 
suis  aussi. 

Je  ne  connois  rien  de  si  difficile  qu'un  dialogue 
où  les  choses  dites  et  répondues  ne  sont  liées  que 
par  des  sensations  si  délicates,  des  idées  si  fugiti- 
ves ,  des  mouvemens  d'anie  si  rapides  ,  des  vues  si 
légères,  qu'elles  en  paroissent  décousues,  sur-tout 
à  ceux  qui  ne  sont  pas  nés  pour  éprouver  les  mêmes 
choses  dans  les  mèmco  circonstances,  =  «  Ils  ne 
se  verront  plus.  Ils  s'aimeront  toujours  ».  =  «  Vous 
y  serez,  ma  fiile  ». 

Et  le  discours  de  Clémentine  troublée  :  «  Ma   L 
mère  étoit  une  bonne  mère  ;   mais  elle  s'en  est 
allée  ,  ou  je  m'en  suis  allée.  Je  ne  sais  lequel  ». 
Et  les  adieux  de  Barnevel  et  de  son  ami. 

BARWEVEL. 

w  Tu  ne  sais  pas  quelle  étoit  ma  fureur  pour 


OOO  DE       LA       POKSIE 

elle  !...  Jusqu'où  la  passion  avoit  éteint  en  moi  le 

senlinient  de  la  bonté  ! . . .  Ecoule Si  elle  m'a- 

voil  demandé  de  t'assassiner  ,  toi. ...  je  ne  sais  si  ]« 
ne  l'eusse  pas  fait. 

1.  '    A    M    I. 

Mon  ami ,  ne  t'exagère  point  ta  foiblesse. 

BARNEVEL. 

Oui,  je  n'en  doute  point...  Je  t'aurois  assassiné. 
l'ami. 

Nous  ne  nous  sommes  pas  encore  embrassés. 
Viens  ». 

Nous  ne  nous  sommes  pas  encore  embrassés  : 
quelle  réponse  à  je  t'aurois  assasainé  ! 

Si  j'avois  un  fils  qui  ne  sentît  point  ici  de  liaison  j 
j'aiinerois  mieux  qu'il  ne  fût  pas  né.  Oui ,  j'aurois 
plus  d'aversion  pour  lui  que  pour  Barnevel,  assas- 
sin de  son  oncle. 

Et  toute  la  scène  du  délire  de  Phèdre. 

Et  tout  l'épisode  de  Clémentine. 

Entre  les  passions ,  celles  qu'on  simulcroit  le  plus 
facilement ,  sont  aussi  les  plus  faciles  à  peindre.  La 
grandeur  d'ame  est  de  ce  nombre j  elle  comporte 
par-tout  je  ne  sais  quoi  de  faux  et  d'outré.  En  guin- 
dant  son  ame  à  la  hauteur  de  celle  de  Caloii ,  on 
trouve  un  mot  sublime.  IVIais  le  poète  oui  a  fait  dire 
à  Phèdre  : 

Dieux  !  que  ne  suis-je  assise  h  l'ombre  des  forêts  ! .  .♦ 
Quand  pourrai- je  ,  au  travers  d'iine  noble  poussière^ 
Suivre  de  l'œil  uo  char  fuyant  da«s  la  carrière  ? 


DRAMATIQUE.  5o( 

ce  poète  même  n'a  pu  se  promcltre  ce  morceau  , 
qu'après  l'avoir  trouvé;  et  je  m'estime  plus  d'en 
sentir  le  mérite  ,  que  de  quelque  chose  que  je 
puisse  écrire  de  ma  vie. 

Je  conçois  comment  ,  à  force  de  travail  ,  en 
réussit  à  faire  une  scène  de  Corneille  ,  sans  être 
né  Corneille  :  je  n'ai  jaiiiais  conçu  conmient  on 
réussissoit  à  faire  une  scène  de  Piacine ,  sans  être 
né  Racine. 

JNIolière  est  souvent  inimitable.  Il  a  des  scènes 
monosyllabiques  entre  quatre  à  cinq  interlocu- 
teurs ,  où  chacun  ne  dit  que  son  mot;  mais  ce 
mot  est  dans  le  caractère,  et  le  peint.  Il  est  dos 
endroits  ,  dans  les  Feimnes  savantes ,  qui  font 
tomber  la  plume  des  mains.  Si  l'on  a  quelque  ta- 
lent ,  il  s'éclipse.  On  reste  des  jours  entiers  sans 
rien  faire.  On  se  déplaît  à  soi-même.  Le  conraqe 
ne  revient  qu'à-mesure  qu'on  perd  la  mémoire  de 
ce  qu'on  a  lu  ,  et  que  l'impression  qu'on  a  ressentie 
se  dissipe. 

Lorsque  cet  homme  étonnant  ne  se  soucie  pas 
d'emplojer  tout  son  génie,  alors  même  il  le  sent.' 
Elmire  se  jeleroit  à  la  tête  de  Tartufïe,  et  Tartuffe 
auroit  fair  d'un  sot  qui  donne  dans  un  piège  gros- 
sier :  mais  voyez  comment  il  se  sauve  de  lu.  Elmire 
a  entendu  sans  indignation  la  déclaration  de  Tar- 
tuffe. Elle  a  imposé  silence  à  son  fils.  Elle  remarque 
elle-même,  qu'un  homme  passionné  est  facile  à 
séduire.  Et  c'est  ainsi  que  le  poète  trompe  le  specr 


5o2  DF.       LA       P0É3IE 

taleur,  Cl  esquive  une  scène  qui  eût  exigé,  sans 
ces  précautions  ,  plus  d'art  encore,  ce  me  semble, 
qu'il  n'en  a  mis  dans  la  sienne.  Mais  ,  si  Dorine , 
dans  la  même  pièce  ,  a  plus  d'esprit ,  de  sens ,  de 
finesse  dans  les  idées ,  et  même  de  noblesse  dans 
l'expression,  qu'aucun  de  ses  maîtres  j  si  elle  dit  : 

Des  actions  d'aiitrni,  teintes  de  leurs  couleurs. 
Ils  pensent,  dan^s  le  monde  ,  autoriser  les  leurs  j 
Et ,  sous  le  taux  éclat  de  quelque  ressemblance  , 
Aux  intrigues  qu'ils  cnt,  donner  de  l'innocence  ; 
Ou  faire  ailleurs  tomber  quelques  traits  partagés 
De  ce  blâme  public  dont  ils  sont  trop  chargés. 

je  ne  croirai  jamais  que  ce  soit  une  suivante  qui 
parle. 

Térence  est  unique  ,  sur-tout  dans  ses  récits. 
C'est  une  onde  pure  et  transparente  qui  coule  tou- 
jours également ,  et  qui  ne  prend  de  vîlesse  et  de 
murmure  que  ce  qu'elle  en  reçoit  de  la  pente  et 
du  terrain.  Point  d'esprit ,  nul  étalage  de  sentiment, 
aucune  sentence  qui  ait  Pair  épigranmialique  ,  ja- 
mais de  ces  définitions  qui  ne  seroient  placées  i|uc 
dans  Nicole  ou  la  Piochefoucauld.  Lorsqu'il  géné- 
ralise une  maxime  ,  c'est  d'une  manière  simple  et 
populaire  j  vous  croiriez  que  c'est  un  proverbe 
reçu  r[u*il  a  cité  :  rien  qui  ne  tienne  au  sujet.  Au- 
jourd'hui que  nous  sommes  devenus  dissertateurs, 
combien  de  scènes  de  Térence  que  nous  appel- 
lerions vides  ? 

J'ai  lu  et  relu  ce  poète  avec  attention;  jamais  de 


D    R    A    ÎM    A    T   I    n    U    K.  Go"! 

scènes  superflues,  ni  rien  de  suiiciflu  tlans  les 
scènes.  Je  ne  connois  que  la  première  du  second 
acte  de  V Eunuque ^  qu'on  pourroit  peut-être  atta- 
quer. Le  capitaine  Thrason  a  fait  présent  à  la 
courtisanne  Thaïs, d'une  jeune-fille.  C'est  le  para- 
site Gnalhon  qui  doit  la  présenter.  Chemin  faisant 
avec  elle ,  il  s'amuse  à  débiter  au  spectateur  un 
éloge  très-agréable  de  sa  profession.  IVlais  étoit-ce 
là  le  lieu  ?  Que  Gnathon  attende  sur  la  scène  la 
jeune  fille  qu'il  s'est  chargé  de  conduire ,  et  qu'il 
se  dise  à  lui-même  tout  ce  qu'il  voudra  ,  j'y  con- 
sens. 

Térence  ne  s'enibarrasseguère  de  Herses  scènes. 
Il  laisse  le  théâtre  vide  jusqu'à  trois  fois  de  suite  j 
et  cela  ne  me  déplaîtpas,  sur-tout  dans  les  derniers 
actes. 

Ces  personnages  qui  se  succèdent ,  et  qui  ne 
jettent  qu'un  mot  en  passant ,  mç  font  imaginer  un 
grand  trouble. 

Des  scènes  courtes  ,  rapides  ,  isolées  ,  les  unes 
pantomimes  ,  les  autres  parlées  ,  produiroient,  ce 
me  semble  ,  encore  plus  d'effet  dans  la  tragédie. 
Au  commencement  d'une  pièce  ,  je  craindrois 
seulement  qu'elles  ne  donnassent  trop  de  vitesse  à 
l'action  ;  et  ne  causassent  de  l'obscurité. 

Plus  un  sujet  est  compliqué  ,  plus  le  dialogue  en 
est  facile.  La  multitude  de»incidens  donne,  pour 
chaque  scène,  un  objet  différent  et  déterminé;  au  lieu 
que  si  la  pièce  est  simple ,  et  qu'un  seul  incident 


to4  DE      LA       POéSIS 

fournisse  à  plusieurs  scènes  ,  il  reste  pour  cha- 
cune je  ne  sais  cjuoi  dé  vague  qui  embarrasse  ua 
auteur  ordinaire  :  mais  c'estoùsc  nionlre  l'honmie 
de  génie. 

Plus  les  fils  qui  lient  la  scène  au  sujet  seront  dé- 
liés ,  plus  le  poète  aura  de  peine.  Donnez,  une  de 
ces  scènes  indéterminées  à  faire  à  cent  personnes  , 
chacun  la  fera  à  sa  manière  ;  cependant  il  n'y  en  a 
qu'une  bonne. 

Des  lecteurs  ordinaires  estiment  le  talent  d'un 
pocle  par  les  morceaux  qui  les  atlcctcnt  le  plus. 
C'est  au  discours  d'un  factieux  à  ses  conjurés  j 
c'est  à  une  rccoiuioissance  qu'ils  se  récrient.  ]\Iais 
qu'ils  interrogent  le  pocle  sur  son  propre  ouvrage  J 
et  ils  verront  qu'ils  ont  laissé  passer  ,  sans  Puvoir 
apperçu  ,  l'endroit  dont  il  se  félicite. 

Les  scènes  du  tils  naturel  ionl  presque  toutes 
de  la  nature  de  celles  dont  l'objet  vague  pouvoit 
rendre  le  poète  perplexe.  Dorval ,  mal  avec  lui- 
même  ,  et  cachant  le  fond  de  son  ame  à  son  ami, 
à  Rosalie,  à  Constance j  Rosalie  el  Constance, 
dans  une  situation  à-peu-près  semblable,  n'of- 
froienl  pas  un  seul  morceau  de  détail  qui  ne  pût 
être  mieux  ou  plus  mal  traité. 

Ces  sortes  de  scènes  sont  plus  rares  dans  le 
Père  de  famille ,  parce  qu'il  y  a  plus  de  mouve- 
ment. . 

Il  y  a  peu  de  règles  générales  dans  l'art  poétique.' 
En  voici  cependant  une  à  laquelle  je  ne  sais  point 


DRAMATIQUE.  Jf^-J 

d'exception.  C'est  quclemonolo^^ucest  un  moment 
de  xepoi-jiûUjrXac.lion  ,  et  de  trouble  pour  le  per- 
sonnage. Cela  est  vrai ,  mèniê  d'un  monologue  qui 
conmicnce  unepièce.Donc  tranquille  ,  il  estcontre 
la  vérité  selon  laquelle  l'homme  ne  se  parle  à  lui* 
même  jj[ue  dans  des  instaps  dp.  perplcMLc.  Long, 
il  pèche  contre  la  nature  de  l'action  dramatique 
qu'il  suspend  trop. 

Je  ne  saarois  supporter  les  caricatures  ,  soit  ea 
beau  ,  soit  en  laid  ;  car  la  bonté  et  la  méchanceté 
peuvent  être  également  outrées  j  et  quand  nous 
sommes  moins  sensibles  à  l'un  de  ces  défauts  qu'à 
l'autre  ,  c'est  un  effet  de  notre  vanité. 

Sur  la  scène,  on  veut  que  les  caractères  soient 
uns.  C'est  une  fausseté  palliée  par  la  courte  durée 
d'un  drame  :  car  ,  combieû  de  circonstances  dans 
la  vie  ,  où  l'honmie  est  distrait  de  son  caractère  ? 
Le  foible  est  l'opposé  de  l'outré.  Pamphile  me 
paroît  foible  dans  VAndrieniie.  Dave  l'a  précipité 
dans  des  noces  ([u'il  abhorre.  Sa  maîtresse  vient 
d'accoucher,  11  a  cent   raisons  de  mauvaise  hu- 
meur. Cependant  il  prend  tout  assez  doucement. 
Il  n'en  est  pas  ainsi  de  son  ^mi  Chaiinus  ,  ni  da 
Clinia  de  V Eautontimorwnenos.  Celui-ci  arrive 
de  loin  j  et ,  tandis  cju'il  se  débotté ,  il  ordonne  à  son 
Dave  d'aller  chercher  sa  maîtresse  II  y  a  peu  de 
galanterie  dans  ces  mœurs  ;  mais  elles  sont  bien 
d'une  autre  énergie  que  les  nôtres  ,   et  d'une  autre 
ressource   pour    le  poêle.  C'est  la  nature  aban- 
Thédtre.  Y 


^C,3  DE       LA       POIÎSIE 

donnée  à  ses  niouvemcns  cfTKJm's.  Wos  pclils  pro- 
pos iDadrigaliscs    auruienl   Ijoiuic    grâce   dans   la 
bouche  d'un  Clinia  ou  d'un  Chcrca  I  Que  nos  rô!cs 
d'amans  sont  froids  î 
^Tj"»^  ^^Ce  que  j'aime  stu-lout  de  la  icène  ancienne  ,  ce 
^  sont  les  amans  et  les  i)ti  es.  Pour  les  Daves  ,  ils  me 
déplaisent  ;  et  je  suis  convaincu,  <ju'à-rnoins  qu'un 
sujet  ne  soit  dans  les  mœurs  anciennes,  oumallion- 
^   jiéte  dans  les  nôtres  ,  nous  n'en  reverrons  plus^.,- 
^(  i '*        Tout  peuple  a  des  préjugés   à   détruire,   des 
^        vices  à  poursuivre  ,  des  ridicules  à  décrier  ,  et  a 
besoin  de  spectacle  ,  mais  qui  lui  soient  propres, 
^uel  niojen  ,  si  le  gouvernement  en  sait  user  ,  et 
\  qu'il  soil  question  de  préparer  le  changement  d'une 
4oi  ,  ou  l'abrogation  d'un  usage  ! 

1}  Attaquer  les  comédiens  par  leurs  mœurs,  c'est 
[en  vouloir  à  tous  les  états. 
Attaquer  le  spectacle  par  son  abus,  c'est  s'élever 
contre  tout  genre  d'instruction  publique  ;  et  ce 
<ju'on  a  dit  jusqu'à-présent  là-dessus  ,  appliqué  à 
ce  que  les  choses  sont,  ou  ont  été,  et  non  à  ce 
qu'elles  pourroient  être,  est  sans  justice  et  sans 
vérité.  ^ 

Un  peuple  n'est  pas  également  propre  à  exceller 
dans  tous  les  genres  de  drame,  La  tragédie  me  sem- 
ble plus  du  génie  républicain  j  et  la  comédie,  gaie 
jur-tout,  plus  du  caraclère  monarchique. 

Entre  des  hommes  qui  ne  se  doivent  rien  ,  !a 
plaisanlehe  sera  dure,  lltaiit  qu'elle  frappe  en  haut. 


DRAMATIQUE.  499 

pour  devenir  légère;  et  c'est  ce  qui  arrivera  dans 
un  Elat,  où  les  boiniiies  sont  distribues  en  difl'crens 
ordres ,  qu'on  peut  comparer  à  une  haute  pj'ra- 
mide;  où  ceux  qui  sont  à  la  base,  chargés  d'un 
poids  qui  les  écrase  ,  sont  forcés  de  garder  du  nié- 
nagenient  jusques  dans  la  plainte. 

Un  inconvénient  trop  commun  ,  c'est  que  ,  par 
une  vénération  ridicule  pour  certaines  conditions, 
bicnlùl  ce  sont  les  seules  dont  on  peigne  les  mœurs, 
l'utilité  des  spectacles  se  restreint,  et  que  peut-cire 
même  ils  deviennent  un  canal  par  lequel  les  travers 
des  grands  se  répandent  et  passent  aux  petits. 

Chez  un  peuple  esclave  ,  tout  se  dégrade.  Il  faut; 
s'avilir  par  le  ton  et  par  le  geste,  pour  ôler  à  la  vé^ 
rilé  son  poids  et  son  offense.  Alors  les  poètes  sont 
comme  les  fous  à  la  cour  des  rois  ;  c'est  du  mépris 
qu'on  fait  d'eus  ,  qu'ils  tiennent  leur  fianc-parler^ 
Ou ,  si  l'on  aime  mieux  ,  ils  ressemblent  à  certains 
coupables  qui,  traînés  devant  nos  tribunaux,  ne 
i'en  retournent  absous  que  parce  qu'ils  oui  su  con- 
trefaire les  insensés. 

Nous  avons  des  comédies.  Les  Anglais  n'ont  que 
des  satjres  ,  à-la-vérité  pleines  de  force  et  de gaîlé , 
ruais  sans  mœurs  et  sans  goût.  Les  Italiens  en  sont 
réduits  au  drame  burlesque. 

En  g  c  n  é  rai,  plus  u  n  p  c  u  p  le  est  ci  valise,  poli,  moins 
ses  ntœurs  sont  poétiques  ;  tout  s'affoiblit  erv  s'a» 
doucissant^Quand  est-ce  que  In  nature  préjîare  des 
modèles  à  l'art?  C'est  au  temps  où  les  cnlaus  s'arra- 


.<9 
5dO!,  DE       LA      POÉSIE 

client  les  cheveux  autour  du  lit  d'un  père   mori- 
bond j  où  une  nicrc  découvre  son  sein  ,  et  conjure 
son  fils  par  les  mamelles  qui  l'ont  alailé  joù  un  ami 
se  coupe  la  chevelure,  et  la  répand  sur  le  cadavre 
de  son  ami;  où  c'est  lui  qui  le  soutient  parla  tête,  et 
qui  le  porte  sur  unbùclier;  ([ui  recueille  sa  cendre, 
et  qui  la  renferme  dans  une  urne  qu'il  va ,  on  cer- 
tains jours  ,  arroser  de  ses  pleurs;  où  les  veuves 
échevelées  se  déchirent  le  visage  de  leurs  ongles  , 
si  la  mort  leur  a  ravi  un  époux  ;  où  les  chefs  du  peu- 
ple ,  dans  les  calaïuilés  publiques,  posent  leur  front 
humilié  dans  la  poussière,  ouvrent  leurs  vctemens 
dans  la  douleur,  et  se  frappent  la  poitrine  ;  où  uu 
père  prend  entre  ses   bras  son  fils  nouveau -né, 
l'élève  vers  le  ciel ,  et  fait  sur  lui  sa  prière  aux  dieux; 
où  le  premier  mouvement  d'un  enfant ,  s'il  a  quitté 
ses  parens,  et  qu'il  les  revoie  après  une  longue  ab- 
"'seuce  ,  c'est  d'embrasser  leurs  genoux  ,  et  d'en  at- 
tendre, prosterné,  la  bénédiction;  où  les  repas  sont 
des  sacrifices  qui  commencent  et  finissent  par  des 
coupes  remplies  de  vin  ,  et  versées  sur  la  terre  ;  où 
le  peuple  parle  à  ses  maîtres,  et  où  ses  maîtres 
l'entendent  ctlui  répondent;  oùl'on  voit  un  homme 
le  front  ceint  detandelettes  devant  un  autel ,  et  une 
prêtresse  (juiétcnd  les  mains  sur  lui  en  invoquant  le 
ciel  et  en  exécutant  les  cérémonies  expiatoires  et 
lustralives;  où  des  pythies  écumanles  par  la  pré- 
sence d'un  démon  qui  les  tourmente,   sont  assises 
sur  des  trépieds ,  ont  Icsyeux  égarés  ,  et  fonlnuigir 


DRAMATIQUE.  5dT 

OC  leurs  cris  proplîéliques  !e  Tond  oljsciirdcs  r.Ji- 
tres  ;  où  les  dieux ,  altérés  du  sang  humain ,  ne  sont 
appaisés  que  par  son  effusion  j  où  des  bacchantes , 
années  de  ihjrses ,  s'égarent  dans  les  foréls,  et 
inspirent  l'effroi  au  profane  qui  se  renconlre  sur 
leur  passage  j  où  d'autres  femmes  se  dépouillent 
sans  pudeur,  ouvrent  leurs  bras  au  premier  qui  se 
présente  ,  et  se  prostituent,  etc. 

Je  ne  dis  pas  que  ces  mœurs  sont  bonnes  ,  mais 
qu'elles  sont  pocticpies. 

Qu'est-ce  qu'il  faut  au  poêle  ?  Est-ce  une  nature 
brute  ou  cultivée  ,  paisible  ou  troublée  ?  préférera- 
1-il  la  beauté  d'un  jour  pur  et  serein  à  l'horreur 
d'une  nuit  obscure  ,  où  le  sifïlement  interrompu  des 
vents  se  mêle  par  intervalles  au  murmure  sourd  et 
continu  d'un  tonnerre  éloigné ,  et  où  il  voit  l'éclair 
allumer  le  ciel  sur  sa  tête  ?  Pi  éférera-l-il  le  £ncçlg- 
cle  d'une  mer  tranquille  à  celui  des  fiots  agités  ?  Le 
muet  et  froid  aspect  d'un  palaiS;  à  la  pronienad« 
parmi  des  ruîucs  ?  Ua  édifice  conslruil ,  un  espace 
planté  de  la  main  des  hommes  ,  au  touffu  d'une  an- 
tique foret,  au  croux  ignoré  d'une  roche  déserte? 
Des  nappes  d'eau,  des  bassins,  des  cascades,  ;.i 
la  vue  d'une  cataracte  qui  se  biise  en  tombant  à 
travers  des  rochers  ,  et  dont  le  bruit  se  fait  enten- 
dre au  loin  du  berger  qui  a  conduit  son  troupeau 
dans  la  montagne  ,  et  qui  l'écoute  avec  effroi  ? 

La  poésie  veut  quelque  chose  d'énorme  ,  de 
barbare  et  de  sauvaqe. 


Sfl?  DE      t.    K       P    O    K    ,S    t    E 

C'cs^  lorsque  la  fiircar  u'c  la  ^jucrrc  civile  ou 
tlii  fanalisnie  arme  les  hommes  do  poignards  ,  et 
HLie  le  sang  coule  à  grands  flots  sur  la  terre  ,  que  le 
laurier  d'Apollon  s'agite  et  verdit.  Il  en  veut  être 
arrosé.  Il  se  flétrit  dans  les  temps  de  la  paix  et  du 
loisir.  Le  siècle  d'or  eût  produit  une  chanson  peut- 
être,  ou  une  élégie.  La  poésie  épi(|ue  et  dramalicjue 
demande  d'autres  mœurs. 

Quand  verra-t-on  naître  des  poètes  ?  Ce  sera 
après  les  temps  de  désastres  et  de  grands  malheurs  ; 
lorsque  les  peuples  harassés  commenceront  à  res- 
pirer. Alors  les  imaginations ,  ébranlées  par  dos 
spectacles  terribles  ,  peindront  des  choses  incon- 
nues à  ceux  qui  n'en  ont  pas  été  les  témoins.  JN'avons- 
.nous  pas  éprouvé  ,  dans  quelques  circonstances , 
une  sorte  de  terreur  qui  nous  étoit  étrangère  ?Pour- 
(ruoî  n  a-t-çl'c  rien  produit?  n'avons» nous  plus 
de  génie  ? 

Le  génie  est  de  tous  les  temps  ;  mais  les 
hommes  c[ui  îe  portent  en  eux  demeurent  cngour':- 
dis,  à-moins  que  des  événemens  extraoïdinaircs 
ïi'échaniïent  la  masse,  et  ne  l<\s  fassent  parcître. 
Alors  les  senliinens  s'accumulent  dans  la  poitrine, 
la  travaillent  ',  et  ceux  qui  ont  un  organe  ,  pressés 
de  parler  ,  le  déploient  et  se  soulagent. 

Quelle  sera  donc  la  ressource  d'un  poète,  chez 
un  peuple  dont  les  mœurs  sont  foibles ,  petites  et 
maniérées  ;  où  l'imitation  rigoureuse  des  conver- 
sations ne  formcroit  tju'un  tissu  d'expressions  faus- 


P    R    A    H    A    T    l    Q    U    E.  5|l 

ses  ,  insensées  et  basses  ;  où  il  uy  a  plus  ni  fran- 
chise ,  ni  bonhornniie  j  où  un  père  anneHeson  fils 
iiioniisuf ,  et  où  une  mère  appelle  sa  fille  inadc» 
luoisclle  j  oùjes  cérémonies  publiques  n'ont- ri^i 
^sLaugust^e;  la  conduite  domestique,  rieji^ de  toucliarrt 
e?  d'honnête  y  les  actes  solemnels ,  rien  de  vrai  ?  Il 
tàtiie.ra  de  les  emb^ir  j  il  choisira  les  circonstances  ^ 
i]ui  prêtent  le  plus  à  son  art  j  il  négligera  les  autres, 
et  il  osera  en  supposer  qucl([ues->unes. 

INJais  quelle  Hnesse  de  goùl  ne  lui  faudra-t-il 
pas ,  pour  sentir  jusfju'où  les  mœurs  publiques  et 
particuMères  peuvent  être  embellies  ?  S'il  passe  la 
mesure,  il  sera  faux  et  romanesque. 

Si  les  u^.œurs  qu'il  supposera  ont  été  autrefois  , 
et  que  ce  temps  ne  soit  pas  éloigné  ;  si  un  usage 
est  passé  ,  mais  qu'il  en  soit  resté  une  expression 
métaphorique  dans  la  langue  j  si  cette  expressiou 
porte  un  caractère  d'hcnnêîeté  j  si  elle  marque  une 
piété  antique  ,  une  siuiplicitê  qu'on  rcgrcite  ;  si 
l'on  y  voit  les  pères  plus  respectés,  les  mères  plus 
honorées  ,  les  rois  populaires  ;  qu'il  ose.  Loin  d« 
lui  reprocher  d'avoir  failli  contre  la  vérité  ,  on 
supposera  que  ces  vieilles  et  bonnes  mœurs  se  sont 
apparemment  conservées  dans  cette  famille.  Qu'il 
s'interdise  seulement  ce  qui  ne  seroit  que  dans  les 
usages  présens  d'un  peuple  voisin. 

Mais  admirez  la  bizarrerie  des  peuples  policés. 
La  dclicatessey  est  quelquefois  poussée  au  point, 
qu'elle  interdit  à  leurs  poètes  l'emploi  de  circons-^ 


5pif  B    E      LA       P    0    1-    S    r    R 

tiinccs  nu'me  qui  sont  dans  Ic.irs  mœLii's ,  et  qui 

ont  de  la  simplicité  ,  de  la  beaiilé  et  de  la  vérité. 

Qui  oscroil,  parmi  nous  ,  étendre  de  la  paiilc  sur  la 

scène,  et  j  exposer  un  enfant  nouveau-né?  Si  le 

/poète  y  plaçoit  un  berceau  ,  quelque  étourdi  da 

j  parterre  ne  manqueroit  pas  de  contrefaire  les  cris 

I  de  l'enfant  j  les  loges  et  l'amphitéâlre,  de  rire;  et  la 

la,  pièce ,  de  tomber.  O  peuple  plaisant  et  léger  ! 

quelles    bornes  vous  donnez  à  l'art!    quelle  con- 

f  Irainte  vous  imposez  à  vos  artistes  !  et  de  quejs  plai- 

I    sirs  votre  délicatesse  vous  prive  !   A  tout  moment 

vous  siflleriez  sur  la  scène  les  seules  choses  qui  vous 

plairoient  ,   qui   vous    toucheroient   en   peinture. 

Malheui'  à-I!homme  né-3vec  du  génie  .  qultcnierS 

«juelque  spectacle-Lp.ii  est  dans  Ia-«a^ttf^-T--J'iais i^jii 

n'est  pas  dans  vos  préjugésj^ 


erence  a  exposé  l'enfant  nouveau -né  sur  la 
scène.  II  a  fait  plus.  Il  a  fait  entendre  ,  du  dedans  de 
la  maison, la  plainte  de  la  femme  dans  les  douleurs 
qui  le  mettent  au  monde.  Cela  est  beau  }  et  cela  ne 
vous  plairoit  pas. 

Il  faut  que  le  goût  d'un  peuple  soit  inccrlain  , 
lorsqu'il  admettra  dans  la  nature  des  choses  dont 
il  interdira  l'imitation  à  ses  artistes,  ou  lorsqu'il 
admirera  dans  l'art  des  cfTels  qu'il  dédaigncroit 
dans  la  nature.  Nous  dirions ,  d'une  fenmie  qui  rcs- 
sembleroit  à  quehju'une  de  ces  statues  qui  enchan- 
tent nos  regards  aux  Tuileries  ,  qu'elle  a  la  tête 
jolie ,  mais  le  pied  gros ,  la  jambe  forte ,  et  point  de 


^  ce 


DRAMATIQUE.  S^f^,       »  ' 

taille. La  lonijuc,  (|ui  csl  belle  pour  le  i)Cuipîci.irsur 
un  sopha  ,  esl  laide  clans  son  atelier.  INous  sommes 
)kins  de  ces  cqptradiclions. 
^  Mais,  ce  qui  montre  sur- tout  combien  nous 
sommes  encore  loin  du  bon  goût  et  de  la  vérité  , 
c'est  la  pauvreté  et  la  fausseté  des  décorations  ,  et 
le  luxe  des  habits. 

Vous  exigea  de  votre  poêle  (ju'il  s'assujettisse  à 
l'unité  de  lieu  ;  et  vous  abandonnez  la  scène  à 
1  ignorance  d'un  mauvais  décorateur. 

Voulez-vous  rapprocher  vos  poètes  du  vrai ,  et  ■ 

dans  la  conduite  de  leurs  pièces ,  et  dans  leur  dialo- 
gue; vos  acteurs, du  jeu  naturel  et  de  la  déclamation 
réelle  ?  élevez  la  voix  ,  demandez  seulement  qu'on 
vous  montre  le  lien  de  la  scène  tel  qu'il  doit  être. 

Si  la  nature  et  la  vérité  s'introduisent  une  fois 
sur  vos  théâtres  d'ins  la  circonstance  la  plus  légère^, 
bientôt  vous  sciilire?.  le  ridicule  et  le  dégoût  se 
répandre  surtout  ce  -.'aû  fera  contraste  avec  elles. 

Le   sjstême  dramr.'itjuc  le  plus  mal  entendu  , 
bCioil  celui  qu'on  pourroit  accuser  d'être  moitié 
vrai  et  moitié  laux.  Ci'rsl  un  mensonge  mal-adroit, 
où  certaines  circonstances  me  décèlent  rinipossi-^^*^^,^^ 
biiilé  du  reste.  Je  souHVirai  plutôt  le  mélange  des  ^- 

disparates  ;  il  est  du-moins  sans  f  lusseté.  Le  dé- 
iaul  de  Shakespenr  n'est  pas  le  plus  grand  dans 
lequel  un  poète  puisse  tomber.  Il  marque  seulement 
peu  de  goût. 

Que  voire  poète  ,  lorsque  vous  aurez  jugé  son 


i  '^ 


56^'  DE       Î-A       POÉSIE 

oaviagc  digne  do  vous  èlre  représenté,  envoie 
chercher  le  décorateur.  Qu'il  lui  lise  son  dr.unc. 
Que  le  lieu  de  la  scène  ,  bien  connu  de  celui-ci  ,  il 
le  rende  tel  qu'il  est ,  et  tju'il  songe  sur-tout  que  Ict^  J^ 
peinture  théâtrale  doit  être  plus  rigoureuse ,  et  plus 
vi'oie  que  lout  autre  g^înre  de  peinture. 

La  peinture  théâtrale  s'interdira  beaucoup  de 
choses  ,  que  la  peinture  ordinaire  se  permet.  Qa'un 
peintre  d'atelier  ait  une  cabane  à  représenter,  il 
en  appuiera  le  bâtis  contre  une  colonne  brisée  ;  et 
d'un  chapiteau  corinthien  renversé  ,  il  en  fera  un 
siège  à  la  porte.  En  effet  ,  il  n'est  pas  impossible 
qu'il  jail  une  chaumière,  où  il  y  avoit  auparavant 
un  palais.  Cette  circonstance  réveille  en  moi  une 
idée  at  c«?ssoire  qui  me  touche  ,  en  me  retraçant 
l'instabilité  des  choses  humaines.  Mais  ,  dans  la 
peinture  théâtrale  ,  il  ne  s'agit  pas  de  cela.  Point 
de  distraction  ,  point  de  supposition  qui  fasse  dans 
mon  ame  un  commencement  d'impression  autre 
que  celle  que  le  poète  a  intérêt  d'y  exciter. 

Deux  poêles  ne  peuvent  se  montrer  à-la-fois 
avec  tous  leurs  avantages.  Le  talent  subordonné 
sera  en  pariie  sacrifié  au  talent  dominant.  S  il  alloit 
Siul  ,  il  représenteroit  une  chose  générale.  Com- 
mandé par  un  autre  ,  il  n'a  que  la  ressource  d'un 
cas  particulier.  Vojez  quelle  différence  pour  la 
chaleur  et  l'effel ,  entre  les  marines  (jue  Vernel  a 
peintes  d'idée,  cl  celles  (ju'il  a  copiées.  Le  peintre 
de  théâtre  est  borné  aus>  circonstaaces  (^ui  servent 


T)    r.    A     W    A    T    I    Q    U    E.  ^^T/ô 

à  l'illusion.  Les  acci'lcus  qui  s'y  opposeroienl  lui 
sniitintcidits.il  n'usera  de  ceux  <|ui  enibelliroicnt 
sans  nuire,  qu'avec  sobriété.  Ils  auront  toujours 
l'inconvénient  de  distraire. 

Voilà  les  raisons  pour  lesquelles  la  plus  belle 
décoration  de  théâtre  ne  sera  jamais  qu'un  tableau 
du  second  ordre.  

Dans  le  genre  lyrique ,  le  pocine  est  fait  pour  le 
musicien,  conuiie  la  décoration  l'est  pour  le  poêle: 
ainsi  le  poème  ne  sera  point  aussi  parfait ,  que  si  le 
poète  eût  été   libre. 

Avez-vous  un  salon  à  représenter?  Que  ce  soit 

celui  d'un  homme  de  goût.  Point  de  magots  ;  peu 

de  dorure j  des  meubles  simples:  à- moins  que  le 

sujet  n'exige  expressément  le  contraire. 

^f^f/^e  faste  gâte  tout.  Le  spectacle  de  la  richesse 

n'est  pas  beau.   La  richesse  a  trop  de  capricesj 

elle   peut  éblouir  l'œil  ,    mais  non  toucher  l'ame. 

.    /Sous  un  vêtement  surcharge  de  dorure  ,  je  ne  vois 

/  jamais  qu'un  homme  riche  ,  et  c'est  un  homme  ([ue 

'    je  cherche.   Celui  qui  est  frappé  des  diamans  ({ui 

/déparent   une    belle  femme,  n'est    pas   digne   de 

voir  une  belle  fennne. 

La  comédie  veut  être  jouée  en  déshabillé.  Il  ne 
faut  élre  sur  la  scène  ni  plus  apprêté  ni  plus  né- 
gligé que  chez  soi. 

Si  c'est  pour  le  spectateur  que  vous  vous  ruinez 
en  habits  ;  acieurs,  vous  n'avez  point  de  goût  ;  et 
vous  oubliez  que  le  spectateur  n'est  rien  pour  vous. 


nn       LA       POESIE 

Plus  les  genres  sont  sérieux  ,  plus  il  faut  Je  sévé- 
rité dans  les  véleiucns. 

Quelle  vraisemblance  ,  qu'au  moment  d'une 
action  tumultueuse  ,  des  hommes  aient  eu  le  temps 
de  se  parer  comme  dans  un  jour  de  représentation 
ou  de  fête  ? 

Dans  quelles  dépenses  nos  comédiens  ne  se 
sont-ils  pas  jetés  pour  la  représentation  de  VOr- 
plielln  de  la  Chine  ?  Combien  ne  leur  en  a-t-il 
pas  coûté  ,  pour  ôter  à  cet  ouvrage  une  partie  de 
son  effet  ?  En  vérité  ,  il  n'y  a  que  des  enfans , 
eomme  on  en  voit  s'arrêter  ébahis  dans  nos  rues 
lorsqu'elles  sont  bigarrées  de  tapisseries  ,  à  qui  le 
luxe  des  vétemens  de  théâtre  puisse  plaire.  O 
Athéniens,  vous  êtes  des  enfans  ! 

De  belles  draperies  simples  ,  d'une  couleur  s,è-^'^ 
vère  ,  voilà  ce  qu'il  falloit ,  et  non  tout  voire  clin-'  " 
quant  et  toute  votre  broderie.  Interrogez  encora 
la  Peinture  là-dessus.  Y  a-t-il  parmi  nous  un  ar- 
tiste assez  Goth  ,  pour  vous  moiJrer  ,  sur  la  toile  , 
aussi  maussades  et  aussi  brillans  que  nous  vous 
avons  vus  sur  la  sccn'e  ? 

Acteurs,  si  vous  voulez  apprendre  h  vous  ha- 
biller ;  si  vous  voulez  perdre  le  faux  goût  du  faste  , 
et  vous  rapprocher  de  la  simplicité  qui  convien- 
droit  si  fort  aux  grands  effets  ,  à  votre  fortune  ,  et  à 
vos  mœurs  ;  fréquentez  nos  galerie^. 

S'il  venoit  jamais  en  fantaisie  d'essayer  le  Père 
defainilîe  au  lhéâtre,jc  crois  que  ce  personnage  ne 


DRAMATIQUE.  5c|)7 

pourrolt  cire  vJÎtu  trop  sitnpiement.  Il  ne  faudroit  à 
Cécile,  que  le  déshabillé  d'une  lllle  opulente.  J'ac- 
corderois  ,  si  l'on  veut,  au  Commandeur  ,  un  galon 
d'or  uni ,  avec  la  canne  à  bec  de  corbin.  S'il  chan- 
geoit  d'habit, entre  le  premier  acte  et  le  second  ,  je 
iî*en  scrois  pas  fort  étonné  de  la  part  d'un  honmie 
aussi  capricieux.  Mais  tout  est  gdlé ,  si  Sophie  n'est 
pas  en  siamoise  ,  et  madame  Héj)ert ,  conmie  uns 
femme  du  peuple  aux  jours  de  dimanche.  Saint- 
Albin  est  le  seul  à  qui  son  âge  et  son  état  me 
feront  passer  ,  au  second  acte  ,  de  l'élégance  et  du 
luxe.  Il  ne  lui  faut  ,au  premier,  qu'une  redingotte 
de  pluche  sur  une  veste  d'étoffe  grossière. 

Le  public  ne  sait  paS'  toujours  désirer  le  vrai.  / 
Quand  il  est  dans  le  faux,  il  peut  y  rester  des  siè- 
cles entiers  ;  mais  il  est  sensible  aux  choses  natu- 
relles ;  et  lorsqu'il  en  a  reçu  l'impression,  il  ne  la 
perd  jamais  entièrement. 

Une  actrice  courageuse  vient  de  se  défaire  âa 
panier  j  et  personne  ne  l'a  trouvé  mauvais.  Elle 
ira  plus  loin  ,  j'en  réponds.  Ahl  si  elle  osoit  un  jour 
se  montrer  sur  la  scène  avec  tople  la  noblesse  et  la 
simplicité  d'ajustement  que  ses  rôles  demandent  ! 
disons  plus,  dans  le  désordre  où  doit  jeter  un  évé- 
nement aussi  terrible  «[ue  la  mort  d'un  époux  ,  la 
perte  d'un  fils,  et  les  autres  catastro|)hes  de  la 
scène  tragicjue  !  que  deviendraient ,  autour  d'une 
femme  échevelée  ,  toutes  ces  poupées  poudrées, 
frisées  ,  pouiponnées  ?  Il  faudroit  bien  que  lot  ou 


5lO  DE       LA       POÉSIE 

tard  elles  se  missenl  à  l'unisson.  La  nature  ,  la  na- 
ture I  on  ne  lui  rcsible  pas.  Il  faut  ou  la  chasser ,  ou 
lui  obéir. 

O  Clairon  1  c'est  à  vous  que  je  reviens  1  Ne 
soutTrez  pas  que  l'usage  et  le  préjugé  vous  subju- 
guent. Livrez.-vous  à  votre  goût  et  à  votre  génie; 
xijontrcz-nous  la  nature  et  la  vérité  :  c'est  le  devoir 
de  ceux  que  nous  aimons  ,  et  dont  les  talens  nous 
ont  disposés  à  recevoir  tout   ce  qu'il  leur  plaira 
d'oser. 
,^f^\  -♦Un  paradoxe  ,  dont  peu  de  personnes  sentiront 
^^\z  vrai  ,  et  qui  révoltera  les  autres  (  mais  que  vous 
importe  à  vous  et  à  moi  ?  premièrement  dire  la 
vérité,  voilà  notre  devise),    c'est  que  ,  dans  les 
pièces  italiennes,  nos  romédiens  jouent  avec  plus 
de  liberté  que  nos  couiédiens  français  ;  ils  font  moins 
de  cas  du  spectateur.  Il  y  a  cent  niomens  où  il  en 
est  tout-à-fail  oujilié.  On  trouve,  dans  leur  action, 
je  ne  sais  quoi  d'original  et  d'aisé  ,  qui  me  plait  et 
qui  plairoità  toulle  monde,  sans  les  insipides  dis- 
cours  et  l'intrigue    absurde  qui  le  défigurent.  A 
travers  leur  folie  ,  ;•"•   vois  des  gens  en  gaîté  qui 
cherchent  à  s'amuser,  et  qui  s'abandonnent  à  toute 
la  fournie  de  leur  imagination  j  et  j'aime  mieux  cette 
ivresse,  que  le  roide ,  le  pesant  ,  et  l'empesé. 

=  Mais ,  ils  improviscrit  :  le  rôle  qu'ils  font  ne 
leur  a  point  éîé  dicté. 

-^  Je  m'en  appcrrois  bien. 

=^  Et  si  vous  voulez  les  voir  aussi  mesurés,  aussi 


DRAMATIQUE.  5ll^  1 

compassés,  el  plus  froids  que  d'auti  es  ,  donnez-leur 
une  pièce  écrile. 

:=  J'avoue  qu'ils  ne  sont  plus  eux  :  mais  qui  les 
en  empêche  ?  Les  choses  qu'ils  ont  apprises  ne 
leur  sont-elles  pas  aussi  intimes,  à  la  quatrième  re- 
présentation ,  que  s'ils  les  «voient  imaginées  ? 

=  Non.  L'injproniptu  a  un  caractère  que  la 
chose  préparée  ne  prendra  jamais. 

=  Je  le  veux.  Néanmoins  ,  ce  qui  sur-tout  les 
sjmmétrise  ,  les   empèse  et   les   engourdit,  c'est 
((u'ils  jouent  diniitation  ;  qu'ils  ont  un  autre  théâ- 
tre et  d'autres  acteurs  en  vue.  Que  font-ils  donc  ? 
Ils  s'arrangent  en  rond;   ils  arri\  ent  à  pas  comptés 
et  mesurés  ;  ils  quêtent  des  applaudissenjens  j   ils 
sortent  de  l'action  ',  ils  s'adressent  au  parterre  ,  ils 
lui  parlent  j   et  ils  deviennent  maussades  et  faux. 
Une  observation  que  j'ai  faite  ,  c'est  que  nos  iu- 
S'pides  personnages  subalternes   demeurent  plus 
communémenl   dans   leur  humble    rôle,   que  les 
principaux  personnages.  La  raison,  ce  me  semble, 
c'est  qu'ils   sont   contenus  p^r  la   présence  d'un 
au're  qui  les  commande  :  c'est  à  cet  autre  qu'ils 
s'adressent  ;  c'est  là  que  toute  leur  action  est  tour- 
née. Et  tout  iroit  assez  bien  ,  si  la  chose  en  impo- 
soit  aux  premiers  rôles  ,  comme  la  dépendance  en 
impose  aux  rôles  subalternes. 

il  y  a  bien  de  la  pédanterie  dans  notre  poé- 
tique j  il  y  en  a  beaucoup  dans  nos  coruposiaons 
dramatiques  :  coniment  n'y  en  auroil-il  pas  dans 
Ja  représentation  ? 


Glier^  DE       LA       POÉSIE 

Celte  pcdanlcrie  ,  qui  est  par-tout  ailleurs  si 
contraire  au  caractère  facile  de  la  nation  ,  orrclcra 
long-temps  encore  les  progrès  de  la  pantomime  , 
partie  si  iniportante  de  l'art  draniatique. 

J'ai  dit  que  la  pantomime  est  une  portion  du 
drame  j  que  l'auteur  s'en  doit  occuper  sérieuse- 
ment ;  <[ue  si  elle  ne  lurest  pas  familière  et  pré- 
sente ,  il  né  saura  ni  commencer  ,  ni  conduire  ,  ni 
terminer  sa  scène  avec  quelque  vérité  j  et  que  le 
geste  doit  s'écrire  souvenÇ  à  la  place  du  discours. 

J'ajoute  qu'il  y  a  des  scènes  entières ,  où  il  est 
infniimcnt  plus  naturel  aux  personnages  de  se  mou- 
voir que  de  parler  ;  et  je  vais  le  prouver. 

Il  n'y  a  rien  de  ce  qui  se  passe  dans  le  monde  , 
qui  ne  puisse  avoir  liea  sur  la  scène.  Je  suppose 
donc  que  deux  hommes,  incertains  s'ils  ont  à  être 
niécontens  ou  satisfaits  l'un  de  l'autre,  en  attendent 
un  troisième  qui  les  instruise  :  que  diront-ils  jus- 
qu'à ce  que  ce  troisième  soit  arrivé  ?  Rien.  lis 
iront  ,ils  viendront ,  ils  montreront  de  l'impatiencej 
mais  ils  se  tairont.  Ils  n'auront  garde  de  se  tenir 
des  propos  dont  ils  pourroient  avoir  à  se  repentir. 
Yoilà  le  cas  d'une  scène  toute  ou  presque  toute 
pantomime  :  et  combien  ny  en  a-t-il  pas  d'autres? 

Pamphile  se  trouve  sur  la  scène  avec  Chrêmes 
et  Simon.  Chrêmes  prend  tout  ce  que  son  fils  lui 
dit  pour  les  impostures  d'un  jeune  libertin  qui  a 
des  sottises  à  excuser.  Son  fils  lui  demande  à  pro- 
duire un  témoin.  Chrêmes,  pressé  par  son  ills  et 
par  Simon ,  consent  à  écouter  ce  témoin.  Pamphile 


DRAMATIQUE.  5  0»  • 

Va  le  chercher  ,  Simon  et  Chrcnics  reslcnl.  Je  de- 
mande ce  (jii'ils  font  ])cndanl  que  Paniphilc  est 
chez  Glyccrion  ,  qu'il  parIcàCrilon,  qu'il  l'inslruit, 
qu'il  lui  explique  ce  qu'il  en  attend  ,  et  qu'il  le  dé- 
termine à  venir  et  à  parler  à  Chrêmes  son  père  ? 
Il  faut ,  ou  les  supposer  immobiles  et  nmets  ,  ou 
imaginer  que  Simon  continue  d'entretenir  Chrê- 
mes j  que  Chrêmes  ,  la  tète  baissée,  et  le  menton 
appuvésur  sa  main,  l'écoute  ,  tantôt  avec  patience, 
tantôt  avec  colère  ;  et  qu'il  se  passe  entre  eux  une 
scène  toute  pantomime. 

Mais  cet  exemple  n'est  pas  le  seul  qu'il  y  ait 
dans  ce  poète.  Que  fait  ailleurs  un  des  vieillards 
sur  la  scène  ,  tandis  que  l'autre  va  dire  à  son  fils 
que  son  père  sait  tout ,  le  déshérite  ,  et  donne  son 
Lien  à  sa  fille  ? 

Si  Térence  avoit  eu  l'attention  d'écrire  la  pan- 
tomime ,  nous  n'aurions  là-dessus  aucune  incerti- 
tude. IVlais  qu'importe  qu'il  lait  écrite  ou  non, 
puisqu'il  faut  si  peu  de  sens  pour  la  sup^ioscr  ici  ? 
Il  n'en  est  pas  toujours  de  tnénie.  Qui  est-ce  qui 
l'eût  iniaginée  dans  W^vare  1  ilarpagnon  est  alter- 
iialivomcul  tiiste  et  gai,  selon  que  Frosine  lui 
parle  de  son  indigence  ou  de  la  tendresse  de  Ma- 
rianne. Là ,  le  dialogue  est  institué  entre  le  discours 
et  le  geste. 

Il  faut  écrire  la  pantomime,  toutes  les  fois  qu'elle 
fait  tableau  ;  qu'elle  donne  de  l'énergie  ou  de  la 
clarté  au  discours;  qu'elle  lie  le  dialogue  j  qu'elle 

y  f 


5/4*^  I>    s       ^^    '^       I'    0    É    s    I   E 

caractcrisç  ;  qu'elle  consibîe  dans  un  jeu  délicat 
<jui  ne  se  devine  pas;  qu'elle  tient  lieu  de  ré- 
ponse ,  et  presque  toujours  au  coniniencement  des 
scènes. 

Elle  est  tcllenienl  essentielle  ,  que  de  deux 
pièces  composées,  l'une,  eu  égard  à  la  pantomime  , 
et  l'autre  sans  cela,  la  facture  sera  si  diverse  ,  «jue 
celle  où  la  panlomiiue  aura  clé  considérée  comme 
partie  du  drame  ,  ne  se  jouera  pas  sans  panto- 
mime }  et  que  celle  où  la  pantomime  aura  été  né- 
gligée, ne  se  pourra  pantoiuimer.  On  ne  i'ôtera- 
point  dans  la  représentation  au  poème  qui  l'aura  , 
et  on  ne  la  donnera  point  au  poème  qui  ne  l'aura 
pas.  C'est  elle  qui  fixera  la  longueur  des  scènes  ,  et 
qui  colorera  tout  le  drame. 

Molière  n'a  pas  dédaigné  de  l'écrire ,  c'est  tout 
dire. 

Mais  quand  Molière  ne  l'eût  pas  écrite ,  un 
•autre  auroit-il  eu  tort  d'j  penser  ?  O  critiques  , 
cervelles  étroites  ,  hommes  de  peu  de  sens ,  jus- 
qu'à quand  ne  jugerez-vous  rien  en  soi-même  ,  et 
n'approuverez  ou  ne  désapprouverez- vous  que 
d'après  ce  qui  est  ! 

Combien  d'endroits  où  Plante  ,  Aristophane  et 
Térence  ont  embarrassé  les  plus  habiles  interprè- 
tes ,  pour  n'avoir  pas  indiqué  le  mouvement  de  la 
scène  ?  Térence  commence  ainsi  les  Adelphes  : 
«  Storax.  . . .  JEschinus  n'est  pas  rentré  cette  nuit  ». 
Qu'est-ce  que  cela  signifie  ?  Micion  parle-t-il  à 


DRAMATIQUE.  ^kS^ 

Slorax  ?  Non.  Il  n'y  a  point  de  Storax  sur  la  scène  , 
dans  ce  moment  ;  ce  personnage  n'est  pas  mcnie 
de  la  pièce.  Qu'est-ce  donc  que  cela  signifie  ?  Le 
voici.  Slorax  est  un  des  valets  d'^schinus.  IMicion 
l'appelle  j  et ,  Storax  ne  répondant  point  ,  il  en 
conclut  qu'iEschinus  n'est  pas  rentré.  Un  mot  de 
pantomime  auroit  éclaircicet  endroit. 

C'est  la  peinture  des  mouvcmens  ,  qui  charme  ,' 
sur-tout  dans  les  romans  domestiques.  Voyez.  a>ec 
quelle  complaisance  l'auteur  de /^«/«e'/a,  de  Gran- 
dlsson  et  de  Clarisse  s'y  arrête  I  Voyez  quelle 
force  ,  quel  sens  ,  et  quel  pathétique  eUc  donne  à 
son  discours  !  Je  vois  le  personnage;  soil  qu'il 
parle  ,  soit  qu'il  se  taise ,  je  le  vois  )  et  son  aclicn 
m'afl'ccte  plus  que  ses  paroles. 

Si  un  poète  a  mis  sur  la  scène  Oreslc  et  Pilade  ,' 
se  disputant  la  mort ,  et  qu'il  ait  réservé,  pour  ce 
moment,  l'approche  des  Euménides  ;  dans  quel  ef- 
froi ne  me  jettcroit-il  pas  ,  si  les  idées  d'Oreite  se 
troublent  peu-à-peu  ,  à-mesure  qu'il  raisonne  avec 
son  ami  ;  si  ses  yeux  s'égarent  j  s'il  cherche  au- 
tour de  lui,  s'il  s'arrête,  s'il  continue  déparier, 
s'il  s'arrête  encore  ,  si  le  désordre  de  son  action  et 
de  son  discours  s'accroit  ;  si  les  furies  s'emparent 
de  lui  cl  le  tourmentent;  s'il  succombe  sous  la  vio- 
lence du  tourment  j  s'il  en  est  renversé  par  terre  ; 
si  Pilade  le  relève,  l'anpuye,  et  lui  essuyé  de  sa 
niain  ,  le  visage  et  la  bouche  ;  si  le  malheureux  fils 
de  Clytemnestre  reste  un  niomeut  daos  un  état 


fîW  BE       LA       POKSIE 

d'agonie  cl  de  nioit;  si  ,  cnlr'ouvrant  cnsiiilc  les 
paiipici  es  ,  et  semblable  à  un  homme  qui  revient 
d'une  léthargie  profonde  ,  sentant  les  bras  de  son 
ami  qui  le  soutiennent  et  qui  le  pressent ,  il  lui  dit , 
en  penchant  la  tcte  de  son  côté  ,  et  d'une  voix 
éteinte  :  =  «  Pilade  ,  est-  ce  à  toi  de  mourir»? 
Quel  effet  cette  pantoiiiiijieneproduira-t-ellepas  ? 
y  a-t-il  quelque  discours  au  monde  qui  m'affecte 
autant  que  l'action  de  Pilade  relevant  Oreste 
abattu  ,  et  lui  essuyant  de  sa  juain  ,  le  visage  et  la 
bouche  ?  Séparez  ici  la  pantomime  du  discours  ,  et 
vous  tuerez,  l'un  et  l'autre.  Le  poète  qui  aura  ima- 
gi"^'"  celte  scène  ,  aura  sur-tout  montre  du  génie, 
en  réservant ,  pour  ce  moment ,  les  fureurs  d'O- 
reste.  L'argument  qu'Oreste  tire  de  sa  situation  est 
sans  réponse. 

Mais  il  me  prend  envie  de  vous  esquisser  les 
derniers  in&jtans  de  la  vie  de  Socrate.  C'est  une  suite 
de  tableaijpx ,  qui  prouveront  plus  en  faveur  de  la 
panloniime,  que  tout  ce  que  je  pourrois  ajouter.  Je 
me  conformerai  presque  entièrement  à  riiisloirc. 
(^uel  canevas  pour  un  poêle  ! 

Ses  disciples  n'en  avoifnt  point  la  pitié  qu'on 
éprouve  auprès  d'un  ami  qu'on  assiste  au  lit  de 
la  mort.  Cet  homme  leur  paroissoit  heureux  j  s'ils 
étoient  toucîiés  ,  c'étoit  d'un  sentiment  extraordi- 
naire mêlé  de  la  douceur  qui  naissoit  de  ses  dis- 
cours ,  et  de  la  peinç  qui  naissoit  de  la  pensée  qu'ils 
«lloient  le  perdre. 


J 


D    r.    A    M    A    T    I    y    U    E.  517 

Lorscjirils  enlrèreul ,  on  vcnoil  de  le  «^.cliei'. 
Xaiilippc  étoil  assise  auprès  de  lui,  tenant  un  de 
ses  eufans  cnlro  ses  bras. 

Le  philosophe  dit  peu  de  choses  à  sa  femme  : 
mais,  combien  de  choses  touchantes  un  honmie 
sage ,  qui  ne  fait  aucun  cas  de  la  vie  ,  n'avoit-il  pas 
à  dire  sui"  son  enfant  ? 

Les  philosophes  cnlièrcnt.  A-pcine  Xantippe 
les  apperçut-elle  ,  qu'elle  se  mil  à  se  désespérer  et 
à  crier,  comme  c'est  la  coutume  des  femmes  en 
ces  occasions  :  =  «  Socrate ,  vos  amis  vous  parlent 
aujourd'hui  pour  la  dernière  tbis;  c'est  pour  la  der- 
nière fois  que  vous  embrassez  votre  femme  ,  et  que 
vous  voyez  votre  enfant  ». 

Socrate  se  tournant  du  côté  de  Crilon  ,  lui  dit  : 
=  ((  Mon  ami ,  faites  conduire  cette  femme  chez 
file  )).  Et  cela  s'exécuta. 

On  entraîne  Xantippe  ;  mais  elle  s'élance  du 
coté  de  Socrate,  lui  tend  les  bras,  l'appelle,  se 
meurtrit  le  visage  de  ses  mains ,  et  remplit  la  pri- 
son de  ses  cris. 

Cependant  Socrate  dit  encore  un  mot  sur  l'en- 
fant qu'on  emporte. 

Alors  ,  le  philosophe  prenant  un  visage  serein  , 
s'assied  sur  son  lit ,  et  pliant  la  jaiiibe  d'où  l'on 
avoit  ôté  la  chaîne ,  et  la  frottant  doucement ,  il 
dit: 

=^  ((  Que  le  plaisir  et  la  peine  se  touchent  de 
près  !  Si  Esope  y  avoit  pensé,  la  belle  fable  qu'il 


5vS  T)    U       T,    A       POÉSIE 

en  auroil  faite  !...  Les  Athéniens  ont  ordonné  que 
je  m'en  aille  j  et  je  tn  en  vais. . .  .  Dites  à  Evénus 
qu'il  me  suivra  ,  s'il  est  sage  ». 

Ce  mot  engage  la  scène  sur  l'immortalité  de 
l'ame. 

Tentera  celte  scène  qui  l'osera  ;  pour  moi ,  je 
me  hâte  vers  mon  objet.  Si  vous  avez,  vu  expirer 
un  père  au  nnlieii  de  ses  enfans ,  telle  fut  la  fin  de 
Sacrale ,  au  milieu  des  philosophes  qui  l'environ- 
noient. 

Lorsqu'il  eut  achevé  de  parler,  il  se  fil  un  mo- 
ment de  silence  ,  et  Criton  lui  dit  : 

C    R    I    T    O    IV. 

Qu'avcz.-vous  à  nous  ordonner? 

s    o    c    R    A    T    E. 

De  vous  rendre  semblables  aux  dieux ,  autant 
qu'il  vous  sera  possible  ,  et  de  leur  abandonner  le 
soin  du  reste. 

CRITON. 

Après  votre  mort ,  comment  voulez-vous  qu'on 
dispose  de  vous? 

s    o    c    R    A    T   E. 

Criton ,  tout  comme  il  vous  plaira ,  si  vous  me 
retrouvez. 

Puis  ,  regardant  les  philosophes  en  souriant ,  il 
ajouta  : 

«  J'aurai  behu  faire ,  je  ne  persuaderai  jamais  à 
îiotre  ami  de  distinguer  Socrate  de  sa  dépouille  », 


D    r.    A    1M    A    T    t   Q    tr   K.  f) /^ 

Le  salellilc  des  Onze  entra  datib  ce  iiiouicnl ,  et 
s'approcha  de  lui  sans  parler. 
Socrate  lui  dit  : 

s   o   c  R   A  T    E. 
Que  voulez-vous  ? 

LE       SATELLITE. 

Vous  avertir  ,  de  la  part  des  magistrats. . . . 

SOCRATE. 

Qu'il  est  temps  de  mourir.  ]\Ion  ami  ,  ap- 
portez le  poison,  s'il  est  broyé,  et  soyez  le  bien- 
A'enu. 

LE  SATELi  ITE  ,  cti  Se  détournant  et  pleurant. 

Les  autres  me  maudissent  5  celui-ci  me  bén.t. 

c    R    I    T    o    N. 

Le  soleil  luit  encore  sur  les  montagnes. 

SOCRATE. 

Ceux  qui  diffèrent  croient  tout  perdre  à  cesser 
de  vivre  ;  et  moi ,  je  crois  y  gagner. 

Alors,  l'esclave  qui  portoit  la  coupe  entra.  So- 
crate la  reçut ,  et  lui  dit  : 

SOCRATE. 

Homme  de  bien,  que  faut-il  que  je  fassej  car 
vous  savez  cela? 

l'esclave. 

Boire ,  et  vous  promener  jusqu'à  ce  que  vous 
sentiez  vos  jambes  s'appesantir. 

SOCRATE. 

Ne  pourroit-on  pas  en  répandre  une  goutte  eu 
action  de  grâces  aux  dieux  ? 


52cf  DH     î.  A     poisti: 

L  '    K    s    C     L    A     '      E. 

Nous  n'en  avon-  bioj é  que  i  e  qu'il  faut. 

s    O    C    R    A    T    E. 

Il  siiffiL  . . .  Nous  pourrons  du-moins  leur  adres- 
ser une  prière. 

Et  tenant  la  coupe  d'une  nialu  ,  et  tournant  ses 
regards  vers  le  ciel ,  il  dit  : 

«  O  Dieux  qui  m'appelez  ;  daignez  lu'accorder 
un  heureux  voj'age  I 

Après  il  garda  le  silence  ,  et  but. 

Jusques-là,  ses  amis  avoient  eu  la  force  de 
contenir  leur  douleur  j  mais  lorsqu'il  approcha  la 
coupe  de  ses  lèvres ,  ils  n'en  furent  plus  les  maîtres. 

Les  uns  s'enveloppèrent  de  leur  manteau.  Criton 
s'étoit  levé  ,  et  il  erroit  dans  la  prison  en  poussant 
des  cris.  D'autres ,  immobiles  et  droits ,  regardoient 
Socrate  dans  un  morne  silence  ,  et  des  larmes  cou- 
loientle  long  de  leurs  joues.  Apollodore  s'etoit  assis 
sur  les  pieds  du  lit ,  le  dos  tourné  à  Socrate ,  et  la 
bouche  penchée  sur  ses  mains  ,  il  étouffoit  ses  san- 
glots. , 

Cependant  Socrate  se  promenoit ,  comme  l'es- 
clave le  lui  avoit  enjoint;  et  en  se  promenant ,  il 
s'adressoit  à  chacun  d'eux,  et  les  consoloit. 

Il  disoit  à  celui-ci  :  «  Oîi  est  la  fermeté ,  la  phi- 
losophie ,  la  vertu  «  ? . . .  A  celui-là  :  «  C'est  pour 
cela  que  j'avois  éloigné  les  femmes  )),...  A  tous  : 


DRAMATIQUE.  629 

«  Eh  bien  !  An^te  et  INIclite  auront  donc  pu  me 
faire  du  mal  I...  Mes  amis  ,  nous  nous  reverrons.... 
Si  vous  vous  aflligcz  ainsi ,  vous  n'en  croyez  rien  »,' 
Cependant  ses  jambes  s'appesantirent ,  et  il  se 
coucha  sur  son  lit.  Alors  il  recommanda  sa  mé- 
ïiioire  à  ses  amis ,  et  leur  dit ,  d'une  voix  (|ui  s'affoi- 

blissoit  : 

s   0   c   R    A  T  E. 

Dans  un  moment ,  je  ne  serai  plus. . . .  C'est  par 
vous  qu'ils  me  jugeront....  Ne  reprochez  ma  mort 
aut  Athéniens  ,  que  par  la  sainteté  de  volrc  vie. 

Ses  amis  voulurent  lui  répondre  ;  mais  ils  ne  le 
purent  :  ils  se  mirent  à  pleurer  ,  et  se  turent. 

L'esclave  qui  ctoiL  au  bas  de  son  lit ,  lui  prit  les 
pieds  et  les  lui  serra; et  Socx-alc ,  qui  le  regardoit, 
lui  dit: 

((  Je  ne  les  sens  plus  ». 

Un  instant  après  ,  il  lui  prit  les  jambes  et  les  lui 
ccrra;  et  Socrate  ,  qui  le  regardoit,  lui  dit  : 

((  Je  ne  les  sens  plus  ». 

Alors  ses  yeux  commencèrent  à  s'éteiodre,  ses 
lèvres  et  ses  narines  à  se  retirer,  ses  jncnibres  à 
s'afloiblir ,  et  l'ombre  de  la  mort  à  se  répandre  sur 
toute  sa  personne.  Sa  respiration  s'embarrassoit , 
et  on  rcntendoit  à-peine.  Il  dit  à  -Criton  qui  ctoit 
derrière  lui  : 

«  Criton,  soulevez-moi  un  peu  ». 

Théa'.re.  Z 


5d(-)  de     la     poésie 

Criton  le  souleva.  Ses  jeux  se  ranimcrenl;  et 
prenant  un  visage  serein  ,  et  portant  son  action 
vers  le  ciel ,  il  dit  ; 

(t  Je  suis  entre  la  terre  et  l'élysée  ». 

Un  nioineut  après ,  ses  jeus  se  couvrirent }  et  il 
dit  à  ses  amis  : 

t(  Je  ne  vous  vois  plus....  Parlez-moi....  N'est-  ce 
pas  là  la  main  d'Apollodcre  »? 

On  lui  répondit  que  oui;  et  il  la  serra. 

Alors  il  eut  un  mouvement  conviilsif ,  dont  il 
revint  avec  un  profond  soupir;  et  il  appela  Criton. 
Crilon  se  baissa  ;  Socrate  lui  dit,  et  ce  fut  ses  der- 
nières paroles  : 

((  Criton. . . .  sacrifiez  au  dieu  de  la  santé. ...  je 
guéris  ». 

Cébcs,  qui  étoit  vis-à-vis  de  Socrate  ,  reçut  ses 
derniers  regards  ,  qui  demeurèrent  attachés  sur 
lui;  et  Criton  lui  ferma  la  bouche  el  les  jeux. 

Voilà  les  circonstances  qu'il  faut  employer  .-Dis- 
posez- en  comme  il  vous  plaira;  mois  ccnser#cz- 
ïcs.  Tout  ce  que  vous  mettriez  à  la  place,  sera 
faux  et  de  nul  eilct.  Peu  de  discours  et  beaucoup 
de  mouvement. 

Si  le  spectateur  est  au  ihcàlrc  ,  comme  devant 
une  toile,  où  des  tableaux  divers  se  succédcroient 
par   enchanlemcut ,    pourquoi  le  [liilosophe  q;ii 


DRAMATIQUE."  ^^-^ 

s'assicJ  sur  les  pieds  du  lit  de  Socrate,  cl  qu* 
craint  do  le  voir  ,  ne  seroit-il  pas  aussi  palhétif[ue 
sur  la  scène  ,  c[ue  la  femme  et  la  fille  d'tudamidas  , 
dans  te  tableau  du  Poussin  ? 

Appliquez  les  loix  de  la  composition  pittoresque 
à  la  panlomiinej  et  vous  verrez  que  ce  sont  les 
nicnios. 

Dans  une  action  réelle  ,  à  laquelle  plusieurs  per- 
sonnes concourent ,  toutes  se  disposerorrt  d'elles- 
mêmes  de  la  manière  la  plus  vraie }  mais  cette 
manière  n'est  pas  toiijours  la  plus  avantageuse  pour 
celui  qui  peint ,  ni  la  plus  frappante  pour  celui  f[ui 
regarde.  De-là  ,  la  uccessitc  pour  le  peintre ,  d'al-  • 
lérer  i'ctat  naturel,  et  de  le  réduire  à  un  état  arli- 
ficici  :  et  n'en  sera-t-il  pas  de  ni.'iuc  sur  la  scène? 

Si  cela  est,  quel  art,  que  celui  de  la  ucclama- 
tion  !  Lorsque  chacun  est  maître  de  son  rôle ,  il 
n'j-  a  presque  rien  de  fait.  Il  faut  mettre  les  figures 
ensemble ,  les  rapprocher  ou  les  disperser  ,  les  iso- 
ler ou  les  groupper  ,  il  en  tirer  une  succession  de 
tableaux  ,  tous  composés  d  une  manière  grande  el; 
vraie. 

De  quel  secours  le  peintre  ne  seroit-il  pas  à 
l'acteur,  elTacleur  au  peintre  ?  Ccseroit  un  moyen 
de  perfectionner  deux  talens  iniportans.  Mais  ja  > 
jette  ces  vues  pour  ma  satisfaction  particulière  et 
la  vôtre.  Je  ne  pense  pas  que  nous  aimions  jamais 
assez  les  spectacles  pour  en  venir  là. 

Une  des  principales  dilïérences  du  roman  do- 


r.-'. 


O02  DE      LA       POLSIE 

liiestique  et  du  drame,  c'est  que  le  roman  suit  le 
geste  et  la  pantomime  dans  tous  leurs  détails;  (jue 
l'auleur  s'ullache  j)rincii)alerucnt  à  peindre  el  les 
niouvcmcns  et  les  impressions  :  au  -  lieu  que  le 
pocle  dramalicpie  n'en  jette  qu'un  mot  on  passant. 

=  Mais  ce  mol  coupe  le  dialogue  ,  le  ralentit 
cl  le  trouble. 

=^  Oui  ,  quand  il  est  mal  placé  ou  mal  choisi. 

J'avoue  cependant  que  ,  si  la  pantomime  ctoit 
portée  sur  la  scène  à  un  haut  point  de  perfection  , 
on  pourroit  souvent  se  dispenser  de  l'écrire  ;  et 
c'est  la  raison  peut-cire  pour  larpolle  les  anciens 
ne  l'ont  pas  fait.  Mais ,  parmi  nous ,  comment  le 
lecteur,  je  parle  même  de  celui  qui  a  quelque  ha- 
bitude du  théâtre,  la  suppléera  -  t -il  en  lisant, 
puisqu'il  ne  la  voit  jamais  dans  lo  jeu?  Scroit  -  il 
plus  acteur  qu'un  comédien  par  étal? 

La  pantomime  seroit  établie  sur  nos  théâtres  , 
qu'un  poète  qui  ne  fait  pas  représenter  ses  pièces  , 
sera  froid  ,  et  quelquefois  inintelligible ,  s'il  n'é- 
crit pas  le  jeu.  IN'cst-ce  pas  pour  un  lecteur  un 
surcroît  de  plaisir  ,  que  de  ccnnoîlre  le  jeu  ,  tel 
que  le  poète  l'a  conçu?  Et ,  accoutumés  connue 
nous  le  sommes,  à  une  déclamation  maniérée,  sym- 
mélrisée  et  si  éloignée  de  la  vérité  ,  y  a-l-il  beau- 
coup de  personnes  qui  puissent  s'en  passer? 

La  pantomime  est  le  tableau  (jujosistoit  dans 
Timaginalion  du  poète  ,  lorsqu'il  écrivoitj  et  qu'il 
yoLidroit  que  la  scène  montrât  à  chaque  instant 


DRAMATIQUE.  555 

lorsfjii'on  le  joue.  C'est  la  manière  la  plus  simple 
d'apprendre  au  public  ce  qu'il  est  en  droit  d'exiger 
de  ses  comédiens.  I^c  pocte  vous  dit  :  Comparez  c« 
jeu  avec  celui  de  vos  acteurs  j  et  jugez. 

Au  reste  ;,  quand  j'écris  la  pantomime,  c'est 
comme  si  je  m'adressois  eu  ces  moîs  au  comédien  : 
C'est  ainsi  ((uo  je  déclame;  voilà  les  choses  comme 
elles  se  passoient  dans  mon  imagination  ,  lorsque 
je  compoïois.  Mais  je  ne  suis  ni  assez,  vain  pour 
croire  qu'on  ne  puisse  pas  mieux  déclamer  que  moi  , 
ni  assez  inibécille  pour  réduire  un  hoiiiiiie  de  génia 
à  l'état  njachinal. 

On  propose  un  sujet  à  peindre  à  plusieurs  ar» 
listes  ;  chacun  le  médite  et  l'exécute  à  sa  manière  j 
et  il  sort  de  leurs  ateliers  autant  de  tableaux  dif-^ 
férens.  Mais  on  remarque  à  tous  quelques  beautés 
particulières.  A. 

Je  dis  plus.  Parcourez  nos  galeries  ,  et  faites-vous 
montrer  les  morceaux  où  l'amafeur  a  prétendu  coiu-^ 
mander  à  l'artiste  ,  et  disposer  de  ses  figures.  Sur 
le  grand  nombre  ,  à- peine  en  troaverez.-vous  deus 
ou  trois  ,  cù  les  idées  de  l'un  se  soient  tellement  ac- 
cordées avec  le  talent  de  l'autre  ,  que  l'ouvrage  n'e'à, 
ait  pas  souffert. 

Acteurs  ,  jouissez  donc  de  vos  droits  }  faites  c« 
que  le  moujent  et  votre  talent  vous  inspireront.  Si 
vous  êtes  de  chair,  sivous  avez  des  eutrailles  ,  tout 
ira  bien  ,  sans  que  je  m'en  mêle  ;  et  j'aurai  beau 
m'en  mêler  ,  tout  ira  mal  ,  si  >  eus  êtes  de  marbre 
ou  de  bois. 


n^/. 


^ 


DO/f  D    E       L    A       P    O    K    S     I    E 

Qu'un  poète  ail  ou  irait  pas  cciil  la  pantoinîmC; 
je  reconnoîtrai ,  du  premier  Coup,  s'il  a  composé  ou 
non  d'après  elle.  La  conduite  de  sa  pièce  ne  sera 
pas  la  incme  j  les  scènes  auront  un  tout  autre  tour  j 
son  dialogue  s'en  ressentira.  Si  c'est  l'art  d'imaginer 
des  tableaux  ,  doit-on  le  supposer  h  tout  le  monde  ; 
el  tous  nos  poètes  dramatiques  l'ont-ils  possède  ? 

Une  expérience  à  faire  ,  ce  seroit  de  composer 
un  ouvrage  dramatique  ,  et  de  proposer  ensuite 
d'en  écrire  la  pantomime  à  ceux  qui  traitent  ce  soin 
de  superflu.  Combien  ils  _y  feroienl  d'inepties  ? 

Il  est  facile  de  critiquer  juste  j  et  difficile  d'exé- 
cuter médiocrement.  Seroit-il  donc  si  déraisonnable 
d'exiger  que  ,  par  quelqu'ouvrage  d'importance , 
nos  juges  montrassent  qu'ils  en  savent  du -moins 
autant  que  nous  ? 


iV^^Les  voyageurs  parlent  d'une  espèce  d'hommes 
sauvages ,  qui  soufflent  au  passant  des  aiguilles  em- 
poisonnées. C'est  fimage  de  nos  critiques. 

Cette  comparaison  vous  pareil  -  elle  outrée? 
Conv'cnez  du-moins  qu'ils  ressemblent  assez  à  un 
Éolitairi?. ,  qui  vivoit  au  fond  d'une  vallée,  que  dos 
collines  environnoient  de  toutes  parts.  Cet  espace 
borné  étoit  l'univers  pour  lui.  En  tournant  sur  un 
pied,  et  parcourant  d'un  coup  -  d'œil  son  étroit 
lioriton  ,  il  s'écrioit  :  Je  sais  tout  j  j'ai  tout  vu.  INIais 
tenté  un  jour  de  se  mettre  en  marche  ,  et  d'appro- 
cher de  quelques  objets  qui  se  déroboient  à  sa  vue  , 
il  grimpe  au  sommet  d'une  de  ces  collines.  Quel  ne 
fut  pas  son  étonnerucnt ,  lorsqu'il  vit  un  espace  im  " 


r»  n  A  lû  A  T  î  Q  u  E.  555 

nicnsc  se  développer  au-tlossus  de  sa  !cle  et 
devant  lui?  Alors  ,  changeauL  de  discours  ,  il  dû  : 
Je  ne  sais  rien  ^  je  n'ai  rien  vu. 

J'ai  dit  que  nos  crilii|ues  ressenibîoicnt  à  '  cet 
homme;  je  me  suis  Irompc.  Ils  restent  au  (^o  >l  ie 
leur  cahute,  et  ne  perdent  jajuais  la  haute  o[);aion 
qu'ils  ont  d'eus. 

Le  rôle  d'uii  auteur  est  un  rôle  assez  vain  j 
c'est  celui  d'un  honnue  qui  se  croit  en  état  de 
donner  des  leçons  au  public.  Et  le  rôle  du  criti- 
que ?  Il  est  bien  plus  vain  encore  j  c'est  celui  d'un 
lionmie  qui  se  croit  en  état  de  donner  des  leçons  à 
celui  qui  se  croit  en  état  d'en  donner  au  public. 

L'auteur  dit  :  Messieurs  ,  écoutez-moi  ;  car  je 
Suis  votre  maître.  Et  le  critique  :  C'est  moi ,  mes- 
sieurs ,  qu'il  faut  écouter  j  car  je  suis  le  maître  do 
vos  maîtres. 

Pour  le  public  ,  il  prend  son  parti.  Si  l'ouvrage 
de  l'auteur  est  mauvais  ,  il  s'en  moque  ,  ainsi  que 
des  observations  du  critique,  si  elles  sont  fausses. 

Le  critique  s'écrie  après  cela  :  O  temps  !  O 
mœurs  !  Le  goût  esi  perdu!  et  le  voilà  consolé. 

L'auteur,  de  son  côté  ,  accuse  les  spectateurs  , 
les  acleurs  et  la  cabale.  Il  en  appelle  à  ses  amis;  il 
leur  a  lu  sa  pièce,  avant  que  de  la  donner  au  théâ- 
tre :  elle  devoit  aller  aux  nues.  Mais  vos  amis  aveu- 
glés ou  pusillanimes  n'ont  pas  osé  vous  dire  qu'elle 
éloit  sans  conduite  ,  sans  caractères  et  sans  stjle  j 
et  crojez-moi  ,  le   public  ne   se  trompe  guère. 


556  DE      LA      porsiït 

A'olrc  pièce  est  tonil>ée  ,  pnice  i|ir(-l!e  est  mauvaise* 
«  Mais  le  Âlisanthroije  nn-\.-i\  pas  cti^iceîe))? 
11  est  vrai.  O  qu'il  est  doux  ,  après  un  malheur, 
d'avoir  pour  soi  cet  exemple  ?  Si  je  monte  jamais 
sur  la  scène  ,  et  que  j'en  sois  chassé  par  les  silïlets, 
je  compte  Lien  me  le  rappeler  aussi. 

La  critique  en  use  bien  diversement  a\e.c  les 
vivans  et  les  morts.  Un  auteur  est-il  mort?  Elle 
s'occupe  à  relever  ses  qualités ,  et  à  pallier  ses 
défauts.  Est-il  vivant  ?  c'est  lecontrairej  ce  sont  ses 
défauts  qu'elle  relève,  et  ses  qualités  qu'elle  ou- 
blie. Et  il  j  a  quelque  raison  à  cela  :  on  peut  corri- 
ger les  vivans  5  et  les  morts  sont  sans  ressource. 

Cependant  ,  le  censeur  le  plus  sévère  d'un  ou- 
vrage ,  c'est  l'auteur.  Combien  il  se  donne  de 
peines  pour  lui  seul  !  C'est  lui  qui  connoît  le  vice 
secret  j  et  ce  n'est  presque  jamais  là,  que  le  criti- 
que pose  le  doigt.  Cela  m'a  souvent  rappelé  le 
mot  d'un  philosophe:  =  «Ils  disent  du  mal  de 
j)  moi  ?  Ah  !  s'ils  me  connoissoient ,  comme  je  me 
3)  connois  »!.... 

Les  auteurs  et  les  critiques  anciens  commen- 
çoient  par  s'instruire  ;  ils  n'entroient  dans  la  car- 
rière des  lettres  ,  qu'au  sortir  des  écoles  de  la  phi- 
losophie. Combien  de  temps  l'auteur  n'avoit-il  pas 
gai'dé  son  ouvrage ,  avant  que  de  l'exposer  aa 
public  ?  De-là  cette  correction  ,  qui  ne  peut  être 
que  l'effet  des  conseils ,  de  la  lime  et  du  temps. 
Nous  nous  pressons  trop  de  paroître  ;   et  nous 


I 


D    r.    A    M    A    T   T    Q    U    E.  55/ 

K  étions  peiit-circ  ni  assez  êclairts  ,  ni  assez  gens 
de  bien  ,  cjuand  nous  avons  pris  la  plume. 

Si  le  sjslême  moral  est  corrompu  ,  il  faut  que 
le  goût  soit  faux. 

La  vérité  et  la  vertu  sont  l'es  amies  des  beaux- 
arts.  Voulez-vous  êlre  auteur?  voulez-vous  être 
crilitjue  ?  commencez  par  être  lionnnc  de  bien,- 
Qu'ailenJre  de  celui  ([ui  ne  peut  s'affecter  profon- 
dément ?  et  de  <|uoi  m'afrccterai-je  profondément, 
si-non  de  la  vérité  et  de  la  vertu  ,  les  deux  choses 
les  plus  puissantes  de  la  nature  ? 

Si  l'on  m'assure  qu'un  homme  est  avare,  j'aurai 
peine  à  croire  ([u'il  produise  quelque  chose  de 
grand.  Ce  vice  rapetisse  l'esprit  et  rétrécit  le 
cœur.  Les  malheurs  publics  ne  sont  rien  pour 
l'avare.  Quelquefois  il  s'en  réjouit.  Il  est  dur.  Con;-^ 
ment  s'élevera-t-il  à  quelque  chose  de  sublime  ? 
il  est  sans  cesse  courbé  sur  un  coffre  fort.  Il  ignore 
la  vitesse  du  temps  et  la  brièveté  de  la  vie.  Concen- 
tré en  lui-même  ,  il  est  étranger  à  la  bienfaisance.- 
Le  bonheur  de  son  semblable  n'est  rien  à  sesjeus, 
en  comparaison  d'un  petit  morceau  de  métal  jaune. 
Il  n'a  jamais  connu  le  plaisir  de  donner  à  celui  (jui 
manque  ,  de  soulager  celui  qui  souffre  ,  et  de  p!eu« 
rer  avec  celui  qui  pleure.  Il  est  mauvais  père  , 
mauvais  fils,  mauvais  ami  ,  mauvais  citoyen.  Dans 
la  nécessité  de  s'excuser  son  vice  à  lui-même  ,  il 
s'est  fait  un  système  qui  imn\ole  tous  les  devoirs  à 
&a  passion.  S'il  se  proposoit  de  peindre  la  coinmi- 


î)58  DE       LA       POÉSIE 

sération  ,  la  libéralité  ,  l'hospilalilé  ,  l'amour  de  la 
patrie  ,  celui  du  genre  humain  ,  où  en  trouvera-t- 
ii  les  couleurs  ?  Il  a  pensé  dans  le  fond  de  son 
cœur ,  que  ces  qualités  ne  sont  que  des  travers  et 
des  folies. 

Après  l'avare  ,  dont  tous  les  moyens  sont  vils  et 
petils  ,  et  qui  n'oseroit  pas  même  tenter  un  grand 
criuie  pour  avoir 'de  l'argent  ,  l'hôinme  du  génie  le 
plus  étroit  et  le  plus  capable  de  faire  des  maux  ,  le 
inoins  touché  du  vrai ,  du  bon  et  du  beau  ,  c'est  le 
superstitieux. 

Après  le  superstitieux ,  c'est  l'hypocrite.  Le 
superstitieux  a  la  vue  trouble  j  et  l'hjpocrite  a  le 
cœur  faux. 

Si  vous  êtes  bien  né,  si  la  nature  vous  a  donné 
un  esprit  droit  et  un  cœur  sensible  ,  fu^yez  pour  un 
temps  la  société  des  honmies  :  allex  vous  étudier 
vous-mcuie.  Comment  l'instrument  rendra-t-il  une 
juste  harmonie,  s'il  est  désaccordé?  Faites-vous 
des  notions  exactes  des  choses;  comparez  votre 
conduite  avec  vos  devoirs  j  rendez-vous  homme 
de  bien  :  et  ne  croyez  pas  que  ce  travail  et  ce 
temps  si  bien  employés  pour  l'homme  soient  per- 
dus pour  l'auteur.  11  rejaillira,  de  la  perfection  mo- 
rale que  vous  aurez  établie  dans  votre  caractère  et 
dans  vos  mœurs  ,  une  nuance  de  grandeur  et  de 
justice  qui  se  répan  Jra  sur  tout  ce  que  vous  écri- 
rez. Si  vous  avez  \c  vice  à  peindre  ,  sachez  une 
fois  combien  il  est  contraire  à  l'ordre  général  cl  au 


1 


n    R    A    SI    A     1-    I    (^    U    F.  SjÇ) 

bonheur  public  cl  parliculicrj  et  vous  le  peindrez, 
fortement.  Si  c'est  la  vertu  ,  comment  la  peindrez.- 
vous  d'une  manière  à  la  faire  aimer  aux  autres  ,  si 
vous  n'en  êtes  pas  transporté  ?  De  retour  parmi  les 
honmies ,  écoutez  beaucoup  ceux  qui  parlent  bicn^ 
et  parlez-vous  souvent  à  vous-même. 

Mon  ami,  vous  connoissez  Ar  stej  c'est  de  lui 
que  je  liens  ce  que  je  vais  vous  en  raconter.  Il  avoit 
alors  quarante  ans.  11  s'étoi't  particulièrenienl  livre 
à  l'étude  de  la  philosophie.  On  l'avoit  surnommé  le 
philosophe  ,  parco  qu'il  étoit  né  sans  ambition,  qu'il 
avoit  l'ame  honnêlc,  et  que  l'envie  n'en  avoit  jamais 
altéré  la  douceur  eL  la  pais.  Du  reste,  grave  dans 
son  maintien,  sévère  dans  ses  mœurs  ,  austère  et 
simple  dans  ses  discours  ,  le  manteau  d'un  anciea 
philosophe  étoit  presque  la  seule  chose  qui  lui  man- 
quât j  car  il  étoit  pauvre  ,  et  content  de  sa  pauvreté. 

Un  jour  qu'il  .s'éloit  proposé  de  passer  avec  ses 
amis  c[uelques  heures  à  s'entretenir  sur  les  lettres 
ou  sur  la  morale  ,  car  il  n'aimoit  pas  à  parler  des 
affaires  publiques  ,  ils  étoienl  absens  ,  et  il  prit  le 
parti  de  se  promener  seul. 

Il  fréquentoit  peu  les  endroits  où  les  hommes 
s'assemblent.  Les  lieux  écartés  lui  plaisoient  davan- 
tage. Il  alloit  eu  rêvant  ;  et  voici  ce  qu'il  se  disoit  : 

J'ai  quarante  ans.  J'ai  beaucoup  étudié  ;  on 
m'appelle  le  philosophe.  Si  cependant  il  se  pré- 
sentoit  ici  quelqu'un  qui  me  dit:  Ariste  ,  qu'est-ce 
que  le  vrai ,  le  bon  et  le  beau  ?  aurois-je  ma  ré- 


640  I>F.       T,    A        POÉSIE 

poiise  prèle?  Non.  ConiiiienL  ,  Ariste,  vous  né 
savez  pas  ce  qne  c'est  ({ue  le  vrai ,  le  bon  et  le  beauf 
et  vous  souffrez  qu'on  vous  appelle  le  philosophe  î 

Après  quelques  réflcxionssur  la  vanité  des  éloges, 
qu'on  prodigue  sans  connoissancc,  et  qu'on  accepte 
sans  pudeur,  il  se  mit  à  rechercher  l'origine  de  ces 
idées  fondamentales  de  liotrc  conduite  et  de  nos 
jufemens;  cl  voici  comment  il  continua  de  raison- 
ner avec  lui-même. 

Il  n'y  a  peut-être  pas ,  dans  l'espèce  humaine 
entière,  deux  individus  qui  aient  quelque  ressem- 
blance approchée.  L'organisation  générale  ,  les 
sens  ,  la  figure  extérieure  ,  les  viscères  ,  ont  leur 
variété.  Les  fibres,  les  muscles,  les  solides,  les 
fluides  ,  ont  leur  variété.  L'esprit,  l'imagination  , 
la  mémoire,  les.idées,  les  vérités,  les  préjugés, 
les  alimens  ,  les  exercices  ,  les  connoissances  ,  les 
états  ,  l'éducation  ,  les  goûts  ,  la  fortune  ,  les  talens, 
ont  leur  variété.  Les  objets  ,  les  climats  ,  les 
mœurs  ,  les  lois,  les  coutumes,  les  usages,  les 
gouvernemens  ,  les  religions  ,  ont  leur  variété. 
Comment  seroil-il  donc  possible  que  deux  hommes 
eussent  précisément  un  même  goût ,  ou  les  mêmes 
notions  du  vrai  ,  du  bon  et  du  beau  ?  La  ditrérenco 
de  la  vie  et  la  variété  des  événenjens  sufïiroient 
seules  pour  en  mettre  dans  les  jugemens. 

Ce  n'est  pas  tout.  Dans  un  même  homme  ,  tout 
est  dans  une  vicissitude  perpétuelle,   soit  qu'on  le 

considère  au  physique,  soit  qu'oa  le  considère  au 


DRAMATIQUE.  5^1 

moral  ;  la  pciue  succède  au  plaisir  ,  le  plaisir  à  la 
peine  ;  la  santé  à  la  maladie  ,  la  maladie  à  U  santé. 
Ce  n'est  que  par  la  mémoire  que  nous  sommes  un 
même  individu  pour  les  autres  el  pour  nous-niè-» 
mes.  Il  ne  me  reste  peut-être  pas  ,  à  l'âge  que  j'ai, 
une  seule  molécule  du  corps  que  j'apportai  en 
naissant.  J'ignore  le  terme  prescrit  à  ma  durée  j 
mais  lorsque  le  moment  de  rendre  ce  corps  à  la 
terre  sera  venu  ,  il  ne  lui  restera  peut-être  pas  une 
des  molécules  (|u'il  a.  L'ame  ,  en  di/Forens  périodes 
de  la  vie  ,  ne  se  ressemble  pas  davantage.  Je  bal- 
bulioisdans  l'enfance  j  je  crois  raisonner  à-présentj 
mais  tout  en  raisonnant ,  le  temps  passe^,  et  je  m'en 
retourne  à  la  balbutie.  Telle  est  ma  condition  et 
celle  de  tous.  Comment  seroil-il  donc  possible 
qu'il  y  en  eût  un  seul  d'entre  nous  qui  conservât 
pendant  toute  la  durée  de  son  existence  le  même 
goût,  et  qui  portâtJes  mêmes  jngemens  du  vrai, 
dubon  et  du  beau  ?  Les  révolutions  ,  causées  par  le 
chagrin  et  par  la  méchanceté  des  hommes  ,  suffi- 
roient  seules  pour  altérer  ses  jugemens. 

L'homine  est-il  donc  condamné  à  n'être  d'ac- 
cord ni  avec  ses  semblables  ,  ni  avec  lui-même  , 
5ur  les  seuls  objets  qu'il  lui  importe  de  connoître  , 
la  vérité,  la  bonté,  la  beauté?  Sont-ce  là  des 
choses  locales  ,  momentanées  et  aibitraires,  des 
mots  vides  de  sens?  N'y  a-t-il  rien  qui  soit  tel? 
Une  chose  est-elle  vraie,  bonne  et  ber^e,  quand 
elle  ine  le  paroît?  Et  toutes  nos  disputes  sur  U 


542  T>    £       LA       POÉSIE 

goût  se  réioudioient  elles  enfin  à  celte  proposi- 
tion :  nous  sommes  ,  vous  el  moi ,  deux  êtres  dillt- 
rens;  et  nioi-niême ,  je  ne  suis  jamais  dans  un 
instant  ce  que  j'élois  dans  un  aulie  ? 
Ici  Arisle  fit  une  pause,  puis  il  reprit  : 
11  est  certain  qu'il  n'y  aura  point  de  terme  à  nos 
disputes,  tant  que  chacun  se  prendra  soi-même 
pour  modèle  et  pour  juge.  Il  y  aura  autant  de 
mesures  que  d'hommes  }  et  le  mênie  homme  aura 
autant  de  modèles  diii'érens , que  de  périodes  sensi- 
blement différens  dans  son  existence. 

Cela  me  suffit ,  ce  me  semble,  pour  sentir  la 
nécessité  de  chercher  une  mesure ,  un  module 
hors  de  moi.  Tant  que  cette  recherche  ne  sera  pas 
faite  ,  la  plupart  de  mes  jugemcns  seront  faux  ,  et 
tous  seront  incertains. 

INIais  oii  prendre  la  mesure  invariable  ,  que  Je 
cherche  et  ([ui  me  manque?  .  .  . .  Dans  un  honmie 
i<lé;il  que  je  me  formerai,  auquel  je  présenlcrai  les 
o]>je!s  ,  qui  prononcera  ,  et  dont  je  me  bornerai  à 
ii'clre  que  l'écho  fidèle  ?....  Mais  cet  honmie 
sera  mon  ouvrage.  .  .  .  Qu'importe  ,  si  je  le  crée 
d'apiès  des  éléniens  constans  ?.  .  .  .  El  ces  élémens 
constans,  où  sont-ils?  ....  Dans  la  nature?.  .  . 

Soit,  mais  conmjent  les    rassembler? La 

chose  est  diilicile  ,  mais  est-elle  impossible  ?  .  .  .  . 
Ouand  je  ne  pourrois  espérer  de  me  former  un 
luouclc  accompli  ,  se  rois- je  dispensé  d'essajcr  ?... 
Ixcn.. .  .  Essayons  donc. .  .  ,  Mais  si  le  uîodcie  de 


DRAMATIQUE.  545 

beauté  auquel  les  anciens  sculpteurs  rapporlcrent 
dans  la  suite  tons  leurs  ouvrages,  leur  coûta  tant 
d'observations ,  d'études  et  de  peines  ,  à  quoi  ni'cn- 
gngeai-je  ?  ....  11  le  faut  pourtant ,  ou  s'entendre 
toujours  appeler  Ariste  le  philosophe  ,  et  rougir. 

Dans  cet  endroit,  Ariste  fit  une  seconde  pause 
lui  peu  plus  longue  que  la  première  ,  après  laquelle 
il  continua. 

Je  vois,  du  premier  coup-d'œil ,  que,  Thomme 
idéal  que  je  cherche  étant  unconiposécomniemoi, 
les  anciens  sculpteurs,  en  déterminant  les  propor- 
tions qui  leur  ont  paru  les  plus  belles  ,  ont  fait  une 
partie  de  mon  modèle....  Oui  ,  prenons  celte 
statue  ,  et  animons^la. . .  .  Donnons-lui  les  organes 
les  plus  parfaits  que  l'honmie  puisse  avoir.  Douons- 
la  de  toutes  les  qualités  qu'il  est  donné  à  un  mortel 
de  posséder j  et  notre  modèle  idéal  sera  fait.... 
Sans-doute. .  .  .  Mais  quelle  étude  î  quel  travail  ! 
Combien  de  connoissanccs  physiques  ,  naturelles 
et  morales  à  acquérir  !  Je  ne  ctwnois  aucune 
science  ,  aucun  art  dans  Ictjuel  il  ne  fallût  être 
profondément  versé.  .  .  .  Aussi  aurois-je  le  modèle 
idéal  de  toute  vérité,  de  toute  bonté  ,  et  de 
toute  beauté.  .  .  .  Mais  ce  modèle  général  idéal 
est  impossible  à  former  ,  à  -  moins  que  les  Dieux 
ne  m'accordent  leur  intelligence,  et  ne  me  pro- 
mettent leur  éternité.  Me  voilà  doive  retombé 
dans  les  incertitudes,  d'oit  je  me  proposois de  sortir. 

Ariste  ,  triste  et  pensif,  s'arrêta  euçore  dans  cet 
endroit. 


544  ^    ^      '^   ^      POÉSIE 

Mais  ponr(|uoi ,  reprit-il  après  un  niomcnl  de 
silence  ,  n'imilerai-je  pas  aussi  les  sculpteurs  ?  Ils 
se  sont  fait  un  modèle  propre  à  leur  état;  et  j'ai  le 
mien....  Que  I  bomnie  de  lettres  se  fasse  uu 
modèle  idéal  de  l'homme  de  lettres  le  plus  accom- 
])li  ,  et  que  ce  soit  par  la  bouche  de  cet  homme 
qu'il  juge  les  productions  des  aulres  et  les  siennes. 
Oue  le  philosophe  suive  le  mciiie  plan.  . . .  Tout 
ce  qui  semblera  bon  et  beau  à  ce  modèle  ,  le  sera. 
Tout  ce  qui  lui  semblera  faux  ,  mauvais  et  dif- 
forme ,  le  sera....  Yoilà  l'organe  de  ses  déci- 
sions. ...  Le  modèle  idéal  sera  d'autant  plus  grand 
et  plus  sévère  ,  qu'on  étendra  davantage .  ses 
connoissances. . .  .11  ny  a  personne  ,  et  il  ne  peut  y 
avoir  personne,  qui  juge  également  bien  en  tout  du 
vrai ,  du  bon  et  du  beau.  Non  :  et  si  l'on  entend 
par  un  homme  de  goût,  celui  qui  porte  en  lui- 
même  le  modèle  général  idéal  de  toute  perfection  , 
c'est  une  chimère. 

!\îais  de  c» modèle  idéal ,  qui  est  propre  à  mon 
clat  de  philosophe  ,  puisqu'on  veut  m'appeler 
ainsi ,  quel  usage  en  ferai-je  quand  je  l'aurai  ?  Le 
même  que  les  peintres  et  les  sculpteurs  ont  fait  de 
celui  qu'ils  avoient.  Je  le  modifierai  selon  les  cir- 
constances. Voilà  la  seconde  élude  à  laquelle  il 
faudra  que  je  me  livre. 

L'étudo  courbe  l'homme  de  lettres.  L'cxerc'ce 
afTcTiiiit  la  dûnarche  ,  et  relève  la  télé  du  soldat. 
L'habitude  de  porter  des  fardeaux  a/laisse  les  reins 


t)RAMATIQUE.'  54^ 

î\{X  CrocliclCLir.  La  lenirne  grosse  renverse  sa  Icle 
en  ariière.  L'honuae  bossu  dispose  ses  membres 
autrement  que  r'.omrae  droit.  Voilà  les  observa- 
lions  qui,  multipliées  à  l'infini  ,  forment  le  sta- 
tuaire ,  et  lui  apprennent  à  altérer  ,  foitilier  ,  afToi- 
blir  ,  défigurer  et  réduire  son  modèle  idéal,  de 
Télat  de  nature  ,  à  tel  autre  état  qu'il  lui  plaît. 

C'est  l'étude  des  passions  ,  des  mœurs  ,  des 
caractères  ,  des  usages  ,  qui  apprendra  au  peintre 
de  riionuue  à  altérer  son  modèle  ,  et  h  le  réduire 
de  l'état  d'homme  à  celui  d'homme  bon  ou  mé- 
chant ,  tranquille  ou  colère. 

C'est  ainsi  ({ue  d'un  seul  simulacre,  il  émanera 
une  variété  infinie  de  représentations  différentes  , 
qui  couvriront  la  scène  cl  la  toile.  Est-ce  un  poète? 
Est-ce  un  poète  qui  compose  ?  Compose-t-il  une 
satjre  ou  un  bjmne  ?  Si  c'est  une  satyre  ,  il  aura 
!*œil  farouche,  la  tête  renfoncée  entre  les  épaules  ,' 
la  bouche  fermée  ,  les  dents  serrées,  la  respiralioa 
contrainte  et  élouilée  ;  c'est  un  furieux.  Est-ce  un 
hymne  ?  il  aura  la  tèlo  élevée  ,  la  bouche  cnlr'ou- 
verte,  les  yeux  tournés  vers  le  ciel  ,  l'air  du  trans-* 
port  et  de  l'extase  ,  la  respiration  haletante  ;  c'est 
un  enthousiaste.  Et  la  joie  de  ces  deux  honmics  , 
après  le  succès,  n'aura-t-elle  pas  des  caractères 
différens  ? 

Après  cet  entrelion  avec  lui  -  même  ,  Ariste 
conçut  qu'il  avoit  encore  beaucoup  à  apprendre. 
Il  rentra   chez  lui.  Il  s'y  renferma  pendant  une 


Sl\6      BE    LA    POÉSIE    DRAMATIQUE. 

quinzaine  d'années.  Il  se  livra  à  1  histoire  ,  à  la 
philosophie  ,  à  la  morale  ,aus  sciences  et  aux  arts  ; 
et  il  fut  à  cinquante- cinq  ans  homme  de  bien, 
homme  instruit  ,  homme  de  goût ,  grand  auteur  ; 
et  critique  excellent. 


TABLE    DU     TOME    1  Y. 


TavERTisSEMENT  de  l'Auteur page  3 

T.e  Fils  Naturel,  ou  les  Epreuves  de  la  vertu.  .  il 
Dorval  et  moi ,  ou  Entretiens  sur  le  Fils  naturel.  103 
Epitre  dédicatoire  à  S.  A. S.  Madame  la  princesse 

de  Nassau  -  Saarbruck asr 

Le  Père  de  Famille 239 

Sommaires 401 

De  la  Poésie  dramatique 405 


FIN     DU      TOME      QUATRIKME. 


1 

i 


a 


P 


g  PQ 

Diderot,  Denis 

i   1979 

Oeuvres 

'   Al 

i   1799 

^   t.^ 

PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY